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Note : Il s'agit d'un roman en y, dont les chiffres pairs et impairs narrent deux histoires différentes. L'une est une histoire de fantasy, l'autre une intrigue plus ancrée dans la vie réelle.
Vies multiples
Prologue
L’Evoluante se pencha vers la Terre et effleura les brins d’herbes secoués par les vents et les gaz toxiques. Elle inspira le suave poison de l’air, ouvrit son esprit et écouta les pleurs de la planète. « Tu souffres, tu as mal. Ma pauvre, qu’ai-je fait ? Même l’énergie nécessaire à ta régénération te fait maintenant défaut. Si je ne fais rien, tu mourras… »
1. Une mauvaise journée. Vraiment.
2. - Et où est-ce que tu pars, onee-san ?
- A la recherche de la vérité, Yukari-chan. Je veux la connaître. Hirano-sensei te l’a enseigné : autrefois, durant ce qu’on appelle les Temps Anciens, notre race était puissante et prospère. Je veux savoir ce qui a causé sa déchéance, ce qu’on nous cache depuis des millénaires.
- Est-ce qu’Aymeric t’accompagne ?
- Bien sûr. Jamais nous ne saurions nous quitter.
AA. « Il est sans doute impossible de vivre sans jamais être blessé, mais il faut faire de son mieux pour ne pas blesser son entourage. »
Ai Yazawa, Nana vol. 10
3. Coup de pied dans un caillou. Le regarder tournoyer sur lui-même avant de chuter du pont. Se pencher par-dessus la rambarde, voir juste à temps les gerbes d’eau soulevées par cette arrivée brutale. Naissance d’une idée : envie soudaine, saugrenue et pourtant ancienne, d’imiter le caillou. Tentation de se jeter dans le vide.
BB. « Où dois-je me mettre pour voir le monde comme toi ? Comment faire pour me mettre à la place d’autrui afin de le comprendre et de ne pas le blesser ? »
Natsuki Takaya, Fruits Basket vol. 13
4. Embrasser une dernière fois les parents, refuser une dernière fois une cohorte guerrière qui ne ferait qu’attirer l’attention. Assurer encore et encore qu’épées et magie suffiront, préparer les chevaux et la monture de bât. Mettre un terme aux derniers préparatifs, accepter en protestant quelques écus supplémentaires. Départ incognito, sans même avertir le peuple.
CC. « Les filles veulent toutes protéger l’environnement… Pour se donner bonne conscience, elles portent les vêtements de la toute dernière mode écologique, mais passent ensuite une heure à se coiffer en utilisant des atomiseurs qui dégagent du gaz fréon. Elles savent toutes que nous manquons d’eau, mais ça ne les empêche pas de rester une heure sous la douche tous les matins… et lorsqu’elles apprennent qu’il n’y a plus d’arbres en Amazonie, elles se consolent en achetant quelques magazines de mode pour se changer les idées ! »
Clamp, Tôkyô Babylon vol. 1
5. - Tu as du noir dans ton esprit, dit une voix.
Il tourna la tête et resta confondu un bref instant. Une créature qui ne pouvait être qu’ange ou démon l’observait d’un regard franc ; il la dévora des yeux, subjugué par son corps parfait, à peine revêtu de loques quasi-préhistoriques. Outre sa peau pâle qui semblait échapper au soleil pour dégager sa propre lumière, et sa chevelure écorce qui se balançait dans le vent, il fut frappé par ses iris vert feuille, son regard fixe et profond. La désagréable impression qu’ils le sondaient en violant ses pensées les plus intimes le saisit à la gorge.
- Je vais sauter, dit-il, curieux de sa réaction.
Mais elle n’en eut aucune. Elle ne cilla pas, aucun muscle de son visage ne trahit une émotion quelconque. En éprouvait-elle seulement une ? Troublé par sa présence surnaturelle, Loïc recula d’un pas. Les lèvres de l’inconnue bougèrent enfin.
- Ton nom ?
- Loïc
Pourquoi répondre aussi spontanément, sans même mentir ? se morigéna-t-il.
- Eh bien, Loïc, je sais pertinemment que tu ne sauteras pas.
Elle tourna les talons et se volatilisa. Lui resta longtemps songeur, puis il se repencha au-dessus de la rivière ; elle coulait en contrebas, minuscule et lointaine. Il comprit qu’elle ne l’attirait pas. Il ne voulait pas encore mourir.
Il voulait savoir qui était cette fille.
6. Elle n’avait jamais été si heureuse : « Me voilà enfin partie ! » songeait-elle. Depuis le temps qu’elle en rêvait ! Aussi loin qu’elle se souvînt, elle avait toujours ressenti le besoin d’entreprendre une quête mystérieuse. Une quête dont elle avait caché le véritable motif sous le couvert d’une « recherche des origines de la déchéance humaine selon les mythes populaires d’Erosp », pour la simple et bonne raison qu’elle-même ne le connaissait pas... !
Simplement, ce souhait s’était toujours fait pressant en elle, s’accroissant au fil du temps, jusqu’à atteindre des proportions insupportables. Les derniers temps, sa chair la brûlait, sa tête la compressait douloureusement, les cauchemars envahissaient ses rêves. Elle avait fini par céder, pour faire taire le terrible appel qui montait du fond de son âme.
A présent, elle se sentait soulagée. Malgré sa condition de princesse héritière, ses parents avaient accepté de la laisser s’en aller. Et si, en cet instant, le bonheur l’étourdissait, c’était pour trois bonnes raisons : tout d’abord, parce que la douleur qui depuis toujours lui ordonnait de partir avait enfin disparu, lui laissant une agréable sensation de libération. Ensuite, parce qu’elle chevauchait Braise, son Krayon1. Enfin, parce que son ami d’enfance, et l’homme qu’elle épouserait à n’importe quel prix, avait accepté de tout abandonner pour la suivre dans son périple.
Aymeric d’Izélia. Elle l’aimait plus que tout, d’un amour brûlant et lumineux comme le soleil, et peu lui importait ce que les gens pensaient de lui ! Elle l’imposerait comme roi à son peuple ou renoncerait à son titre d’héritière. A chaque fois qu’elle surprenait, posé sur elle, son regard gris nuage encadré de petites mèches brunes échappées de sa chevelure en bataille, un frisson de délectation parcourait son corps. Leurs souvenirs communs lui revenaient alors en mémoire : leur première rencontre au bord d’un lac au coucher du soleil, alors que s’étant enfuie du château elle avait perdu son chemin ; leurs longues chevauchées dans les montagnes d’El Israam, montés sur leurs cheveux respectifs ; leur premier baiser, sous un arbre sur le tronc duquel ils avaient gravé leurs initiales enlacées,…
Aymeric n’avait qu’un défaut : celui d’appartenir au peuple Izélia, le peuple « maudit » des deux Terres. Nomade, réparti en tribus arpentant librement le continent, ce peuple avait très mauvaise réputation : on soupçonnait ses membres de pactiser avec les démons et de s’adonner à des pratiques magiques. Leur apparence même suscitait la méfiance : si la peau d’Aymeric bronzait facilement et lui permettait de se fondre dans la foule, ses semblables se détachaient distinctement par leur peau pâle, presque blanche, et leurs yeux et leurs cheveux de toutes les couleurs imaginables, allant du doré au noir en passant par le roux, tandis que ceux des gens normaux étaient presque toujours noirs. Certains, comme ceux d’Aika, comportaient des reflets rougeâtres, mais ils demeuraient noirs.
Voilà pourquoi tous les peuples d’Erosp craignaient et évitaient Izélia, qui, telle une île flottante au milieu de l’océan humain, restait inaccessible et méconnu. Pourtant, Aika d’El Israam avait appris à le connaître, et choisi l’un de ses hommes comme élu de son cœur. Et cet amour était largement partagé, bien que bâti sur des secrets et des mystères inhérents à leurs deux personnes et leurs deux peuples. Cela, elle l’ignorait. Et ne s’en souciait pas.
Pour l’heure, emplie de joie, d’amour et d’espoir, elle se languissait du jour de son mariage avec celui qu’elle aimait, après qu’elle aurait trouvé les réponses à toutes ses questions.
7. Il la poursuivit. Il ne lui avait pas fallu si longtemps pour reprendre ses esprits ; elle n’avait pas pu aller bien loin. Elle devait être dans la rue. Elle devait être là. Forcément.
Eh bien non. Il n’y avait personne. C’était impossible, elle ne pouvait pas s’être volatilisée comme ça.
Il courut jusqu’au bout de la rue, regardant à droite, à gauche, mais elle n’était pas là. Il se précipita au carrefour suivant, puis revint en arrière pour fouiller les rues latérales ; nulle part il n’y avait de trace d’elle. Le manque de souffle l’arrêta.
