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Fiction » General » Vies multiples font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Sherryn
Fiction Rated: K+ - French - General/Adventure - Reviews: 1 - Published: 05-17-07 - Updated: 05-17-07 - Complete - id:2363009

Note : Il s'agit d'un roman en y, dont les chiffres pairs et impairs narrent deux histoires différentes. L'une est une histoire de fantasy, l'autre une intrigue plus ancrée dans la vie réelle.

Vies multiples

Prologue

L’Evoluante se pencha vers la Terre et effleura les brins d’herbes secoués par les vents et les gaz toxiques. Elle inspira le suave poison de l’air, ouvrit son esprit et écouta les pleurs de la planète. « Tu souffres, tu as mal. Ma pauvre, qu’ai-je fait ? Même l’énergie nécessaire à ta régénération te fait maintenant défaut. Si je ne fais rien, tu mourras… »

1. Une mauvaise journée. Vraiment.

2. - Et où est-ce que tu pars, onee-san ?

- A la recherche de la vérité, Yukari-chan. Je veux la connaître. Hirano-sensei te l’a enseigné : autrefois, du­rant ce qu’on appelle les Temps Anciens, notre race était puissante et prospère. Je veux savoir ce qui a causé sa déchéance, ce qu’on nous cache depuis des millénaires.

- Est-ce qu’Aymeric t’accompagne ?

- Bien sûr. Jamais nous ne saurions nous quitter.

AA. « Il est sans doute impossible de vivre sans jamais être blessé, mais il faut faire de son mieux pour ne pas blesser son entourage. »

Ai Yazawa, Nana vol. 10

3. Coup de pied dans un caillou. Le regarder tour­noyer sur lui-même avant de chuter du pont. Se pencher par-dessus la rambarde, voir juste à temps les gerbes d’eau soulevées par cette arrivée brutale. Naissance d’une idée : envie soudaine, saugrenue et pourtant ancienne, d’imiter le caillou. Tentation de se jeter dans le vide.

BB. « Où dois-je me mettre pour voir le monde comme toi ? Comment faire pour me mettre à la place d’autrui afin de le comprendre et de ne pas le blesser ? »

Natsuki Takaya, Fruits Basket vol. 13

4. Embrasser une dernière fois les parents, refuser une dernière fois une cohorte guerrière qui ne ferait qu’attirer l’attention. Assurer encore et encore qu’épées et magie suffiront, préparer les chevaux et la monture de bât. Mettre un terme aux derniers préparatifs, accepter en protestant quelques écus supplémentaires. Départ inco­gnito, sans même avertir le peuple.

CC. « Les filles veulent toutes protéger l’environnement… Pour se donner bonne cons­cience, elles portent les vêtements de la toute dernière mode écologique, mais passent ensuite une heure à se coiffer en utilisant des atomi­seurs qui dégagent du gaz fréon. Elles savent toutes que nous manquons d’eau, mais ça ne les empêche pas de rester une heure sous la dou­che tous les matins… et lorsqu’elles apprennent qu’il n’y a plus d’arbres en Amazonie, elles se consolent en achetant quelques magazines de mode pour se changer les idées ! »

Clamp, Tôkyô Babylon vol. 1

5. - Tu as du noir dans ton esprit, dit une voix.

Il tourna la tête et resta confondu un bref instant. Une créature qui ne pouvait être qu’ange ou démon l’observait d’un regard franc ; il la dévora des yeux, subjugué par son corps parfait, à peine revêtu de loques quasi-préhistoriques. Outre sa peau pâle qui semblait échapper au soleil pour dégager sa propre lumière, et sa chevelure écorce qui se balançait dans le vent, il fut frappé par ses iris vert feuille, son re­gard fixe et profond. La désagréable impression qu’ils le sondaient en violant ses pensées les plus intimes le saisit à la gorge.

- Je vais sauter, dit-il, curieux de sa réaction.

Mais elle n’en eut aucune. Elle ne cilla pas, aucun muscle de son visage ne trahit une émotion quel­conque. En éprouvait-elle seulement une ? Trou­blé par sa présence surnaturelle, Loïc recula d’un pas. Les lèvres de l’inconnue bougèrent enfin.

- Ton nom ?

- Loïc

Pourquoi répondre aussi spontanément, sans même mentir ? se morigéna-t-il.

- Eh bien, Loïc, je sais pertinemment que tu ne saute­ras pas.

Elle tourna les talons et se volatilisa. Lui resta long­temps songeur, puis il se repencha au-dessus de la rivière ; elle coulait en contrebas, minuscule et lointaine. Il comprit qu’elle ne l’attirait pas. Il ne voulait pas encore mourir.

Il voulait savoir qui était cette fille.

6. Elle n’avait jamais été si heureuse : « Me voilà enfin partie ! » songeait-elle. Depuis le temps qu’elle en rê­vait ! Aussi loin qu’elle se souvînt, elle avait toujours ressenti le besoin d’entreprendre une quête mystérieuse. Une quête dont elle avait caché le véritable motif sous le couvert d’une « recherche des origines de la déchéance humaine selon les mythes populaires d’Erosp », pour la simple et bonne raison qu’elle-même ne le connaissait pas... !

Simplement, ce souhait s’était toujours fait pressant en elle, s’accroissant au fil du temps, jusqu’à atteindre des proportions insupportables. Les derniers temps, sa chair la brûlait, sa tête la compressait douloureusement, les cauchemars envahissaient ses rêves. Elle avait fini par céder, pour faire taire le terrible appel qui montait du fond de son âme.

A présent, elle se sentait soulagée. Malgré sa condition de princesse héritière, ses parents avaient accepté de la laisser s’en aller. Et si, en cet instant, le bonheur l’étourdissait, c’était pour trois bonnes raisons : tout d’abord, parce que la douleur qui depuis toujours lui or­donnait de partir avait enfin disparu, lui laissant une agréable sensation de libération. Ensuite, parce qu’elle chevauchait Braise, son Krayon1. Enfin, parce que son ami d’enfance, et l’homme qu’elle épouserait à n’importe quel prix, avait accepté de tout abandonner pour la sui­vre dans son périple.

Aymeric d’Izélia. Elle l’aimait plus que tout, d’un amour brûlant et lumineux comme le soleil, et peu lui importait ce que les gens pensaient de lui ! Elle l’imposerait comme roi à son peuple ou renoncerait à son titre d’héritière. A chaque fois qu’elle surprenait, posé sur elle, son regard gris nuage encadré de petites mèches brunes échappées de sa chevelure en bataille, un fris­son de délectation parcourait son corps. Leurs souvenirs communs lui revenaient alors en mémoire : leur pre­mière rencontre au bord d’un lac au coucher du soleil, alors que s’étant enfuie du château elle avait perdu son chemin ; leurs longues chevauchées dans les monta­gnes d’El Israam, montés sur leurs cheveux respectifs ; leur premier baiser, sous un arbre sur le tronc duquel ils avaient gravé leurs initiales enlacées,…

Aymeric n’avait qu’un défaut : celui d’appartenir au peuple Izélia, le peuple « maudit » des deux Terres. Nomade, réparti en tribus arpentant librement le conti­nent, ce peuple avait très mauvaise réputation : on soupçonnait ses membres de pactiser avec les démons et de s’adonner à des pratiques magiques. Leur appa­rence même suscitait la méfiance : si la peau d’Aymeric bronzait facilement et lui permettait de se fondre dans la foule, ses semblables se détachaient distinctement par leur peau pâle, presque blanche, et leurs yeux et leurs cheveux de toutes les couleurs imaginables, allant du doré au noir en passant par le roux, tandis que ceux des gens normaux étaient presque toujours noirs. Certains, comme ceux d’Aika, comportaient des reflets rougeâ­tres, mais ils demeuraient noirs.

Voilà pourquoi tous les peuples d’Erosp craignaient et évitaient Izélia, qui, telle une île flottante au milieu de l’océan humain, restait inaccessible et méconnu. Pour­tant, Aika d’El Israam avait appris à le connaître, et choisi l’un de ses hommes comme élu de son cœur. Et cet amour était largement partagé, bien que bâti sur des secrets et des mystères inhérents à leurs deux person­nes et leurs deux peuples. Cela, elle l’ignorait. Et ne s’en souciait pas.

Pour l’heure, emplie de joie, d’amour et d’espoir, elle se languissait du jour de son mariage avec celui qu’elle ai­mait, après qu’elle aurait trouvé les réponses à toutes ses questions.

7. Il la poursuivit. Il ne lui avait pas fallu si long­temps pour reprendre ses esprits ; elle n’avait pas pu aller bien loin. Elle devait être dans la rue. Elle devait être là. Forcément.

Eh bien non. Il n’y avait personne. C’était impossible, elle ne pouvait pas s’être volatilisée comme ça.

Il courut jusqu’au bout de la rue, regardant à droite, à gauche, mais elle n’était pas là. Il se précipita au car­refour suivant, puis revint en arrière pour fouiller les rues latérales ; nulle part il n’y avait de trace d’elle. Le manque de souffle l’arrêta.

Ne la reverrait-il jamais ? Ne saurait-il jamais qui elle était ?

Son visage ovale et son regard pénétrant ressurgirent dans sa mémoire, la marquant profondément.

Il se redressa, inspira, expira. Dès que son pouls re­trouva un rythme normal, il revint sur ses pas, au milieu du pont, là où il l’avait rencontrée.

De son pied droit, il poussa un petit caillou vers le vide. La pierre roula sur elle-même, percuta un po­teau de la barrière et dévia de sa course avant de s’immobiliser à quelques centimètres du bord.

Il soupira, s’agrippa des deux mains au montant su­périeur de la rambarde. Il jeta alors le gravier dans l’eau, mais sa petite taille ne permit pas la création d’éclaboussures. D’ailleurs, le garçon le perdit des yeux à la moitié de sa chute.

Il se pencha derechef, se risqua même à grimper sur la barrière, et oscilla un dangereux moment au-dessus du vide.

Il se souvint de son idée : s’y jeter pour s’y noyer dans l’oubli et s’enfuir.

Puis il regarda derrière lui.

Mais l’inconnue n’était pas revenue. Quelle raison au­rait-elle eue de le faire, d’ailleurs ?

Il regagna le sol.

8. En vue de son voyage, elle avait consulté les sages de son père, qui, bien entendu, l’avaient exhortée à abandonner sur le champ cette folie. Il n’en avait pas fallu plus pour qu’elle se désintéresse de leur conseil et se tourne vers une aide qu’ils s’étaient empressés de décrier : les devins du peuple Izélia. Elle était partie à leur recherche sur les chemins qu’empruntait habituel­lement la tribu d’Aymeric, comme elle le faisait souvent dans sa jeunesse lorsqu’elle voulait le voir, et avait solli­cité une audience. Les devins l’avaient écoutée en silence ; puis, loin de la juger, ils lui avaient demandé d’attendre, avant de disparaître dans la forêt accomplir quelque rituel mystérieux.

Ils étaient revenus le lendemain, porteurs de propos obscurs, où il était question de changements majeurs dans le cours de l’Histoire. Aika avait écouté ces élucu­brations en fronçant les sourcils : si c’était là tout ce que les fameux devins d’Izélia avaient à lui dire, elle se pas­serait également de leur aide, merci !

Fort heureusement, cette visite lui avait apporté au moins deux choses : tout d’abord, Aymeric avait eu vent de son projet et avait aussitôt quitté les siens pour la suivre. C’était une preuve d’amour merveilleuse dont elle ne le remercierait jamais assez.

Ensuite, les devins avaient laissé entendre dans leur va­gue discours qu’elle découvrirait ce qu’elle cherchait si elle essayait d’aller jusqu’en Azyah, le continent situé à l’est d’Erosp, au-delà de la mer intérieure. Elle décida donc de suivre leur conseil, puisqu’elle ne disposait d’aucune autre piste, et prépara son départ.

9. Dépité, il dut se résoudre à retourner chez lui, mais fit cependant un large détour. Le soir tombait. Il avait manqué le repas et entendait déjà les cris de sa mère. Cependant, il ne se pressa pas. Il traversa une route, des voitures s’arrêtèrent à son passage, des inconnus le frôlèrent, le côtoyant sans le voir, des pigeons pico­raient le trottoir, il y avait des cris, des interpellations, des rires, des monologues au bout d’un téléphone portable ; le tout dans une indifférence to­tale.

Dans la rue des petits commerçants, un mendiant était assis entre deux piliers. Devant lui, une petite feuille : « seulement pour manger ». Dans le bol, quel­ques malheureux centimes se disputaient le fond. Loïc fouilla dans sa poche, déposa une pièce dans le récipient. L’homme lui adressa un signe de tête et un sourire, mais le garçon poursuivit sa route sans y faire attention.

Ce jour-là ne différait pas des autres, au fond. Il lui semblait pourtant, quelques heures plus tôt, avoir passé une journée horrible ; maintenant, il ne voyait plus vraiment ce qui la rendait pire.

Son réveil n’avait pas sonné, et il s’était donc levé en retard, avait couru à la cuisine pour se faire accueillir par les hurlements d’un père qui lui reprochait une fac­ture téléphonique bien trop salée à son goût. C’était risible, lui dire ça à lui qui ne téléphonait jamais ; qui aurait-il appelé, d’ailleurs ?

C’est donc le ventre vide qu’il était parti à l’école et avait passé une matinée ennuyeuse où un professeur le sermonna sur son manque d’attention. Dans l’après-midi, alors que les tortures de son estomac avaient enfin cessé de le tourmenter, il reçut bien sûr une note des plus mauvaises, quelque chose en­tre 1 et 2, bref dans sa moyenne mais qui n’allait pas la re­monter. Et pour bien enfoncer le clou, le directeur l’avait convoqué dans son bureau, histoire de parler de son avenir, et l’avait prié de repasser dès que pos­sible avec ses parents.

Il imaginait déjà la scène, les cris, les mots,… dans tout ce bruit artificiel, lui n’aspirait plus qu’au silence.

Il avait quitté l’école à la sonnerie sans rien dire. Ex­cepté le professeur du matin et le directeur, il n’avait parlé à personne et personne ne lui avait parlé.

A présent, il marchait dans la ville, toujours seul, toujours invisible et transparent. Derrière les petits magasins se profilaient les silhouettes d’immeubles grisâtres, d’à peine trois ou quatre étages mais qui lui semblaient gigantesques.

Le ciel bleu semblait si loin au-dessus de sa tête, la terre grise si éloignée en dessous. Une pluie fine se mit à tomber.

En quelques minutes cependant, il fut trempé. Et sans prêter attention à l’eau qui s’écoulait le long de son visage et de son corps en s’infiltrant dans ses vê­tements, il continuait à marcher.

10. Aika avait vu le jour et grandi au cœur d’El Israam, un petit royaume indépendant situé en Erosp centrale.

Les grandes eaux qui entourent les continents ne le bor­daient donc pas. A la place, s’élevaient au sud les Monts Etoilés sur lesquels nul n’osait s’aventurer trop loin car on les disait vivants et hostiles aux visiteurs ; au nord, on trouvait de nombreuses petites provinces semblables à El Israam, certaines en guerre, d’autres en paix, certai­nes avec lesquelles le commerce était florissant, d’autres qu’il valait mieux éviter ; à l’ouest, un grand royaume, vingt fois plus vaste qu’El Israam, dont les ha­bitants étaient réputés pour leur attitude hautaine et méprisante ; enfin, à l’est, les steppes de Reejak, totalement inhabitées en dehors des passages occasionnels de voyageurs ou de tribus izéliennes.

Dans ce paisible royaume qu’aucun conflit n’avait jamais frappé de toute son histoire, la princesse Aika, fille aînée des souverains régnants, passa son enfance au rythme des saisons.

Elle bénéficia d’une éducation rigoureuse sous l’œil sé­vère mais bienveillant de son maître Hirano, un vieil ami de son père. Il lui enseigna l’escrime, le tir à l’arc et le maniement des poignards, mais aussi la calligraphie, la lecture et l’Israam ancien, sans oublier les bonnes ma­nières qu’une princesse se doit de posséder. Si Aika n’était certes une spécialiste en rien, elle possédait au moins une connaissance minimale dans tous les domai­nes, ce qui lui serait d’une grande utilité au cours de son voyage.

Il n’y avait qu’un seul problème : sa vie passée sur les plus belles terres d’un royaume en paix depuis des millénaires ne l’avait pas préparée à la réalité d’un monde extérieur dont elle ignorait toute la dureté et la cruauté…

11. La clé tourna dans la serrure. Loïc appuya sur la poignée et alluma la lumière. Il n’entendit rien.

Il pensait que les barrissements de la télé au moins seraient là pour l’accueillir. Il se dirigea vers le salon qu’il trouva obscur et silencieux : la maison était vide. Sa mère travaillait ; son père avait probablement en­core disparu avec sa maîtresse.

Loïc haussa les épaules, prit au hasard quelques bricoles du frigo et se composa un repas de fortune. Pour rompre la solitude pesante qui l’environnait, il mit la radio. Mais la voix criarde du speaker l’agaça bien vite et il l’éteignit.

Quand il eut fini de manger, il abandonna sa vaisselle sur la table et monta s’enfermer dans sa chambre où il s’allongea sur son lit et regarda la nuit tomber sans qu’il ne fermât les yeux.

12. Aymeric leva la main et désigna une pierre dressée quelques mètres plus loin.

- Vois-tu cette stèle, Aika ?

- Oui, pourquoi ?

- C’est ici que s’arrête ton royaume, la « terre israame ». Après l’avoir franchie, tu ne seras plus chez toi, tu avanceras toujours dans l’inconnu, et tu ne pour­ras sans doute plus revenir en arrière.

- Je le sais bien.

- Tu veux toujours continuer ?

Aika le fusilla du regard.

- Comment oses-tu me demander ça ?

- Ce sera dangereux, bien plus que tu ne l’imagines. Tu n’as jamais combattu pour sauver ta vie, tu n’as même jamais eu faim.

- Je sais que je ne suis encore qu’une ignorante, Aymeric ; mais je suis sûre de ma force.

- Je savais que ta volonté serait inflexible, murmura le garçon, et il se pencha pour l’embrasser.

Aika ne réussit pas à déterminer sur quel ton il avait prononcé ces dernières paroles. Etait-ce un encourage­ment, un signe de confiance ? Ou au contraire une tendre résignation face à l’inconscience ? Elle espérait seulement qu’il ne s’agissait pas de la deuxième ré­ponse. Car s’il était vrai qu’elle ignorait ce qu’elle faisait, elle savait au moins qu’elle n’avait pas le choix. Elle ta­lonna Braise et franchit la stèle. C’est alors seulement qu’elle remarqua le texte qui y était gravé.

Nela var nela oudia nela ajutsa

Ku El-Israam esastan

Ce qui signifiait en Israam ancien, la langue de ses an­cêtres :

Ni la guerre ni la haine ni l’injustice

N’existent sur la terre israame

Un étrange sentiment envahit alors Aika et les larmes lui montèrent aux yeux.

- Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda Aymeric en s’arrêtant à sa hauteur.

- Je ne sais pas.

Elle s’essuya le visage. Elle se trouvait stupide. Cette étrange froideur, là, dans son cœur, ne pouvait être de l’appréhension… elle refusait de l’accepter ! « Je ne ferai pas demi-tour, se rappela-t-elle, sinon, je ne connaîtrai jamais le repos et je ne pourrai pas vivre heureuse avec Aymeric. Je n’ai pas le choix. »

Son fiancé la regarda s’éloigner devant lui, puis il poussa son cheval. Il montait un destrier izélien, une race petite et mal proportionnée, la risée évidemment parmi les peuples sédentaires qui préféraient de grands animaux fins et racés, sans savoir que les montures izé­liennes, tant sur le plan des capacités que du mental, n’avaient pas grands choses à envier aux fameux Krayons.

Le cœur d’Aymeric était empli de doutes et d’incertitudes. Il connaissait lui, la cruauté du monde qu’Aika n’avait jamais vu et ne comprenait pas pourquoi elle tenait tellement à faire ce voyage. En vérité, il suivait cet oisillon encore jamais sorti du nid pour le protéger, en souhaitant de toutes ses forces ne jamais voir ses plumes voler en éclats. Il l’aimait plus que tout. Sa pré­sence à ses côtés le réchauffait en permanence, tel un soleil illuminant son cœur. Il voulait sentir Aika, son corps, ses cheveux, son parfum, son regard innocent, pur et flamboyant. Lors de leur première rencontre, il l’avait trouvée mignonne, à cause de sa peau brunie par le soleil, de ses cheveux intermi­nables qui, tels une girouette, indiquaient inlassablement le vent, et surtout, de ses yeux noirs, deux puits qui l’engloutirent instantanément. A présent que plusieurs années s’étaient écoulées et que sa féminité s’était révélée, il la trouvait d’une beauté incontestable.

Ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était qu’Erosp blesse irrémédiablement cette rose qui se dressait vers le ciel, qu’il tranche ses épines et l’abandonne dans un sang noir, qu’elle se fane. Il ne pourrait s’en remettre…

Il ferma les yeux, remplit d’air ses poumons, puis expira lentement. Il vit qu’Aika s’était déjà éloignée de plusieurs mètres, et la suivit.

13. Aucun bruit ne troublait l’obscurité de la nuit tombée, seuls les aboiements d’un chien enchaîné re­tentissaient de temps à autre.

Allongé sur son lit, Loïc attendait. Quoi donc ? Rien de particulier, mais il l’attendait en fixant un point indé­fini du plafond.

Il repensait à sa journée. Un lundi. Encore un jour qu’il n’avait pas vécu. S’il disparaissait, s’en aperce­vrait-on seulement ?

Il se souvint de l’inconnue et de son espèce de pres­cience : l’idée de sauter lui traversait seulement la tête, et encore même pas sérieusement, et pourtant elle l’avait deviné. Mais comment ?

Il se concentra sur cette douleur qui était en lui, cette souffrance qu’il renfermait depuis si longtemps, tel­lement longtemps qu’il lui semblait être né avec elle. Une fois de plus, il tenta de l’analyser, d’en définir les bases, d’en reconnaître les contours, et une fois de plus il échoua.

A quand remontait cette blessure ? A cette fameuse année où la mort l’avait appelé avec tant d’insistance ? Ou à sa prime enfance, quand ses che­veux et ses yeux lui avaient causé tant de tort ?

Impossible d’en être sûr. Pourtant, il se rappelait va­guement, les quelques premières années de sa vie, avoir ressemblé aux autres enfants, avoir joué avec eux, avoir ri, pleuré, s’être mis en colère, s’être excusé hypocritement. Bien des années s’étaient écoulées de­puis, qu’il avait passées pour la plupart dans une solitude froide, à entretenir la forteresse de barbelés qu’il avait bâtie, dans la douleur, tout autour de con cœur. Une muraille si solide et si dense que nul ne parvenait plus à voir à travers, dotée d’épines si acé­rées et agressives que nul n’osait s’en approcher.

Loïc ne s’en plaignait pas : c’était bien là le but recherché. Que personne, jamais, ne puisse apercevoir celui qu’il était véritablement, l’état du cœur qu’il por­tait, si tant est que cela fût toujours un cœur.

Peut-on encore appeler par son nom une chose brisée ?

Une chose qui l’avait fait souffrir, tellement souffrir.

Une chose qu’il ne connaissait plus et qui lui semblait étrangère à lui-même.

Une chose qu’il aurait pu broyer de ses propres mains pour que le temps s’arrête et que la souffrance dispa­raisse.

Oui, que la souffrance disparaisse…

Que les images et les mots qu’il gardait prisonniers au fond de sa tête s’évanouissent avec lui…

Mais ce n’était plus ce qu’il voulait. A présent, il sou­haitait se battre, et vivre à tout prix, quitte même à tout détruire autour de lui. Il se leva et alla jusqu’à la fenêtre, qu’il ouvrit toute grande pour bien contempler le monde si laid dans lequel il vivait.

14. Aika eut le soir même l’occasion de comprendre qu’elle avait bel et bien quitté El Israam.

Après avoir franchi la stèle, ils avaient chevauché dans les steppes de Reejak toute la journée, sans voir âme qui vive. Aussi, lorsqu’à la tombée de la nuit, tandis qu’ils envisageaient de s’arrêter pour dresser un cam­pement, elle aperçut au loin la lueur d’un feu, elle s’enthousiasma à l’idée de rencontrer d’autres voya­geurs et s’élança à bride abattue.

Aymeric réagit aussitôt et lui rappela de rester prudente, mais elle était déjà loin. Retenant à grand peine l’horrible juron qui lui montait aux lèvres, il pressa aussitôt sa monture de la suivre.

Mais si Souffle, son cheval, était certes rapide, Braise restait un destrier céleste à la rapidité insurpassable. Aussi le devançait-elle encore d’une bonne vingtaine de longueurs lorsqu’elle atteignit le camp inconnu.

Et brusquement, tous ses sens crièrent à Aymeric de s’arrêter. Il tira sur les rênes et tendit l’oreille. Il se concentra, en appelant au sang izélien qui coulait dans ses veines.

Les herbes bruissaient dans le vent, de minuscules particules électriques parcouraient l’air qui crépitait ner­veusement. La nature entière tentait de lui parler et il s’efforça de l’écouter.

Face à l’agressivité des éléments, le cheval de bât montra des signes d’agitation ; Aymeric le rassura d’un doux sifflement modulé. Il garda aussi son sang-froid lorsqu’il eût saisi l’intégralité du message, malgré la co­lère qu’il lui inspirait. Il décida d’agir.

Les chevaux le gêneraient, aussi se tourna-t-il vers celui qui portait leurs affaires et plongea ses yeux dans les siens. L’animal tourna les oreilles vers lui, donna l’impression de hocher la tête. Alors Aymeric, sûr qu’il ne bougerait pas, le laissa sous la garde de Souffle.

Il se faufila dans les herbes et avança rapidement en di­rection du feu inconnu. Arrivé à une vingtaine de mètres de son but, il s’aplatit totalement. Sa progression n’en fut pas ralentie, car l’herbe s’écartait sur son passage. De plus, la nature conciliante lui assurait d’elle-même un camouflage parfait. A chaque membre qu’il avançait, Aymeric la remerciait pour son aide.

Bientôt, il distingua les flammes d’un grand feu qui dan­sait dans la nuit naissante et déjà parsemée d’étoiles.

15. Loïc sursauta. L’inconnue était là, juste sous lui. Quand était-elle arrivée ?

Il se reprit, dévala les escaliers et se jeta contre la porte fermée. Il s’aperçut alors qu’il avait laissé les clefs dans sa chambre. Pour ne pas perdre de temps, il se hâta vers le salon où il ouvrit une fenêtre par la­quelle il sauta souplement.

Cette fois encore, elle avait disparu.

Loïc, interdit, resta sans bouger. Cette fois, au lieu de se précipiter dans tous les sens, il prit le temps de la réflexion. Il se pencha pour examiner le sol. Sa maison était l’une des rares de la ville avec un petit coin de gazon, et un chêne qui se dressait à cinq ou six mètres de l’endroit où il se tenait. Eclairé par les rayons de la lune, il examina chaque brin d’herbe, mais ne trouva pas d’empreinte. Il commençait à se demander s’il ne devenait pas fou, lorsqu’un miaulement attira son at­tention. Un chat, captif des hautes branches de l’arbre, l’implorait du regard.

