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Dans un coin du salon, encastrée entre les grands yeux poussiéreux de la fenêtre et les rondeurs bleutées du canapé, une masse imposante, majestueuse et implacable dort. C’est une femme figée, ou bien pétrifiée, vêtue d’une robe marmoréenne et dont le mince et long châle sanguin a été négligemment jeté sur le sol, non loin de ses petits souliers vernis.
Sur son front, elle a gravé d’orgueilleuses lettres dorées. Elle présente, mains tendues, des feuilles de papier délicieusement jaunies où trépignent d’impatience des notes dansantes, suggérant mille possibilités offertes par les timides portées. Sur son épaule, la rondeur tyrannique et rouge d’un métronome égrène son ronflement régulier et despotique. Alors elle entrouvre ses lèvres pâles, découvrant une mâchoire puissante, un damier d’ébène et d’ivoire qu’il faut atteindre pour lui arracher ses pleurs argentins.
Le regard admire ses formes harmonieuses blanchies par les chauds rayons de soleil printaniers. Il suit ses sinuosités sombres, l’auguste unité de la masse éburnéenne. Celle-ci avait beau faire miroiter le moindre de ses reliefs dans la lumière du petit matin, la main n’osait s’avancer, ni pour caresser la créature paralysée, muette et suppliante, ni pour goûter du bout des doigts la saveur inattendue et improbable des touches de bois noir et blanc.
Toutefois, on effleure ses courbes sensuelles et féminines, donnant naissance à un son riche et profond, un chœur de milliers d’anges chantant à l’unisson.
La créature perd son empire d’immobilité et délaisse de bon cœur son manteau de silence. Chacun de ses traits se métamorphose imprévisiblement sous les efforts joints de la musique, de l’artiste et de son audace. Elle abandonne son parfum figé pour l’alterner définitivement. A présent habitée de grouillements infimes de clairs-obscurs, sa peau lisse tremblote des jeux malicieux, légers et puérils des notes qui avaient quitté leur partition pour chatouiller les cordes fines et pâles de la bête.
Esquissé par la mélodie, un vol de perdrix dorées, de moineaux ambrés, de tourterelles vermillon et d’échassiers amarante s’élève dans l’air. Puis, ce ne sont plus des oiseaux, mais des étoffes chatoyantes et moirées qui valsent dans la pièce, tournoyant tant et si bien qu’on ne sait plus où commence l’une et où s’achève l’autre. L’air devient un ballet, un concerto de tissus et de couleurs sonores, un enchantement des sens pris dans une délectable tourmente, prisonniers d’une tempête de mouvements gracieux et félins des mains sur le clavier.
La musique se noie dans un océan d’albâtre, de croches, d’obsidienne, d’appoggiatures et d’écume. Des vagues irréelles et improbables se perdent dans l’écrin d’une nuit neigeuse.
Puis, les doigts arrêtent leur farandole effrénée. Le métronome claque une dernière fois dans l’air saturé de musique. L’écho des notes rebondit encore des milliers de fois avant de s’évanouir inexorablement dans le froissement des partitions que l’on range avec soin.
La créature, réduite au silence, se drape dans son châle incarnat.
Le piano s’endort enfin.