Ne la reverrait-il jamais ? Ne saurait-il jamais qui elle était ?
Son visage ovale et son regard pénétrant ressurgirent dans sa mémoire, la marquant profondément.
Il se redressa, inspira, expira. Dès que son pouls retrouva un rythme normal, il revint sur ses pas, au milieu du pont, là où il l’avait rencontrée.
De son pied droit, il poussa un petit caillou vers le vide. La pierre roula sur elle-même, percuta un poteau de la barrière et dévia de sa course avant de s’immobiliser à quelques centimètres du bord.
Il soupira, s’agrippa des deux mains au montant supérieur de la rambarde. Il jeta alors le gravier dans l’eau, mais sa petite taille ne permit pas la création d’éclaboussures. D’ailleurs, le garçon le perdit des yeux à la moitié de sa chute.
Il se pencha derechef, se risqua même à grimper sur la barrière, et oscilla un dangereux moment au-dessus du vide.
Il se souvint de son idée : s’y jeter pour s’y noyer dans l’oubli et s’enfuir.
Puis il regarda derrière lui.
Mais l’inconnue n’était pas revenue. Quelle raison aurait-elle eue de le faire, d’ailleurs ?
Il regagna le sol.
8. En vue de son voyage, elle avait consulté les sages de son père, qui, bien entendu, l’avaient exhortée à abandonner sur le champ cette folie. Il n’en avait pas fallu plus pour qu’elle se désintéresse de leur conseil et se tourne vers une aide qu’ils s’étaient empressés de décrier : les devins du peuple Izélia. Elle était partie à leur recherche sur les chemins qu’empruntait habituellement la tribu d’Aymeric, comme elle le faisait souvent dans sa jeunesse lorsqu’elle voulait le voir, et avait sollicité une audience. Les devins l’avaient écoutée en silence ; puis, loin de la juger, ils lui avaient demandé d’attendre, avant de disparaître dans la forêt accomplir quelque rituel mystérieux.
Ils étaient revenus le lendemain, porteurs de propos obscurs, où il était question de changements majeurs dans le cours de l’Histoire. Aika avait écouté ces élucubrations en fronçant les sourcils : si c’était là tout ce que les fameux devins d’Izélia avaient à lui dire, elle se passerait également de leur aide, merci !
Fort heureusement, cette visite lui avait apporté au moins deux choses : tout d’abord, Aymeric avait eu vent de son projet et avait aussitôt quitté les siens pour la suivre. C’était une preuve d’amour merveilleuse dont elle ne le remercierait jamais assez.
Ensuite, les devins avaient laissé entendre dans leur vague discours qu’elle découvrirait ce qu’elle cherchait si elle essayait d’aller jusqu’en Azyah, le continent situé à l’est d’Erosp, au-delà de la mer intérieure. Elle décida donc de suivre leur conseil, puisqu’elle ne disposait d’aucune autre piste, et prépara son départ.
9. Dépité, il dut se résoudre à retourner chez lui, mais fit cependant un large détour. Le soir tombait. Il avait manqué le repas et entendait déjà les cris de sa mère. Cependant, il ne se pressa pas. Il traversa une route, des voitures s’arrêtèrent à son passage, des inconnus le frôlèrent, le côtoyant sans le voir, des pigeons picoraient le trottoir, il y avait des cris, des interpellations, des rires, des monologues au bout d’un téléphone portable ; le tout dans une indifférence totale.
Dans la rue des petits commerçants, un mendiant était assis entre deux piliers. Devant lui, une petite feuille : « seulement pour manger ». Dans le bol, quelques malheureux centimes se disputaient le fond. Loïc fouilla dans sa poche, déposa une pièce dans le récipient. L’homme lui adressa un signe de tête et un sourire, mais le garçon poursuivit sa route sans y faire attention.
Ce jour-là ne différait pas des autres, au fond. Il lui semblait pourtant, quelques heures plus tôt, avoir passé une journée horrible ; maintenant, il ne voyait plus vraiment ce qui la rendait pire.
Son réveil n’avait pas sonné, et il s’était donc levé en retard, avait couru à la cuisine pour se faire accueillir par les hurlements d’un père qui lui reprochait une facture téléphonique bien trop salée à son goût. C’était risible, lui dire ça à lui qui ne téléphonait jamais ; qui aurait-il appelé, d’ailleurs ?
C’est donc le ventre vide qu’il était parti à l’école et avait passé une matinée ennuyeuse où un professeur le sermonna sur son manque d’attention. Dans l’après-midi, alors que les tortures de son estomac avaient enfin cessé de le tourmenter, il reçut bien sûr une note des plus mauvaises, quelque chose entre 1 et 2, bref dans sa moyenne mais qui n’allait pas la remonter. Et pour bien enfoncer le clou, le directeur l’avait convoqué dans son bureau, histoire de parler de son avenir, et l’avait prié de repasser dès que possible avec ses parents.
Il imaginait déjà la scène, les cris, les mots,… dans tout ce bruit artificiel, lui n’aspirait plus qu’au silence.
Il avait quitté l’école à la sonnerie sans rien dire. Excepté le professeur du matin et le directeur, il n’avait parlé à personne et personne ne lui avait parlé.
A présent, il marchait dans la ville, toujours seul, toujours invisible et transparent. Derrière les petits magasins se profilaient les silhouettes d’immeubles grisâtres, d’à peine trois ou quatre étages mais qui lui semblaient gigantesques.
Le ciel bleu semblait si loin au-dessus de sa tête, la terre grise si éloignée en dessous. Une pluie fine se mit à tomber.
En quelques minutes cependant, il fut trempé. Et sans prêter attention à l’eau qui s’écoulait le long de son visage et de son corps en s’infiltrant dans ses vêtements, il continuait à marcher.
10. Aika avait vu le jour et grandi au cœur d’El Israam, un petit royaume indépendant situé en Erosp centrale.
Les grandes eaux qui entourent les continents ne le bordaient donc pas. A la place, s’élevaient au sud les Monts Etoilés sur lesquels nul n’osait s’aventurer trop loin car on les disait vivants et hostiles aux visiteurs ; au nord, on trouvait de nombreuses petites provinces semblables à El Israam, certaines en guerre, d’autres en paix, certaines avec lesquelles le commerce était florissant, d’autres qu’il valait mieux éviter ; à l’ouest, un grand royaume, vingt fois plus vaste qu’El Israam, dont les habitants étaient réputés pour leur attitude hautaine et méprisante ; enfin, à l’est, les steppes de Reejak, totalement inhabitées en dehors des passages occasionnels de voyageurs ou de tribus izéliennes.
Dans ce paisible royaume qu’aucun conflit n’avait jamais frappé de toute son histoire, la princesse Aika, fille aînée des souverains régnants, passa son enfance au rythme des saisons.
Elle bénéficia d’une éducation rigoureuse sous l’œil sévère mais bienveillant de son maître Hirano, un vieil ami de son père. Il lui enseigna l’escrime, le tir à l’arc et le maniement des poignards, mais aussi la calligraphie, la lecture et l’Israam ancien, sans oublier les bonnes manières qu’une princesse se doit de posséder. Si Aika n’était certes une spécialiste en rien, elle possédait au moins une connaissance minimale dans tous les domaines, ce qui lui serait d’une grande utilité au cours de son voyage.
Il n’y avait qu’un seul problème : sa vie passée sur les plus belles terres d’un royaume en paix depuis des millénaires ne l’avait pas préparée à la réalité d’un monde extérieur dont elle ignorait toute la dureté et la cruauté…
11. La clé tourna dans la serrure. Loïc appuya sur la poignée et alluma la lumière. Il n’entendit rien.
Il pensait que les barrissements de la télé au moins seraient là pour l’accueillir. Il se dirigea vers le salon qu’il trouva obscur et silencieux : la maison était vide. Sa mère travaillait ; son père avait probablement encore disparu avec sa maîtresse.
Loïc haussa les épaules, prit au hasard quelques bricoles du frigo et se composa un repas de fortune. Pour rompre la solitude pesante qui l’environnait, il mit la radio. Mais la voix criarde du speaker l’agaça bien vite et il l’éteignit.
Quand il eut fini de manger, il abandonna sa vaisselle sur la table et monta s’enfermer dans sa chambre où il s’allongea sur son lit et regarda la nuit tomber sans qu’il ne fermât les yeux.
12. Aymeric leva la main et désigna une pierre dressée quelques mètres plus loin.
- Vois-tu cette stèle, Aika ?
- Oui, pourquoi ?
- C’est ici que s’arrête ton royaume, la « terre israame ». Après l’avoir franchie, tu ne seras plus chez toi, tu avanceras toujours dans l’inconnu, et tu ne pourras sans doute plus revenir en arrière.