Loïc laissa un de ses rares sourires venir éclairer son visage. Il agrippa les branches basses, et, en quelques instants, rejoignit le félin. Il tendit la main, laissa l’animal heureux de ne plus être seul s’y frotter affec tueusement. Du fond de sa gorge monta un ronron­nement apaisant, et il s’installa sur les genoux du garçon assis sur une grosse branche. Loïc, songeur, le caressa un moment entre les deux yeux, à la suite de quoi il le prit sous le bras et regagna le sol.

Le matou posa une patte sur son épaule, comme s’il voulait lui parler, et soudain, Loïc eut encore ce sen­timent, le sentiment qu’on violait son âme. Troublé, il se releva brusquement. Le chat tomba, lui jeta un ultime regard, et disparut au coin de la rue.

Loïc n’hésita qu’un instant avant de le poursuivre.

16. La voix d’Aika lui parvint, douloureusement étouffée :

- Lâchez-moi, bande de m… vous ne savez pas qui je suis… je suis la prin…

Puis elle s’éteignit. Aymeric se mordit les lèvres devant l’ingénuité de cette fille qui invoquait son titre dans un moment pareil. A cause de sa volonté et de son expé­rience au combat, et des moments qu’ils avaient passés ensemble et où elle s’était toujours montrée si fou­gueuse, il ne l’aurait pas crue si naïve. Mais il lui en parlerait plus tard ; pour le moment, il lui fallait s’occuper de ses agresseurs.

Il eut vite fait d’identifier les corps robustes et musclés, ainsi que les longues barbes fournies rejoignant presque les épais sourcils, tous bruns ou noirs. Ces hommes étaient des Joharans, originaires d’un pays barbare du nord, des brutes épaisses. Il en compta trois, accompa­gnés d’un molosse au poil sombre, de la taille d’un petit poney : un kaldreq.

Il se demanda d’abord comment les neutraliser sans les blesser, tout en préservant sa propre personne de cet animal bâtard, célèbre pour sa férocité et sa force in­comparables, issu de croisements entre les plus sauvages des chiens de combat et des loups. Cependant, il perdit son sang-froid quand Aika se mit à crier.

- Qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez, arrêtez tout de suite, non, noooooon !

Aymeric comprit instantanément ce que trois hommes, sans doute loin de leur pays et de leurs femmes depuis plusieurs semaines, avaient l’intention de lui faire. Plus question d’être gentil ! Il se dressa de toute sa taille, joi­gnit ses mains afin de canaliser sa concentration au maximum, et ferma les yeux. Il entra dans un état second, et n’entendit que vaguement les hommes pous­ser des grognements de surprise et se préparer à l’attaquer.

Il se mit à psalmodier doucement, puis de plus en plus fort.

- Olivohnk’ya beniz eskami, ke bar’sk suuva homesch teti to kaldreq oga da airi !

Très vite, son doux murmure se transforma en cri puissant. Les trois hommes, surpris, furent aussitôt pa­ralysés dans leurs mouvements ; le kaldreq poussa un rugissement terrible et bondit dans les airs. Mais il ne regagna jamais le sol : une immense tornade balaya les Joharans et leur bête et les emmena haut dans le ciel, jusqu’à ce qu’Aymeric ne les voie plus. Alors seulement, il cessa son invocation et courut prendre Aika dans ses bras.

Mais celle-ci se releva d’un bond et s’écarta vivement de lui, terrorisée.

- Aika ?

La jeune fille ramena sur ses épaules sa longue tunique aux boutons violemment arrachés.

Aymeric ne décela pas que des larmes dans ses yeux, mais autre chose encore. Il comprit : c’était la première fois qu’Aika le voyait se servir de ses pouvoirs magi­ques. A la peur de l’agression s’ajoutait celle de la bizarrerie qu’il était… Il tendit doucement la main vers elle, l’appela encore par son prénom. Enfin, elle réagit et sembla sortir de sa torpeur.

- Ayme…ric ?

Il s’avança doucement vers elle et la prit dans ses bras. A cet instant, les corps des Joharans et du kaldreq re­tombèrent sur le sol avec un bruit sourd, brisés et désar­ticulés.

Aika se crispa brusquement, puis elle se laissa aller contre Aymeric et donna libre cours à ses pleurs. Aymeric la serra contre elle, tout en émettant dans les airs son sifflement modulé. Seul Souffle s’approcha, d’un pas saccadé et en remuant la tête. Son maître comprit que quelque chose d’autre s’était produit, et resta sur ses gardes ; mais il n’y avait plus personne dans les en­virons. Il décida donc de s’occuper d’Aika en premier.

- Aika, dit-il, rentrons à El Israam.

A ces mots, elle cessa immédiatement de pleurer et tendit vers lui un visage empli de colère. Il la prit par les épaules et lui parla durement, lui exposant la vérité dans toute sa justesse :

- Tu n’es pas prête ! Je n’avais pas mesuré la portée de ton ignorance. Tu n’as jamais quitté El Israam, tu ne sais rien du monde extérieur !

- Si, j’ai beaucoup étudié et…

- Mais les théories n’ont rien à voir avec la réalité ! Ou­vre les yeux, Aika : c’est un vrai cours de vie qu’il te faut… Rentrons, je vais t’enseigner ce que je sais, et un jour nous pourrons repartir traverser Erosp et Azyah si c’est vraiment ce que tu veux…

Vlan ! La gifle d’Aika retentit clairement dans le silence de la nuit naissante.

- Est-ce tout ce que tu as à me dire, Aymeric ?

Aymeric se pencha vers elle et l’embrassa.

17. - Miaou.

La silhouette élancée du chat, assis calmement sur un muret, se détachait dans la nuit, sous le ciel plus clair d’une aube toute proche. Loïc n’arrivait pas à croire que la nuit entière s’était déjà écoulée. L’animal tourna vers lui son regard félin, le scruta comme pour lui ordonner de conserver le silence. Loïc obéit à cette injonction muette et se tint tranquille.

Le muret donnait sur une rue proche de la gare. Sou­dain, un garçon qu’il ne connaissait pas surgit en courant. Légèrement plus grand que lui, il affichait une arrogance démesurée. Il se retourna, cria :

- Alors, qu’est-ce que tu attends ? Viens la chercher, ta BD pourrie !

Alors un autre garçon, légèrement plus petit, apparut, essoufflé. Ses cheveux fins, blonds et assez longs lui donnaient un aspect vulnérable que soulignaient d’épaisses lunettes rondes bleu nuit.

- Arrête, s’il te plaît, dit-il d’une voix que Loïc se sur­prit à prendre en pitié, c’est un cadeau, s’il te plaît, rends-la moi… s’il te plaît, s’il te plaît, répéta-t-il en soulignant ce mot.

Imbécile. Si tu crois que répéter ce mot te sauvera… Tu n’as pas compris qui sont ces types.

Le petit blond parvint à rattraper celui qui l’ennuyait et à saisir son bouquin d’une main.

- Calme-toi ! cria son persécuteur, tu vas le déchirer ! Alors là ce sera pas de ma faute !

Des rires se firent entendre. Loïc tourna la tête et vit que trois autres garçons étaient arrivés, probablement des amis du grand arrogant. Son sang ne fit qu’un tour dans ses veines.

Pourquoi riez-vous ? Pourquoi le laissez-vous faire ?

- Rends-le moi, s’il te plaît…

A nouveau, le livre avait échappé à son propriétaire. Loïc ne pouvait plus détacher les yeux de l’action qui se déroulait devant lui. Il n’entendait plus rien que ces rires et ces plaintes, hypnotisé par ce spectacle dé­solant qui l’ébranlait et le déchirait tout à la fois.

Loïc, c’est toi l’idiot ! Fais quelque chose ! Arrête-les, tu ne vas quand même pas les laisser faire !

Mais malgré les ordres que son cerveau lui envoyait, ses jambes refusaient d’obéir, et son corps restait pa­ralysé, figé par d’anciens souvenirs qui peu à peu lui revenaient en mémoire.

Vas-y, mais vas-y ! Va l’aider ! Tu ne peux pas rester sans rien faire !...

Mais ses muscles se refusèrent à se déplacer d’un millimètre, et il ne put qu’entendre, écouter et atten­dre.

Bientôt, la victime dut suivre ses bourreaux qui l’entraînaient toujours plus loin et ils disparurent ra­pidement de la vue et de l’ouïe de Loïc.

Ce dernier resta prostré contre le muret, replié sur lui-même, de gros sanglots secouant son corps à un rythme saccadé.

Et il ne pouvait retenir le gémissement qui s’échap-pait de sa gorge, ni les larmes qui jaillissaient de ses yeux et inondaient son visage.

Idiot, idiot, idiot, se répétait-il, pourquoi est-ce que je n’ai pas bougé ? Pourquoi est-ce que je n’ai rien pu faire ? Alors que j’aurais pu, alors que je savais… pourquoi… ? Pauvre gosse…

DD. « Etre juste, c’est être faible… être fort, c’est être mauvais. »

Syuho Sato, Say hello to Black Jack vol. 1

18. AYMERIC

Je suis un imbécile. Jamais je n’aurais cru que je pou­vais être aussi faible. Comment ai-je pu la laisser me convaincre aussi facilement ? Ce n’est pas avec une volonté pareille que je la protègerai de quoi que ce soit !

Et pourtant, que pouvais-je faire d’autre ? Il suffit qu’elle me regarde pour que tout le reste disparaisse. Je l’aime tellement. D’un amour si douloureux… Aika. Dotée d’une volonté inflexible. Aika. Belle, innocente et fragile, comme un papillon aux ailes éclatantes de couleurs. Aika, qui est toute ma vie et sans laquelle je ne serais rien.

Mais, ce qu’elle appelle un projet, ce pour quoi elle est partie avec le plus grand sérieux, n’est-il pas une douce illusion portée par un esprit naïf ? Elle doit être totale­ment inconsciente pour ne pas se rendre compte que nous n’arriverons à rien. Aika a appris à se battre, mais elle n’a jamais eu à le faire dans la réalité. Et c’est pareil pour tout le reste. Elle est telle une enfant qui aurait grandi entre quatre murs, sans jamais rien voir du monde qui l’entoure. Le fait est qu’elle a grandi dans le royaume d’El Israam, une terre paisible au milieu de ce continent ravagé. Pire. Elle a grandi dans la cour royale. C’est une ignorante totale.

Et si ce n’était que cela ! Nous n’avons plus rien. Lors­que j’ai découvert le cadavre du cheval de bât, j’ai pensé qu’elle comprendrait. Ces bandits étaient plusieurs. Souffle a tué l’un d’eux. Mais les autres s’en sont sortis et ont volé les vivres, les armes et la boussole que nous possédions. Rien que pour ça, nous aurions dû rentrer. La sagesse commandait d’au moins nous ré-approvisioner.

Mais Aika ! Il a suffi qu’elle me regarde avec ses grands yeux, sa voix pleine de colère.

« Ce n’est pas une raison pour rentrer, Aymeric ! Nous n’avons qu’à en acheter dans la prochaine ville que nous verrons ! »

Et lorsque je lui ai demandé si elle savait où nous nous trouvions, elle a répondu ingénument : « Bien sûr, nous sommes dans les steppes de Reejak ! » Elle ne s’était même pas rendue compte qu’il n’y a pas de ville dans les steppes. Elle a alors proposé de chasser, et l’idiot que je suis a cédé.

Il n’y avait rien à dire. Espérons que la population ani­male n’ait pas déserté les lieux.

Quand je pense qu’elle croyait encore que son statut de princesse héritière assurerait sa protection en dehors d’El Israam ! Je me rappelle son expression effrayée lorsqu’elle m’a vu me servir de mes pouvoirs. Demander à la nature de m’aider est une faveur trop grande pour que j’en abuse, aussi ne m’avait-elle jamais vu l’invoquer jusque-là. De plus, dans toute l’Erosp, on maudit Izélia, précisément à cause de cette magie que nous exerçons.

J’espère qu’elle n’a pas peur de moi… Aika, je t’aime tellement ! Que deviendrais-je sans toi ?

AIKA

C’est vrai que le peuple Izélia maîtrise la magie. Donc, il est logique qu’Aymeric soit un magicien, qu’il possède des pouvoirs terrifiants que les autres humains n’ont pas.

Mais je l’ai côtoyé si longtemps jusqu’à ce jour, sans que jamais je ne visse rien, j’avais peu à peu oublié cette part de lui. En fait, je crois que j’avais fini par en faire une légende. Je n’y croyais plus.

Et soudain, alors que ces hommes me maltraitaient…

……………………………………………………………………………………………………………

Je n’avais jamais rien vu de pareil. Ce n’est pas normal d’avoir de telles capacité, de pouvoir commander à la nature et aux éléments. Et ses yeux ! Ses yeux ! On au­rait dit ceux d’un démon.

Est-ce qu’Aymeric est un démon ?

Qui sont vraiment les gens du peuple Izélia ? Même après tout ce temps, je n’en sais rien. Je découvre sou­dain que l’Aymeric que j’ai connu et aimé n’est qu’une face du cube qui le compose, qu’il y en a d’autres dont j’ignore tout. Est-ce que j’aime ces autres faces ? Je n’en suis pas sûre… Mais ce que je sais, c’est que j’aime mon Aymeric de tout mon cœur, que je ne pourrai jamais me passer de lui. Un monde où il ne serait pas m’insupporterait, je ne pourrais y vivre. Alors, j’apprendrai à connaître ces parties de lui dont je ne sais rien, je les accepterai. De toute façon, même si je devais découvrir qu’Aymeric est un démon, je ne pourrais ces­ser de l’aimer. Il m’est indispensable. Aymeric ! Je t’aime !

Quand tu m’as annoncé que tu partais avec moi, j’ai été la fille la plus heureuse du monde. Si je dois épouser un homme, ce sera toi, nul autre. Si mon peuple te refuse en tant que roi, je renoncerai au titre d’héritière du royaume s’il le faut. Après tout, il reste Yukari, ma chère petite sœur…

Jamais de ma vie je ne pourrai aimer un autre homme que toi. Alors je t’en supplie, ne doute pas de moi main­tenant ! Je n’ai pas le choix, tu sais. Je ne peux pas te le dire, parce que tu me prendrais pour une folle, mais c’est vrai. Fais-moi confiance s’il te plaît.

C’est vrai que je n’ai pas été très maligne de courir ainsi vers ces inconnus, et par-dessus le marché je n’ai pas réussi à me défendre. Je t’ai mis en danger, le cheval de bât est mort à cause de moi, et toutes nos vivres ont été volées. Qu’importe, ça m’est égal.

Tu ne comprendrais pas, mais je ne peux renoncer à ma quête. Je n’ai pas le choix. Cette force en moi, je n’ose pas t’en parler, parce que même à toi, un magicien, elle ne paraîtrait pas naturelle. Elle me pousse à chercher des réponses. Et il faut absolument que je les obtienne, si je veux un jour vivre heureuse avec toi. Excuse-moi de te faire tant de cachotteries.

S’il y a une chose dont je sois sûre, c’est que je ne connaîtrai pas le repos tant que je n’aurai pas résolu ce mystère. Impossible donc de revenir en arrière. Mais ce qu’il va nous arriver à partir de maintenant, ce que nous allons vivre, ce qui se passera au moment où je saurai enfin tout, je n’en ai aucune idée. Et ça m’effraie. J’ai très peur.

Voilà pourquoi ta présence m’est indispensable, elle me rassure. Je ne peux vivre sans toi, et sans cette quête non plus. Devoir choisir entre vous deux me déchirait, mais tu as dit que tu venais et je suis désormais entière. Tu me protègeras encore, n’est-ce pas ? Mais pour ne plus que tu t’inquiètes, je deviendrai forte. Je suis moins faible que tu ne le crois. Un jour, je cesserai d’être un fardeau pour toi. Promis.

19. Le chaud soleil du zénith ne gênait pas Loïc qui errait, solitaire. Le chat qui l’avait conduit jusqu’à cette scène lamentable et l’avait mis dans un tel état avait bien entendu disparu ; et depuis, il ne savait où aller, ou plutôt il n’avait envie d’aller nulle part. Il voulait seulement fuir.

Une part de ses protections s’était fissurée lorsqu’il avait été témoin de ce spectacle, et à la place il y avait maintenant un profond dégoût de lui-même. Il n’avait pas été capable d’agir. Il se demanda depuis quand il n’en était plus capable.

Il sortit de la ville et entra dans la forêt, marchant jusqu’à un lieu qu’il avait repéré depuis bien des an­nées : un coude de la rivière, où un gros rocher se dressait au-dessus de l’eau. Il aimait s’allonger là quand il voulait apaiser ses pensées. Le bruit régulier de l’eau le calmait, lui transmettait sa sérénité. Il s’installa au soleil et ferma les yeux, décidé à revivre le film de sa pitoyable existence.

LOÏC

J’ai 5 ans. Je commence aujourd’hui l’école enfantine, un an après que tous les autres se sont déjà ren­contrés en classe maternelle. Je suis un inconnu, un étranger. Lorsque j’entre le premier jour, il n’y a même pas de chaise pour moi, et je dois attendre de longues minutes que la maîtresse revienne avec un petit siège pliable, seule chose qu’elle a pu me procu­rer. Je m’installe. Les autres, une vingtaine d’enfants dont le nombre ne m’effraie nullement, me dévisagent attentivement. Une lueur de stupéfaction dans le re­gard. Ils n’osent pas s’approcher de moi. Je n’ai pas encore conscience de la bizarrerie que je suis.

Dans la matinée, la maîtresse me coltine un autre petit garçon pour m’expliquer comment fabriquer un bracelet, en enfilant des bouts de tissus multicolores dans un tube en plastique transparent. Je ne com­prends rien, alors elle me gronde.

C’est la récré, les enfants m’entourent et me posent des questions dont les réponses m’échappent, du genre : « Pourquoi tu as les cheveux blancs ? » C’est pas vrai, j’ai pas les cheveux blancs. Ils sont blond platine, depuis toujours. C’est ma maman qui l’a dit. Mais comme ils ne savent pas ce que c’est, que je ne parviens pas à leur expliquer, ils se moquent de moi. Puis, un autre détail attire leur attention : « Pourquoi tu n’as pas les deux yeux de la même couleur ? » Mes yeux, ils sont étranges, c’est vrai. L’un est bleu, l’autre vert. Ça non plus, je peux pas le leur expliquer.

Ils ne se moquent plus seulement de moi, ils m’insultent, me traitent de noms que je ne saisis pas toujours. Je pleure. Ils me disent que je suis stupide. Un garçon, ça pleure pas. Je n’ai pas l’air de penser comme eux, pas l’air de connaître ce qu’ils connais­sent. Je demeure paralysé avec mes larmes.

Ils se détournent de moi, et balancent leurs pieds dans les graviers de la cour pour me les projeter. Leurs raisons m’échappent totalement.

J’ai peur.

EE. « Le courage et la volonté ne permettent pas de surmonter tous les problèmes auxquels sont confrontés les êtres humains au cours de leur vie. Malheureusement, il n’existe aucun endroit en ce monde où l’effort est justement récompensé. »

Clamp, Tôkyô Babylon vol. 1

20. Pendant plusieurs jours, Aika et Aymeric n’échangèrent pas une parole. La jeune fille sentait son estomac se tordre d’une faim atroce qu’elle n’avait ja­mais éprouvée, mais elle serrait les mâchoires et ne se plaignait pas. Aymeric ne pouvait s’empêcher d’admirer secrètement son courage ; lui aussi souffrait de la faim, mais ce n’était pas une nouveauté pour lui, et il savait à quel point cette épreuve devait être pénible pour elle. Ils ne rencontrèrent pas d’autres êtres humains, ni même, à vrai dire, d’autres êtres vivants suffisamment imposants pour qu’ils pussent s’en nourrir. Les seuls à se remplir le ventre chaque soir étaient Souffle et Braise.

Un soir, alors qu’une bise froide se mit à souffler, Aika se décida enfin à interroger Aymeric :

- Tout d’abord, sache que je ne regrette absolument pas d’avoir entrepris ce voyage et que je le poursuivrai quoiqu’il arrive…

- J’ai compris, Aika, la coupa-t-il, tu te demandes s’il nous aurait été malgré tout possible d’emprunter un autre itinéraire, c’est ça ?

Aika, surprise qu’il ait pu deviner ses pensées, se contenta de hocher la tête.

- Comme tu ne l’ignores pas, il y a au nord d’El Israam de nombreuses petites provinces telles que Warum’gar ou Fröh’gar pour les premières que l’on rencontre.

- Oui je le sais.

- Leurs frontières sont nombreuses et certaines sont fermées. Les hommes se méfient de tout et la guerre règne Emprunter un tel itinéraire aurait été long et dan­gereux.

- Mais la guerre, Aymeric ? Tu ne crois pas qu’on aurait eu les capacités nécessaires pour la traverser furtivement ?

Aymeric lui jeta un regard indéchiffrable, proche de la surprise exaspérée.

- J’espère que nous ne rencontrerons jamais de guerre, tu ne t’imagines même pas ce que c’est… se contenta-t-il de répondre. Bref. Quant au sud, ce n’est même pas la peine d’y penser. Les Monts Etoilés nous barrent la route, et en admettant qu’ils nous tolèrent et que l’on puisse les franchir, que trouverons-nous de l’autre côté ? Je ne t’apprendrai rien des horribles rumeurs qui circu­lent à ce sujet. La seule voie possible était donc l’est, les steppes de Reejak. Voilà seize jours de cheval que nous les parcourons, et il nous en reste au moins autant.

Aika soupira.

- Mais de toute façon, reprit son fiancé, nous ne reviendrons pas sur nos pas, donc inutile d’avoir des re­grets, n’est-ce pas ?

- Oui…

Elle jeta un coup d’œil sur ses vêtements, et dit douce­ment :

- Mes habits sont tout sales.

- Ta condition de princesse ne représente plus rien.

- Je sais, j’ai compris.

- Nous avons perdu nos affaires, mais au moins, tu as encore ton arc et ton poignard.

- Oui, et toi…

Elle n’acheva pas sa phrase. Son ton ne paraissait guère convaincu, mais son regard en disait long sur sa résolution de mener sa quête à son terme.

Leur voyage se poursuivit dans la morne solitude qui les entourait. Aika se taisait, mais elle se disait que lorsqu’elle rêvait dans son enfance de partir à l’aventure, elle n’aurait jamais cru que cela pût être si ennuyeux. Il leur faudrait plus d’une lune pour franchir ces maudites steppes, et pourtant cette région était considérée comme « petite » !

Lorsqu’elle s’ennuyait trop, elle se plaisait à imaginer la suite de leur parcours. A l’est de Reejak s’étendait la fo­rêt ancestrale qui occupait le continent du nord au sud. Leur chemin les mènerait sur une voie taillée depuis la nuit des temps, qui la partageait en deux parties égales : Ariass’san, la forêt elfique, au sud, et Ethalijens, la forêt ciole, au nord.

Sur la voie en question s’était établie une cité humaine, Calbir, qui s’était petit à petit développée en une « route-ville » jusqu’à finalement constituer le pilier commercial d’Erosp.

A quel changement aurait-elle droit lorsqu’elle y parvien­drait ! Elle passerait de plaines semi-désertiques à une métropole bruyante et animée. Elle s’y voyait déjà, déambulant d’un stand à l’autre, profitant de quelques jours de repos.

Puis il lui faudrait traverser la Mer Intérieure… et alors, elle aurait atteint Azyah. Elle préférait ne pas penser à ce qui se passerait à ce moment-là.

Mais elle ne pouvait endiguer le flot de ses pensées. Elle était lasse de ces steppes. Lorsqu’Aymeric, un soir, lui apprit que leur traversée s’achèverait le lendemain, elle bondit de joie

21. LOIC

J’ai 9 ans. Je me bats dans la cour contre un gars que je prenais pour un copain.

Il s’était rapproché de moi depuis jours. Comme d’habitude, je n’avais pas dit non. Je ne l’appréciais particulièrement, mais puisque je n’avais pas d’autre ami, je m’étais dit qu’il fallait lui faire confiance… puis j’ai appris qu’il n’avait jamais quitté sa bande de copains, qu’ils voulaient juste se moquer de moi pen­dant quelque temps. J’ai voulu simplement pleurer, mais ils ont rigolé. Alors je me suis jeté sur ce traître et je me suis mis à le frapper. Je n’ai pas trouvé de meilleure solution pour qu’il cesse de s’en prendre à moi.

A l’école enfantine, ces insectes m’ont rejeté en bloc. Je n’avais jamais connu ça avant, j’ignorais que ça existait. J’ignorais ce que je devais faire, quelle était la meilleure attitude à adopter. Ça a commencé quand un garçon, Marc, est devenu sympa avec moi. Je l’ai accepté en tant que meilleur ami et l’ai considéré comme tel pendant des mois. Jusqu’au jour où il m’a balayé de sa vie. Comme ça. En affirmant que les che veux blond platine sont la marque des crétins, puis­que j’en étais un. Je ne connaîtrai jamais les raisons de ce revirement.

Et puis, les faux « meilleurs amis » se sont succédé. Je me souviens de Joris. Avec lui, on passait notre temps à se courir après dans la cour. J’adorais ça, mais lui, ça ne lui plaisait pas. Au lieu de m’en parler, il a pré­féré me laisser tomber sans la moindre explication. Lui, au moins, je sais pourquoi il a fait ça, mais ça ne m’explique pas pourquoi il ne me l’avait pas dit tant qu’il en était encore temps. Ça aurait pu changer, se dérouler autrement ; mais ce fut ainsi.

Après Joris, il y a eu Eric, qui piquait sans cesse des crises de nerfs ; je l’aimais pas trop, mais quand il me demandait qui était mon meilleur ami, j’étais bien obligé de répondre « toi », puisqu’il n’y avait personne d’autre… Evidemment, ça a fini par casser.

Et ensuite, Manu, qui m’a joué ce sale tour.

A qui puis-je me fier ? Finalement, je préfère tous les éviter, et passer mes récrés à errer dans la cour ou à caresser le chat qui se promène par-ci par-là.

J’aime beaucoup les animaux, parce qu’ils ne cher­chent pas à s’attacher absolument à quelqu’un de manière artificielle, mais ils reviennent toujours vers ceux qui sont gentils avec eux. J’ai le sentiment qu’ils nous renvoient le reflet de ce que nous sommes : ils ne parlent pas et donc ne peuvent se cacher derrière des mots trompeurs. Ils ne mentent pas, ils sont toujours authentiques. Leur âme est pure…

Contrairement à celle des enfants qui, tous les jours, me jettent des pierres et me rabaissent. Quand je cra­que et que je ne peux plus retenir mes larmes, leurs moqueries redoublent. Une fois, on m’a même dit ça : « Si tu passes ton temps à tout le temps pleurer, t’auras jamais de copains ». J’ai ri jaune. Pas seule­ment parce que ce sont justement eux la cause de mes pleurs, mais aussi parce qu’un copain, j’ai oublié de­puis longtemps de quoi il s’agit. Je n’en ai pas besoin. Je veux seulement être tranquille et avoir la paix. Est-ce trop demander ?