- Je le sais bien.
- Tu veux toujours continuer ?
Aika le fusilla du regard.
- Comment oses-tu me demander ça ?
- Ce sera dangereux, bien plus que tu ne l’imagines. Tu n’as jamais combattu pour sauver ta vie, tu n’as même jamais eu faim.
- Je sais que je ne suis encore qu’une ignorante, Aymeric ; mais je suis sûre de ma force.
- Je savais que ta volonté serait inflexible, murmura le garçon, et il se pencha pour l’embrasser.
Aika ne réussit pas à déterminer sur quel ton il avait prononcé ces dernières paroles. Etait-ce un encouragement, un signe de confiance ? Ou au contraire une tendre résignation face à l’inconscience ? Elle espérait seulement qu’il ne s’agissait pas de la deuxième réponse. Car s’il était vrai qu’elle ignorait ce qu’elle faisait, elle savait au moins qu’elle n’avait pas le choix. Elle talonna Braise et franchit la stèle. C’est alors seulement qu’elle remarqua le texte qui y était gravé.
Nela var nela oudia nela ajutsa
Ku El-Israam esastan
Ce qui signifiait en Israam ancien, la langue de ses ancêtres :
Ni la guerre ni la haine ni l’injustice
N’existent sur la terre israame
Un étrange sentiment envahit alors Aika et les larmes lui montèrent aux yeux.
- Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda Aymeric en s’arrêtant à sa hauteur.
- Je ne sais pas.
Elle s’essuya le visage. Elle se trouvait stupide. Cette étrange froideur, là, dans son cœur, ne pouvait être de l’appréhension… elle refusait de l’accepter ! « Je ne ferai pas demi-tour, se rappela-t-elle, sinon, je ne connaîtrai jamais le repos et je ne pourrai pas vivre heureuse avec Aymeric. Je n’ai pas le choix. »
Son fiancé la regarda s’éloigner devant lui, puis il poussa son cheval. Il montait un destrier izélien, une race petite et mal proportionnée, la risée évidemment parmi les peuples sédentaires qui préféraient de grands animaux fins et racés, sans savoir que les montures izéliennes, tant sur le plan des capacités que du mental, n’avaient pas grands choses à envier aux fameux Krayons.
Le cœur d’Aymeric était empli de doutes et d’incertitudes. Il connaissait lui, la cruauté du monde qu’Aika n’avait jamais vu et ne comprenait pas pourquoi elle tenait tellement à faire ce voyage. En vérité, il suivait cet oisillon encore jamais sorti du nid pour le protéger, en souhaitant de toutes ses forces ne jamais voir ses plumes voler en éclats. Il l’aimait plus que tout. Sa présence à ses côtés le réchauffait en permanence, tel un soleil illuminant son cœur. Il voulait sentir Aika, son corps, ses cheveux, son parfum, son regard innocent, pur et flamboyant. Lors de leur première rencontre, il l’avait trouvée mignonne, à cause de sa peau brunie par le soleil, de ses cheveux interminables qui, tels une girouette, indiquaient inlassablement le vent, et surtout, de ses yeux noirs, deux puits qui l’engloutirent instantanément. A présent que plusieurs années s’étaient écoulées et que sa féminité s’était révélée, il la trouvait d’une beauté incontestable.
Ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était qu’Erosp blesse irrémédiablement cette rose qui se dressait vers le ciel, qu’il tranche ses épines et l’abandonne dans un sang noir, qu’elle se fane. Il ne pourrait s’en remettre…
Il ferma les yeux, remplit d’air ses poumons, puis expira lentement. Il vit qu’Aika s’était déjà éloignée de plusieurs mètres, et la suivit.
13. Aucun bruit ne troublait l’obscurité de la nuit tombée, seuls les aboiements d’un chien enchaîné retentissaient de temps à autre.
Allongé sur son lit, Loïc attendait. Quoi donc ? Rien de particulier, mais il l’attendait en fixant un point indéfini du plafond.
Il repensait à sa journée. Un lundi. Encore un jour qu’il n’avait pas vécu. S’il disparaissait, s’en apercevrait-on seulement ?
Il se souvint de l’inconnue et de son espèce de prescience : l’idée de sauter lui traversait seulement la tête, et encore même pas sérieusement, et pourtant elle l’avait deviné. Mais comment ?
Il se concentra sur cette douleur qui était en lui, cette souffrance qu’il renfermait depuis si longtemps, tellement longtemps qu’il lui semblait être né avec elle. Une fois de plus, il tenta de l’analyser, d’en définir les bases, d’en reconnaître les contours, et une fois de plus il échoua.
A quand remontait cette blessure ? A cette fameuse année où la mort l’avait appelé avec tant d’insistance ? Ou à sa prime enfance, quand ses cheveux et ses yeux lui avaient causé tant de tort ?
Impossible d’en être sûr. Pourtant, il se rappelait vaguement, les quelques premières années de sa vie, avoir ressemblé aux autres enfants, avoir joué avec eux, avoir ri, pleuré, s’être mis en colère, s’être excusé hypocritement. Bien des années s’étaient écoulées depuis, qu’il avait passées pour la plupart dans une solitude froide, à entretenir la forteresse de barbelés qu’il avait bâtie, dans la douleur, tout autour de con cœur. Une muraille si solide et si dense que nul ne parvenait plus à voir à travers, dotée d’épines si acérées et agressives que nul n’osait s’en approcher.
Loïc ne s’en plaignait pas : c’était bien là le but recherché. Que personne, jamais, ne puisse apercevoir celui qu’il était véritablement, l’état du cœur qu’il portait, si tant est que cela fût toujours un cœur.
Peut-on encore appeler par son nom une chose brisée ?
Une chose qui l’avait fait souffrir, tellement souffrir.
Une chose qu’il ne connaissait plus et qui lui semblait étrangère à lui-même.
Une chose qu’il aurait pu broyer de ses propres mains pour que le temps s’arrête et que la souffrance disparaisse.
Oui, que la souffrance disparaisse…
Que les images et les mots qu’il gardait prisonniers au fond de sa tête s’évanouissent avec lui…
Mais ce n’était plus ce qu’il voulait. A présent, il souhaitait se battre, et vivre à tout prix, quitte même à tout détruire autour de lui. Il se leva et alla jusqu’à la fenêtre, qu’il ouvrit toute grande pour bien contempler le monde si laid dans lequel il vivait.
14. Aika eut le soir même l’occasion de comprendre qu’elle avait bel et bien quitté El Israam.
Après avoir franchi la stèle, ils avaient chevauché dans les steppes de Reejak toute la journée, sans voir âme qui vive. Aussi, lorsqu’à la tombée de la nuit, tandis qu’ils envisageaient de s’arrêter pour dresser un campement, elle aperçut au loin la lueur d’un feu, elle s’enthousiasma à l’idée de rencontrer d’autres voyageurs et s’élança à bride abattue.
Aymeric réagit aussitôt et lui rappela de rester prudente, mais elle était déjà loin. Retenant à grand peine l’horrible juron qui lui montait aux lèvres, il pressa aussitôt sa monture de la suivre.
Mais si Souffle, son cheval, était certes rapide, Braise restait un destrier céleste à la rapidité insurpassable. Aussi le devançait-elle encore d’une bonne vingtaine de longueurs lorsqu’elle atteignit le camp inconnu.
Et brusquement, tous ses sens crièrent à Aymeric de s’arrêter. Il tira sur les rênes et tendit l’oreille. Il se concentra, en appelant au sang izélien qui coulait dans ses veines.
Les herbes bruissaient dans le vent, de minuscules particules électriques parcouraient l’air qui crépitait nerveusement. La nature entière tentait de lui parler et il s’efforça de l’écouter.
Face à l’agressivité des éléments, le cheval de bât montra des signes d’agitation ; Aymeric le rassura d’un doux sifflement modulé. Il garda aussi son sang-froid lorsqu’il eût saisi l’intégralité du message, malgré la colère qu’il lui inspirait. Il décida d’agir.
Les chevaux le gêneraient, aussi se tourna-t-il vers celui qui portait leurs affaires et plongea ses yeux dans les siens. L’animal tourna les oreilles vers lui, donna l’impression de hocher la tête. Alors Aymeric, sûr qu’il ne bougerait pas, le laissa sous la garde de Souffle.
Il se faufila dans les herbes et avança rapidement en direction du feu inconnu. Arrivé à une vingtaine de mètres de son but, il s’aplatit totalement. Sa progression n’en fut pas ralentie, car l’herbe s’écartait sur son passage. De plus, la nature conciliante lui assurait d’elle-même un camouflage parfait. A chaque membre qu’il avançait, Aymeric la remerciait pour son aide.
Bientôt, il distingua les flammes d’un grand feu qui dansait dans la nuit naissante et déjà parsemée d’étoiles.
15. Loïc sursauta. L’inconnue était là, juste sous lui. Quand était-elle arrivée ?
Il se reprit, dévala les escaliers et se jeta contre la porte fermée. Il s’aperçut alors qu’il avait laissé les clefs dans sa chambre. Pour ne pas perdre de temps, il se hâta vers le salon où il ouvrit une fenêtre par laquelle il sauta souplement.
Cette fois encore, elle avait disparu.
Loïc, interdit, resta sans bouger. Cette fois, au lieu de se précipiter dans tous les sens, il prit le temps de la réflexion. Il se pencha pour examiner le sol. Sa maison était l’une des rares de la ville avec un petit coin de gazon, et un chêne qui se dressait à cinq ou six mètres de l’endroit où il se tenait. Eclairé par les rayons de la lune, il examina chaque brin d’herbe, mais ne trouva pas d’empreinte. Il commençait à se demander s’il ne devenait pas fou, lorsqu’un miaulement attira son attention. Un chat, captif des hautes branches de l’arbre, l’implorait du regard.
Loïc laissa un de ses rares sourires venir éclairer son visage. Il agrippa les branches basses, et, en quelques instants, rejoignit le félin. Il tendit la main, laissa l’animal heureux de ne plus être seul s’y frotter affec tueusement. Du fond de sa gorge monta un ronronnement apaisant, et il s’installa sur les genoux du garçon assis sur une grosse branche. Loïc, songeur, le caressa un moment entre les deux yeux, à la suite de quoi il le prit sous le bras et regagna le sol.
Le matou posa une patte sur son épaule, comme s’il voulait lui parler, et soudain, Loïc eut encore ce sentiment, le sentiment qu’on violait son âme. Troublé, il se releva brusquement. Le chat tomba, lui jeta un ultime regard, et disparut au coin de la rue.
Loïc n’hésita qu’un instant avant de le poursuivre.
16. La voix d’Aika lui parvint, douloureusement étouffée :
- Lâchez-moi, bande de m… vous ne savez pas qui je suis… je suis la prin…
Puis elle s’éteignit. Aymeric se mordit les lèvres devant l’ingénuité de cette fille qui invoquait son titre dans un moment pareil. A cause de sa volonté et de son expérience au combat, et des moments qu’ils avaient passés ensemble et où elle s’était toujours montrée si fougueuse, il ne l’aurait pas crue si naïve. Mais il lui en parlerait plus tard ; pour le moment, il lui fallait s’occuper de ses agresseurs.
Il eut vite fait d’identifier les corps robustes et musclés, ainsi que les longues barbes fournies rejoignant presque les épais sourcils, tous bruns ou noirs. Ces hommes étaient des Joharans, originaires d’un pays barbare du nord, des brutes épaisses. Il en compta trois, accompagnés d’un molosse au poil sombre, de la taille d’un petit poney : un kaldreq.
Il se demanda d’abord comment les neutraliser sans les blesser, tout en préservant sa propre personne de cet animal bâtard, célèbre pour sa férocité et sa force incomparables, issu de croisements entre les plus sauvages des chiens de combat et des loups. Cependant, il perdit son sang-froid quand Aika se mit à crier.
- Qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez, arrêtez tout de suite, non, noooooon !
Aymeric comprit instantanément ce que trois hommes, sans doute loin de leur pays et de leurs femmes depuis plusieurs semaines, avaient l’intention de lui faire. Plus question d’être gentil ! Il se dressa de toute sa taille, joignit ses mains afin de canaliser sa concentration au maximum, et ferma les yeux. Il entra dans un état second, et n’entendit que vaguement les hommes pousser des grognements de surprise et se préparer à l’attaquer.
Il se mit à psalmodier doucement, puis de plus en plus fort.
- Olivohnk’ya beniz eskami, ke bar’sk suuva homesch teti to kaldreq oga da airi !
Très vite, son doux murmure se transforma en cri puissant. Les trois hommes, surpris, furent aussitôt paralysés dans leurs mouvements ; le kaldreq poussa un rugissement terrible et bondit dans les airs. Mais il ne regagna jamais le sol : une immense tornade balaya les Joharans et leur bête et les emmena haut dans le ciel, jusqu’à ce qu’Aymeric ne les voie plus. Alors seulement, il cessa son invocation et courut prendre Aika dans ses bras.
Mais celle-ci se releva d’un bond et s’écarta vivement de lui, terrorisée.
- Aika ?
La jeune fille ramena sur ses épaules sa longue tunique aux boutons violemment arrachés.
Aymeric ne décela pas que des larmes dans ses yeux, mais autre chose encore. Il comprit : c’était la première fois qu’Aika le voyait se servir de ses pouvoirs magiques. A la peur de l’agression s’ajoutait celle de la bizarrerie qu’il était… Il tendit doucement la main vers elle, l’appela encore par son prénom. Enfin, elle réagit et sembla sortir de sa torpeur.
- Ayme…ric ?
Il s’avança doucement vers elle et la prit dans ses bras. A cet instant, les corps des Joharans et du kaldreq retombèrent sur le sol avec un bruit sourd, brisés et désarticulés.
Aika se crispa brusquement, puis elle se laissa aller contre Aymeric et donna libre cours à ses pleurs. Aymeric la serra contre elle, tout en émettant dans les airs son sifflement modulé. Seul Souffle s’approcha, d’un pas saccadé et en remuant la tête. Son maître comprit que quelque chose d’autre s’était produit, et resta sur ses gardes ; mais il n’y avait plus personne dans les environs. Il décida donc de s’occuper d’Aika en premier.
- Aika, dit-il, rentrons à El Israam.
A ces mots, elle cessa immédiatement de pleurer et tendit vers lui un visage empli de colère. Il la prit par les épaules et lui parla durement, lui exposant la vérité dans toute sa justesse :
- Tu n’es pas prête ! Je n’avais pas mesuré la portée de ton ignorance. Tu n’as jamais quitté El Israam, tu ne sais rien du monde extérieur !
- Si, j’ai beaucoup étudié et…
- Mais les théories n’ont rien à voir avec la réalité ! Ouvre les yeux, Aika : c’est un vrai cours de vie qu’il te faut… Rentrons, je vais t’enseigner ce que je sais, et un jour nous pourrons repartir traverser Erosp et Azyah si c’est vraiment ce que tu veux…
Vlan ! La gifle d’Aika retentit clairement dans le silence de la nuit naissante.
- Est-ce tout ce que tu as à me dire, Aymeric ?
Aymeric se pencha vers elle et l’embrassa.
17. - Miaou.
La silhouette élancée du chat, assis calmement sur un muret, se détachait dans la nuit, sous le ciel plus clair d’une aube toute proche. Loïc n’arrivait pas à croire que la nuit entière s’était déjà écoulée. L’animal tourna vers lui son regard félin, le scruta comme pour lui ordonner de conserver le silence. Loïc obéit à cette injonction muette et se tint tranquille.
Le muret donnait sur une rue proche de la gare. Soudain, un garçon qu’il ne connaissait pas surgit en courant. Légèrement plus grand que lui, il affichait une arrogance démesurée. Il se retourna, cria :
- Alors, qu’est-ce que tu attends ? Viens la chercher, ta BD pourrie !
Alors un autre garçon, légèrement plus petit, apparut, essoufflé. Ses cheveux fins, blonds et assez longs lui donnaient un aspect vulnérable que soulignaient d’épaisses lunettes rondes bleu nuit.
- Arrête, s’il te plaît, dit-il d’une voix que Loïc se surprit à prendre en pitié, c’est un cadeau, s’il te plaît, rends-la moi… s’il te plaît, s’il te plaît, répéta-t-il en soulignant ce mot.
Imbécile. Si tu crois que répéter ce mot te sauvera… Tu n’as pas compris qui sont ces types.
Le petit blond parvint à rattraper celui qui l’ennuyait et à saisir son bouquin d’une main.
- Calme-toi ! cria son persécuteur, tu vas le déchirer ! Alors là ce sera pas de ma faute !
Des rires se firent entendre. Loïc tourna la tête et vit que trois autres garçons étaient arrivés, probablement des amis du grand arrogant. Son sang ne fit qu’un tour dans ses veines.
Pourquoi riez-vous ? Pourquoi le laissez-vous faire ?
- Rends-le moi, s’il te plaît…
A nouveau, le livre avait échappé à son propriétaire. Loïc ne pouvait plus détacher les yeux de l’action qui se déroulait devant lui. Il n’entendait plus rien que ces rires et ces plaintes, hypnotisé par ce spectacle désolant qui l’ébranlait et le déchirait tout à la fois.