Mais ça ne les intéresse pas, d’autant plus qu’un nou­veau jeu est apparu l’année dernière.
Faire pleurer Loïc.

C’est ça le jeu.

Et pour gagner, tous les moyens sont bons. Torture morale ininterrompue, insultes, coups et blessures. En hiver, la cible des boules de neige, c’est Loïc ; sur­tout n’oubliez pas le glaçon à l’intérieur ! Il y en a même qui me poursuivent jusque chez moi, et il m’arrive de retrouver mon plumier, mon cartable ou mon carnet de devoirs, couverts d’allusions douteuses. « Pleurnichard », « mauviette », « saule pleureur », tout y passe. Mais je ne me laisserai pas abattre. Je suis fort, combatif. Je leur montrerai.

J’ai entendu une fois cette expression : « l’innocence des enfants ». Ce jour-là, j’ai ri comme jamais. Parce que les enfants vivent dans la jungle et selon sa loi, dans toute sa cruauté. Alors, de l’innocence ? Où ça ?

Et le temps passe, je vis, je grandis. Je vais changer de cycle scolaire, aller dans une nouvelle école. J’ai encore de l’espoir.

22. Après la morne et ennuyeuse traversée des steppes de Reejak, Aika attendait avec impatience d’arriver à la cité routière. Aussi fut-ce avec une immense surprise qu’elle discerna progressivement, au loin, un horizon inégal et formé d’une rangée de triangles plus ou moins grands… au fur et à mesure qu’elle approchait, elle comprit : ce n’était point Calbir qui lui faisait face, mais une immense forêt. Ils avaient dévié de leur route.

- Sommes-nous à Ariass’san ou à Ethalijens ?

La première s’étendait au sud, la seconde au nord, et toutes deux s’achevaient à la limite des terres au bord des grandes eaux ; cependant, les atteindre exigeait plusieurs centaines de jours de cheval, et ils ne pou­vaient se permettre de prendre un tel risque. Le seul moyen de traverser le continent était de rejoindre Calbir ; mais pour cela, fallait-il remonter au nord ou descendre au sud ? De droite comme de gauche, la forêt s’étendait à perte de vue sans montrer le moindre signe d’activité humaine.

- Aucune idée, maugréa l’Izélien. Il ne nous reste qu’à consulter la boussole.

- Mais Aymeric, les brigands nous l’ont volée en même temps que les vivres…

- C’est pas vrai !

L’énervement d’Aymeric était tel que Souffle se cabra.

- Au fond, énonça calmement Aika, la seule différence entre les deux, c’est que nous risquons de croiser des elfes dans l’une et des ciols dans l’autre.

- Et c’est tout ce que ça te fait ? Dans les deux cas, on aura à faire avec des monstruosités, je te signale !

Aika n’avait jamais vu de ciol, mais Hirano-sensei les lui avait décrits comme des créatures immortelles hideuses, en putréfaction depuis des millénaires, et qui irradiaient la haine. Alors que les elfes, eux, seraient d’une grande beauté, d’un caractère sévère mais respectueux ; il fal­lait cependant s’en méfier car ils n’appréciaient guère les humains.

A choisir, elle préférait les elfes. Mais dans tous les cas, elle ne voyait pas pourquoi Aymeric en faisait un tel plat.

- De toute façon, conclut-elle, nous n’avons pas le temps ni les vivres nécessaires pour longer la lisière jusqu’à rencontrer Calbir, ou la côte si nous faisons le mauvais choix. Dans le doute, nous devons avancer en ligne droite jusqu’à ce que nous rencontrions un indice.

- Oui mais…

- Alors pourquoi discutes-tu ? Aymeric, de quoi as-tu peur ?

Son fiancé détourna les yeux et s’enfonça dans la forêt.

AIKA

Il me cache quelque chose. Mais quoi ? Est-ce si grave, pour qu’il se refuse à l’évoquer devant moi ?

Remarque, je suis mal placée pour lui faire des repro­ches. A lui aussi, je lui ai caché la vraie raison de mon départ d’El Israam. En fait, à bien y réfléchir, il y a beau­coup de choses que nous nous cachons l’un à l’autre. Tant de non-dits, tant de silences et de secrets règnent entre nous. Pouvons-nous vraiment nous aimer alors qu’une telle distance nous sépare ? Pourtant, le senti­ment qui nous lie est fort et sincère, et rien ne saurait le briser… Je suis sûre que tout ira bien. Dès que cette force mystérieuse qui me pousse à cette quête irraison­née aura disparu, nous nous marierons. Oui, j’en suis sûre…

AYMERIC

Je ne peux pas lui dire. Je ne peux pas lui dire. Je ne peux pas lui dire. Elle me détesterait sans doute si elle l’apprenait. Tout est tellement complexe…

Mais dans ce cas, pourrai-je l’épouser ? Elle est en est persuadée. Mais si je le fais, elle deviendra izélienne et devra s’ouvrir à la science de mon peuple. Pourra-t-elle le supporter ? Supporter de savoir ce que je suis et ce que je fais ?... J’en doute.

Et j’aimerais mieux que rien ne change jamais entre nous.

23. Le chat revint. Loïc le vit pour la première fois en pleine lumière et se prit à admirer les reflets nacrés de son pelage blanc et roux. Il lui caressa la tête et apprécia une nouvelle fois le soyeux de son poil.

- Ça va ?

Le félin ronronna, d’abord doucement, puis de plus en plus fort, et Loïc se détendit. Quel bruit apaisant que ce petit moteur régulier !

Il ferma les yeux et replongea dans ses souvenirs. Il ne vit pas le félin le fixer de ses yeux reptiliens, comme s’il épiait ses pensées. Les oreilles dressées et la queue frémissant d’excitation, il semblait plongé dans le récit silencieux de Loïc…

LOIC

J’ai 11 ans. J’entre dans une nouvelle école. Cette an­née, c’est décidé, je vais vers les autres, je me fais des amis. Il n’y a aucune raison pour que ça ne marche pas, il suffit de me forcer un peu.

Je me berce d’illusions. Car malgré tout, je n’y par­viens pas. Aller vers les autres m’amuser avec les autres, être accepté spontanément pas les autres, ce sont des situations qui me sont inconnues, que je n’ai jamais vécues. Je ne sais comment les provoquer, ni comment y faire face. Je n’arrive à rien. Mais je crois encore qu’il me suffit de ne pas en tenir compte.

Finalement, je ne m’entends qu’avec mon voisin…

Il y a bien une fille un peu spéciale. Une brune pique­tée de taches de rousseurs, mais c’est moins pour son physique que pour sa personnalité très spéciale, que tout le monde la chahute un peu. Rien de bien mé­chant, me semble-t-il, puisque ça ne me concerne pas. Personnellement, je n’ai rien contre elle. Je la trouve plutôt sympa et elle ne manque pas de caractère. J’aimerais bien aller vers elle, et j’arrive une fois à lui parler, mais par la suite, à chaque récré, elle disparaît je ne sais où, et il ne m’est plus possible de l’approcher.

Finalement je reste avec mon voisin. Je l’appelle mon ami. Je suis content d’avoir un ami.

Je m’apercevrai que c’est le seul que j’aie, ou du moins, que je croyais avoir… Comme me le prouvera cette conversation que j’aurai avec un camarade pres­que inconnu, l’ultime jour de l’année :

- Loïc, je crois que je t’ai jamais aimé.

- Ah ouais… (marmonné avec une indifférence appa­rente).

- Et je ne suis pas le seul.

- …

- Ah, et je parle pas pour toi en particulier (s’adresse à un autre). Ni pour toi (s’adresse à mon voisin). Mais pour… plein de monde dans la classe.

Personne ne le contredira.

Et c’est comme ça que j’apprendrai que mon voisin ne m’a jamais aimé, qu’en réalité il me déteste depuis le début. Quelle hypocrisie… Apprendre la vérité après si longtemps et tant de confiance, ça fait mal.

J’ai même pas envie de le buter. Ni de le jeter du ving­tième étage, ni d’éclater sa sale face de rat. Je réponds pas, je pleure pas, je souris pas. Parce que je peux seulement reconnaître qu’il a raison, et qu’au fond de moi je l’ai toujours su. Il ne m’apprend rien.

Et pour la première fois, c’est ma tronche que j’ai en­vie d’éclater.

Echec sur toute la ligne.

24. – Attention, du bruit !

- Je n’ai rien entendu, Aymeric.

- Si, ces feuilles là-bas ont bougé !

- A cause du vent, sans doute. Aymeric, calme-toi, tu deviens paranoïaque.

Aika n’avait jamais vu son fiancé dans un tel état. Son comportement la déroutait totalement. Depuis le début du voyage, avec un sang-froid imperturbable, il l’avait guidée, protégée, sauvée, tout en lui faisant part de son expérience, en lui imposant une vision réaliste des évé­nements et en calmant son impétuosité lorsque cela s’avérait nécessaire. Pourquoi sa nervosité n’avait-elle cessé de s’amplifier à mesure qu’ils approchaient de la forêt ancestrale ? Il était à présent proche de la panique, et sursautait au moindre bruit. Les rôles s’étaient inver­sés : c’était maintenant Aika la tête du groupe, et elle tentait vainement de rassurer son compagnon. Elle n’osait l’interroger : « S’il voulait m’en parler, il l’aurait fait depuis longtemps, pensait-elle. Et moi, je n’ai pas à for­cer les barrières de sa vie privée. » N’empêche, cette situation l’attristait…

Brusquement, trois ombres surgirent sans crier gare et les encerclèrent.

- Excuse-moi. Aymeric. Tu avais raison, dit platement Aika sans s’émouvoir davantage.

Aymeric s’immobilisa. Il tremblait. Ce fut Aika qui prit les devants :

- Qui êtes-vous ? Des ciols ou des elfes ?

Les ombres s’avancèrent et révélèrent des corps im­mondes, couverts de difformités révulsantes. Des ciols…

Nous sommes donc à Ethalijens. Calbir est au sud.

Aika encocha une flèche.

- N’avancez pas !

Mais, pas à pas, les créatures se rapprochaient d’eux.

- Pas mal, pas mal, suivre nous…

Aika tira, mais Braise s’agita et lui fit non seulement manquer sa cible, mais aussi tomber lourdement sur le sol.

- Aymeric ! appela-t-elle instinctivement.

Le jeune homme parut enfin se réveiller. Il joignit les mains et implora les éléments de venir à son aide. Mais rien ne se passa. Aika comprit quand elle vit son visage interloqué : pour la première fois, la nature demeurait sourde à ses appels ! Dépourvu d’armes qu’il était, il ne pouvait se défendre. Aika tira sa rapière et fit bravement face. Mais elle n’eut jamais à se battre : une pluie de flè­ches drue tomba, et quelques secondes plus tard, les trois ciols gisaient à terre, morts.

A leur place, cinq elfes se laissèrent tomber des bran­ches d’où ils les guettaient. L’un d’eux se dirigea directement vers Aymeric.

- Izelia seles ezal’ta ?

-Izelia seles ezal’lu o.

L’elfe se tourna brièvement vers Aika.

- Eani wa ass’es mitoela mefa, e o pol’ta, Arriass’san ya ?

AIKA

Alors en fin de compte, nous étions à Ariass’san ? Calbir est au nord ? Aymeric et cet elfe… Que se disent-ils ? Je ne comprends rien… Quelle est cette étrange langue qu’Aymeric semble parfaitement maîtriser ?

- Semen’ni pa veri’ni Reelak terrian, répondit Aymeric à l’étonnante créature, nora Calbir atari sowa’ni.

- Re’ni ta zeni osew’lu. Sor’ta ru devi’ra. Ta’lass ga arta’lu : seles ezal’es salmo, perotal no ciol pa pirize ezal’ta. Nadena capre osew’ni.

Voyant Aymeric hocher la tête, Aika lui tira le bras :

- Aymeric, que se passe-t-il ?

Mais son fiancé garda le silence et détourna les yeux.

AIKA

Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Que me caches-tu ?

AYMERIC

Que vais-je devenir, une fois dans leur campement ? Et si Aika découvrait tout ?

25. Année suivante, espoir nouveau.

Chute sans fin dans les abysses profondes du tour­ment. Du désespoir. De l’incompréhension. Peur, rancœur, terreur, tourbillon de pensées de mots de sensations. Vie, mort, désir de vivre, désir de mourir, démon de la vie, ange de la mort. Fin, achèvement, apocalypse, combat et résistance et abandon.

Quand on mélange les trois couleurs primaires, on ob­tient le vrai noir.

26. La forêt elfique d’Ariass’san obéissait à ses oc­cupants, ou plutôt, disaient-ils, elle acceptait de les servir, et Aika put constater qu’ils ne s’agissait pas que de légendes. La nature semblait aimer ces êtres et de­vancer leurs désirs : les troncs, arbustes, ronces, et tout ce qui gênait leur passage et celui des chevaux s’écartait devant eux, formant un bref sentier, qui se re­fermait aussitôt. « Même Aymeric est incapable de faire ça », songeait Aika

Ils marchèrent longtemps, dans une direction inconnue. En effet, par mesure de sécurité, les elfes leur avaient bandé les yeux… Quand on les autorisa à recouvrer la vue, Aika fut éblouie : une véritable splendeur se dres­sait devant elle. Oui, une splendeur, et pourtant, il fallait y regarder à deux fois pour apercevoir cette cité entiè­rement constituée de feuilles et d’écorces, mais au tissage si fin, si soigné, qu’il brillait en mille reflets irisés. Des oiseaux chantaient, des papillons aux mille couleurs voletaient çà et là. A l’opposé de la pierre grise et froide du château dans lequel Aika avait vécu, ce lieu était un enchantement, une véritable ode à la vie.

Elle s’aperçut alors qu’elle se trouvait dans un arbre, loin au-dessus du sol. A quel moment avaient-ils grimpé à une telle hauteur ? Mystère… Braise, Souffle et leur équipement étaient demeurés en bas, et elle les vit telles des fourmis rampantes.

Aika et Aymeric se trouvaient maintenant seuls en com­pagnie du chef de la troupe elfique.

- Re’ni eyala ezal’ra, dit-il, perova nom’ta servi osew’lu.

- Izelia si Aymeric ezal’lu, répondit le garçon d’une voix peu sûre, to El Israam si Aika ezal’ra.

L’elfe hocha la tête, puis d’un geste les invita à le suivre.

- Aymeric, qu’a-t-il dit ? demanda vainement Aika.

Son fiancé resta muet et, ignorant sa question, emboîta le pas à celui qui les menait vers leur seigneur.

27. LOIC

L’année suivante, l’espoir renaît. Cet autre garçon, Simon, semble sympa. Ce n’est pas la première fois que je le vois, il habite près de chez mon hypocrite d’ancien voisin de classe et je l’ai parfois vu rentrer avec lui. Malgré tout, il me fait bonne impression et je veux croire en lui.

Il est dans ma classe maintenant. C’est lui qui vient, spontanément, me demander s’il peut s’asseoir à côté de moi. Je suis fou de joie. Avec lui, c’est sûrement le début d’une vraie amitié, comme on peut en voir dans les films ou dans les livres.

Bientôt, je passe toutes mes récréations avec lui. Je lui confie mes petits secrets. Je rigole. J’ai l’impression d’être heureux. Je pensais vraiment que j’étais heureux.

Jusqu’au jour ou « ça » commence. Au début, je ne m’en aperçois pas. Ce sont des blagues qui fusent, des mauvaises, mais je suis naïf et je m’obstine à penser qu’elles s’arrêteront, ou qu’elles sont la preuve de l’intérêt qu’on me porte. Je refuse de voir la méchan­ceté en elles. Moins de deux mois après la rentrée scolaire, je me retrouve sans m’en apercevoir au bord d’une pente.

Je vacille.

J’entends des choses comme :

- La couleur de tes cheveux, c’est parce que les pellicules ont tout contaminé ?

- Tes yeux sont la preuve que tu n’as qu’une moitié de cerveau…

Je suis désemparé face à ces critiques. Je commence par les prendre avec le sourire, convaincu qu’il ne s’agit que de plaisanteries, puis j’essaie de remettre les points sur les i. Mais on lieu de se calmer, ça em­pire.

Ces moqueries ne sont plus celles de l’école primaire. Ce qui a changé, c’est que la cruauté due à l’ignorance des enfants que nous étions a disparu et laissé sa place à des lames de rasoirs affûtées et conscientes, avec la volonté affirmée de blesser, trancher, et faire le plus de mal possible. Et de mon côté, il y a, enfin, la révélation, la compréhension de ces actes dont les rai­sons m’échappaient à l’époque : le plaisir. Une vraie jouissance qu’ils éprouvent à la vue de ma souffrance.

J’ai alors basculé et commencé à dévaler la pente.

Maintenant, ce sont des choses non seulement fausses, mais aussi sans fondement que j’entends :

- La douche, ça existe !

- Tu pues les pellicules !

Je ne peux plus faire un geste, pas même obéir aux profs, sans qu’ils soient sur mon dos :

Si je marche dans les couloirs, on me bouscule.

Si j’écris, on pousse ma plume, on fait tomber mon plumier.

Si je suis debout près d’un pupitre, on me l’envoie dans les côtes.

Si je lis à voix haute, à la demande du prof, on me crie « Plus fort ! » sans raison, au point que l’on ne peut même plus entendre ma voix.

S’il y a une tache sur un mur ou des écrits stupides sur le tableau, le coupable, c’est Loïc.

Je tombe de plus en plus vite. Ma chute devient dan­gereuse. Je ne suis pas aussi solide que j’essaie de le paraître. Si un obstacle rencontre ma route, lequel de nous deux se brisera ?

Simon est mon seul soutien dans cet enfer où je ne me suis pas vu tomber. Mon seul ami.

Un jour, il m’envoie balader, c’est comme s’il n’y avait jamais rien eu entre nous. Ses paroles désormais mé­prisantes me glacent. C’est la fin.

Tout est noir. Le vrai noir.

FF. « La pierre s’est arrêtée de rouler. Mais elle s’est brisée… (…) Il y a tant de gens qui ne tiennent pas leurs promesses en pensant échapper au châtiment. »

Clamp, xxxHolic vol. 3

28. AIKA

Pourquoi Aymeric ne me parle-t-il plus ? Il s’exprime ai­sément dans cette drôle de langue dont je ne saisis pas le moindre mot (ce dont il ne m’avait d’ailleurs jamais parlé), mais refuse de me traduire leurs conversations ou d’au moins m’expliquer ce qui se passe. Je ne com­prends plus rien. Où nous emmènent-ils ? Que vont-ils faire de nous ? Pourquoi Aymeric tremble-t-il tant ? On dirait qu’il a peur… Mais qu’est-ce qui peut donc l’effrayer à un tel point ? Lui dont les connaissances sont bien plus étendues que les miennes, il ne peut ignorer que même s’ils sont de redoutables guerriers, les elfes ne tuent jamais de façon déloyale. Alors, qu’a-t-il à me cacher, au point de m’effacer totalement des événe­ments actuels ? Aymeric…

Les deux jeunes gens suivirent le capitaine de la garde elfique. Ils traversèrent nombre de couloirs et tournèrent souvent : cette cité était un véritable labyrinthe. Tout en marchant, Aika jetait mille regards autour d’elle, et, en dépit de son angoisse, elle ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller. Le fourbi de branches qui soutenait ses pieds, le fin feuillage qui ne constituait pas vraiment de mur mais indiquait uniquement la limite du plancher, tout cela n’était pas l’art des elfes : la nature elle-même avait choisi de pousser sous cette forme. Et peu à peu, elle s’aperçut d’une chose curieuse : en portant aux parois un regard détaché, elle apercevait, dans l’ensemble, des formes. Des bâtiments, des humains, des elfes, des ciols. Au fur et à mesure que ses pas la menaient plus loin, elles semblaient se mouvoir, comme si elles for­maient une histoire qui revenait sans cesse. Elle chercha à la comprendre, et identifia son début à une image curieuse, dévoilant des formes étranges et incon­nues, hautes et parfaitement rectangulaires. Il s’agissait vraisemblablement de la silhouette d’une ancienne civilisation à jamais perdue. Les reflets et les ombres des feuilles qui s’agitaient donnaient l’illusion qu’une vé­ritable fourmilière humaine vivait dans ce monde disparu ; celui des Temps anciens, peut-être ? Ensuite, tout disparaissait. Le néant. Les images montraient alors d’une part la formation d’une gigantesque forêt, et d’autre part l’apparition des constructions qu’Aika connaissait : des châteaux pour les demeures les plus riches, et des petites maisons, apparemment sembla­bles à celles d’El Israam. Dans le même temps, des montagnes s’élevaient de plus en plus haut, et des êtres vivants différents se multipliaient. Elle identifia d’abord les ciols, puis les elfes, enfin, elle reconnut des humains. Mais pourquoi un petit groupe, probablement un peuple, était-il représenté à l’écart des autres ? Etait-ce là l’histoire de la fin des Temps Anciens ?

Aika aurait souhaité l’examiner plus en profondeur, mais sa rêverie prit fin lorsqu’ils parvinrent dans la pièce où ils devaient rencontrer le seigneur des elfes. Celui qui les avait accompagnés s’arrêta, prononça quelques mots, s’inclina, puis les laissa seuls. Aika, n’osant respirer dans la semi-obscurité ambiante, dévisagea celui qui leur faisait face.

Cet être semblait vieux comme le monde : voûté, de longs cheveux blancs descendant jusqu’au sol. Malgré les riches étoffes de fibre naturelle dont il était vêtu, il avait l’apparence d’un pauvre. Assis dans un fauteuil noueux duquel il ne semblait avoir la force de se lever, il portait sur eux un regard triste mais ferme.

Lorsqu’il parla, ce fut dans le langage commun d’Erosp, qu’Aika pouvait comprendre.

- Le garçon est un Izélien, mais je vois que ce n’est pas le cas de la fille. Je vais donc m’exprimer de façon à ce qu’elle puisse saisir mes propos également. D’autant qu’ils la concernent particulièrement.

AIKA

Quoi ???

AYMERIC

Comment ???

- Commencez par vous asseoir, commanda l’elfe.

Il désigna deux tas de feuilles à ses pieds, vraisemblablement préparés à leur intention. Ils s’y ins­tallèrent.

-Appelez-moi Yrneh. Nialsihg, celui de mes enfants qui vous a conduits à moi, m’a rapporté que vous étiez poursuivis par des ciols. Pour qu’ils s’aventurent jusqu’ici, dans la forêt elfique d’Ariass’san, il fallait qu’Il juge que c’était vraiment important. J’en déduis donc que tu es la Princesse Poussée par une Force Inconnue, n’est-ce pas ?

AIKA

Comment peut-il le savoir ? Je n’en ai jamais parlé, pas même à mes parents ni à Aymeric…

AYMERIC

De quoi parle-t-il ? Aika n’est poussée par aucune force… quoique… Pourquoi voulait-elle à un tel point entreprendre ce voyage ? Mais elle n’a jamais évoqué quoi que ce soit de tel… Pourrait-elle me l’avoir caché ? Et lui, où veut-il en venir ? Je pensais qu’il allait m’éliminer parce que je suis un fils d’Izélia. J’espère qu’il n’évoquera pas le secret maudit qui entoure mon peuple…

- C’est donc la fin. Pour Lui, et pour moi. Encore que pour nous tous, ce soit une délivrance. Je regrette, mais tu Lui seras donc livrée…

Aymeric bondit :

- Par Lui, vous entendez Al Ciol ? Il est hors de question qu’Aika lui soit livrée !

- Rassieds-toi, Izélien ! tonna le vieil elfe. Sois heureux de ne pas être exécuté immédiatement, comme le chien que tu es ! Même vous, les Izéliens, et vos grandes connaissances êtes loin de partager l’ancestral savoir des ciols et des elfes.

AIKA

« Leurs grandes connaissances ? »

Aymeric déglutit et obéit, mais ses poings se crispèrent si fort que ses articulations blanchirent.

- Mais, intervint Aika, comment pouvez-vous être sûr que c’est moi que vous attendiez ?

- Tu n’as pas nié quand j’ai parlé d’une Force, n’est-ce pas ?

Aymeric vit nettement Aika tiquer. Lui-même se sentit envahi d’un sentiment bizarre.

- Mais qui vous a parlé de moi ?

- Ziaka. L’Evolution. Celle qui maintenant s’est réfugiée dans le Ne-han. Elle a dit qu’avec ton apparition, notre temps s’achèverait, et qu’une ère nouvelle naîtrait.

- Qui est-ce ? Une magicienne, une devineresse ?

- Ma pauvre enfant, tu ne peux pas te représenter la chose terrifiante qu’elle est… Mais de toute façon, cela n’a pas d’importance. Tu seras menée à Al Ciol dès de­main.

Aymeric se leva à nouveau.

- Nadena ? Nadena Al Ciol ra’levi osew’ta ?

- Tais-toi, vermine ! Tu l’aimes, et c’est par seul respect pour ce sentiment que nous te laissons vivre et te per­mettons de la suivre. Tu ne lui as même pas révélé la vérité, tu es un lâche. Sortez maintenant. Nialsihg ! Elen ru arta’shi eyala shi’zeni’es.

29. LOIC

Comment m’en sortir ?

Moins de trois mois après la rentrée scolaire, je cesse de voir la lumière du jour et le bleu du ciel. Plongé dans l’obscurité la plus totale, j’erre, solitaire et perdu, appelant à l’aide alors que seul me répond l’écho de ma voix désespérée.

Car d’espoir il n’y en a plus. De fuite possible, non plus. J’ai abandonné la lutte.

Où est passée ma vie ? Je traîne une existence dont je ne me rends plus compte, où le temps s’est arrêté. Les brimades m’ont totalement détruit et ne m’atteignent plus.

J’ai cessé de vivre.

Y a-t-il une solution à mon désespoir ?

Une seule, unique, qui puisse me libérer de cette souf­france et m’offrir l’oubli ?

Lutte, combat

Abandon.

30. AYMERIC

Je n’arrive pas à dormir. Le vent fait tanguer les arbres et j’ai l’impression d’être en pleine mer : le roulis me se­coue et tient mes pensées éveillées.

« Tu ne lui as même pas dit la vérité, tu es un lâche…. » m’a dit le seigneur des elfes. Comment le contredire ? Aika a du comprendre que je lui cache quelque chose… que va-t-elle penser de moi ?

Je ne supporterais pas de la perdre…

Aika…

Je te regarde dormir et je dois forcer ma main à demeu­rer à terre, pour ne pas caresser tes cheveux soyeux et risquer de t’éveiller. Je suis un monstre ; je ne veux pas souiller l’ange pur que tu es.

Un ange inaccessible et que pourtant je refuse de laisser s’envoler : je veux te garder prisonnière auprès de moi pour l’éternité. Je rêve de me rapprocher de toi, de te connaître entièrement, et de savoir tous tes secrets… alors que je te cache les miens !

Je ne suis qu’un sale manipulateur, et un lâche, comme l’a dit Yrneh.