Loïc, c’est toi l’idiot ! Fais quelque chose ! Arrête-les, tu ne vas quand même pas les laisser faire !
Mais malgré les ordres que son cerveau lui envoyait, ses jambes refusaient d’obéir, et son corps restait paralysé, figé par d’anciens souvenirs qui peu à peu lui revenaient en mémoire.
Vas-y, mais vas-y ! Va l’aider ! Tu ne peux pas rester sans rien faire !...
Mais ses muscles se refusèrent à se déplacer d’un millimètre, et il ne put qu’entendre, écouter et attendre.
Bientôt, la victime dut suivre ses bourreaux qui l’entraînaient toujours plus loin et ils disparurent rapidement de la vue et de l’ouïe de Loïc.
Ce dernier resta prostré contre le muret, replié sur lui-même, de gros sanglots secouant son corps à un rythme saccadé.
Et il ne pouvait retenir le gémissement qui s’échap-pait de sa gorge, ni les larmes qui jaillissaient de ses yeux et inondaient son visage.
Idiot, idiot, idiot, se répétait-il, pourquoi est-ce que je n’ai pas bougé ? Pourquoi est-ce que je n’ai rien pu faire ? Alors que j’aurais pu, alors que je savais… pourquoi… ? Pauvre gosse…
DD. « Etre juste, c’est être faible… être fort, c’est être mauvais. »
Syuho Sato, Say hello to Black Jack vol. 1
18. AYMERIC
Je suis un imbécile. Jamais je n’aurais cru que je pouvais être aussi faible. Comment ai-je pu la laisser me convaincre aussi facilement ? Ce n’est pas avec une volonté pareille que je la protègerai de quoi que ce soit !
Et pourtant, que pouvais-je faire d’autre ? Il suffit qu’elle me regarde pour que tout le reste disparaisse. Je l’aime tellement. D’un amour si douloureux… Aika. Dotée d’une volonté inflexible. Aika. Belle, innocente et fragile, comme un papillon aux ailes éclatantes de couleurs. Aika, qui est toute ma vie et sans laquelle je ne serais rien.
Mais, ce qu’elle appelle un projet, ce pour quoi elle est partie avec le plus grand sérieux, n’est-il pas une douce illusion portée par un esprit naïf ? Elle doit être totalement inconsciente pour ne pas se rendre compte que nous n’arriverons à rien. Aika a appris à se battre, mais elle n’a jamais eu à le faire dans la réalité. Et c’est pareil pour tout le reste. Elle est telle une enfant qui aurait grandi entre quatre murs, sans jamais rien voir du monde qui l’entoure. Le fait est qu’elle a grandi dans le royaume d’El Israam, une terre paisible au milieu de ce continent ravagé. Pire. Elle a grandi dans la cour royale. C’est une ignorante totale.
Et si ce n’était que cela ! Nous n’avons plus rien. Lorsque j’ai découvert le cadavre du cheval de bât, j’ai pensé qu’elle comprendrait. Ces bandits étaient plusieurs. Souffle a tué l’un d’eux. Mais les autres s’en sont sortis et ont volé les vivres, les armes et la boussole que nous possédions. Rien que pour ça, nous aurions dû rentrer. La sagesse commandait d’au moins nous ré-approvisioner.
Mais Aika ! Il a suffi qu’elle me regarde avec ses grands yeux, sa voix pleine de colère.
« Ce n’est pas une raison pour rentrer, Aymeric ! Nous n’avons qu’à en acheter dans la prochaine ville que nous verrons ! »
Et lorsque je lui ai demandé si elle savait où nous nous trouvions, elle a répondu ingénument : « Bien sûr, nous sommes dans les steppes de Reejak ! » Elle ne s’était même pas rendue compte qu’il n’y a pas de ville dans les steppes. Elle a alors proposé de chasser, et l’idiot que je suis a cédé.
Il n’y avait rien à dire. Espérons que la population animale n’ait pas déserté les lieux.
Quand je pense qu’elle croyait encore que son statut de princesse héritière assurerait sa protection en dehors d’El Israam ! Je me rappelle son expression effrayée lorsqu’elle m’a vu me servir de mes pouvoirs. Demander à la nature de m’aider est une faveur trop grande pour que j’en abuse, aussi ne m’avait-elle jamais vu l’invoquer jusque-là. De plus, dans toute l’Erosp, on maudit Izélia, précisément à cause de cette magie que nous exerçons.
J’espère qu’elle n’a pas peur de moi… Aika, je t’aime tellement ! Que deviendrais-je sans toi ?
AIKA
C’est vrai que le peuple Izélia maîtrise la magie. Donc, il est logique qu’Aymeric soit un magicien, qu’il possède des pouvoirs terrifiants que les autres humains n’ont pas.
Mais je l’ai côtoyé si longtemps jusqu’à ce jour, sans que jamais je ne visse rien, j’avais peu à peu oublié cette part de lui. En fait, je crois que j’avais fini par en faire une légende. Je n’y croyais plus.
Et soudain, alors que ces hommes me maltraitaient…
……………………………………………………………………………………………………………
Je n’avais jamais rien vu de pareil. Ce n’est pas normal d’avoir de telles capacité, de pouvoir commander à la nature et aux éléments. Et ses yeux ! Ses yeux ! On aurait dit ceux d’un démon.
Est-ce qu’Aymeric est un démon ?
Qui sont vraiment les gens du peuple Izélia ? Même après tout ce temps, je n’en sais rien. Je découvre soudain que l’Aymeric que j’ai connu et aimé n’est qu’une face du cube qui le compose, qu’il y en a d’autres dont j’ignore tout. Est-ce que j’aime ces autres faces ? Je n’en suis pas sûre… Mais ce que je sais, c’est que j’aime mon Aymeric de tout mon cœur, que je ne pourrai jamais me passer de lui. Un monde où il ne serait pas m’insupporterait, je ne pourrais y vivre. Alors, j’apprendrai à connaître ces parties de lui dont je ne sais rien, je les accepterai. De toute façon, même si je devais découvrir qu’Aymeric est un démon, je ne pourrais cesser de l’aimer. Il m’est indispensable. Aymeric ! Je t’aime !
Quand tu m’as annoncé que tu partais avec moi, j’ai été la fille la plus heureuse du monde. Si je dois épouser un homme, ce sera toi, nul autre. Si mon peuple te refuse en tant que roi, je renoncerai au titre d’héritière du royaume s’il le faut. Après tout, il reste Yukari, ma chère petite sœur…
Jamais de ma vie je ne pourrai aimer un autre homme que toi. Alors je t’en supplie, ne doute pas de moi maintenant ! Je n’ai pas le choix, tu sais. Je ne peux pas te le dire, parce que tu me prendrais pour une folle, mais c’est vrai. Fais-moi confiance s’il te plaît.
C’est vrai que je n’ai pas été très maligne de courir ainsi vers ces inconnus, et par-dessus le marché je n’ai pas réussi à me défendre. Je t’ai mis en danger, le cheval de bât est mort à cause de moi, et toutes nos vivres ont été volées. Qu’importe, ça m’est égal.
Tu ne comprendrais pas, mais je ne peux renoncer à ma quête. Je n’ai pas le choix. Cette force en moi, je n’ose pas t’en parler, parce que même à toi, un magicien, elle ne paraîtrait pas naturelle. Elle me pousse à chercher des réponses. Et il faut absolument que je les obtienne, si je veux un jour vivre heureuse avec toi. Excuse-moi de te faire tant de cachotteries.
S’il y a une chose dont je sois sûre, c’est que je ne connaîtrai pas le repos tant que je n’aurai pas résolu ce mystère. Impossible donc de revenir en arrière. Mais ce qu’il va nous arriver à partir de maintenant, ce que nous allons vivre, ce qui se passera au moment où je saurai enfin tout, je n’en ai aucune idée. Et ça m’effraie. J’ai très peur.
Voilà pourquoi ta présence m’est indispensable, elle me rassure. Je ne peux vivre sans toi, et sans cette quête non plus. Devoir choisir entre vous deux me déchirait, mais tu as dit que tu venais et je suis désormais entière. Tu me protègeras encore, n’est-ce pas ? Mais pour ne plus que tu t’inquiètes, je deviendrai forte. Je suis moins faible que tu ne le crois. Un jour, je cesserai d’être un fardeau pour toi. Promis.
19. Le chaud soleil du zénith ne gênait pas Loïc qui errait, solitaire. Le chat qui l’avait conduit jusqu’à cette scène lamentable et l’avait mis dans un tel état avait bien entendu disparu ; et depuis, il ne savait où aller, ou plutôt il n’avait envie d’aller nulle part. Il voulait seulement fuir.