Tout à l’heure, il a parlé d’une force. Est-ce elle qui te pousse à aller de l’avant, Aika ? Ce n’était donc pas pour enquêter sur les origines de la déchéance hu­maine ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Tu sais pourtant que je suis allé jusqu’à quitter les miens pour te suivre aveuglément où tu irais, et que tu peux compter sur moi ! Mais que puis-je te reprocher, moi, qui suis bien pire que toi ?

Demain, il nous faudra partir à la rencontre du Grand Ciol. Une créature immortelle qui hante ces terres de­puis toujours, que tous craignent parce que la haine consume son cœur depuis des temps immémoriaux. Un être qui n’est plus qu’un amas de colère et de rancœur, seul avec sa descendance depuis une période que nul n’a la capacité d’imaginer.

Al Ciol…

AIKA

« Ziaka. L’Evolution. Celle qui s’est réfugiée dans le Ne-han. »

Ces paroles m’obsèdent, si bien que je ne parviens pas à réfléchir calmement. Tant d’éléments tournoient dans mon esprit et le rendent confus : Ziaka, Aymeric, Al Ciol, les elfes, notre capture… par où commencer ?

« Celle qui s’est réfugiée dans le Ne-han ».

« Le Ne-han ».

Est-ce là que je dois me rendre ? Ziaka, est-ce elle qui m’appelle ? Est-ce elle, la force ? Et quels sont ses liens avec Al Ciol et Yrneh ? Et ces deux-là, quel rapport ont-ils avec Aymeric ? Car il est évident qu’il y a entre eux quelque chose que j’ignore. Il me suffit, pour m’en convaincre, de me remémorer la peur d’Aymeric, son silence, et les paroles du seigneur des elfes : « Tu ne lui as même pas dit la vérité ! ». Comme si un renseigne­ment majeur m’échappait…

En y réfléchissant, il est vrai qu’Aymeric, depuis le temps que je le connais, ne m’a jamais dévoilé de sa personne que le strict minimum. Ce n’est que lors de la traversée des steppes de Reejak que je l’ai vu pour la première fois utiliser ses pouvoirs ; jusque-là, j’avais oublié jusqu’à cet aspect de sa personnalité. Mais il est vrai aussi que je ne m’en étais jamais souciée : je l’aimais, c’était tout ce qui comptait. Fut-ce une erreur ?

Car aujourd’hui, j’ai découvert qu’Aymeric parlait l’elfique. Cette langue, comment se fait-il qu’il la connaisse ? Où a-t-il bien pu l’apprendre ?

Et à propos de ses pouvoirs, ils sont certes moins puis­sants, mais ils ressemblent tellement à ceux des elfes !

Et enfin, ces paroles d’Yrneh :

« Tu ne lui as même pas dit la vérité ! »

« Tu es un lâche ! »

Il me cache quelque chose, j’en suis sûre cette fois. Mais pourquoi, Aymeric, pourquoi, ne sais-tu donc pas que je t’aime ? De quoi as-tu peur ? Que crains-tu au point de me le cacher ?

Et que va-t-il se passer demain et les jours d’après ? La seule chose dont je sois sûre, c’est que je ne veux pas mourir. A cause de cette angoisse sourde, le som­meil me fuit.

Aymeric, je te sens t’agiter à mes côtés. Pour ne pas t’inquiéter avec les tourments de mon esprit, je ne peux que faire semblant de dormir.

31. Soudain, il y eut un bruit. Un pas de course, un cri, un « plouf » retentissant. Loïc, surpris, ouvrit brusquement les yeux, vit la face du chat aux yeux verts à quelques centimètres seulement de son propre visage et, de surprise, il hurla et bondit en arrière. Il sentit le sol se dérober et atterrit douloureusement dans la rivière, le postérieur trempé. L’humidité et l’eau glacée le firent cependant se relever aussitôt, et tandis qu’il se frottait l’arrière-train en grimaçant, son regard croisa celui du garçonnet blond qui venait, comme lui, de chuter.

Un instant, il ne se passa rien.

Puis un sourire se dessina sur les lèvres du nouvel ar­rivant et Loïc, contaminé, ne put que l’accompagner dans un prodigieux éclat de rire. Ils étaient tous deux mouillés de la tête aux pieds ; lorsqu’il put reprendre son souffle, Loïc invita l’autre à le suivre vers un coin plus ensoleillé. Ils remontèrent la rivière quelques minutes et atteignirent un passage où les arbres s’espaçaient pour laisser place à un petit îlot chauffé par le soleil. Ils se déshabillèrent et s’installèrent côte à côte sur un autre rocher.

- Comment tu t’appelles ? demanda sans détour le petit garçon.

- Loïc.

- Moi c’est Henry.

Ils restèrent silencieux quelques minutes. Henry ne faisait rien pour forcer la conversation ; Loïc, lui, l’observait à la dérobée. Il l’avait immédiatement re­connu : c’était lui qu’une bande plus âgée persécutait le jour précédent. Loïc s’interrogeait sur le sourire qui plissait ses lèvres, sur ses yeux verts pétillants et rieurs. Comment cet enfant pouvait-il afficher une telle joie de vivre après avoir vécu une chose pareille ? Alors que lui-même, qui n’avait été que témoin de cette scène, en avait été bouleversé au plus profond de lui-même, au point de venir jusqu’ici se réfugier en oubliant tout le reste ?

Il aurait voulu lui en parler, mais les mots demeu­raient bloqués dans sa bouche. C’est ainsi qu’en silence, il se perdit dans la contemplation de son visage pâle et rond, balayé d’assez longues mèches do­rées. Loïc s’étonnait de ces cheveux plus longs que la normale : ne lui valaient-ils pas, eux aussi, des moqueries et des brimades ? Alors, pourquoi ne pas les couper et se fondre dans le moule ? Même son pré­nom faisait plutôt vieillot…

Tout, chez Henry, le poussait à l’interrogation. Pour la première fois depuis qu’il s’était psychiquement retiré du monde - non, la deuxième s’il comptait l’étrange in­connue -, il était intrigué par quelqu’un et s’intéressait à lui.

Cela était peut-être du à cette apparition si impromp­tue qui l’avait poussé au rire, alors même qu’il s’égarait dans les plus noires de ses pensées.

32. Les préparatifs de voyage, affairés et bruyants, mirent fin dès le lever du jour au sommeil troublé d’Aymeric et Aika. Apparemment, la totalité des elfes (il en restait peu) s’apprêtait à partir ; même le seigneur Yrneh semblait compter participer. Aika ne comprenait pas un mot d’elfique, mais elle crut néanmoins com­prendre, aux conversations inquiètes qui résonnaient partout, que les elfes craignaient pour leur souverain ; sans doute, en effet, ne quittait-il plus très souvent son domaine, âgé qu’il était.

Elle se demandait d’ailleurs combien d’hivers il avait bien pu traverser. Il semblait tellement vieux ! Comme s’il vivait depuis les Temps Anciens… « Mais c’est im­possible, se reprit-elle, cela correspondrait quasiment à l’éternité. »

Elle se hasarda à poser la question à Aymeric, espérant de toutes ses forces qu’il recommencerait à lui parler. Ce dernier, heureux et soulagé au contraire qu’elle ne l’interrogeât pas sur lui-même ou son peuple, consentit à répondre, tout en restant cependant dans le vague.

- J’ai entendu dire que le seigneur Yrneh est, avec Al Ciol, la créature la plus ancienne qui vive sur cette Terre. C’est pourquoi nul autre être vivant n’est capable de se souvenir du moment de leur naissance. Tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont les fondateurs des ciols et des elfes, eux-mêmes des peuples terriblement anciens. Ils ont probablement survécu à plusieurs milliers d’années.

AIKA

Ouah, tant que ça ? Alors ils ont peut-être bien connu les Temps Anciens…

Le savoir d’Aymeric est vraiment étendu, même si j’ignore comment il se fait que…

Reconnaissant de sa discrétion, Aymeric ne lui demanda pas non plus quelle était cette force mystérieuse qu’avait évoquée le seigneur Yrneh.

33. - Qu’est-ce que tu faisais ici ? demanda soudain Henry.

- Eh bien, heu… bafouilla Loïc pris au dépourvu, je… je réfléchissais…

- Depuis longtemps ? J’ai cru que tu dormais… et l’école, tu n’y es pas allé ?

Loïc ne répondit rien. L’école lui était littéralement sortie de la tête et il s’en fichait. Après tout, il n’y al­lait que pour ne avoir d’ennuis du genre colle, suspension ou renvoi. Ce ne serait pas la première fois qu’il sècherait, ni la dernière ; il trouverait bien une excuse. Justement, ne pas y aller le soulageait : il y avait trop de monde là-bas…

- Tu es souvent plongé dans tes pensées, comme ça ? l’interrompit une nouvelle fois Henry.

Loïc, peu habitué à ce qu’on lui portât de l’intérêt, et encore moins à ce qu’on lui posât des questions aussi déroutantes, ne réussit qu’à encore garder le silence tout en essayant de réorganiser les réflexions que son compagnon venait une nouvelle fois de perturber. Henry ne prit pas ombrage de son mutisme :

- Ah, excuse-moi, ça ne me regarde pas, se contenta-t-il de dire.

Une fois de plus, Loïc ne savait que répondre. C’était plus ou moins la première fois que quelqu’un s’excusait auprès de lui. Que faire, comment réagir ? Il avait envie de lui demander pourquoi et comment il était arrivé ici, mais ne savait de quelle façon s’y prendre. Il avisa soudain le sac d’école du garçon, posé à côté de son t-shirt.

- Tu revenais de l’école ? osa-t-il enfin demander.

Ces mots à peine sortis de sa bouche, il les trouva stu­pides. Mais Henry fit un grand sourire, heureux que celui qu’il considérait déjà comme son nouvel ami prenne enfin l’initiative et se décide à parler.

- Il y a des garçons qui me suivaient pour m’embêter. J’essayais de les semer.

Loïc eut l’impression de recevoir un coup de poing à l’estomac. Il fixa intensément le visage d’Henry, se demandant comment il était possible d’évoquer pa­reille horreur en souriant de toutes ses dents. Une fois de plus, il se taisait. Mais le petit blond ne chercha pas à forcer la discussion. Respectueux des longues poses que s’accordait Loïc, sans pour autant chercher à les comprendre à tout prix, il attendait qu’il reprît de lui-même la parole, ne doutant point que celle-ci viendrait.

Plusieurs minutes s’écoulèrent, durant lesquelles les seuls bruits se réduisirent au ruissellement continu de l’eau et au chant des oiseaux qui les berçait dou­cement, tandis que Loïc tentait désespérément de former une phrase cohérente et de la prononcer. Enfin, il put dire :

- Et ça ne te fait pas de peine ?

La phrase sortit d’un bloc de sa bouche, comme cra­chée après avoir été retenue trop longtemps. Loïc détesta le ton qu’il employa, mais c’était dit et trop tard pour se reprendre.

De plus, le simple fait de prononcer le mot « peine » réveilla en lui mille plaies jamais vraiment refermées, et au final toujours aussi purulentes qu’au premier jour. Voir un autre vivre le même malheur que lui et le prendre dans la joie et la bonne humeur le dé­concertait au plus haut point.

- Bof. Ils sont justes cons. Je m’en fiche d’eux.

Pour la cinquième fois, Loïc ne trouva rien à répondre. Mais qui était donc cet Henry ?

34. – Deux lunes ??

Aika n’en revenait pas. Il leur faudrait tout ce temps pour marcher vers le nord en ligne droite ?

- Les forêts d’Ariass’san et Ethalijens sont très vastes, traduisit Aymeric, et Al Ciol s’est établi tout au nord.

Juste avant le départ, l’elfe Nialsihg, le seul qui ne répu­gnait pas trop à approcher à moins de quatre mètres d’Aymeric, était venu prévenir les deux humains de la durée et des conditions du voyage.

- Nous irons à cheval, et dans notre cas nous pourrons récupérer Braise et Souffle, mais on ne nous rendra pas nos armes et mes pouvoirs resteront bridés. Tout le peuple elfique et le seigneur Yrneh lui-même nous es­corteront ; ils demanderont aux arbres de nous laisser passer et nous emprunterons un chemin particulier qui nous évitera de passer par Calbir.

- Oh non ! gémit Aika.

Elle qui se réjouissait tant de voir cette immense métro­pole !

Nialsihg ajouta quelque chose qu’Aymeric entendit avec une visible surprise, puis il les salua en s’inclinant et sortit. Aika attendit qu’Aymeric lui répète ce que l’elfe avait dit avant de partir. Il la regarda avec un sourire en coin.

- D’après lui, la langue elfique s’est développée en Azyah. Si on s’en sort et qu’on veut poursuivre notre voyage, il vaudrait mieux que tu l’apprennes pendant que nous sommes avec eux.

Aika crut que sa mâchoire allait tomber par terre.

- Noooon, c’est pas vraiiii ?

Elle aimait apprendre mais détestait étudier !

GG. « ( Il ) est comme un fauve blessé, il montre les dents et se protège en cachant ses blessures et ses faiblesses à ses ennemis. Il porte de faus­ses lunettes, pour cacher son visage soi-disant. Moi je pense qu’il cherche plutôt à se protéger en mettant une épaisseur de verre entre lui et le reste du monde. »

Leeza Sei, Combination vol. 2

35. Le jour suivant, Loïc se rendit à l’école et prétexta une intoxication alimentaire légère pour justifier son absence de la veille. Il s’était levé étrangement heu­reux, mais son long entraînement au camouflage total de ses sentiments ne permit à personne de le remar­quer.

Il ne s’attendait pourtant à rien de particulier, et en fait, rien de particulier ne se produisit : sa journée se déroula comme toutes les précédentes. Il ne prêta at­tention à personne et tout le monde l’ignora. Il n’ouvrit pas la bouche et se fit le moins remarquer possible, se fondant dans le décor afin d’échapper à la vue de tous ; une fois, une prof l’avait traité de « plante verte » ; eh bien, c’était plus ou moins ce qu’il aurait voulu être.

Le professeur d’anglais se risqua à l’interroger. Loïc, qui peinait beaucoup à l’oral, balbutia, chercha en vain à comprendre puis se fâcha. Dès lors, il eut la paix. En sortant de la classe, il entendit deux filles se parler entre elles : « Loïc est vraiment un débile men­tal . » « Il passe son temps à agresser, ce qu’il est chiant ! » « Paraît qu’il fout rien de ses journées… » « Pas étonnant que cette pauvre tache n’ait même pas la moyenne. »

Loïc fit comme s’il n’avait rien entendu. Pourtant, ces filles, il ne leur avait jamais parlé, ils ne les connais­sait pas et pensait bien qu’il en était de même pour elles. Comment peut-on critiquer quelqu’un dont on ignore tout ? Mais il était habitué, depuis le temps… Que pourrait-il jamais attendre d’autre de ses sem­blables que des sarcasmes et du mépris ? En cours de math, il ne fit que regarder par la fenêtre, où s’étendait un petit pré minuscule, propriété de l’école utile au cours de biologie. Au-delà, du bitume, de l’asphalte, du béton. Et au loin, les montagnes, belles, grandes, paisibles,… que la civilisation humaine n’était pas encore parvenue à détruire complètement. L’herbe y poussait librement, des insectes et des ani­maux plus gros s’y ébattaient, combattaient, vivaient. Loïc aurait voulu être l’un d’entre eux. Il repoussa sauvagement les larmes qui lui vinrent tout à coup… voilà qu’il se perdait encore dans des pensées tristes. Il voulut s’accrocher à un souvenir heureux mais n’en trouva aucun.

Alors, il transforma son ressentiment en colère, chose qu’il faisait chaque fois que lui prenait l’envie de pleu­rer. La rage, la haine effrayaient les humains : en fai­sant reculer ceux-ci, Loïc se protégeait, cachait bles­sures et faiblesses en menaçant tout le monde de ses crocs agressifs. Il se mit à haïr férocement ces êtres hypocrites, qui dans leur confort en étaient venus à oublier la base de la vie et occupaient leur temps dont ils ne savaient que faire à détruire les autres, ceux qu’ils considéraient comme leurs inférieurs : certains de leurs semblables, dont lui, et toutes les autres créatures de la Terre. Chassées, exterminées, rete­nues en captivité pour être irrémédiablement dévorées, elles souffraient en silence, comme lui. Mais l’Homme sait aussi nuire indirectement : que de fois Loïc s’était-il ému, alors qu’il marchait dans la rue, du million de petites créatures qui pourraient vivre là où tout ce béton ne laissait place qu’à une masse grisâ­tre ! Cette pensée, n’importe qui l’eût trouvée stupide. Mais pas Loïc.

Et c’est ainsi qu’autant il parlait peu et restait prostré sur lui-même, autant mille pensées et mille révoltes l’assaillaient en son for intérieur. Et tandis qu’il se taisait, le traversaient tour à tour de la peine, de la colère, de la souffrance, de la haine. Ce garçon n’était ni mauvais, ni égoïste, simplement, sa générosité ne se tournait pas vers ceux de son espèce, qui l’avaient par trop dégoûté dans le passé, mais il souffrait avec ceux qui souffrent, rageait de son impuissance, et pour le reste, c’était comme s’il était incapable de conserver le moindre souvenir heureux pour ne garder que ceux qui l’avaient fait grandir : ceux qui l’avaient blessé…

Ce garçon détestait les humains autant qu’il aimait la solitude, et sinon, contrairement à ce que ses tentati­ves de suicides passées eussent pu laisser croire, il était fort, très fort : doté d’une force de conviction iné­branlable qui ne le ferait reculer devant aucun obstacle.

« Décidément, pensa un regard vert aux yeux pro­fonds, il est parfait. Cet être idéal à l’exécution de mon plan sera le destructeur absolu, et mon jouet par la même occasion… »

HH. « Pourquoi ne faut-il pas tuer d’humains ? (…) Les humains tuent beaucoup d’animaux et d’arbres, et d’herbe, et de fleurs. Ils en tuent continuellement, même s’ils n’en ont pas cons­cience. Pourquoi ? Parce qu’ils ne parlent pas ? Parce qu’ils sont moins intelligents ? Donc c’est bien de tuer les êtres vivants qui ne par­lent pas et qui sont moins intelligents ? (…) Et toi, n’as-tu jamais pris une vie depuis que tu es née ? (…) Pourquoi seuls les humains entre­raient-ils dans la catégorie des êtres vivants « qui ont le droit de tuer » ? »

Clamp, X vol. 13

36. Aymeric reprit patiemment son explication :

- Les pronoms personnels elfiques sont respectivement : « lu, es, ra, ni ta, shi ». Ils sont utilisés tant pour marquer la possession que le sujet ; par exemple : « lu » peut si­gnifier « je », « moi » ou « mon ». S’il est utilisé avant le verbe, il s’agit d’un complément d’objet, s’il est utilisé après, il s’agit du sujet du verbe. Si le verbe n’est suivit d’aucun pronom, c’est qu’il n’a pas de sujet, donc qu’il s’agit d’un impersonnel. Dans le cas de la possession le pronom s’accole après le nom…

- Je n’y comprends rien, ma tête va exploser ! se plaignit Aika. Je suis vraiment obligée d’ingurgiter tout ça ?

- A moins que tu estimes que nous ne repartirons pas vivants du domaine des ciols.

Aika cessa de soupirer et, résignée, s’appliqua à ses le­çons. Elle devait, tout en chevauchant, suivre l’enseignement d’Aymeric et retenir – ce qu’elle avait en horreur – du vocabulaire. Le soir, tandis qu’ils se nour­rissaient de fruits et d’herbes sauvages cueillies par les elfes (ils étaient végétariens), il la faisait réviser, contrô­lait son niveau par des exercices et l’initiait à l’alphabet particulier de cette langue. Bien qu’elle ralât en permanence, Aika était douée : très vite, elle sut for­mer des phrases simples sans se tromper dans la grammaire très structurée de la langue, et parvint à échanger de petites conversations avec les elfes.

Elle était en effet très ouverte et leur parlait volontiers, contrairement à son fiancé. Elle commença à se lier d’amitié avec certains d’entre eux : Nialsihg, mais aussi Eniotna, Saihttam, Cirederf, … elle connut bientôt leur nom à tous et très naturellement engagea des papote­ries sur les fruits comestibles de la région et les vêtements en étoffe tissée des elfes. Sa maîtrise de l’elfique progressa de ce fait très rapidement, et bientôt, elle n’eut plus besoin d’Aymeric.

L’Izélien, lui, restait isolé dans son coin. Il ne parlait à personne sauf à Aika, et ne se mêlait pas aux autres. Pour lui, la trentaine d’elfes n’existait pas. De même, les elfes ignoraient Aymeric.

Aika voyait bien que pour une raison mystérieuse qu’elle ignorait, son fiancé et ses nouveaux amis ne pouvaient absolument pas s’entendre, que toute communication était impossible entre eux. Elle se posait bien des ques­tions mais n’osait aborder le sujet avec Aymeric ; un jour cependant, elle se risqua à en parler aux elfes, profitant d’un moment où le jeune homme était loin d’elle. On ne lui donna que des réponses vagues : « ça remonte aux origines de nos trois peuples » « Il y a une haine an­cestrale entre nous. » « Mais c’est bientôt fini de toute façon… » Aika n’insista pas. Visiblement, personne n’avait envie d’en parler. Elle s’isola néanmoins pour réfléchir.

Elle parvint à la conclusion que la clef de tous les mystè­res se trouvait dans l’histoire de ces trois peuples ; quelque chose avait dû se produire, qui avait suscité entre eux une animosité hors du commun. Mais quoi ? Ça, c’était un secret, et Aika adorait les secrets. Elle es­pérait surtout qu’elle découvrirait ainsi la raison pour laquelle Aymeric avait instauré cette distance entre elle et lui depuis leur rencontre avec les elfes, et qu’elle par­viendrait à la faire disparaître.

37. Lorsque la sonnerie retentit, Loïc était à nouveau d’humeur morose. Il ramassa ses affaires et reprit en silence le chemin de chez lui. Soudain, un bruit de course retentit et un éclair blond s’arrêta à sa hau­teur.

- Eh, Loïc ! l’interpella Henry joyeusement. Tu rentres par cette rue, toi aussi ? On fait la route ensemble ? Tu habites où au fait ? enchaîna-t-il sans lui laisser le temps de répondre.

- Salut Henry, réussit enfin à dire Loïc. Ma maison se trouve par là, un peu plus loin.

- Ah ça tombe bien, la mienne aussi ! s’écria aussitôt le petit, la mine réjouie. Autant y aller ensemble alors.

Henry s’imposa près de Loïc et se mit à lui décrire sa journée. Il en était à la façon dont il avait versé son verre d’eau sur sa prof principale à la cantine, quand des voix moqueuses s’élevèrent derrière eux :

- Eh mais c’est Henry mon copain !

- On dirait qu’il a trouvé quelqu’un à parasiter, mon copain…

Henry prit le parti de les ignorer. Il continua à parler à Loïc, tandis que les deux inconnus poursuivaient leur manège :

- Il s’est soigneusement peigné ses cheveux interminables, mon copain…

- Mais ça a pas suffi à lui cacher ses pellicules à not’copain…

- Remarque, de toute façon on sait qu’elles sont là, elles puent à dix kil…

Loïc sentit ses muscles se crisper et la sueur dégouli­ner le long de son dos. Mais sa transpiration n’était pas due à la chaleur du jour ! Il crut qu’il allait écla­ter, quand Henry changea soudain de route :

- Ma mère est venue m’attendre avec sa voiture !

Il bifurqua et commença à s’éloigner. Le cœur de Loïc se serra.

Un des garçons qui les suivaient s’écria :

- Oh, il s’en va, mon copain !

Que pouvait ressentir Henry, victime de ces brima­des ? Et une fois de plus, Loïc n’avait rien fait pour l’aider. Henry avait tout supporté seul. Tout à coup, ce dernier se retourna et cria :

- Loïc, tu voudrais pas venir goûter chez moi ?

Cette fois, son cœur battit plus vite et plus fort.

38. La troisième semaine, une rumeur sourde leur par­vint, qui leur signalait la présence toute proche de Calbir. Aika aurait souhaité s’y rendre, mais elle savait que les elfes n’accepteraient jamais de la laisser partir, et en­core moins de se montrer aux humains. Ce fut avec un petit pincement au cœur qu’elle les suivit jusqu’à un grand pin, en apparence en tout point semblable aux autres. Elle vit alors de quelle façon ils allaient franchir Calbir incognito.

Une elfe aux cheveux bleu ciel apposa sa main sur le tronc et se mit à chanter à voix basse. Aika comprenait désormais relativement bien l’elfique, et malgré les nombreux mots qui lui échappaient encore, elle put sai­sir ceci, grossièrement retranscrit en langage commun d’Erosp :

Cette planète sur laquelle nous vivons

Est vieille, vraiment vieille. Au cours de son histoire,

Un être devint puissant et en vint à croire

Que parfaite était sa civilisation.

Au départ, il était faible, mais innombrables

Etaient ses semblables. Alors que de la magie

Il avait l’usage, il y renonça. Ainsi,

Son doigté, de se développer fut capable.

Il manipula la nature, la changea,

La transforma. Il bâtit de grands édifices,

Mit au point nombre d’inventions et d’artifices,

Se développa, le monde colonisa.

Mais peu à peu, alors que le temps s’écoulait,

Son savoir-faire devenait engin de mort.

Inconscient, il construisait encore et encore,

De plus en plus déraisonnables étaient ses souhaits.

Et tout en travaillant à ses propres désirs,

Il semait autour de lui la destruction,

Tuait, anéantissait plus que de raison ;

La force de la Terre se mit à faiblir.

Alors, cet être devenu incontrôlable,

Malgré l’amour qu’elle lui portait tout de même,

La grande Evoluante mit fin à son règne.

Elle lui rendit sa magie irrémédiable…

Aika se lassa bientôt d’écouter. Il ne s’agissait que d’une histoire invraisemblable et sans grand intérêt ! Elle se prit alors à plutôt observer attentivement le phénomène qui se produisait. Tandis que l’elfe chantait, tous les au­tres bruits de la forêt, de la cohorte elfique ou encore venant de Calbir s’éteignirent les uns après les autres. Lorsque le silence fut total à l’exception de la mélodie enchanteresse, l’elfe ôta sa main du pin et avança ; les autres la suivirent.

Aika eut l’impression que le trajet durait une éternité. Ils traversèrent un fourré, longèrent une clairière. Ils aper­çurent des animaux : des lapins, des souris, des cervidés et même un kaldreq sauvage. Aucun ne réagit à leur passage. Le plus étrange, c’était de les voir se déplacer, ou de voir les feuilles qui se balançaient dans le vent, sans qu’aucun autre son ne leur parvînt que ce­lui de la douce mélopée. Après un temps indéfinissable, un autre grand pin se dressa devant eux. On aurait dit le même que le précédent. L’elfe aux cheveux bleu ciel apposa à nouveau sa main sur le tronc, et acheva sa chanson, ou plutôt elle baissa progressivement la voix jusqu’à la laisser en suspens : l’histoire continuait…

Tandis que la mélopée se faisait de plus en plus inaudi­ble, revenaient petit à petit les divers bruits de la forêt : bruissements de feuilles, chant des oiseaux, ainsi que la rumeur de Calbir, portée par le vent. Aika constata ce­pendant avec surprise que celle-ci résonnait désormais à leur arrière ! Ainsi, par quelque procédé magique, ils avaient bel et bien franchi la légendaire cité commer­ciale, sans même la traverser.

L’elfe qui avait chanté s’effondra sans connaissance. Sans un mot, ses compagnons la ramassèrent et pour­suivirent leur route. Aika regarda fixement les arbres, semblables à ceux d’Arriass’san, qui lui faisaient maintenant face.

« Voici donc Ethalijens, la forêt ancestrale ciole » se dit-elle.

39. Henry vivait avec ses deux parents dans un trois pièces au deuxième étage d’un immeuble en bordure de la ville. Loïc se sentit intimidé en entrant ; il ap­précia la décoration subtile et l’ameublement à l’ancienne.

- Tu veux manger quoi, Loïc ? demanda la maman d’Henry en posant son sac.

- Eh bien, je ne sais pas… balbutia-t-il en guise de réponse.

- Tu aimes le chocolat ?

- Heu, oui…

- Alors ça, du pain et du Nutella, ça vous conviendra ? C’est ce que prend Henry d’ordinaire.

- Ce sera parfait.

- Alors, installez-vous là !

Elle désigna la cuisine. Loïc choisit une chaise au ha­sard et s’assit.

Henry entra peu après, portant deux sacs remplis de commissions qu’il déposa près de la table.

- Merci mon chou ! lui dit sa mère. Je vous laisse maintenant, je rangerai plus tard.

Et elle s’éclipsa discrètement. Loïc resta un moment sans bouger.

- Tu peux manger ! lui lança Henry, la bouche déjà pleine.

- M…merci…

Sur ce, Henry acheva de lui raconter sa journée, par­tant de là où il s’était interrompu. Il avait compris que Loïc n’était guère bavard, alors il prenait les devants et parlait, même pour dire n’importe quoi, et ne laissa à aucun moment s’installer entre eux un silence qui serait devenu gênant.

Loïc prenait beaucoup de plaisir à l’écouter, lui qui n’avait même pas l’habitude qu’on lui portât de l’attention. Pourtant, dans sa tête, une petite voix qu’il connaissait bien l’avertissait en permanence : « Ne t’attache pas à lui, Loïc. Il t’abandonnera bientôt, dès que tu auras toi-même un problème quelconque. Il a l’air gentil, profite de sa compagnie un moment mais éloigne-toi de lui dès que possible. Oui, dès que possi­ble, ou tu seras encore blessé… » Loïc n’était pas prêt d’oublier cette leçon qu’il avait si durement apprise. Et pourtant, tandis qu’il écoutait Henry, un léger sou­rire flottait sur ses lèvres, mais un sourire triste. Même s’il prêtait à son nouvel ami une oreille atten­tive, il ne pouvait empêcher ses pensées de vagabonder…

40. Presque immédiatement, un groupe de quatre ciols apparut. Les elfes, cette fois, ne tentèrent pas de les tuer ; non seulement ils n’étaient plus sur leurs terres, mais ils amenaient quelque chose pour leur souverain Al Ciol. Les nouveaux venus fixèrent les elfes avec une haine presque palpable. Lorsqu’ Aika la perçut, elle fris­sonna. Elle les observa discrètement. Qu’ils étaient laids, difformes ! Et d’où venait une telle antipathie ? Le regard des ciols, c’était la haine à l’état pur. Elle en fut véritablement effrayée. Et elle allait être livrée au pre­mier d’entre eux ? Que lui avait dit Aymeric à son sujet, déjà… ? Elle tenta de se souvenir, et découvrit avec stupeur qu’il ne lui en avait absolument pas parlé ! Sauf sur son grand âge, ce qui ne l’aidait pas beaucoup. Il allait falloir qu’elle lui demande, au moins pour qu’elle ait une idée d’à quoi s’attendre… En effet, il ne semblait pas le moins du monde surpris par leur attitude. De plus, sa connaissance de ces deux peuples était très vaste, voire trop, mais elle y réfléchirait plus tard. Pour l’heure, elle s’inquiétait surtout de la personnalité de celui qu’elle allait rencontrer.

Le soir même, elle l’entraîna à l’écart et lui posa la ques­tion à voix basse. Aymeric hésita longtemps avant de consentir à lui répondre.

- On dit qu’Al Ciol est un être que les pires des sentiments, la rancœur, la haine, l’amertume et la co­lère, consument depuis sa naissance. Il a vécu plusieurs millions de millions d’années contre son gré, et son res­sentiment grandit encore à chaque instant. Les propor­tions qu’il a pu atteindre aujourd’hui sont largement au-dessus de notre capacité d’imagination.

Aika déglutit.

- Et…. Qu’est-ce que tu crois qu’il me veut ?

- Ça, je me le demande.

Maintenant, elle avait encore plus peur. Et son angoisse s’amplifia à mesure qu’ils poursuivirent leur chevauchée. Ses pensées se tournaient en particulier vers Al Ciol. Pour se préparer et peut-être le comprendre, elle étudia subtilement le comportement des ciols qui les accompa­gnaient. Ils n’ouvraient que très rarement la bouche, pour ne pas dire jamais, comme s’ils avaient déjà vécu des siècles de silence. Elle s’aperçut néanmoins qu’ils parlaient elfique. Sur le coup, elle en fut surprise, mais cela ne faisait qu’ajouter au mystère qui entourait l’origine des elfes, des ciols, d’Izélia…. et d’Aymeric.

Quant à elle, sa maîtrise de la langue était désormais très bonne, bien qu’il lui manquât du vocabulaire, et qu’il lui arrivât encore de se tromper dans la structure des phrases ; mais en tenant compte de la difficulté élevée de la grammaire, c’était compréhensible. Aymeric lui avait même dit une fois qu’il était impressionné par ses progrès, sans préciser cependant combien de temps lui avait été nécessaire à lui.

Un mois encore s’écoula.

Enfin, on annonça à Aika qu’ils parviendraient à la de­meure d’Al Ciol le jour suivant.

41. LOIC

C’est insoluble. Ma situation est insoluble. Je n’ai plus confiance en personne, ni en rien. Je reste immobile, prostré dans le vrai noir. Physiquement, le moindre geste m’est devenu insupportable. Me réveiller le ma tin est sans doute le pire de tous. Me lever, m’habiller, me rendre en Enfer ; la moindre pensée recèle de la souffrance, la moindre sensation aussi, tout n’est plus que douleur. Je ne vois rien d’autre.

J’ai mal, j’ai peur. Mon âme hurle de toutes ses forces, mon corps existant désormais indépendamment d’elle s’affaiblit. Ne parvient plus à dormir ou à se reposer et se fatigue. Refuse de travailler, n’y parvient plus de toute façon. De brutales fringales de nourriture sui­vies de jeûnes prolongés le secouent à intervalles irréguliers. Ce corps est aussi perdu que son esprit ; de violentes colères, incompréhensibles pour mon en­tourage, succèdent à de longs moments d’apathie.

Quelques idées germent petit à petit, faibles au début mais leur emprise s’accroît très vite et devient puissante.

« Tout le monde s’en fiche de moi . »

« Je suis nul. »

« Personne ne peut me comprendre. »

« Personne. »

« Si je disparaissais, personne ne s’en apercevrait. »

Je veux que tout s’arrête, que le temps se suspende, que la souffrance cesse, que la peur disparaisse. Je veux sortir du noir et gagner la lumière éternelle, pour crier au monde entier : « J’existe, je souffre, re­gardez-moi, aidez-moi ! » mais nul ne perçoit mon silencieux message. La vérité, c’est que personne ne fait attention à moi.

« Tout le monde s’en fiche de moi. »

Ceux qui acceptaient encore de me parler me tournent désormais carrément le dos. Les autres me persécu­tent. Ma famille se moque bien de ce qui peut m’arriver. Les profs font comme s’ils ne voyaient rien.

Pour ne pas avoir d’ennuis, les humains sont capables de laisser mourir l’un des leurs comme si ça ne les concernait pas.

Les humains sont cruels et lâches, les humains me font tant de mal sans que je comprenne pourquoi. Suis-je une proie désignée ?

Suis-je né avec pour destin d’être victime ?

Ce dont je suis sûr cependant, c’est que jamais per­sonne ne m’aidera.

Personne, jamais.

Il n’y a aucune issue dans le vrai noir, et l’aide n’y existe pas. Au-dessous de moi, le vide me tend les bras.

II. « (…) vous êtes la seule à connaître l’intensité de votre douleur (…) »

Clamp, Tôkyô Babylon vol. 5

42. Elle ne dormit pas de la nuit et devinait qu’à ses cô­tés, son fiancé s’agitait comme chaque fois qu’il était nerveux et inquiet.

Aika, immobile, feignait le sommeil, tout en tentant de calmer les battements fous de son cœur. En parfaite ac­trice, elle déguisait son angoisse afin de ne pas inquiéter davantage celui qu’elle aimait.

Aymeric n’avait pas seulement peur, il était véritable­ment terrifié, elle le sentait. Mais pour une raison différente que la sienne, et elle n’avait aucune idée de ce que ça pouvait bien être. Dans un sens, le silence d’Aymeric la blessait. Mais elle s’inquiétait encore da­vantage de ce qu’elle allait vivre le lendemain. Les heures s’écoulèrent lentement, et rien ne vint troubler le calme de la nuit. Dans une forêt, c’était plutôt surpre­nant… alors ce devait sans doute être à cause de la proximité de la demeure d’Al Ciol : même les oiseaux fuyaient ce lieu. A quoi ressemblait le fondateur des ciols ? Sûrement à un monstre terrifiant et cruel… Qu’allait-il faire d’elle ?

L’inquiétude semblait être devenue partie intégrante de sa personne lorsque le soleil révéla les premières lueurs de l’aube. Les elfes et les ciols furent aussitôt prêts à partir ; l’estomac noué, Aika et Aymeric les imitèrent, non sans échanger un regard où chacun vit sa propre expression sur le visage de l’autre. Ils avancèrent dans un silence religieux puisque aucun animal ne traînait dans les environs.

En observant les arbres, Aika observa une chose curieuse. Lorsqu’à la demande des elfes, ils s’écartaient de leur chemin pour leur céder le passage, ils n’avaient plus exactement le même respect qu’avant. Leurs mou­vements étaient plus vifs et entraînés… comment interpréter un tel phénomène ? Ils avaient l’air heureux que les elfes les approchent, qu’ils leur adressent la parole. Oui, ce devait être cela ! Ils se réjouissaient de la présence de ces êtres nobles et pleins de respect…

Soudain, sans raison apparente, elle eut peur. Un fris­son les secouait, elle comme Aymeric ; mais lui, en plus, semblait au bord de l’évanouissement ; elle ne l’avait jamais vu aussi pâle. Les elfes également tremblaient de nervosité, et même les ciols, on eût dit que leur acca­blement s’intensifiait à chaque pas. Aika aperçut bientôt l’entrée d’une caverne qui lui parut minuscule. Un seul ciol entra ; il ressortit quelques minutes plus tard et désigna d’une main Aika, Aymeric et Yrneh, et de l’autre le trou béant.

Aika décida de passer en premier. Elle marcha long­temps, dans un couloir éclairé périodiquement de torches. Est-ce qu’Al Ciol ne sortait jamais ? Elle déboucha sur une pièce à l’air vicié, et elle vit…

43. - Allons dans ma chambre, proposa Henry quand le goûter fut fini.

- D’accord.

Un simple mot que Loïc trouva aussitôt idiot. Mais Henry lui sourit gentiment et ouvrit le chemin, l’invitant d’un geste de la main à le suivre. Loïc en­tra. En dépit de la petitesse de l’appartement, la pièce donnait une impression d’espace, probablement due à l’ameublement quasi-inexistant : le lit dans l’angle opposé à la porte, une petite armoire contre le mur qu’il longeait ; les deux autres façades étaient oc­cupées par deux grands étagères. Sur celles-ci, des VHS, des DVD et des livres de poches par centaines.

- Wouahou… laissa échapper Loïc, impressionné par cette collection.

- Ce n’est pas grand, mais fais comme chez toi, dit Henry qui n’avait rien entendu.

Tandis qu’Henry ouvrait les stores et lui tournait le dos, Loïc ne put s’empêcher de s’approcher des livres. Il en prit un, l’ouvrit : des planches en noir et blanc. Le dessin, réaliste et sophistiqué, le surprit particu­lièrement.

- Ah, ça… murmura Henry lorsqu’il s’aperçut de ce que faisait Loïc.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Des manga.

- Des manga ?

Loïc avait déjà entendu ce mot. Mais où ? Manga, manga… oui, c’était une vague de dessins animés violents qui s’étaient faits connaître une génération plus tôt, non ?

- Ne confonds pas, se hâta d’ajouter Henry comme s’il avait lu ses pensées. Le mot manga ne désigne pas l’animation, qui porte le nom japonais d’anime (pro­noncer « animé »), et il ne s’agit pas non plus de vêtements ou autres produits dérivés ; ce mot désigne seulement la bande dessinée.

Loïc ouvrit la bouche. Henry ne le laissa pas parler.

- Et ne dis pas « ces trucs violents et porno », je t’en supplie ! Les gens qui disent ça, non seulement ne sa­vent pas de quoi ils parlent, mais s’enlisent dans leur bêtise.

Loïc referma la bouche. Ce qui le surprenait le plus, c’était la soudaine véhémence d’Henry, presque agres­sive. Lui qui souriait et bavardait sans arrêt… Loïc comprit qu’il avait trouvé son point faible… et peut-être la source de sa force intérieure ? Il baissa la tête et contempla la planche sous ses yeux : un manga ? Un graphisme si vivant et complexe ? Il tourna les pa­ges, aperçut des changements d’angle, des plongées, des contre-plongées, des gros plans, des plans larges, des croquis, des paysages très détaillés. A certains endroits, des images se suivaient d’une manière très cinématographique, à d’autres, des phrases isolées dé­coraient des cases presque ou complètement vierges. Il n’avait jamais vu une telle richesse dans une bande dessinée franco-belge en couleurs, et pourtant, il en avait lu !

- Tu vas dans le mauvais sens, reprit plus calmement Henry, apaisé par le silence et l’intérêt visible de Loïc. Un manga se lit de droite à gauche, de haut en bas. Loïc se corrigea et admira une succession de visages et de regards dans une scène où deux personnages se faisaient face.

- Celui-ci par exemple, c’est un seinen.

- Un quoi ?

- Un seinen, « sé-i-nèn ». Un manga pour adultes.

- Pour adultes ?

- Oui. Enfin, normalement c’est lu par des adultes ; mais moi, j’aime beaucoup leur profondeur et les thè­mes qu’ils abordent, surtout sur le plan social. J’en ai pas mal.

Loïc referma celui qu’il tenait dans les mains et en fixa longuement la couverture. Puis il leva les yeux vers Henry.

- Tu me le prêterais ?

JJ. « Sa peur et ses doutes envers ce qu’on ap­pelle « aimer », ses yeux qui semblent dire « le monde entier est mon ennemi » (…) restent gravés dans mon esprit. »

Minami Ozaki, Zetsuai 1989 vol. 1

44. …Elle vit une chose repliée sur elle-même, accrou­pie à l’autre bout de la pièce, les mains sur le crâne, dardant sur elle un regard effarouché.

Elle ne s’attendait pas à un tel regard. Chez les autres ciols, elle n’avait lu que la haine pure. Chez Al Ciol, c’était une peur enfouie depuis l’éternité, une muette supplication, et surtout, une souffrance innommable, indescriptible, à en perdre la raison. Mais Al Ciol était conscient, et sa souffrance en était accrue.

D’emblée, Aika ne ressentit pour ce monstre légendaire ni rancœur ni mépris, juste une profonde pitié. Que pou­vait-elle pour lui ? Un long moment s’écoula, durant lequel personne ne bougea. Enfin, Al Ciol remua les lèvres et, avec la difficulté qu’éprouve celui qui n’a point parlé depuis des millénaires, fit sortir un son de sa gorge. Un nom.

- Hen… ry…

Le seigneur des elfes s’avança, comme s’il avait re­connu un appel secret ou ancien, et parla dans sa langue :

- Mon vieil ami… Tu n’as pas changé. Toujours à l’écart du monde, à empêcher tes blessures de cicatriser. Je connaissais déjà ce regard avant que le monde ne change.

-…ma….faute… bredouilla Al Ciol, qui avait visiblement toutes les peines du monde à prononcer le moindre mot. Mais Yrneh semblait comprendre ses pensées.

- Je sais. Tu étais déjà malheureux avant cette histoire, et maintenant, ta peine est décuplée par la culpabilité de m’avoir entraîné dans ta déchéance. Je n’imagine même pas la portée de ta douleur : tu aurais voulu mourir, mais on t’a forcé à vivre et tu as vécu, et plus longtemps que tout être vivant sur cette Terre.

Il y eut de nouveau un long silence. Puis le vieil elfe murmura si doucement qu’on l’entendit à peine :

- Je n’ignore pas que me revoir t’est cruel. Depuis ce jour-là, je connais parfaitement tous tes sentiments. Par donne-moi, je n’y peux rien et je n’ai donc rien à te dire.

Sur ce, des larmes coulèrent sur la peau ridée et s’écrasèrent sur le sol, le parsemant de taches sombres.

Aika et Aymeric assistaient, en spectateurs totalement silencieux, à cet étrange échange auquel ils ne compre­naient pas grand-chose.

Après s’être tu un long moment encore, Yrneh commença à s’approcher d’Al Ciol. Un pas d’abord, puis un autre. Son approche, centimètre par centimètre, fut si lente que le soleil déclina sur l’horizon et la lumière s’obscurcitprogressivement. La nuit tombait lorsque Yrneh tendit enfin les bras pour toucher Al Ciol. Il com­mença par caresser sa joue et ses cheveux, puis il s’assit près de lui et le prit complètement dans ses bras.

De longues heures après leur entrée dans la grotte, Al Ciol céda enfin : abaissant ses défenses mentales, il se laissa aller contre Yrneh et se mit à pleurer. Nul sanglot, nul tressautement d’épaules dans ces assauts de tris­tesse : juste des larmes qui glissaient sans bruit, discrètes.

Depuis leur arrivée, Aymeric ni Aika n’avaient bougé un muscle. Et à présent, malgré leurs membres ankylosés, ils n’osaient toujours pas. Ils laissèrent la nuit s’installer complètement ; seules les torches les éclairaient encore. Enfin Yrneh bougea ; il leva les yeux vers Aika.

- Vas-y. Apporte-nous le repos.

- Quoi ? Comment ?

A son tour, Al Ciol regarda Aika, puis il désigna Aymeric en émettant quelques râles exsangues.

- Tu possèdes la capacité très rare et de haut niveau, de pouvoir invoquer le feu, poursuivit Yrneh. C’est un don qui a été inscrit il y a longtemps dans ton karma. Ce gar­çon t’indiquera comment faire, c’est la raison pour laquelle il est né et t’a suivi, et à titre personnel, c’est aussi la vraie raison pour laquelle je ne l’ai pas exécuté comme l’exigeait mon peuple.

- Yrneh… murmura Aymeric.

Il laissa s’écouler quelques secondes avant de repren­dre la parole.

- Mais je ne sais pas invoquer le feu. Comment pourrais-je l’enseigner à Aika, d’autant plus qu’elle n’a jamais pratiqué la magie ? Je ne vois pas où elle puiserait les ressources suffisantes pour mettre à mort deux immor­tels.

- Et puis, intervint Aika, vous ne m’avez rien expliqué. Pourquoi devrais-je vous tuer, et pourquoi n’y a-t-il que moi qui pourrais le faire ? Pourquoi voulez-vous mourir ?

A peine finissait-elle de prononcer ces mots qu’Al Ciol poussait un hurlement strident qui eût rendue jalouse n’importe quelle banshee. Porteur des pires sentiments existants, la haine – mais surtout la souffrance, comprit soudain Aika - le cri vrilla son cœur et entra directement en elle. Elle crut qu’elle se déchirait en deux sous l’effet de la douleur tant mentale que physique, qui viola sau­vagement ses perceptions et s’empara de chacune de ses cellules. Des phrases et des images envahirent son esprit.

- Tes amis sont là pour t’aider, disait la voix d’un garçon qui retournerait sa veste quelques semaines plus tard.

- Tu as deux yeux différents, donc qu’une moitié de cer­veau, c’est ça ?

- Ohé ! La Terre essaie de contacter l’extra-terrestre, tu nous perçois ?

- C’est quoi ces cheveux blancs ? C’est dégoûtant !

- Tes boutons, c’est les pellicules qui descendent ?

- Franchement, va le sentir, c’est dé-geu-lasse…

- Tu pues !

- Tu t’approches pas de nous parce que t’as honte de ce que t’es ?

- Sale débile merdeux, va te faire voir !

Puis tout disparut. Aika s’aperçut qu’Aymeric et elle s’étaient effondrés sur le sol et qu’ils criaient. Lorsqu’elle reprit ses esprits et se tut, elle haletait. Tout en repre­nant son souffle, elle regarda les yeux d’Al Ciol et vit leurs couleurs respectives, bleu et vert. Elle comprit que durant une fraction de seconde – car cela n’avait bel et bien duré qu’une fraction de seconde ! – elle avait perçu un infime fragment de la douleur qui rongeait Al Ciol de­puis des millénaires.

Elle se tourna vers Aymeric.

- C’est horrible, dis-moi comment faire pour les aider ! s’écria-t-elle, parlant sans s’en rendre compte en lan­gage commun d’Erosp.

Aymeric lui répondit de la même façon.

- Je comprends, mais je ne vois toujours pas comment tu accomplirais un acte de magie de si haut niveau !

Aika n’enchaîna pas immédiatement. Elle prit le temps de regarder une nouvelle fois Al Ciol qui pleurait sans bruit dans les bras d’Yrneh. Il était si pitoyable… Elle re­prit son calme.

- Commence par m’expliquer le fonctionnement de la pratique magique.

- C’est un peu complexe… Il faut penser très fort à quelque chose que tu veux protéger ou aider… et aussi à ce que tu veux réaliser. Alors tu sens une grande énergie parcourir ton corps et tu peux la canaliser. Tu l’utilises pour invoquer l’esprit de la nature capable d’accomplir ta requête. Pour ma part je parle en izélien ancien, mais dans ton cas, j’imagine qu’il te faut le faire en israam ancien…

Aika se concentra sur ces indications. Une chose qu’elle voulait aider ? Al Ciol. Ce qu’elle voulait accomplir ? Tuer Al Ciol et Yrneh. Très vite, une énergie foisonnante et puissante se rassembla en elle. Elle psalmodia alors en israam ancien, langue morte qu’elle avait apprise lors de sa formation auprès d’Hirano-sensei :

- Nashi spirito aika, a moria cedi amoritel’li, nashi spirito aika, a moria cedi amoritel’li…

Alors les deux vieilles créatures s’embrasèrent. Aika contempla son œuvre un bref instant, aperçut Al Ciol se pencher vers Yrneh et lui offrir un baiser, puis elle tomba sans connaissance.

KK. « Peut-être que tous les gens qui font du mal sont tristes. »

« Je me doutais que tu pourrais entendre sa voix, parce que j’ai compris que tout comme nous, tu gardais ta tristesse et ta douleur dans la plus profonde partie de ton cœur. »

« Dans cet endroit, personne n’a un regard aussi triste que le tien. »

Clamp, Tôkyô Babylon vol. 7

45. Après l’avoir lu, Loïc rendit son livre à Henry et lui emprunta le tome suivant. Quand la série fut ter­minée, il en choisit une nouvelle au hasard. Il tomba sur un chapitre évoquant l’ « ijime », « persécution scolaire » lui traduisit Henry tout en précisant que l’exact équivalent français n’existait pas. Un groupe s’acharne sur une seule victime, et cela peut aller de la simple ignorance généralisée à la violence physique et au racket. Loïc se reconnut étrangement dans cette définition, ainsi que dans l’histoire qui évoquait le mal-être le plus profond, jusqu’au suicide. Il s’intéressait de plus en plus à ces lectures, au point de ne plus se soucier du regard des autres, qui, de l’indifférence, s’était transformé à cause d’elles en perplexité méprisante.

Bien entendu, il passait de plus en plus de temps avec Henry, malgré ses quelques années de moins que lui. Il appréciait sa compagnie et écoutait moins la petite voix qui lui criait « Prudence, prudence ! »

Il avait vécu seul trop longtemps. Tous les amis qu’il croyait s’être faits au cours de sa vie avaient fini par l’abandonner ou le trahir, et même si cinq années s’étaient écoulées depuis la persécution qu’il avait subie durant une année entière, ses plaies demeu­raient purulentes. Il refusait toujours de s’approcher des autres, de peur d’être blessé ; malgré tout, il commençait à sentir le poids de sa solitude, prix à payer pour sa sécurité.

Loïc pouvait-il de nouveau accorder sa confiance à un être humain ? Il voulait essayer… en éprouvait l’envie.. mais y parviendrait-t-il ?

Petit à petit, sans qu’il se l’avouât, Henry se mit à oc­cuper une place dans son cœur. Il se sentait mieux.

Mais il y avait quelqu’un à qui ce doux apaisement ne plaisait pas :

- Il est en train de perdre sa force… c’est rageant, dire que j’avais enfin trouvé l’humain idéal… Il est grand temps que j’intervienne. Ma petite planète, je te sau­verai, j’en fais le serment.

46. Ils se trouvaient à l’orée de la forêt ancestrale Ethalijens, à quelques kilomètres seulement de Calbir, avec leurs chevaux, de l’équipement et du ravitaillement offerts par les elfes ; ce fut le premier constat que fit Aika en ouvrant les yeux. La deuxième chose qu’elle perçut fut le cri qu’Aymeric poussa en la voyant et l’étreinte étouffante qui s’ensuivit aussitôt.

- Aika, tu es réveillée, enfin !

- Aymeric ? Mais que… où sont-il ?

Aymeric comprit immédiatement à quoi elle faisait allu­sion.

- Al Ciol et le seigneur Yrneh sont morts. Pour le reste, je n’ai pas tout compris : je suis sorti de la grotte en te portant, les elfes et les ciols n’ont pas dit un mot, ils avaient l’air de comprendre tout ce qui se passait contrairement à moi… ils nous ont encerclés et jeté des trucs puis ils ont prononcé des incantations et nous avons atterri ici. Mais, comme toi je pense, il y a plein de questions que je me pose auxquelles je n’ai pas de ré­ponse.

- Où sommes-nous exactement ?

- Près de Calbir, à l’est de la forêt ancestrale, à quelques kilomètres seulement de la Mer Intérieure. Les elfes nous ont téléportés sur une distance considérable…

- Pourquoi on n’a pas utilisé ce moyen pour rejoindre Al Ciol, alors ??

- Aika, tu as compris pourquoi tu as perdu connaissance et dormi trois jours ?

- Trois jours ???

- Oui, trois jours.