Une part de ses protections s’était fissurée lorsqu’il avait été témoin de ce spectacle, et à la place il y avait maintenant un profond dégoût de lui-même. Il n’avait pas été capable d’agir. Il se demanda depuis quand il n’en était plus capable.
Il sortit de la ville et entra dans la forêt, marchant jusqu’à un lieu qu’il avait repéré depuis bien des années : un coude de la rivière, où un gros rocher se dressait au-dessus de l’eau. Il aimait s’allonger là quand il voulait apaiser ses pensées. Le bruit régulier de l’eau le calmait, lui transmettait sa sérénité. Il s’installa au soleil et ferma les yeux, décidé à revivre le film de sa pitoyable existence.
LOÏC
J’ai 5 ans. Je commence aujourd’hui l’école enfantine, un an après que tous les autres se sont déjà rencontrés en classe maternelle. Je suis un inconnu, un étranger. Lorsque j’entre le premier jour, il n’y a même pas de chaise pour moi, et je dois attendre de longues minutes que la maîtresse revienne avec un petit siège pliable, seule chose qu’elle a pu me procurer. Je m’installe. Les autres, une vingtaine d’enfants dont le nombre ne m’effraie nullement, me dévisagent attentivement. Une lueur de stupéfaction dans le regard. Ils n’osent pas s’approcher de moi. Je n’ai pas encore conscience de la bizarrerie que je suis.
Dans la matinée, la maîtresse me coltine un autre petit garçon pour m’expliquer comment fabriquer un bracelet, en enfilant des bouts de tissus multicolores dans un tube en plastique transparent. Je ne comprends rien, alors elle me gronde.
C’est la récré, les enfants m’entourent et me posent des questions dont les réponses m’échappent, du genre : « Pourquoi tu as les cheveux blancs ? » C’est pas vrai, j’ai pas les cheveux blancs. Ils sont blond platine, depuis toujours. C’est ma maman qui l’a dit. Mais comme ils ne savent pas ce que c’est, que je ne parviens pas à leur expliquer, ils se moquent de moi. Puis, un autre détail attire leur attention : « Pourquoi tu n’as pas les deux yeux de la même couleur ? » Mes yeux, ils sont étranges, c’est vrai. L’un est bleu, l’autre vert. Ça non plus, je peux pas le leur expliquer.
Ils ne se moquent plus seulement de moi, ils m’insultent, me traitent de noms que je ne saisis pas toujours. Je pleure. Ils me disent que je suis stupide. Un garçon, ça pleure pas. Je n’ai pas l’air de penser comme eux, pas l’air de connaître ce qu’ils connaissent. Je demeure paralysé avec mes larmes.
Ils se détournent de moi, et balancent leurs pieds dans les graviers de la cour pour me les projeter. Leurs raisons m’échappent totalement.
J’ai peur.
EE. « Le courage et la volonté ne permettent pas de surmonter tous les problèmes auxquels sont confrontés les êtres humains au cours de leur vie. Malheureusement, il n’existe aucun endroit en ce monde où l’effort est justement récompensé. »
Clamp, Tôkyô Babylon vol. 1
20. Pendant plusieurs jours, Aika et Aymeric n’échangèrent pas une parole. La jeune fille sentait son estomac se tordre d’une faim atroce qu’elle n’avait jamais éprouvée, mais elle serrait les mâchoires et ne se plaignait pas. Aymeric ne pouvait s’empêcher d’admirer secrètement son courage ; lui aussi souffrait de la faim, mais ce n’était pas une nouveauté pour lui, et il savait à quel point cette épreuve devait être pénible pour elle. Ils ne rencontrèrent pas d’autres êtres humains, ni même, à vrai dire, d’autres êtres vivants suffisamment imposants pour qu’ils pussent s’en nourrir. Les seuls à se remplir le ventre chaque soir étaient Souffle et Braise.
Un soir, alors qu’une bise froide se mit à souffler, Aika se décida enfin à interroger Aymeric :
- Tout d’abord, sache que je ne regrette absolument pas d’avoir entrepris ce voyage et que je le poursuivrai quoiqu’il arrive…
- J’ai compris, Aika, la coupa-t-il, tu te demandes s’il nous aurait été malgré tout possible d’emprunter un autre itinéraire, c’est ça ?
Aika, surprise qu’il ait pu deviner ses pensées, se contenta de hocher la tête.
- Comme tu ne l’ignores pas, il y a au nord d’El Israam de nombreuses petites provinces telles que Warum’gar ou Fröh’gar pour les premières que l’on rencontre.
- Oui je le sais.
- Leurs frontières sont nombreuses et certaines sont fermées. Les hommes se méfient de tout et la guerre règne Emprunter un tel itinéraire aurait été long et dangereux.
- Mais la guerre, Aymeric ? Tu ne crois pas qu’on aurait eu les capacités nécessaires pour la traverser furtivement ?
Aymeric lui jeta un regard indéchiffrable, proche de la surprise exaspérée.
- J’espère que nous ne rencontrerons jamais de guerre, tu ne t’imagines même pas ce que c’est… se contenta-t-il de répondre. Bref. Quant au sud, ce n’est même pas la peine d’y penser. Les Monts Etoilés nous barrent la route, et en admettant qu’ils nous tolèrent et que l’on puisse les franchir, que trouverons-nous de l’autre côté ? Je ne t’apprendrai rien des horribles rumeurs qui circulent à ce sujet. La seule voie possible était donc l’est, les steppes de Reejak. Voilà seize jours de cheval que nous les parcourons, et il nous en reste au moins autant.
Aika soupira.
- Mais de toute façon, reprit son fiancé, nous ne reviendrons pas sur nos pas, donc inutile d’avoir des regrets, n’est-ce pas ?
- Oui…
Elle jeta un coup d’œil sur ses vêtements, et dit doucement :
- Mes habits sont tout sales.
- Ta condition de princesse ne représente plus rien.
- Je sais, j’ai compris.
- Nous avons perdu nos affaires, mais au moins, tu as encore ton arc et ton poignard.
- Oui, et toi…
Elle n’acheva pas sa phrase. Son ton ne paraissait guère convaincu, mais son regard en disait long sur sa résolution de mener sa quête à son terme.
Leur voyage se poursuivit dans la morne solitude qui les entourait. Aika se taisait, mais elle se disait que lorsqu’elle rêvait dans son enfance de partir à l’aventure, elle n’aurait jamais cru que cela pût être si ennuyeux. Il leur faudrait plus d’une lune pour franchir ces maudites steppes, et pourtant cette région était considérée comme « petite » !
Lorsqu’elle s’ennuyait trop, elle se plaisait à imaginer la suite de leur parcours. A l’est de Reejak s’étendait la forêt ancestrale qui occupait le continent du nord au sud. Leur chemin les mènerait sur une voie taillée depuis la nuit des temps, qui la partageait en deux parties égales : Ariass’san, la forêt elfique, au sud, et Ethalijens, la forêt ciole, au nord.
Sur la voie en question s’était établie une cité humaine, Calbir, qui s’était petit à petit développée en une « route-ville » jusqu’à finalement constituer le pilier commercial d’Erosp.
A quel changement aurait-elle droit lorsqu’elle y parviendrait ! Elle passerait de plaines semi-désertiques à une métropole bruyante et animée. Elle s’y voyait déjà, déambulant d’un stand à l’autre, profitant de quelques jours de repos.
Puis il lui faudrait traverser la Mer Intérieure… et alors, elle aurait atteint Azyah. Elle préférait ne pas penser à ce qui se passerait à ce moment-là.
Mais elle ne pouvait endiguer le flot de ses pensées. Elle était lasse de ces steppes. Lorsqu’Aymeric, un soir, lui apprit que leur traversée s’achèverait le lendemain, elle bondit de joie
21. LOIC
J’ai 9 ans. Je me bats dans la cour contre un gars que je prenais pour un copain.
Il s’était rapproché de moi depuis jours. Comme d’habitude, je n’avais pas dit non. Je ne l’appréciais particulièrement, mais puisque je n’avais pas d’autre ami, je m’étais dit qu’il fallait lui faire confiance… puis j’ai appris qu’il n’avait jamais quitté sa bande de copains, qu’ils voulaient juste se moquer de moi pendant quelque temps. J’ai voulu simplement pleurer, mais ils ont rigolé. Alors je me suis jeté sur ce traître et je me suis mis à le frapper. Je n’ai pas trouvé de meilleure solution pour qu’il cesse de s’en prendre à moi.
A l’école enfantine, ces insectes m’ont rejeté en bloc. Je n’avais jamais connu ça avant, j’ignorais que ça existait. J’ignorais ce que je devais faire, quelle était la meilleure attitude à adopter. Ça a commencé quand un garçon, Marc, est devenu sympa avec moi. Je l’ai accepté en tant que meilleur ami et l’ai considéré comme tel pendant des mois. Jusqu’au jour où il m’a balayé de sa vie. Comme ça. En affirmant que les che veux blond platine sont la marque des crétins, puisque j’en étais un. Je ne connaîtrai jamais les raisons de ce revirement.