Tout en parlant, Aymeric préparait une boisson chaude à base de plantes, ainsi qu’un bout de viande qui attestait qu’il avait dû chasser peu de temps auparavant. Le sang-froid et le calme qui le caractérisaient avant leur rencontre avec les elfes lui étaient revenus.

- Eh bien, je me suis sentie épuisée tout à coup.

- Précisément. La pratique de la magie requiert une énergie considérable, et tu as accompli un acte de haut niveau. Tu aurais dû y laisser la vie.

- Et les elfes qui nous ont amenés ici ont aussi eu besoin d’énergie ?

- La téléportation est d’un niveau si élevé qu’elle requiert même plusieurs personnes.

- Mais alors ils… et… l’elfe qui nous a fait traverser Calbir aussi ?

- Je pense que la race des ciols est éteinte que celle des elfes ne va pas tarder à la suivre. Cette phase de l’évolution est un échec.

Une fois de plus, Aymeric évoquait des choses qu’elle ne connaissait pas. Mais il changea bien vite de sujet :

- A ton avis, pourquoi Al Ciol a-t-il appelé Yrneh « Henry » ?

- J’ai rêvé de lui, au fait.

- Rêvé ?

- Oui, mais avant de raconter ça, j’aurais une question.

- Heu, oui ?

- Comment se fait-il que j’aie des pouvoirs magiques ? Sur le moment, je ne me suis rien demandé, mais maintenant…

- En fait, tous les êtres doués de la conscience du bien et du mal possèdent la capacité d’invoquer les éléments, s’ils les respectent suffisamment. Peu de gens en de­hors du peuple Izélia s’en souviennent. (Aymeric eut l’air gêné, cependant cela disparut si vite qu’Aika en conclut qu’elle avait rêvé.) Mais je ne m’explique pas que tu aies pu faire quelque chose comme appeler le feu…

- C’est peut-être lié à mon prénom ?

- Ton prénom ?

- Oui. « Aika » signifie « feu, brasier » en israam ancien. Tu l’as peut-être entendu quand j’ai psalmodié…

- Et il y a une raison pour laquelle tes parents t’ont nommée ainsi ?

- Hum, ils m’ont juste dit qu’ils ont senti qu’ils devaient m’appeler comme ça.

- Un peu comme tu as senti que tu devais entreprendre ce voyage.

Aymeric n’avait jamais été aussi près d’évoquer la Force Inconnue à laquelle le seigneur Yrneh avait fait allusion. Aika se crispa, mais heureusement, Aymeric préféra parler d’Al Ciol et Yrneh.

- Bon, tu me le racontes, maintenant, ce rêve ?

Elle acquiesça.

- C’était assez étrange. Je courais dans une forêt, je ressentais quelque chose de bizarre, un mélange de peur, d’excitation, de surprise, et surtout, une profonde indécision. Des sentiments contradictoires, la colère, la haine, l’amour, l’indifférence, luttaient en moi. A un mo­ment, je m’arrêtai pour reprendre mon souffle. Il me fallait atteindre un endroit d’où je savais que je pourrais contempler le monde. Je repris ma course, émergeai des sous-bois et atteignis un rocher surplombant une falaise ; enfin, je le vis.

Au loin, de hautes constructions se dressaient dans le ciel ; je crus qu’elles étaient en pierre, mais en fait il s’agissait plutôt d’un matériau que je ne connais pas. Sur le sol gris roulaient de grandes boîtes métalliques qui allaient très vite. Je n’entendais rien, pourtant ce monde me semblait bruyant.

D’où j’étais, en dépit de la distance, je distinguais assez bien ce qui se passait en bas. Et j’aperçus une scène qui fit aussitôt tout exploser dans ma tête, une révolte indici­ble s’empara de moi. D’où me venait une sensation si violente, je l’ignore ; on eût dit que ces sentiments n’étaient pas les miens. Une foule d’images et de paro­les affluèrent dans ma tête, un peu comme quand Al Ciol a hurlé, mais là, il s’agissait plutôt de souvenirs qui m’appartenaient, et qui pourtant ne m’appartenaient pas… c’est difficile à expliquer, j’étais devenue quelqu’un d’autre….

Dans ces souvenirs, des enfants me persécutaient, des adultes m’ignoraient, des adolescents me méprisaient. Dans mon esprit, il n’y avait que du noir. Un noir pro­fond, absolu, le néant. Une puissante colère grondait au fond de mon être, une voix surgie de récents souvenirs cria : « Accomplis ta vengeance et purifie cette pla­nète ! ». Alors je m’emparai de la magie, c’était une sensation nouvelle pour moi. Ma colère explosa.

Soudain, un petit garçon arriva en courant. Alors même que je répandais une puissance destructrice et meur­trière, et que ma magie recouvrait peu à peu le monde telle un raz-de-marée, il s’avança vers moi sans crainte ; le son de sa voix fit aussitôt vaciller ma détermination.

« Arrête, Loïc, ne fais pas ça ! Je suis sûr que tu peux encore aimer et accorder ta confiance. Moi je t’aime beaucoup, et je sais, tu entends, je SAIS que tu ne me détestes pas ! Alors arrête ça, l’humanité mérite encore de vivre malgré ses erreurs ! Arrête ça, au moins pour moi, Loïc ! »

J’hésitai. Un choc ébranla mon corps et mon cœur quand je vis Henry, baigné dans l’onde magique, s’effondrer à terre. Puis plus rien. Du fond de mon inconscience, j’entendis la même voix qui m’avait de­mandé de purifier le monde prononcer un long discours, mais les seuls mots dont je me souvienne sont : « Ainsi donc, une partie de mon plan a échoué… »

Et je me suis réveillé ici, avec toi, conclut Aika.

- C’est drôlement détaillé, commenta Aymeric.

- Et à ton avis, qu’est-ce que ça signifie ?

- Hum… je dirais que comme c’est toi que le cri d’Al Ciol visait en priorité, il t’a involontairement transmis un sou­venir précis par la même occasion. Mais tout ça ne fait qu’ajouter au mystère qui l’entoure, et on n’a pas passé assez de temps avec lui pour lui demander tout ce qu’on aurait voulu.

- Ne m’en parle pas, j’ai vraiment du mal à croire qu’on est resté plus de deux lunes avec les elfes pour ne voir ce fameux Al Ciol que quelques heures où on ne s’est rien dit ! Et puis, qu’est-ce que c’est que cette histoire de karma ?

Aymeric secoua la tête.

- Aucune idée.

- Je vois. Alors maintenant, la seule qui peut répondre à nos questions et nous raconter l’histoire d’Al Ciol et Yrneh, c’est…

- Ziaka ?

- Oui. J’ignore qui elle est et même ce qu’est elle est, mais je pense qu’il me faut la trouver.

- Tu sais où est le Ne-han ?

- Jamais entendu parler. Mais j’imagine qu’en route, on rencontrera bien quelqu’un qui pourra nous renseigner.

- Très bien, alors cap sur la Mer Intérieure et cherchons un bateau !

Ils rassemblèrent leurs affaires et se remirent à cheval. Soudain, Aika s’écria :

- Au fait, j’ai remarqué un truc : hier, Al Ciol a appelé Yrneh « Henry » et dans mon rêve, le petit garçon m’a appelée « Loïc ». Si on inverse ces noms, on obtient « Yrneh » et « Ciol » ! Et puis encore une chose : on di­rait des noms izéliens…

Aymeric se renfrogna lorsqu’elle évoqua le peuple auquel il appartenait, ce qui étonna Aika. Et fit naître de nouvelles questions en elle, même si elle se garda bien de les poser.

Quant à Aymeric, il garda également le silence au sujet du changement d’objectif d’Aika ; il était clair pour lui, à présent, qu’elle n’était pas partie pour enquêter sur les origines de la déchéance humaine… mais de crainte qu’elle ne lui retournât ses interrogations, il préféra se taire.

LL. « Mon « mal » à moi est au fond de moi-même. L’ennemi que je dois combattre existe toujours en moi. »

Natsuki Takaya, Fruits Basket vol. 13

MM. « Je ne veux plus jamais avoir à cacher les objets tranchants de la maison. »

Kei Toume, Les Lamentations de l’Agneau vol. 2

47. LOIC

J’ai mon âge actuel. Dix-sept années d’incompréhension, dont cinq de désespoir et de fuite. Comment me rendre compte que d’ici un an, j’aurai vécu un tiers de ma vie dans cet état ? Je m’en sou­viens comme si c’était hier. Les blessures les plus profondes que puisse recevoir un être conscient, des blessures non pas physiques – ça, on s’en remet - mais morales, du genre de celles qui ne guérissent jamais, même après des années, voire, j’imagine, des millénaires.

Mais les gens qui n’ont jamais rien connu, jamais souffert, ne peuvent pas comprendre ça, parce que ça dépasse de loin leurs capacités d’imagination.

C’était il y a cinq ans. Simon venait de m’abandonner.

A l’époque, j’étais persuadé – et je le suis toujours – que personne au monde, pas même le pire des criminels, ne mérite de vivre une chose aussi abomi­nable. Paradoxalement, cette douleur, ce sont eux, tous ces humains, qui me l’ont infligée. Par jeu, en se moquant totalement de ma personne, ils l’ont réduite en miettes, brisée, piétinée, anéantie. Je les hais tous. Ceux qui m’ont agressé, ceux qui m’ont quitté, ceux qui m’ont ignoré. Je voudrais leur faire subir ce qu’ils m’ont fait subir. Me venger.

Me venger de cette douleur qui mène au vrai noir, au chaos, au néant.

Je m’en souviens si nettement malgré le nombre de fois où cette scène s’est répétée.

C’était il y a cinq ans. Je n’avais plus personne au monde.

Chaque détail est resté inscrit dans ma mémoire tel­les des marques au fer rouge :

Au milieu de la nuit, je me réveille. Je n’ai nul besoin de sonnerie, mon corps, tendu vers mon objectif, réagit de lui-même. Il est deux ou trois heures du ma­tin, le moment le plus pratique pour ce que je veux faire. Je me lève, je prends l’objet incongru, pour une cham­bre d’enfant, que j’ai déjà préparé longtemps à l’avance sans que personne ne se pose de question.

Une corde. Longue, bleue et verte, solide et fiable, dont j’ignore l’usage originel.

Je l’emporte avec moi et je sors de la maison.

J’ai bien réfléchi à toutes les possibilités existantes de se tuer. La corde, c’est ce que j’ai trouvé de mieux : rapide, efficace, presque indolore, facile à se procu­rer… elle ne souffre d’aucun défaut. Les médicaments, on s’en réveille, et puis ça prend tellement de temps qu’il y a des chances que quelqu’un nous découvre et nous amène à l’hosto, et on est encore fichu d’être sauvé. Les fenêtres, ça manque de discrétion, et si on n’en meurt pas, on peut être paralysé à vie, ce qui ne permet même pas de recommencer. Non, merci, c’est la pire option. Le mieux, ce serait une arme à feu, mais allez en trouver une dans la rue quand vous avez douze ans ! Bref, je crois que j’ai le meilleur en main.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour localiser un arbre idéal : le chêne de notre maison, qui a suffisamment de branches basses pour grimper et de longues soli­des, plus hautes que ma tête, supportant sans peine le poids d’un enfant.

Je ne compte plus le nombre de fois où j’y suis allé, que j’ai attaché la corde en faisant une boule à l’autre bout, et que j’y ai passé la tête. Je me souviens que la première fois, j’avais tout calculé soigneusement, mais je me suis trompé : quand j’ai sauté, mes pieds tou­chaient terre. Comme c’était désagréable, je me suis rattrapé et j’ai détaché la corde pour la raccourcir. Pourquoi, par la suite, suis-je retourné dans mon lit en reposant la corde à sa place ? Je ne le saurai jamais. Peut-être que je ne voulais pas vraiment mourir. Que je voulais juste fuir. Pourtant cette nuit-là, je rêvai de mort et d’un au-delà qui ne pouvait en aucun cas être pire que la vie.

Je m’en souviens encore précisément. C’était il y a cinq ans, une semaine exactement avant les vacances de Noël.

Le lendemain, j’ai de toutes mes forces regretté ma lâ­cheté. Je voulus recommencer. J’échouai à nouveau.

Mourir devint une obsession ; ma corde, qui m’attirait irrésistiblement, se balançait en permanence devant mes yeux, comme imprimée sur mes rétines.

« J’y arriverai, il le faut, parce qu’il n’y a qu’ainsi que je pourrai échapper à la souffrance. Je ne peux comp­ter sur personne, il n’y a donc que cette solution qui s’offre à moi, unique issue de secours. »

Ce petit jeu a finalement duré six mois, de novembre à mai. Il y eut bien quelques chutes de neige en hiver, mais elles ne trahirent jamais mes empreintes. Je ne suis jamais allé jusqu’au bout, et personne n’a remar­qué ma souffrance, ou ne s’en est soucié. Hé oui, c’est ainsi que l’on peut compter sur les autres : soyez sûr qu’ils ne vous aideront jamais en vous voyant pleurer mais s’en délecteront avec un plaisir non dissimulé. Telle est la véritable nature des êtres humains.

Les dernières semaines, je me contentais d’aller jusqu’à l’arbre et de l’effleurer, tel un rituel que j’accomplissais chaque nuit, en rêvant que tout se terminât ainsi. Mes camarades de classe se lassèrent de me persécuter, de me dénoncer à chaque bêtise qu’ils avaient eux-mêmes faite dans l’unique but de m’accuser, de faire du bruit chaque fois que le prof me posait une question pour que l’on ne puisse pas m’entendre. Peu à peu, ils se mirent à se contenter de m’ignorer, et je disparus de leur vie. Tant mieux, je cessais enfin d’exister.

Et je recommençais à vivre.

Vint le mois de mai. Je m’aperçus que je venais de franchir six mois, qu’ils étaient derrière alors que de­vant n’en restait qu’un. Une révélation illumina brusquement mon esprit : si je résistais à ce dernier mois, je pourrais vivre pour toujours. J’avais traversé six mois, pourquoi pas sept ? Une immense lueur d’espoir naquit soudain en moi, je repris courage et me découvris une force, une soif de vivre insoupçon­née. Je voulais vivre. Vivre !

Tous ceux qui ont frôlé la mort ressentent ce regain d’ivresse par la suite.

Et j’ai tenu le coup. L’année s’acheva, et dès la sui­vante j’allais changer de classe. Je pensais que cette fois, je ne me laisserais plus avoir. J’avais tort.

Puisque je n’existais plus aux yeux du monde, pour­quoi me rappeler à lui ? Pourquoi prendre le risque de dégringoler et souffrir à nouveau ? Pourquoi ne pas simplement me contenter de me laisser disparaître ?

Et finalement, cinq ans plus tard, la peur est restée ancrée dans mon cœur et dans ma tête. Je n’ai pas permis à mes blessures de cicatriser, je les ai entrete­nues et camouflées derrière une forteresse hérissée de barbelés, lacérant cruellement quiconque s’en approchait.

J’ai traversé une année, puis deux, puis trois, puis cinq. Instinctivement, anticipant le rejet des autres, je me mettais de moi-même à l’écart. Il y a des fois où je me disais « Essaie au moins de leur parler » et j’échouais parce que je ne savais plus le faire ; peut-être même que je ne l’avais jamais su.

Et puis, ces quelques fois se sont de plus en plus raré­fiées et ont fini par disparaître.

Je me suis retrouvé totalement seul, jamais soutenu mais jamais trahi ; jamais vraiment heureux mais jamais vraiment triste. Cependant, nul n’a jamais connu les moments de souffrance terribles qui furent les miens, et la rancœur et l’amertume grandirent lentement dans mon cœur, mêlés au dégoût de voir les autres grandir et profiter de leur petite vie sans se souvenir qu’ils avaient piétiné la mienne comme un amas de feuilles mortes dépourvu d’importance ; peut-être ne s’en étaient-ils même pas rendu compte.

De cet étrange mélange de sentiments naquit la haine, un monde de vrai noir mais avec la présence de la force et de l’avidité, donnant elle-même naissance au désir de destruction.

Et puis un jour, une nouvelle lumière m’est apparue, joyeuse, tolérante, débordante d’affection. Une lu­mière qui s’appelait Henry, et malgré mes recommandations et ses blessures encore à vif, mon cœur s’est peu à peu laissé réchauffer, éprouvant pour lui un amour croissant.

Tel est le secret de mon cœur, le cœur de Loïc.

Mais j’ignore encore que la fatalité n’est pas résolue à me lâcher, et que qu’une créature contre qui nul ne peut rien préfère entretenir le vrai noir qui est en moi pour s’en servir elle-même…

NN. « (…) Tu crois pas que les êtres vivants ont envie de profiter de la vie le plus longtemps possible ? Même si ce n’est qu’une question de jours… voire d’heures. »

« Nous ne sommes pas des malheureux. Les êtres vivants auront beau s’excuser encore et encore, ils commettront toujours beaucoup d’actes impardonnables. Ils blessent les autres, font des caprices, mais malgré tout… ils connaissent l’amour. »

Shin Takahashi, Larme Ultime vol.7

48. Trouver un navire en partance pour Azyah ne fut pas une chose aisée. Personne ne savait ce qui se trouvait là-bas. De plus, sur toute la côte ouest de ce continent se dressait une haute chaîne de montagne qui découra­geait même les aventuriers les plus aguerris. Seul un gros navire commerçant partait de Calbir toutes les six lunes, avec à son bord un gros stock de marchandises, des marins, des vendeurs et un certain nombre de guer­riers chargés de la sécurité face aux dangers respectifs de l’eau et de la montagne. Ce même navire revenait deux lunes plus tard, transportant de la marchandise, cette fois en provenance d’Azyah, et la moitié de son équipage en moins, ce qui ne rassurait personne.

Aika et Aymeric, en interrogeant un grand nombre de marins du port de Calbir, apprirent que le prochain re­viendrait dans une lune pour repartir dans trois, et qu’il leur faudrait patienter jusque-là.

- J’en ai assez, ragea Aika, depuis que j’ai quitté El Israam, j’ai l’impression d’avoir passé tout mon temps à attendre !

- Nous pourrions en profiter pour faire des recherches sur le Ne-han, proposa Aymeric très pragmatique. Nous n’avons qu’à louer une chambre dans une auberge du coin. Et puis, comme ça, tu pourras visiter un peu Calbir, toi qui voulais tellement la voir !

- Tu as raison, c’est une excellente idée, s’enthousiasma Aika et elle retrouva aussitôt sa bonne humeur.

Aymeric ne put s’empêcher de sourire. Il aimait tellement les réactions émotives si spontanées de sa fiancée ! Il la prit par la main et l’invita à le suivre. A pied, en tenant leurs chevaux de leur main libre, ils déambulèrent un moment dans la rue principale encombrée de chariots en route pour un coin de la cité où livrer leur charge­ment, et de stands de vendeurs qui criaient les noms de leur marchandise à tue-tête.

- Trouvons d’abord une écurie où laisser Braise et Souffle, se hâta de dire Aymeric qui sentait croître l’impatience de sa compagne.

Elle hocha la tête.

Ils dégottèrent une auberge jouxtant une écurie ; ils s’y rendirent, réservèrent une chambre et laissèrent leurs chevaux avec du foin en abondance et un beau poil lus­tré d’après le pansage. Ils prirent encore un bon repas car il était déjà midi, puis discutèrent du reste de la journée. Aymeric souhait se mettre immédiatement à la recherche d’une bibliothèque où obtenir leurs rensei­gnements, ainsi que d’un nouveau cheval de bât pour porter leurs vivres et leur équipement. Aika argua qu’ils avaient encore trois lunes pour ça, et qu’ils pouvaient bien profiter de leur première journée pour s’amuser un peu. Ses grands yeux suppliants finirent par avoir raison d’Aymeric qui fléchit et ils sortirent.

Ils passèrent rapidement devant les rangées de vêtements, de peur d’être tentés par des futilités qu’ils ne pourraient transporter. Aika resta en admiration de­vant une magnifique barrette à cheveux en or blanc, mais non seulement elle n’était pas utile, mais elle était hors de prix. Elle s’éloigna finalement avec de grands soupirs de regret.

Une dizaine de mètres plus loin, elle contempla une ma­gnifique exposition d’épées, rigoureusement surveillées par un vieux marchand et plusieurs de ses fils très grands et très musclés. Elle pensa à la petite rapière qu’elle portait à la ceinture et regarda avec envie des cimeterres brillants et solides, des coutelas au manche sophistiqué, des poignards de toutes sortes, des sabres venus d’Azyah à la lame recourbée comme un croissant de lune.

Elle appela Aymeric, lequel ne l’avait pas suivie immé­diatement.

- J’arrive, j’arrive.

Il apparut et elle le vit cacher quelque chose dans sa bourse. Il lui fit un grand sourire auquel elle répondit sans chercher davantage.

- Regarde ces armes. Je pense qu’il serait bien que tu aies quelque chose pour te défendre au cas où ta magie serait bridée à nouveau.

- Et dans quel contexte en serais-je encore privé ? rétorqua Aymeric réticent, il n’y a pas d’elfes en Azyah !

- On ne sait jamais. Prévoir l’imprévisible est impossible, n’est-ce pas ?

Aymeric hésita quelques secondes, puis examina de plus près ce qui lui était proposé. Comme les gardes les surveillaient de près, il parla à voix basse, et pour être sûr que nul ne le comprenne, en elfique :

- Pol ka marem asura’ra appa’lu servi’es. (Tu sais que j’appartiens à un peuple qui déteste les armes.)

Aika lui répondit dans la même langue :

- Servi’lu. Peromas alesku pere arta’ni. (Je le sais. Mais prendre des risques ne nous est plus permis.)

Aymeric céda. Il opta pour une épée à lame large, his­toire de pouvoir, le cas échéant, ne frapper que de son plat. Cela lui coûta une somme assez rondelette, que l’achat d’un arc même plus fin et léger que celui d’Aika n’allégea pas.

Enfin, tous deux firent provision de flèches. Quand ils rentrèrent à l’auberge, leur bourse avait bien perdu de son poids.

- Je ne pense pas qu’il faille s’en inquiéter, marmonna Aymeric. Il nous reste bien assez pour payer nos nuits ici, et pour le reste du voyage…

- On ne sait pas ce qu’on trouvera en Azyah, intervint Aika. On aura peut-être encore besoin d’argent ; il n’y a vraiment pas moyen d’en gagner ?

- Je vois mal comment…

- Et si tu faisais des démonstrations publiques de magie ?

- Aika, on n’est plus à El Israam. Les seules personnes à pratiquer la magie sont les elfes et les Izéliens, et les deux n’ont pas la cote dans la société humaine.

- Excuse-moi, souffla Aika, consciente qu’elle venait de le blesser.

Elle eut l’air de vouloir dire autre chose, hésita, puis dé­cida de se lâcher d’un seul coup :

- Puisqu’on parle de ça, Aymeric, tu accepterais de me l’enseigner ? Je veux dire, la magie…

Aymeric resta interdit. Quelle demande soudaine ! Et pourtant, réalisa-t-il, quoi de plus normal ? Puisqu’elle y avait déjà goûté… Qu’elle l’aimait, qu’elle ne considérait pas les Izéliens comme des sous-hommes… Mais sur­tout, il se sentit flatté. Il ne se serait jamais cru digne d’enseigner un jour à quiconque l’art de la magie.

- D’accord, acquiesça-t-il. Mais il faudra que l’on s’entraîne souvent et en secret.

Aika hocha la tête : elle comprenait.

- Et, ajouta Aymeric, en plus de ça, il faudra que nous fassions nos recherches. Beaucoup de travail nous attend…

OO. « Je méprisais sa faiblesse. Mais cette faiblesse existe aussi en moi.»

Makoto Sato, Transparent vol. 5

PP. « On a tous une ou deux blessures qu’on veut que personne ne touche. »

Ai Yazawa, Nana vol. 4

49. Henry collait une fois de plus aux basques de Loïc et ce dernier s’en réjouissait sans se l’avouer. Il par­lait avec enthousiasme d’un nouveau titre de manga qu’il venait de s’acheter et qu’il avait adoré. Puis, la conversation dériva et Henry se retrouva à évoquer ses rêves d’aller au Japon pour visiter certains en­droits qui revenaient souvent dans ses lectures : des quartiers de Tôkyô comme Ikebukuro, Shirogane - un quartier riche-, ou encore Odaiba… Osaka pour l’accent paraît-il si particulier des habitants, Okinawa le paradis terrestre… et des choses aussi : la tour de Tôkyô, la ligne Yamanote, le sanctuaire d’Isé,…

Henry bavardait sans arrêt, et Loïc ne pouvait nier qu’il prenait beaucoup de plaisir à l’écouter sans être forcé de lui répondre. Cependant, avec le temps, des petites remarques, des questions s’étaient mises à sortir de temps à autre de sa bouche, et dans ces cas-là, Henry redoublait d’ardeur.

Ce jour-là, donc, le petit proposa innocemment à Loïc de retourner dans la forêt, au bord de la rivière où ils avaient fait connaissance. Celui-ci accepta sans trop réfléchir : pourquoi pas ? Au lieu de toujours traîner en ville… Une fois arrivé, Henry enleva ses chaussu­res et se mit à patauger. Loïc l’observait, un sourire timide au coin des lèvres. Soudain, Henry l’aspergea. Loïc, trempé, fit mine de se fâcher et le poursuivit pour lui plonger la tête dans l’eau… à la fin, ils riaient, aussi mouillés l’un que l’autre.

- Tu sais, dit soudain Henry en essuyant une larme, j’aimerais qu’on reste longtemps amis. Parce que moi, jusqu’à maintenant, tous les amis que j’ai eus m’ont plus ou moins déçus, ils sont devenus méchants ou alors je les ai perdus de vue. Mais toi et moi, on peut se voir souvent, on habite tout près et puis on a plein de points communs… alors je me disais que ce serait vraiment cool si on pouvait être amis pour toujours.

- Henry… murmura Loïc surpris.

Pour la première fois, Henry dévoilait ses faiblesses. Il s’était livré comme ça, en toute simplicité, et sa sollici­tude le brûlait quelque part dans sa poitrine. Son discours et sa demande l’ébranlèrent : jamais per­sonne ne lui avait proposé une amitié aussi sincèrement et spontanément. Ça le touchait au point de chambouler complètement ses pensées, comme lors de leur première rencontre.

Une petite flamme qu’il avait jusqu’à présent empê­chée de s’allumer le réchauffa. Alors il comprit : Henry, il l’…

- Arrête ça ! rugit une voix.

A la vitesse de l’éclair, une forme se matérialisa à quelques mètres d’eux. Henry vit une jeune femme magnifique, aux cheveux châtains exagérément longs et sauvages, une peau cristalline, presque lumineuse, et un regard vert, fixe, profond. Il ne se demanda pas immédiatement d’où elle venait, tant le mécontente­ment qui déformait ses traits le frappèrent davantage.

Loïc, lui, ne vit qu’un visage connu, qui lui avait parlé mystérieusement alors que l’idée de se jeter dans le vide lui traversait la tête.

Ce regard infini qui le dérangeait tant, qu’il avait re­cherché, poursuivi, puis fini par oublier après sa rencontre avec Henry.