Et puis, les faux « meilleurs amis » se sont succédé. Je me souviens de Joris. Avec lui, on passait notre temps à se courir après dans la cour. J’adorais ça, mais lui, ça ne lui plaisait pas. Au lieu de m’en parler, il a préféré me laisser tomber sans la moindre explication. Lui, au moins, je sais pourquoi il a fait ça, mais ça ne m’explique pas pourquoi il ne me l’avait pas dit tant qu’il en était encore temps. Ça aurait pu changer, se dérouler autrement ; mais ce fut ainsi.
Après Joris, il y a eu Eric, qui piquait sans cesse des crises de nerfs ; je l’aimais pas trop, mais quand il me demandait qui était mon meilleur ami, j’étais bien obligé de répondre « toi », puisqu’il n’y avait personne d’autre… Evidemment, ça a fini par casser.
Et ensuite, Manu, qui m’a joué ce sale tour.
A qui puis-je me fier ? Finalement, je préfère tous les éviter, et passer mes récrés à errer dans la cour ou à caresser le chat qui se promène par-ci par-là.
J’aime beaucoup les animaux, parce qu’ils ne cherchent pas à s’attacher absolument à quelqu’un de manière artificielle, mais ils reviennent toujours vers ceux qui sont gentils avec eux. J’ai le sentiment qu’ils nous renvoient le reflet de ce que nous sommes : ils ne parlent pas et donc ne peuvent se cacher derrière des mots trompeurs. Ils ne mentent pas, ils sont toujours authentiques. Leur âme est pure…
Contrairement à celle des enfants qui, tous les jours, me jettent des pierres et me rabaissent. Quand je craque et que je ne peux plus retenir mes larmes, leurs moqueries redoublent. Une fois, on m’a même dit ça : « Si tu passes ton temps à tout le temps pleurer, t’auras jamais de copains ». J’ai ri jaune. Pas seulement parce que ce sont justement eux la cause de mes pleurs, mais aussi parce qu’un copain, j’ai oublié depuis longtemps de quoi il s’agit. Je n’en ai pas besoin. Je veux seulement être tranquille et avoir la paix. Est-ce trop demander ?
Mais ça ne les intéresse pas, d’autant plus qu’un nouveau jeu est apparu l’année dernière.
Faire pleurer Loïc.
C’est ça le jeu.
Et pour gagner, tous les moyens sont bons. Torture morale ininterrompue, insultes, coups et blessures. En hiver, la cible des boules de neige, c’est Loïc ; surtout n’oubliez pas le glaçon à l’intérieur ! Il y en a même qui me poursuivent jusque chez moi, et il m’arrive de retrouver mon plumier, mon cartable ou mon carnet de devoirs, couverts d’allusions douteuses. « Pleurnichard », « mauviette », « saule pleureur », tout y passe. Mais je ne me laisserai pas abattre. Je suis fort, combatif. Je leur montrerai.
J’ai entendu une fois cette expression : « l’innocence des enfants ». Ce jour-là, j’ai ri comme jamais. Parce que les enfants vivent dans la jungle et selon sa loi, dans toute sa cruauté. Alors, de l’innocence ? Où ça ?
Et le temps passe, je vis, je grandis. Je vais changer de cycle scolaire, aller dans une nouvelle école. J’ai encore de l’espoir.
22. Après la morne et ennuyeuse traversée des steppes de Reejak, Aika attendait avec impatience d’arriver à la cité routière. Aussi fut-ce avec une immense surprise qu’elle discerna progressivement, au loin, un horizon inégal et formé d’une rangée de triangles plus ou moins grands… au fur et à mesure qu’elle approchait, elle comprit : ce n’était point Calbir qui lui faisait face, mais une immense forêt. Ils avaient dévié de leur route.
- Sommes-nous à Ariass’san ou à Ethalijens ?
La première s’étendait au sud, la seconde au nord, et toutes deux s’achevaient à la limite des terres au bord des grandes eaux ; cependant, les atteindre exigeait plusieurs centaines de jours de cheval, et ils ne pouvaient se permettre de prendre un tel risque. Le seul moyen de traverser le continent était de rejoindre Calbir ; mais pour cela, fallait-il remonter au nord ou descendre au sud ? De droite comme de gauche, la forêt s’étendait à perte de vue sans montrer le moindre signe d’activité humaine.
- Aucune idée, maugréa l’Izélien. Il ne nous reste qu’à consulter la boussole.
- Mais Aymeric, les brigands nous l’ont volée en même temps que les vivres…
- C’est pas vrai !
L’énervement d’Aymeric était tel que Souffle se cabra.
- Au fond, énonça calmement Aika, la seule différence entre les deux, c’est que nous risquons de croiser des elfes dans l’une et des ciols dans l’autre.
- Et c’est tout ce que ça te fait ? Dans les deux cas, on aura à faire avec des monstruosités, je te signale !
Aika n’avait jamais vu de ciol, mais Hirano-sensei les lui avait décrits comme des créatures immortelles hideuses, en putréfaction depuis des millénaires, et qui irradiaient la haine. Alors que les elfes, eux, seraient d’une grande beauté, d’un caractère sévère mais respectueux ; il fallait cependant s’en méfier car ils n’appréciaient guère les humains.
A choisir, elle préférait les elfes. Mais dans tous les cas, elle ne voyait pas pourquoi Aymeric en faisait un tel plat.
- De toute façon, conclut-elle, nous n’avons pas le temps ni les vivres nécessaires pour longer la lisière jusqu’à rencontrer Calbir, ou la côte si nous faisons le mauvais choix. Dans le doute, nous devons avancer en ligne droite jusqu’à ce que nous rencontrions un indice.
- Oui mais…
- Alors pourquoi discutes-tu ? Aymeric, de quoi as-tu peur ?
Son fiancé détourna les yeux et s’enfonça dans la forêt.
AIKA
Il me cache quelque chose. Mais quoi ? Est-ce si grave, pour qu’il se refuse à l’évoquer devant moi ?
Remarque, je suis mal placée pour lui faire des reproches. A lui aussi, je lui ai caché la vraie raison de mon départ d’El Israam. En fait, à bien y réfléchir, il y a beaucoup de choses que nous nous cachons l’un à l’autre. Tant de non-dits, tant de silences et de secrets règnent entre nous. Pouvons-nous vraiment nous aimer alors qu’une telle distance nous sépare ? Pourtant, le sentiment qui nous lie est fort et sincère, et rien ne saurait le briser… Je suis sûre que tout ira bien. Dès que cette force mystérieuse qui me pousse à cette quête irraisonnée aura disparu, nous nous marierons. Oui, j’en suis sûre…
AYMERIC
Je ne peux pas lui dire. Je ne peux pas lui dire. Je ne peux pas lui dire. Elle me détesterait sans doute si elle l’apprenait. Tout est tellement complexe…
Mais dans ce cas, pourrai-je l’épouser ? Elle est en est persuadée. Mais si je le fais, elle deviendra izélienne et devra s’ouvrir à la science de mon peuple. Pourra-t-elle le supporter ? Supporter de savoir ce que je suis et ce que je fais ?... J’en doute.
Et j’aimerais mieux que rien ne change jamais entre nous.
23. Le chat revint. Loïc le vit pour la première fois en pleine lumière et se prit à admirer les reflets nacrés de son pelage blanc et roux. Il lui caressa la tête et apprécia une nouvelle fois le soyeux de son poil.
- Ça va ?
Le félin ronronna, d’abord doucement, puis de plus en plus fort, et Loïc se détendit. Quel bruit apaisant que ce petit moteur régulier !
Il ferma les yeux et replongea dans ses souvenirs. Il ne vit pas le félin le fixer de ses yeux reptiliens, comme s’il épiait ses pensées. Les oreilles dressées et la queue frémissant d’excitation, il semblait plongé dans le récit silencieux de Loïc…
LOIC
J’ai 11 ans. J’entre dans une nouvelle école. Cette année, c’est décidé, je vais vers les autres, je me fais des amis. Il n’y a aucune raison pour que ça ne marche pas, il suffit de me forcer un peu.
Je me berce d’illusions. Car malgré tout, je n’y parviens pas. Aller vers les autres m’amuser avec les autres, être accepté spontanément pas les autres, ce sont des situations qui me sont inconnues, que je n’ai jamais vécues. Je ne sais comment les provoquer, ni comment y faire face. Je n’arrive à rien. Mais je crois encore qu’il me suffit de ne pas en tenir compte.