- Toi ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que tu veux, à la fin ?

- Je veux que tu te souviennes des multiples souffran­ces que tu as déjà vécues dans ce monde à cause de cette humanité. Je veux que tu ne l’oublies pas.

Les poings de Loïc se serrèrent. Il ignorait comment cette fille pouvait connaître son passé qu’il avait si ri­goureusement tenu secret, et ce n’était pas son plus gros problème : Henry était là et il ne voulait pas qu’il fût au courant de quoi que ce soit.

- De quoi parle-t-elle, Loïc ? Tu la connais ?

Il l’ignora.

- Je t’ai demandé ce que tu voulais.

- Je veux réaliser ton souhait et le mien.

- Tu débloques. Qui es-tu ?

La fille écarta les lèvres, ce que Loïc interpréta comme un sourire.

- Eloigne le petit garçon.

- Henry reste avec moi ! cria Loïc, soudain agressif.

Le concerné regardait, perplexe, l’échange relative­ment violent qui venait d’éclater brusquement sous ses yeux, et bien sûr, il ne comprenait rien. L’inconnue ne céda pas.

- Il risque de te gêner.

- Je ne vois pas en quoi, cracha Loïc.

- Toi peut-être, mais moi je mesure parfaitement les conséquences que pourrait avoir la moindre influence sur toi.

- Je pense que tu es cinglée.

- Je n’ai pas à me justifier, ni à t’expliquer mes rai­sons. Contente-toi de prendre ce que je te donnerai et de faire ce que je te dirai et je pense que ça devrait te satisfaire également. Mais si tu veux savoir de quoi je parle, il faut que le gosse s’en aille.

Loïc hésita. Il aimait beaucoup Henry et le considérait sincèrement comme son ami, mais la curiosité le ti­tillait.

- Loïc… souffla Henry.

Et brusquement Loïc prit sa décision. Les amis, se souvint-il conformément à la demande la jeune femme, ne sont là que pour nous faire du mal, pour nous trahir ou nous abandonner. L’amitié éternelle n’existait pas et son récent rapprochement avec Henry ne lui apporterait rien de bon.

L’inconnue gardait un visage impassible, mais elle savait qu’il venait de changer d’état d’esprit.

- Si tu acceptes de le faire partir et de m’écouter, viens près de moi.

Loïc s’avança et saisit la main qu’elle lui tendait. D’une voix froide, il ordonna à Henry de s’éloigner.

- Entendu, si tu le veux vraiment… mais rassure-moi, Loïc : nous sommes amis, n’est-ce pas ?

La perspicacité du petit lui soufflait l’enjeu de cette discussion de laquelle il ne savait rien : leur relation…

Les yeux de Loïc l’effrayèrent lorsqu’ils lui jetèrent un regard terriblement glacé. Un mot tomba de sa bou­che.

- Non.

Alors, sous ses yeux ahuris, Loïc et l’inconnue se volatilisèrent.

50. Ils établirent leur horaire ainsi : ils se lèveraient à l’heure la plus chaude la journée, passeraient leur temps à la bibliothèque jusqu’au repas du soir, puis s’entraîneraient à la magie. Ils cesseraient à la tombée de la nuit ; la fatigue occasionnée alors à Aika lui impo­serait de dormir profondément et longtemps, ce qui expliquait leur réveil tardif. Les premiers temps, ils consacrèrent leurs après-midi à trouver la bibliothèque où ils pourraient effectuer leurs recherches, et leurs soi­rées à dénicher le terrain d’entraînement idéal. Ils tombèrent par hasard sur un marchand de chevaux et lui achetèrent un animal petit et robuste, qu’ils nommèrent Crépuscule en raison de sa robe sombre. Quant aux deux endroits qu’ils désiraient, ils finirent également par les découvrir : une bibliothèque où de très anciens écrits étaient archivés, parfois en langues mortes ; elle était située non loin de leur auberge : ils n’auraient pu trouver mieux ! - et un coin marécageux, totalement hors de la ville, où personne ne s’aventurait jamais en raison de la dangerosité. Aymeric n’eut qu’à le solidifier pour le sécu­riser et obtenir le terrain d’entraînement dont ils rêvaient. A ce moment-là, il ne leur restait déjà plus qu’une lune et demie, ce qui d’un coup parut très court à Aika. Elle ne se plaignait plus de « passer tout son temps à attendre ».

Aymeric se révéla un maître de magie exigeant. Il com­mença par enseigner à Aika le respect absolu des éléments naturels, lui apprit ensuite à entrer mentalement en communication avec eux. La jeune fille fut très surprise de constater que chaque animal, cha­que plante, chaque minéral, possédait sa propre âme, son propre langage, et même ses propres humeurs. Il suffisait de les apprivoiser, de les considérer comme son égal pour qu’ils acceptent de se laisser manipuler. Ils ne comprenaient que les langues anciennes.

Aika parla tour à tour aux esprits de l’herbe, des arbres, puis du vent et du silex. Grâce au respect qu’elle accor­dait déjà naturellement à tout ce qui existait, elle progressa aussi vite que lorsqu’il lui avait fallu apprendre la langue elfique ; sans doute, songea Aymeric, possédait-elle des dons naturels. Lorsque la nouvelle lune approcha, elle était déjà capable d’exécuter des in­vocations aussi complexes que celle de l’orage et de la foudre.

Parallèlement, ils déchiffrèrent avec ardeur des docu­ments de toutes sortes, de préférence en Israam ou Izélien ancien, et plus encore en elfique. Plus vieux, ils avaient davantage de chances de contenir les réponses à leurs questions : qu’est-ce que le Ne-han, comment y accéder ? Mais leurs efforts demeurèrent infructueux, jusqu’à ce qu’un nom ressemblant attire leur attention : Nihon.

Ils finirent par lui accorder de l’importance et se concen­trer dessus. Et voici ce qu’Aika trouva, transcrit en elfique, retraduit ici en langage commun d’Erosp :

A l’époque où le Maître n’était encore qu’un humain, une passion l’animait, ainsi qu’un amour plus fort que tout. Or, la personne de son cœur le trahit et les temps chan­gèrent. Le Maître réussit cependant à sauver la conscience du bien et du mal ; par la suite naquirent les races qui peuplent actuellement les continents Azyah et Erosp. Lui traversa les millénaires et continue encore à vivre, mais accablé par la douleur de la perte de l’être aimé ainsi que de la terre qu’il chérissait le plus : Nihon.

Telle fut la confidence qu’il me confia un jour de tristesse particulière. Lehcim.

Aika nota que « Lehcim » à l’envers donnait « Michel », un nom izélien ; elle obtenait ce résultat avec tous les noms elfiques qu’elle connaissait. « Etrange » pensa-t-elle. Elle montra le texte à Aymeric.

- Je pense que « le Maître » doit être Yrneh, commenta-t-elle. Et pour le Ne-han, il s’agit probablement d’une déformation apparue avec le temps de « Nihon ». Il n’est pas rare que les noms anciens varient légèrement de leurs appellations actuelles, j’ai aussi trouvé qu’Erosp et Azyah se nommaient à l’origine « Europe » et « Asie ». Pour le reste, tu comprends de quoi il s’agit ?

- Heu… hum… l’histoire d’Al Ciol et Yrneh, peut-être ? Mais c’est juste une supposition.

Aika devina clairement qu’Aymeric en savait davantage. Pourquoi le lui cachait-il ? Elle se sentait blessée, mais sa fierté lui interdisait de le lui avouer et son éducation de lui demander quoi que ce soit.

- Continuons à chercher, soupira-t-elle. On ignore encore où c’est.

Elle s’éloigna de lui et s’installa à un endroit d’où il ne pourrait pas la voir.

- En attendant, lui lança Aymeric, ce document ne nous aide pas. Oublie-le.

Il venait de parler avec un air qu’il espérait détaché. Aika l’ignora et sortit un parchemin, une plume et un encrier de sa tunique. Elle entreprit alors de recopier le texte.

Elle voulait le relire plus tard, plus attentivement, et ten­ter d’en saisir la vraie signification. Pour qu’Aymeric ne s’aperçoive pas qu’elle l’avait gardé, elle le traduisit au passage en israam ancien, langue qu’Aymeric ne savait pas lire.

Elle finissait tout juste de recopier la dernière phrase lorsqu’il l’appela. Elle se dépêcha de dissimuler la plume et l’encrier, se servit du texte original comme bu­vard avant de ranger sa copie dans une poche.

- Je suis là, cria-t-elle.

Aymeric arriva et aperçut immédiatement le document qu’elle avait gardé.

- Je t’avais dit de l’oublier, maugréa-t-il.

- Hum, j’ai eu la flemme d’aller le ranger. Mais regarde, j’ai consulté tous ceux-là.

Elle désigna une pile de parchemins qui traînaient près d’elle, à tout hasard car elle venait juste de se rendre compte de leur présence. Aymeric nota les taches d’encre sur le document qu’il voulait tellement envoyer aux oubliettes.

- En tout cas, oublie-le, répéta-t-il sans faire de commentaire.

- Oui, oui.

En réalité, l’insistance d’Aymeric excitait sa curiosité. Elle préférait lui raconter ce petit mensonge qui lui per­mettrait de l’assouvir sans qu’ils se disputent.

- Et tu as trouvé quelque chose ?

- Non, rien. Juste une légende populaire affirmant qu’un continent nommé Nihon aurait été englouti sous les flots, improvisa-t-elle.

- Ah… alors tu as trouvé avant moi. Moi qui pensais te faire une surprise.

- Que veux-tu dire ?

- Que cette légende n’en est pas seulement une !

Aika parvint à étouffer un rire. Dire qu’elle avait tout in­venté !

- Regarde ce texte, poursuivit Aymeric sans lui prêter attention, il est écrit en izélien ancien, je vais donc de le traduire.

Récit de la Destruction du Monde des Temps Anciens et de la Renaissance de La Terre.

La magie, scellée alors depuis plusieurs siècles, fut libé­rée d’un seul coup et offerte par l’Evoluante à un être unique. Elle avait choisi parmi les humains, seule espèce consciente existant à cette époque, un jeune homme que ses semblables avaient écoeuré jusqu’à an­crer en lui une haine profonde, une noirceur véritable. La force de sa haine, alliée à la magie, recouvrit le monde telle une vague, et détruisit l’humanité et tout ce qui était issu de sa main. Un seul jour suffit à réduire sa glorieuse civilisation en poussière. Un unique territoire échappa à ce châtiment : Nihon. Un archipel situé tout à l’est, au­quel tenait beaucoup un inconnu, qui lui-même avait semble-t-il de l’importance pour l’élu. Celui-ci ne put achever sa tâche et quelques créatures conscientes survécurent sur Nihon. L’élu et celui qui lui était cher fu­rent soumis aux décisions de l’évolution ; d’eux naquirent les elfes et les ciols. Le monde subit maints changements : le niveau des eaux ne cessa de monter durant les millénaires qui suivirent et les continents per­dirent énormément de leur surface. Tandis que les montagnes s’élevèrent plus hautes que jamais, la Mer Intérieure apparut en séparant Europe et Asie. Nihon fut immergée et ses habitants se dispersèrent sur les terres restantes. Ils demeurèrent cependant faibles et inoffen­sifs.

Aymeric s’arrêta de lire, pourtant Aika vit très clairement que le texte se poursuivait sur plusieurs lignes encore ; il tentait encore de la leurrer… Et puis, pensa-t-elle, com­ment se faisait-il qu’un texte d’une telle importance soit écrit en izélien ancien et non en elfique, la langue la plus antique d’Erosp ? Elle garda ses doutes pour elle et prit bien note de ce qu’Aymeric avait accepté de lui révéler.

- Nihon serait donc sous les flots ? Quel genre de créa­ture peut donc se réfugier dans un lieu englouti ?

- Peut-être que l’on ne peut y accéder que par une puissante magie ?

Aika sentit le regard d’Aymeric la traverser jusqu’à son cœur de feu.

QQ. « Pour sauver ce monde !? Ce monde responsable de mes souffrances et de ma tris­tesse !? »

Kaori Yûki, Angel Sanctuary vol. 4

51. - Avant toute chose, dis-moi qui tu es et ce que tu me veux.

Loïc, dissimulant comme toujours parfaitement ses émotions, ne manifesta aucune surprise lorsqu’il se retrouva en pleine forêt, seul avec cette fille sublime - et pourtant, son charme ne l’atteignait absolument pas, tant elle paraissait peu humaine

- Je vais tout te raconter depuis le début. Mais tu au­ras peut-être du mal à me croire.

- Je suis prêt à tout. Tu m’as parlé de souvenirs, de vengeance, de quelque chose que tu me donneras et d’une autre chose que je pourrai faire. Dis-moi la vérité.

- Tu écouteras mon histoire sans jamais m’interrompre ?

- Oui.

- Alors voilà…

Et elle entama un long récit…

- « J’ai soigneusement examiné un à un tous les humains de cette planète et je t’ai choisi. Je pense que tu seras capable de faire ce que je désire. Mais com­mençons par le commencement. Tu veux savoir qui je suis ? Très bien, tu vas connaître tous mes desseins. Dans ta façon de communiquer, on pourrait traduire mon nom par : Ziaka. Les sons d’origine seraient in­compréhensibles pour toi car ils appartiennent à la base cosmique du grand tout.

Je suis née avec les fondements de cet univers, avec la tâche inscrite de le faire évoluer ; je suis, dirons-nous, l’Evoluante de ce monde. C’est moi qui ai décidé de la composition et de l’orbite des planètes, en créant la matière à partir de rien. Cela m’a pris terriblement longtemps, mais à partir de là, ce fut plus simple.

Au fait, fais attention : je ne suis pas ce que tu appel­lerais « Dieu » : ce concept est purement humain, même s’il est vrai que je l’ai inspiré aux hommes en me basant sur moi. Je suis comme toi soumise aux Puissance qui permettent l’existence même : Temps, Vie et Espace. Je ne suis pas la créatrice de ce monde, je suis née avec lui, pour m’occuper de son évolution.

Et les hommes ne sont pas non plus à mon image : tu me vois actuellement sous cette forme parce que c’est plus pratique pour te parler. Mais le chat que tu as poursuivi et qui t’a fait rencontrer Henry, c’était moi également. Regrettable erreur de ma part, entre nous soit dit.

Bon, reprenons. Je fis des essais sur plusieurs planè­tes, et je finis par réussir à faire naître la vie sur l’une d’elles ; ensuite, tout s’est enchaîné très vite.

J’avais une ambition : celle de faire de mon monde un monde puissant, et de me distinguer parmi les Evo­luants. En effet, et contrairement à ce que tu pourrais croire de par la toute-puissance absolue que j’exerce sur ce monde, nous les Evoluants ne sommes que de misérables créatures condamnées à une vie éternelle et anonyme, vouée à ne s’achever que dans la disgrâce de l’échec de notre mission. C’est pourquoi je voulais être spéciale, je voulais à tout prix être la meilleure !

Emplie de cet espoir, donc, je voulus favoriser une espèce afin qu’elle évolue à l’extrême. Encore une fois, j’en essayai plusieurs : les reptiles, qu’une malen­contreuse météorite a hélas suffi à anéantir ; les oiseaux, que j’abandonnai aussitôt tant c’était sans espoir ; les mammifères… à ce stade, je décidai d’arrêter avec le gigantisme et laissai de petits êtres vivants de cette dernière catégorie se multiplier. Là encore, il me fallut plusieurs expériences pour qu’enfin une espèce grégaire de singe attirât mon at­tention. En ouvrant une faille énorme dans le continent où ils vivaient, j’isolai quelques spécimens, que je guidai ensuite dans leur évolution, sans pour autant cesser de veiller sur le reste de la Terre.

Ces singes évoluèrent et devinrent des humains : ils colonisèrent toute la planète. Très vite, ils acquirent la conscience du bien et du mal et maîtrisèrent ce qu’on appelle la magie : respecter absolument les éléments naturels, en échange de leur aide par invo­cation.

Mais très vite, je constatai que l’usage de la magie bloquait leur évolution : ils stagnaient.

Et c’est pourquoi je commis une erreur fatale : je la scellai. Les hommes, désormais privés de leur outil principal, développèrent les facultés de leur cerveau et inventèrent des créations toujours plus complexes. Au début, j’étais ravie ; ils devenaient plus puissants qu’aucune espèce dans aucun monde ne l’avait jamais été. Mais très vite, je m’aperçus que par ce biais j’avais perdu tout contrôle sur eux.

La magie leur permettait de se développer tout en préservant le reste de la planète. En les privant d’elle, j’avais mis le doigt dans un engrenage destructeur.

Et finalement, voici la situation actuelle : les terres sont détruites, les eaux souillées, l’air empoisonné. Des espèces disparaissent par centaines chaque jour qui passe, et je ne peux plus rien faire pour les aider. Aucun virus, aucune catastrophe ne peut plus attein­dre l’Homme. Si cela ne cesse pas, dans très peu de temps, l’œuvre qu’il m’a fallu plusieurs milliards d’années pour créer sera réduite à néant.

Comme Ziaka s’interrompait, Loïc, qui s’était tu jusque là conformément à sa parole, se décida à in­tervenir.

- Comment veux-tu que je croie un truc pareil ? Va te faire soigner !

- Je n’ai pas de preuve à t’apporter, mais si tu acceptes ce que je te donnerai, tu seras largement convaincu.

- …

- Tu veux bien m’aider ? Sans toi, la Terre ne survivra pas.

- Et que veux-tu que ça me fasse ? La Terre, je m’en balance. Je déteste ce monde…

- … et si tu le pouvais, tu le détruirais, n’est-ce pas ? Je suis au courant de tout ce qui te concerne, tu n’as rien à me révéler.

Loïc, déstabilisé, ne répondit pas.

- Ce que je veux te donner, c’est la magie que j’ai scellée. Elle a eu le temps de devenir très forte, assez forte pour détruire l’humanité.

- … alors… c’est ça ? Tu veux que je la détruise pour toi ?

L’animosité de Loïc disparut. Il ne s’attendait pas à une telle prière. Tout se bousculait dans sa tête. Son rêve, qu’il caressait depuis si longtemps, pouvait-il vraiment se réaliser ?

- Je ne peux rien faire de cette ampleur de moi-même, je ne suis que l’évolution, je ne peux intervenir qu’indirectement et le résultat se constate sur la lon­gueur. Je ne maîtrise plus rien. C’est pourquoi j’ai besoin de toi. Je vais te donner la magie. Je vais aussi t’expliquer comment l’utiliser. Quand tu seras prêt, tu accompliras ta vengeance. Tous ceux qui t’ont persé­cuté, ceux qui t’ont méprisé, ceux qui t’ont ignoré, et ceux qui t’ont blessé, tu pourras tous les tuer.

Le cœur de Loïc battait. Toutoum, toutoum, toutoum.

Toutoum…

RR. « Tu crois qu’une mère peut voir ses en­fants commettre des horreurs sans souffrir !? »

Yuu Watase, Ayashi no Ceres vol. 5

SS. « La Terre est vivante, comme toi. Ce sont les humains qui la tuent. Si les humains conti­nuent de se multiplier sans le moindre remords, s’ils continuent leurs ravages sans prendre conscience que la Terre est une forme de vie, la Terre mourra. Désires-tu le maintien de ce monde malgré tout ? »

Clamp, X vol. 13

52. AIKA

Je fais mes adieux à Braise. Quelle déchirure. Je pen­sais pouvoir l’emmener avec nous sur le navire, mais bien sûr, ce n’est pas possible. On aurait dû y penser plus tôt…

Il est hors de question de le vendre. Braise est un Krayon, un destrier céleste, pas un vulgaire cheval du bas peuple. Il a sa fierté. Dire que je venais juste d’apprendre à communiquer avec lui…

Lui aussi est triste de me quitter. Il me dit qu’il m’attendra, mais je lui ordonne de s’en aller si je ne re­viens pas d’ici quatre saisons.

Car avec Aymeric, nous avons décidé de les relâcher dans la nature, lui et Souffle. Quant à Crépuscule, nous l’avons ramené au marchand, c’était la seule chose à faire.

Le navire, revenu il y a deux lunes, est maintenant prêt à repartir. Le capitaine a accepté sans difficulté de nous embarquer en tant que mercenaires – et en plus, nous serons rémunérés. Nous lui avons cependant caché no­tre capacité à user de la magie. Et lui a catégoriquement refusé la présence des chevaux.

Nous avons dû nous incliner, d’autant plus que des re­cherches plus approfondies à la bibliothèque nous ont révélé qu’il ne nous sera sans doute pas nécessaire d’aller jusqu’en Azyah. En effet, Nihon repose sous les flots depuis bien longtemps à présent, et depuis, les continents se sont déplacés. On ignore pourquoi et comment exactement, mais il devrait maintenant se trouver plus ou moins au centre de la Mer Intérieure. Nous naviguerons jusque là-bas et tenterons de déter­miner son emplacement exact. On demandera de l’aide à l’océan… ça devrait aller. Une fois là-bas, je forcerai cette Ziaka à répondre à toutes mes questions.

AYMERIC

Je fais mes adieux à Souffle. Une partie de moi s’en ira avec lui. Le perdre après avoir passé tant d’années à ses côtés… Quelle déchirure.

Mon vieil ami, mon compagnon… Il vaut mieux que tu partes loin d’ici. Je sais que tu serais prêt à m’attendre tout le restant de tes jours, mais quelque chose en moi me dit que je ne reviendrai pas. Ayant pratiqué toute ma vie la magie, j’ai développé une certaine prescience qui aujourd’hui me fait craindre l’avenir.

Je ne peux pourtant pas arrêter Aika ni me séparer d’elle. Je suis donc contraint de la suivre, même si cette fille doit causer ma déchéance : elle reste la fille que j’aime.

Je sens qu’un drame horrible va se produire…

Nous embarquons demain.

TT. « On dit qu’on ne prend conscience de l’importance d’une personne que quand on la perd. Mais j’ai l’impression qu’en réalité, on ne s’en rend vraiment compte que quand on est amené à lui faire face une nouvelle fois. »

Ai Yazawa, Nana 10

53. Henry tournait depuis près d’une demi-heure. Il ne comprenait rien à la disparition de Loïc et de celle qui l’avait emmené, mais ne cherchait pas non plus d’explication à tout prix ; pour l’instant, il voulait seulement les retrouver.

Il finit cependant par entendre leurs voix et com­mença à s’approcher. Il n’était pas encore assez près pour saisir ce qu’ils se disaient, mais il ressentit très clairement un bref et soudain échange d’énergie for­midable. Même des années plus tard, il ne put jamais définir clairement la sensation qu’il éprouva alors. Mais une certitude s’ancra profondément dans ses pensées : une catastrophe terrible allait se produire. Presque aussitôt, il vit Loïc surgir en courant d’un fourré et il se précipita sur lui.

- Loïc !

L’adolescent tourna vers lui un regard de dément qui le fit reculer de quelques pas. Des mots désordonnés et quasi-inaudibles s’échappèrent de sa bouche.

- …te tuer… je vais tous vous tuer !

Sa voix de serpent glaça Henry.

- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne vas tuer personne !

- Tais-toi ! Tu ne sais rien de ce que je ressens, de ce que j’ai vécu, tu es comme les autres !

- Loïc…

Henry respira un grand coup et lâcha :

- Si tu as besoin de parler, je veux bien t’écouter…

Son ton plein de sollicitude agaça Loïc qui, comme possédé par une grande force qu’il contrôlait tout juste, se mit immédiatement dans une colère noire.

- Dégage ! cria-t-il.

Henry vit le sol défiler sous lui tandis qu’une énergie fabuleuse le projetait une dizaine de mètres plus loin. Le temps qu’il reprenne ses esprits, Loïc avait dis­paru.

- Ainsi tu étais là. J’aurais dû aller plus loin, grogna une voix féminine.

Henry se retourna. Elle se tenait là, l’inconnue aux yeux verts et au corps parfait.

- Qu’est-ce que tu as fait à Loïc ? rugit-il, furieux pour la première fois depuis qu’il avait rencontré ce garçon qui, quoiqu’il en dise, restait son ami.

- Je lui ai confié la plus importante et la plus sacrée des missions, répondit-elle, le sourire aux lèvres. Maintenant que le voilà parti contempler une dernière fois ce monde, plus rien ne l’arrêtera. C’est la fin de l’espèce humaine.

Henry constata soudain que même si sa bouche for­mait des mots, elle ne parlait pas : sa voix parvenait, apparemment, directement dans son esprit.

- Il faut arrêter ça ! C’est pas possible !

- Des milliards d’êtres vivants souffrent et meurent à cause des humains, et, à chaque seconde qui passe. La seule solution pour sauver cette planète, c’est de les faire disparaître.

Henry se rendit compte qu’aucune émotion ne trans­paraissait dans sa voix. Il ne perdit pas de temps à discuter avec elle, car il comprenait clairement, au moins, que le compte à rebours avait déjà commencé et qu’ils risquaient tous de mourir d’ici quelques mi­nutes seulement. Il tourna les talons et se mit à courir.

- Plus rien ne l’arrêtera… répéta Ziaka.

Si Henry l’avait entendue, il aurait peut-être décelé, cette fois, une note triste dans sa voix…

Mais il courait, il courait de toutes ses forces. La fille disait que Loïc était allé « contempler une dernière fois ce monde », non ? Donc il ne voyait qu’un endroit où son ami-malgré-tout pouvait se rendre : un rocher que tout le monde connaissait, situé quelques centai­nes de mètres plus haut et qui donnait sur une vue éclatante de la ville. Il courut plus vite.

Dans sa tête, toute sa vie et ses rêves défilaient. Il re­voyait les gens qu’il aimait, et même ceux qu’il n’aimait pas ; les endroits où il avait vécus, ceux qu’il voulait encore voir. Il songea à tous les humains qui vivaient paisiblement sur cette Terre, sans se douter qu’ils n’avaient plus que quelques instants à vivre.

« Je vais l’arrêter, pensa-t-il, il le faut ».

Il accéléra encore. Ses poumons brûlaient. Et soudain, il la sentit. La même force que tout à l’heure, une dé­ferlante qui se mettait en mouvement vers le monde, prête à l’anéantir.

« Plus vite ».

Henry déboucha de la forêt et vit Loïc qui, debout sur le rocher, déversait sa haine et accomplissait sa ven­geance.

UU. « Dans ce cas, tu dois enfin prendre cons­cience que le monde n’est pas fait de façon à ce que ce soit toujours la justice qui triomphe. »

Ai Yazawa, Nana vol. 4

54. AIKA

Ça y est. Le bateau commerçant s’éloigne de la côte et nous sommes à son bord. Un petit soupçon de magie me permet de sentir la présence de Braise qui part dans le nord-est d’Ethalijens, où de vastes steppes se dé­ploient. Il me sent également, me communique sa tristesse, et les larmes que je verse sont les siennes également. Finalement, la distance qui nous sépare de plus en plus brise notre lien télépathique. C’est fini.

Un grand vide se dresse dans mon esprit. Je ne m’étais jamais rendu compte de l’importance qu’avait cet animal pour moi ; si je suis un jour amenée à lui faire face à nouveau, je lui dirai tout mon amour et le poids de mes regrets.

Mais pour l’heure, au moins jusqu’à ce que j’aie ren­contré Ziaka, je ne dois me tourner que vers l’avenir. Chaque jour, avec une détermination sans faille, je remplis ma tâche au sein du navire : j’aide un peu aux tâches ménagères, et le reste du temps je m’entraîne au combat.

Les mercenaires ne chôment pas : la mer grouille de créatures en tous genres, qui ne cessent de s’en pren­dre à ce qui navigue au-dessus des flots. Découvrir l’existence de tels monstres m’a surprise, bien plus que les pirates qui tentent à l’occasion de nous aborder. Les autres et moi parvenons toujours à les repousser.

J’ai hâte d’atteindre mon but. Quand je pense que je vais enfin connaître le but de mon existence, et l’origine de cette force qui depuis toute petite me taraude et m’ordonne de partir à la recherche des raisons de la dé­chéance humaine… un frisson d’excitation parcourt mon corps ! Cela fait trop longtemps que j’attends, je ne doute pas du succès de l’opération.

Je suis bien naïve.

AYMERIC

Ça y est. Le bateau commerçant s’éloigne de la côte et nous sommes à son bord. Instinctivement, sans même m’en rendre compte, je recherche la présence de Souffle ; il s’éloigne de la côte en direction du nord-est d’Ethalijens, où de vastes steppes propices à la vie sau­vage des herbivores se déploient. Il me sent également, me communique sa tristesse, et je pleure des larmes qui lui appartiennent. Finalement, la distance qui nous sé­pare de plus en plus brise notre lien.

Comme je m’y attendais, un vide immense se creuse dans mon esprit. Souffle avait une telle importance pour moi que cette souffrance mentale en devient presque physique. Je ne le reverrai jamais. Cette seule pensée m’est intolérable.

La pressentiment qui me murmure que la fin de ma vie s’approche croît de jour en jour. Je me raccroche à mon passé, désespérément, parce que je sens mon avenir m’échapper comme du sable entre mes mains. Des images, des souvenirs m’envahissent, tandis que l’avenir se dresse, noir, aussi impénétrable que du gra­nit.

Chaque jour, je me livre à l’entraînement des mercenaires avec la nostalgie de mes débuts ; les Izéliens haïssent les armes, mais ils apprennent à s’en servir jeunes, plus pour prendre conscience du mal qu’elles engendrent que pour véritablement combattre.

Nous ne chômons pas : des paquets de créatures monstrueuses surgissent régulièrement de l’eau pour tenter de nous agripper. Nous les repoussons sans relâ­che. Le comportement sauvage des pirates qui tentent parfois de nous aborder me choque davantage : com­ment peut-on vivre ainsi, de pillages et de meurtres, sans rien respecter ?

Nous avons subi un nombre minime de pertes, malgré tout, par manque de place, les corps des quelques hommes décédés ont été jetés à la mer. Bien que je les sache indispensables, ces pratiques me donnent la nau­sée.

Je ne veux plus songer à l’avenir. Je le crains tellement qu’il m’arrive d’en faire des cauchemars, où je le vois alors comme un tourbillon qui tenterait de m’emporter. Le noir absolu que je distingue à son centre, qu’est-ce que c’est ?

Je suis convaincu qu’il n’y a que la mort qui m’attend.

55. Loïc courait dans la forêt, traversé de sentiments contradictoires avec lesquelles les images de son passé interféraient. L’amour qu’il ressentait pour Henry s’effaçait devant les souvenirs des persécutions des enfants, de l’ignorance des adultes, du mépris de ceux de son âge. Amour, haine, indifférence… Déception, rancoeur, amertume, tout s’affrontait dans son esprit ; et sa dispute avec Henry n’arrangeait rien en l’irritant plus encore que tout le reste.

Il émergea finalement des sous-bois et atteignit un gros rocher duquel la vue donnait sur la ville au loin. Il la regarda, perdu dans ses pensées, de longues mi­nutes durant. Le son produit par la circulation routière, les vrombissements, les crissements de pneus parvenaient jusqu’à lui, portés par le vent. Ici, en pleine forêt, il sentait l’odeur des pots d’échappement et apercevait la fumée qui montait d’une usine. Il songea à toutes les créatures de la Terre, à tous les brins d’herbes, insectes et petits animaux qui pourraient vivre ici à la place de tout ce béton. Et pourtant cette ville n’était pas grande ; pen­ser à des métropoles comme New York ou Paris lui donnait la nausée.

Et puis, une scène attira son regard : quelques centai­nes de mètres plus bas, un groupe d’une dizaine d’enfants en poursuivait un autre, il lui jetait des pierres… Loïc n’entendit pas leurs voix, mais à la place, des phrases et des images bien précises surgi­rent de ses souvenirs et s’imposèrent dans sa mémoire :

- Tes amis sont là pour t’aider, disait la voix d’un garçon qui retournerait sa veste quelques semaines plus tard.

- Tu as deux yeux différents, donc qu’une moitié de cerveau, c’est ça ?

- Ohé ! La Terre essaie de contacter l’extra-terrestre, tu nous perçois ?

- C’est quoi ces cheveux blancs ? C’est dégoûtant !

- Tes boutons, c’est les pellicules qui descendent ?

- Franchement, va sentir son parfum, c’est dé-geu-lasse…

- Tu pues les pellicules !

- Tu t’approches pas de nous parce que t’as honte de ce que t’es ?

- Sale débile merdeux, va te faire voir !

Alors la haine le submergea et prit le pas sur tout le reste. Il sentit l’énergie magique parcourir son corps, énorme, puissante, presque insoutenable. Il laissa sa colère exploser. Sa volonté prit forme, terrifiante : « Je veux détruire le monde des hommes et purger la Terre des maux qu’ils représentent. »

Purger la Terre…

Telle une vague, la force de sa haine recouvrit le monde et l’anéantit. Petit à petit. Cela commença par la ville dans laquelle il avait grandi et qu’il effaça sans le moindre remords. Puis la vague s’étendit au­tour de lui, toute l’Europe y passa, ainsi que l’Amérique. Il avait presque fait le tour de la Terre et allait s’en prendre au Japon, lorsque soudain, Henry surgit dans son dos.

- Arrête, Loïc, ne fais pas ça ! Je suis sûr que tu peux encore aimer et accorder ta confiance. Moi je t’aime beaucoup, et je sais, tu entends, je SAIS que tu ne me détestes pas ! Alors arrête ça, l’humanité mérite en­core de vivre malgré ses erreurs ! Arrête ça, au moins pour moi, Loïc !

Le garçon hésita…

56. Aymeric surveillait les étoiles à l’aide d’une astro­labe.

- Je pense que nous y sommes.

L’accablement de sa voix surprit Aika, mais elle n’y prit pas garde.

- Tu ne m’aides pas ? demanda-t-elle en se mettant en position d’invocation.

- Tu y arriveras sans doute très bien seule.

Aika se concentra.

- Nashi spirito oceru, a mia se uve li cama no Nihon… Nashi spirito oceru, a mia se uve li cama no Nihon…

Un grand silence les enveloppa. Aika vit Aymeric bondir comme s’il essayait de lui parler, mais aucun son ne lui parvint. Un grand tourbillon se forma sous elle ; heureu­sement, le navire ne semblait pas attiré par lui. Au fond de ce tourbillon, elle aperçut le vrai noir. Quelque chose d’indéfinissable, d’absolu, qui n’appartenait pas à ce monde. Un désespoir innommable l’envahit et elle hurla. Ou essaya. Son flux magique échappa à son contrôle et plongea sur Aymeric. Elle vit ses pupilles se dilater comme il voyait ses craintes se réaliser. Frappé de plein fouet, il fut éjecté vers l’arrière et tomba dans la mer.

- Aymeriiiiiic ! hurla Aika, ses sens soudain revenus.

Elle plongea dans le tourbillon et fut emportée par la Mer Intérieure. Tout s’obscurcit.

VV. « Il n’y a rien de pire que d’errer seul dans un monde où l’être aimé n’est plus. »

Clamp, RG veda vol. 10

57. Le Japon. Le pays que Loïc s’apprêtait à détruire. Le Japon. Le pays où Henry rêvait d’aller. Okinawa, Ikebukuro, Ginza, Asakusa, Harajuku, Shibuya, Kan­sai, Kyôto. Les rêves d’Henry, dont aucun ne s’était encore réalisé, envahirent à leur tour la tête de Loïc.

Il se revit avec lui, au bord de la rivière, puis dans sa chambre causant manga, ou encore marchant sur le chemin de l’école. Le Japon, qui, en japonais, se nomme « Nihon ». Ce japonais que Henry voulait ap­prendre, qu’il n’apprendrait jamais désormais, parce que lui, Loïc, avait brisé son rêve comme celui, sans doute, de millions d’autres humains. Des humains qu’il haïssait, qui avaient brisé ses propres espoirs, mais des humains qui garderaient des rêves inaccom­plis… Il se souvint de la pensée qu’il voulait formuler avant que Ziaka ne les interrompe : Henry, je t’aime.

Sa force magique diminua et fondit dans la Terre. Nihon était épargné.

- Non… murmura Henry.

Baigné dans le flux dégagé par Loïc, le petit garçon s’écroula et commença à disparaître.

- Non ! cria aussi Loïc, et sa puissance vola définitivement en éclats, dissoute.

Il courut vers le corps inerte de son ami. Il versait des larmes dont il avait oublié jusqu’à l’existence.

Il ne réagit même pas lorsque Ziaka se matérialisa près de lui.

58. Quand Aika reprit connaissance, elle crut être deve­nue aveugle. Mais elle s’aperçut bien vite qu’en réalité, elle ne voyait rien. Parfois, des images furtives parcouraient l’espace où elle se trouvait. En se concen­trant, elle parvint à en visualiser quelques-unes. Il s’agissait pour la plupart de vestiges perdus, de monceaux de quotidiens dont le souvenir était resté flottant. « Probablement ce qu’était Nihon autrefois » songea-t-elle. Dans ces images, il y avait du regret, de la nostalgie, de l’amour. A contrario, dans le noir qui l’enveloppait, il n’y avait que le vide d’un désespoir infini.

« Mais où suis-je ? »

Puis elle s’aperçut qu’elle serrait dans ses bras le corps d’Aymeric. Son cœur ne battait pas. Alors le désespoir d’Aika fut à la mesure de celui qui l’environnait.

« Mais qu’est-ce qui s’est passé ? » ne cessait-elle de se répéter en se remémorant chaque seconde du spec­tacle : le flux d’énergie se détournant de la mer pour s’emparer de la vie de son fiancé… Soudain, une voix s’éleva pour répondre à sa question :

- Pour accéder à ce lieu désormais hors du temps et de l’espace, il fallait une vie humaine.

- Mais pourquoi ne l’ai-je pas su ? sanglota Aika.

- Parce que cet idiot n’a pas voulu te révéler toute la teneur du parchemin izélien qu’il avait trouvé. Qu’il allait mourir n’y était pas inscrit, mais il l’avait senti. Son comportement ne t’a-t-il pas semblé suspect ces derniers temps ?

Aika repensa à son accablement, à sa tristesse.

- Dire que je m’en étais aperçue…

- … mais tu ne lui as rien demandé, par respect pour lui, et bien que tu te sentisses blessée par ses mystères. En agissant ainsi, tu ne l’as pas aidé, car lui se débattait entre le secret de son peuple et son amour pour toi. Tu ne l’as pas soutenu, à aucun moment.

La flèche ne manqua pas Aika qui prit tout à coup plei­nement conscience de sa naïveté, de son ignorance et de sa puérilité. Elle se revit, avec lui, chez les elfes, lui tremblant de peur à leur première rencontre, constam­ment exilé par la suite. C’était vrai : à aucun moment elle ne l’avait aidé. Obnubilée par sa propre obsession, elle avait complètement écarté de ses préoccupations les projets et les sentiments de son fiancé ; c’était même elle qui l’avait entraîné dans cette aventure qui n’était pas la sienne.

Ecrasée par la culpabilité, elle se mit à sangloter de plus belle. Elle se reprit cependant, trouva la force de poser les questions pour lesquelles elle était venue au prix de nombreux dangers et sacrifices. Etrangement, elle commença par celle qu’elle n’avait pas prévue :

- Qu’est-ce qu’Aymeric a omis de me lire sur ce fameux parchemin ?

- Permets-moi d’abord de me présenter.

Une forme humaine se matérialisa devant elle. Une femme parfaite, à la peau pâle, aux yeux verts. Une lon­gue chevelure châtain ondulait derrière elle. Lorsqu’elle parlait, s’aperçut Aika, ses lèvres bougeaient mais sa voix parvenait directement dans son esprit. Sa voix aux tonalités égales ne dégageait aucune émotion. Dans un éclair, elle se souvint des paroles du seigneur Yrneh.

« Ziaka. L’Evolution. Celle qui maintenant s’est réfugiée dans le Ne-han ».

« Ma pauvre enfant, tu ne peux même pas te représenter la chose terrifiante qu’elle est... »

Aika laissa les mots s’échapper de sa bouche.

- Ziaka… l’Evolution…

- Tu connais donc déjà mon nom. J’imagine qu’il a dû te le donner sans rien préciser d’autre, non ?

Aika hocha la tête.

- Je suis l’Evoluante de ce monde. C’est moi qui ai la tâche de la faire évoluer. Je suis responsable des mutations et des bouleversements géologiques qui modifièrent cette planète au cours de son histoire, et poussèrent les créatures vivantes à changer pour survivre.

Aika accusa le coup. Elle se tenait devant l’évolution elle-même, une toute-puissance inimaginable, et pour­tant…

- Pourtant je suis moi aussi soumise aux Puissances que tu connais : Temps, Vie, Espace. Je ne contrôle rien de ces trois éléments, ils sont mes supérieurs directs et c’est parce que tous trois existent d’ores et déjà que moi aussi je suis là. Comme toi, j’ai de l’ambition, une cons­cience, pourtant je ne connais pas vraiment ce que tu appelles les sentiments.

Moment de silence. Ziaka poursuivit :

- Pour répondre à ta question… ce parchemin fut écrit par le fondateur et le premier chef du peuple Izélia. A quelle phrase ton ami s’est-il arrêté ?

Aika essaya de se souvenir.

- Je crois qu’il disait que les habitants de Nihon se dispersèrent sur les terres restantes, mais qu’ils demeurèrent faibles et inoffensifs.

- La suite était : « En effet, ils se souvinrent du respect ancestral envers les éléments naturels et toutes les créatures vivantes, mais restèrent privés de l’usage de la magie. Le peuple qui prendrait le nom d’Izélia, et qui rassemblait les seuls rescapés humains en dehors de ceux de Nihon, fut chargé d’en être le gardien, ainsi la magie non-scellée cependant ne pouvait empêcher les hommes d’évoluer, tout en les empêchant de détruire la planète. Surviendra l’ère des ciols, puis, au réveil du seigneur Yrneh, celle des elfes qui tenteront d’exterminer leurs prédécesseurs. Eux-mêmes seront supplantés par le peuple Izélia et le retour au pouvoir des humains. Ziaka se réfugiera sur Nihon immergée. Et ainsi se poursuivra toujours le cours de l’évolution. Eric. »

AIKA

Le peuple Izélia, gardien de la magie pour empêcher les Hommes de se développer en évoluant… alors c’est à cause de gens comme Aymeric que l’humanité actuelle est si misérable ? Pensait-il que je le haïrais pour cela ?

Aika avait maintenant mille autres questions à poser.

- Cette histoire de vie humaine… Elle n’y figure pas.

- Non. Elle a, en quelque sorte, été écrite entre les lignes. En izélien ancien, on peut percevoir cette condition, mais pas dans une traduction comme celle que je viens de te faire. Aymeric non plus n’en était pas sûr, même s’il le sentait.

Aika se contenta de cette explication tordue.

- J’ai vu dans les souvenirs d’Al Ciol le monde des Temps Anciens. A cette époque, les Hommes étaient puissants et glorieux ; ils savaient fabriquer des objets ou d’autres choses dont je n’aurais même jamais pu me faire une idée sans ce rêve. Pourquoi avoir détruit cet idéal ? Pourquoi avoir déchu les humains ?

Voilà, je lui ai posé la question par laquelle tout a com­mencé…

- Parce que ces humains vivaient dans un monde où la magie n’existait plus. Par conséquent, ils ne respectaient plus rien, ni leur environnement qu’ils détruisaient cha­que jour davantage, ni même leurs propres semblables dont ils prenaient un malin plaisir à piétiner les vies, que ce fût au cours de guerres aussi sanglantes que futiles ou dans la vie de tous les jours, en se méprisant les uns les autres. Si je ne les avais pas détruits, ils l’auraient fait eux-mêmes, mais en emportant cette planète avec eux. Je les ai anéantis pour sauver la Terre.

WW. « Avez-vous au moins le courage de regar­der en face la plaie de l’être que vous avez blessé ? »

Kaori Yûki, Angel Sanctuary vol. 12

XX. « Quand je suis tombé amoureux, j’ai réalisé que je n’étais pas capable de protéger la fille que j’aimais. »

Shin Takahashi, Larme Ultime vol. 7

59. - Tu n’as pas tué toute l’humanité, lui reprocha Ziaka, le peuple du Japon a survécu.

Loïc ne répondit pas. L’Evoluante s’aperçut qu’il avait perdu connaissance. Elle releva la tête.

- Qu’est-ce que je vais faire de vous, maintenant ? Ce petit trouble-fête a réussi à t’empêcher d’accomplir ton devoir jusqu’au bout. Ainsi, une partie de mon plan a donc échoué… Les humains n’ont pas tous été détruits. C’est étrange, j’ai envie de réessayer quelque chose. Peut-être tout n’est-il pas perdu ? Les survi­vants ne sont qu’une poignée… ils ne peuvent plus faire grand mal après tout. Il suffirait de leur rendre la magie. Mais d’un autre côté, la magie les empêche­rait de devenir puissants, puisqu’elle les fait stagner… Et, si je ne la rendais qu’à une partie d’entre eux, un peuple qui serait considéré par les au­tres comme maudit ? Pourquoi pas ! J’appellerais ce peuple… Izélia !

Ziaka s’enflammait maintenant dans son monologue.

- Je le choisirai parmi des survivants qui n’appartiennent pas au Japon… Quant aux Japonais, je les disperserai sur le reste de la Terre ! Hum, mais il faudra qu’ils quittent leurs îles. Pas de problème, je n’ai qu’à la faire disparaître : j’augmenterai le niveau des eaux. Je modifierai la surface de la planète de fa­çon à ce qu’ils la respectent éternellement : les steppes côtoieront des forêts sans fin, des montagnes infran­chissables s’élèveront… oui, je vois déjà les nouveaux continents que je formerai pour cette nou­velle humanité ! Et les humains deviendront enfin une es­pèce à la fois puissante et respectueuse… je peux encore y arriver.

Elle baissa les yeux sur Henry et Loïc étendus à ses pieds.

- Et vous… vous… vous serez les témoins de ces changements. Vous donnerez naissance à deux races d’immortels, dans les karma desquelles j’inscrirai une compétition serrée. J’ai toujours voulu créer une es­pèce qui vivrait plusieurs milliards d’années, comme moi. C’est l’occasion ! Ouiiiiii !

A ce stade, un observateur humain eût prit l’Evoluante pour une fillette attardée s’apprêtant à essayer ses nouvelles poupées.

- Je me demande ce que ça donnera. J’ai hâte de voir le résultat, je suis certaine qu’il sera intéressant…

60. – Loïc est un garçon qui n’a pas à proprement parler manqué d’amour, mais qui a souffert toute sa vie de la persécution d’autrui, jusqu’à développer une personna­lité aussi aimante envers la nature qu’hostile envers les humains. Je l’ai utilisé pour réduire à néant une grande partie de l’humanité, en lui remettant la magie que j’avais scellée plusieurs siècles auparavant et qui était devenue très puissante. A vrai dire, au départ, j’avais pour dessein d’effacer définitivement les Hommes de la surface de la Terre. Mais Loïc n’a pas réussi et par la suite, ma faiblesse a repris le dessus. Je me suis réfu­giée ici : ce que tu vois, c’est le vrai noir, le désespoir absolu. Il est parcouru par des fragments de souvenirs de Nihon, le pays qu’aimait Henry.

- Il n’a pas réussi mais… il a quand même accepté de tuer des milliards d’êtres humains ? Des innocents, des nouveaux-nés parmi eux ? Quel monstre !

- Il est nécessaire d’être un monstre pour accomplir de grandes choses et changer l’Histoire.

- Et ce Loïc, c’est Al Ciol ?

- Exactement. Comme je voulais encore m’amuser, l’idée m’est venue de faire de lui un immortel qui donne­rait naissance à un peuple semblable à lui. Et j’ai fait d’un petit garçon nommé Henry le fondateur d’une race rivale,

Aika repensa à Al Ciol, à la douleur hors norme qu’il lui avait transmise par son cri. Tous les monstres souf­fraient-ils autant que lui ? Elle repensa à Aymeric.

AIKA

Si Izélia n’a pas les habitants de Nihon pour ancêtres, cela signifie qu’ils sont de parenté avec Loïc et Henry, donc avec les elfes et les ciols. Malgré tout, Aymeric était Aymeric. Je l’aimais tellement…

- Cet Henry, poursuivit Ziaka, comme tu le devines sans doute, était le seigneur Yrneh. Henry était le contraire même de Loïc : victime comme lui de persécutions, il n’a jamais perdu ni l’espoir ni la foi, ni sa confiance en lui. Il ne jugeait jamais les autres et débordait d’amour à don­ner. Lui seul est parvenu à mettre un peu de baume sur le cœur de Loïc. C’est à cause de lui qu’une partie de l’Humanité a survécu : Loïc, par amour pour lui, a épar­gné au dernier moment le pays qui était cher au cœur d’Henry. Actuellement, tous les humains du monde à l’exception du peuple Izélia sont les descendants de ce pays.

- Même moi ?

- Même toi.

- Et que s’est-il passé ensuite pour Loïc et Henry ?

- Je dois être maudite : ce fut encore un échec. La haine et la souffrance s’emparèrent totalement de Loïc et des ciols qu’il engendra. Ils vécurent une éternité de tour­ments sans pouvoir mourir. Je ne connais pas les sentiments, mais mes actes envers eux ressemblent beaucoup à de la cruauté… Quant à Henry, il reçut bien évidemment de Loïc une blessure indescriptible. Pense un peu : son meilleur ami avait détruit le monde et tué les gens qu’il aimait ! Même si son innocence et sa gen­tillesse ne le quittèrent jamais, la tristesse ne lui laissa plus de repos. Finalement, les immortels à mon image ne semblent pas faits pour vivre sur la Terre. Je suis quelque chose d’unique.

AIKA

Les immortels à son image… En fait, Ziaka est immortelle elle aussi, et elle est entièrement seule. Elle prétend que les sentiments lui sont étrangers, mais je me demande ce qu’il en est réellement. Je ne pense pas que ce soit la vérité.

- Et finalement, voilà où j’en suis… Une ère s’achève. Dans la nouvelle qui s’ouvre, réussirai-je enfin quelque chose ? Que me conseilles-tu ?

- Pardon ? demanda Aika, distraite.

- Que crois-tu que je doive faire ? Je veux dire, par rapport à ces Humains ? Je ne suis pas sûre de pouvoir corriger leurs karma. Les karma, je sais que tu voulais me le demander, sont des cycles qui existent pour chaque être doué de conscience : je peux modifier leur évolution et leurs pensées grâce à eux. C’est ainsi que j’ai inscrit dans le tien le pouvoir d’invoquer le feu, et dans celui de Loïc et Henry l’attente de la mort lié au pouvoir d’une force inconnue. Maintenant, je ne sais plus trop que faire.

- Eh bien…

Aika observa longuement le corps d’Aymeric. Malgré ses pupilles dilatées, il semblait paisible. Elle lui ferma les paupières. Soudain, elle s’aperçut que sa poche était enflée. Elle fouilla et trouva la barrette qu’elle avait tant désirée à Calbir. Ainsi donc, il l’avait achetée pour la lui offrir… Elle releva les yeux vers Ziaka.

- Vous devriez peut-être, vous aussi, retrouver la confiance, en vous et en les Hommes que vous avez créés…

Ziaka marqua un instant de surprise. Puis elle sourit.

- Je vois.

Elle fit un geste de la main. Aika poussa un petit cri et s’effondra contre son fiancé.

- Ce que tu veux dire, c’est que je dois retrouver ma force, parce que je suis devenue comme Loïc. Mais toi, tu ressembles tellement à Henry : la même naïveté, le même cœur débordant d’amour, la même confiance aveugle en autrui… et désormais, la même blessure ir­rémédiable. Sauf que toi, je ne ferai pas l’erreur de te laisser vivre et souffrir.

YY. « Dès le début… cette planète… elle ne pou­vait plus tenir davantage… tu sais ? Elle était telle un élastique déjà si étiré que la moindre petite chose, une chose tellement insignifiante qu’on se demanderait si c’est bien la cause de tout cela, pouvait tout faire exploser. Les hommes s’en étaient rendu compte, mais il se sont menti et encore menti. Et ils ont laissé la planète se dégrader. Dans le but de vivre, tous

les êtres humains nés sur cette planète ont commis des crimes qui se sont ajoutés les uns aux autres sur une très longue période. » « Le dernier tremblement de la Terre m’a semblé être un battement du cœur de Chise. C’était l’ultime chant de cette planète, et de nous deux. Un chant d’amour. »

« Nous allons nous aimer. »

« Nous allons vivre. »

Shin Takahashi, Larme Ultime vol. 7

ZZ. Et maintenant ?...

Epilogue

ZIAKA

Je vais laisser un peu le monde se débrouiller sans moi. Il ne cessera pas d’évoluer, car chaque petite créature habitant cette planète mène son propre combat, avide de vivre et d’ajouter sa propre pierre à l’édifice. Oui… tous, ils sont tous vivants !

C’est drôle ; moi, l’évolution … Je n’ai pourtant pas de sentiments, alors d’où vient cette douleur qui ressemble tant à de la tristesse ? D’où vient cette chaleur qui ressemble tant à de l’espoir ? Peut-être cette Aika était-elle bien l’Henry qui seule pouvait soigner mon « cœur », qui seule pouvait me redonner l’envie de combattre pour enfin bâtir un monde parfait.

Car moi, je n’ai pas le choix : il me faut continuer à vivre. Surmonter mes blessures, mes faiblesses et mes échecs, c’est aussi mon devoir.

Et quoi que l’avenir me réserve désormais, l’Evolution suivra son cours…

Fin……………………. ?

Note : Alors, qu'en avez-vous pensé ? En fait, ce roman est en réalité mon travail de Maturité, un travail d'une année à réaliser au milieu des examens, en vue de l'obtention du bacs. Il y avait des délais et tout, c'était pas évident à tenir, et le résultat final est... Je le trouve mitigé. Il y a beaucoup de faiblesses dedans, énormément d'erreurs de débutant (et d'orthographe aussi)...



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