Finalement, je ne m’entends qu’avec mon voisin…
Il y a bien une fille un peu spéciale. Une brune piquetée de taches de rousseurs, mais c’est moins pour son physique que pour sa personnalité très spéciale, que tout le monde la chahute un peu. Rien de bien méchant, me semble-t-il, puisque ça ne me concerne pas. Personnellement, je n’ai rien contre elle. Je la trouve plutôt sympa et elle ne manque pas de caractère. J’aimerais bien aller vers elle, et j’arrive une fois à lui parler, mais par la suite, à chaque récré, elle disparaît je ne sais où, et il ne m’est plus possible de l’approcher.
Finalement je reste avec mon voisin. Je l’appelle mon ami. Je suis content d’avoir un ami.
Je m’apercevrai que c’est le seul que j’aie, ou du moins, que je croyais avoir… Comme me le prouvera cette conversation que j’aurai avec un camarade presque inconnu, l’ultime jour de l’année :
- Loïc, je crois que je t’ai jamais aimé.
- Ah ouais… (marmonné avec une indifférence apparente).
- Et je ne suis pas le seul.
- …
- Ah, et je parle pas pour toi en particulier (s’adresse à un autre). Ni pour toi (s’adresse à mon voisin). Mais pour… plein de monde dans la classe.
Personne ne le contredira.
Et c’est comme ça que j’apprendrai que mon voisin ne m’a jamais aimé, qu’en réalité il me déteste depuis le début. Quelle hypocrisie… Apprendre la vérité après si longtemps et tant de confiance, ça fait mal.
J’ai même pas envie de le buter. Ni de le jeter du vingtième étage, ni d’éclater sa sale face de rat. Je réponds pas, je pleure pas, je souris pas. Parce que je peux seulement reconnaître qu’il a raison, et qu’au fond de moi je l’ai toujours su. Il ne m’apprend rien.
Et pour la première fois, c’est ma tronche que j’ai envie d’éclater.
Echec sur toute la ligne.
24. – Attention, du bruit !
- Je n’ai rien entendu, Aymeric.
- Si, ces feuilles là-bas ont bougé !
- A cause du vent, sans doute. Aymeric, calme-toi, tu deviens paranoïaque.
Aika n’avait jamais vu son fiancé dans un tel état. Son comportement la déroutait totalement. Depuis le début du voyage, avec un sang-froid imperturbable, il l’avait guidée, protégée, sauvée, tout en lui faisant part de son expérience, en lui imposant une vision réaliste des événements et en calmant son impétuosité lorsque cela s’avérait nécessaire. Pourquoi sa nervosité n’avait-elle cessé de s’amplifier à mesure qu’ils approchaient de la forêt ancestrale ? Il était à présent proche de la panique, et sursautait au moindre bruit. Les rôles s’étaient inversés : c’était maintenant Aika la tête du groupe, et elle tentait vainement de rassurer son compagnon. Elle n’osait l’interroger : « S’il voulait m’en parler, il l’aurait fait depuis longtemps, pensait-elle. Et moi, je n’ai pas à forcer les barrières de sa vie privée. » N’empêche, cette situation l’attristait…
Brusquement, trois ombres surgirent sans crier gare et les encerclèrent.
- Excuse-moi. Aymeric. Tu avais raison, dit platement Aika sans s’émouvoir davantage.
Aymeric s’immobilisa. Il tremblait. Ce fut Aika qui prit les devants :
- Qui êtes-vous ? Des ciols ou des elfes ?
Les ombres s’avancèrent et révélèrent des corps immondes, couverts de difformités révulsantes. Des ciols…
Nous sommes donc à Ethalijens. Calbir est au sud.
Aika encocha une flèche.
- N’avancez pas !
Mais, pas à pas, les créatures se rapprochaient d’eux.
- Pas mal, pas mal, suivre nous…
Aika tira, mais Braise s’agita et lui fit non seulement manquer sa cible, mais aussi tomber lourdement sur le sol.
- Aymeric ! appela-t-elle instinctivement.
Le jeune homme parut enfin se réveiller. Il joignit les mains et implora les éléments de venir à son aide. Mais rien ne se passa. Aika comprit quand elle vit son visage interloqué : pour la première fois, la nature demeurait sourde à ses appels ! Dépourvu d’armes qu’il était, il ne pouvait se défendre. Aika tira sa rapière et fit bravement face. Mais elle n’eut jamais à se battre : une pluie de flèches drue tomba, et quelques secondes plus tard, les trois ciols gisaient à terre, morts.
A leur place, cinq elfes se laissèrent tomber des branches d’où ils les guettaient. L’un d’eux se dirigea directement vers Aymeric.
- Izelia seles ezal’ta ?
-Izelia seles ezal’lu o.
L’elfe se tourna brièvement vers Aika.
- Eani wa ass’es mitoela mefa, e o pol’ta, Arriass’san ya ?
AIKA
Alors en fin de compte, nous étions à Ariass’san ? Calbir est au nord ? Aymeric et cet elfe… Que se disent-ils ? Je ne comprends rien… Quelle est cette étrange langue qu’Aymeric semble parfaitement maîtriser ?
- Semen’ni pa veri’ni Reelak terrian, répondit Aymeric à l’étonnante créature, nora Calbir atari sowa’ni.
- Re’ni ta zeni osew’lu. Sor’ta ru devi’ra. Ta’lass ga arta’lu : seles ezal’es salmo, perotal no ciol pa pirize ezal’ta. Nadena capre osew’ni.
Voyant Aymeric hocher la tête, Aika lui tira le bras :
- Aymeric, que se passe-t-il ?
Mais son fiancé garda le silence et détourna les yeux.
AIKA
Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Que me caches-tu ?
AYMERIC
Que vais-je devenir, une fois dans leur campement ? Et si Aika découvrait tout ?
25. Année suivante, espoir nouveau.
Chute sans fin dans les abysses profondes du tourment. Du désespoir. De l’incompréhension. Peur, rancœur, terreur, tourbillon de pensées de mots de sensations. Vie, mort, désir de vivre, désir de mourir, démon de la vie, ange de la mort. Fin, achèvement, apocalypse, combat et résistance et abandon.
Quand on mélange les trois couleurs primaires, on obtient le vrai noir.
26. La forêt elfique d’Ariass’san obéissait à ses occupants, ou plutôt, disaient-ils, elle acceptait de les servir, et Aika put constater qu’ils ne s’agissait pas que de légendes. La nature semblait aimer ces êtres et devancer leurs désirs : les troncs, arbustes, ronces, et tout ce qui gênait leur passage et celui des chevaux s’écartait devant eux, formant un bref sentier, qui se refermait aussitôt. « Même Aymeric est incapable de faire ça », songeait Aika
Ils marchèrent longtemps, dans une direction inconnue. En effet, par mesure de sécurité, les elfes leur avaient bandé les yeux… Quand on les autorisa à recouvrer la vue, Aika fut éblouie : une véritable splendeur se dressait devant elle. Oui, une splendeur, et pourtant, il fallait y regarder à deux fois pour apercevoir cette cité entièrement constituée de feuilles et d’écorces, mais au tissage si fin, si soigné, qu’il brillait en mille reflets irisés. Des oiseaux chantaient, des papillons aux mille couleurs voletaient çà et là. A l’opposé de la pierre grise et froide du château dans lequel Aika avait vécu, ce lieu était un enchantement, une véritable ode à la vie.
Elle s’aperçut alors qu’elle se trouvait dans un arbre, loin au-dessus du sol. A quel moment avaient-ils grimpé à une telle hauteur ? Mystère… Braise, Souffle et leur équipement étaient demeurés en bas, et elle les vit telles des fourmis rampantes.
Aika et Aymeric se trouvaient maintenant seuls en compagnie du chef de la troupe elfique.
- Re’ni eyala ezal’ra, dit-il, perova nom’ta servi osew’lu.
- Izelia si Aymeric ezal’lu, répondit le garçon d’une voix peu sûre, to El Israam si Aika ezal’ra.
L’elfe hocha la tête, puis d’un geste les invita à le suivre.
- Aymeric, qu’a-t-il dit ? demanda vainement Aika.
Son fiancé resta muet et, ignorant sa question, emboîta le pas à celui qui les menait vers leur seigneur.
27. LOIC
L’année suivante, l’espoir renaît. Cet autre garçon, Simon, semble sympa. Ce n’est pas la première fois que je le vois, il habite près de chez mon hypocrite d’ancien voisin de classe et je l’ai parfois vu rentrer avec lui. Malgré tout, il me fait bonne impression et je veux croire en lui.
Il est dans ma classe maintenant. C’est lui qui vient, spontanément, me demander s’il peut s’asseoir à côté de moi. Je suis fou de joie. Avec lui, c’est sûrement le début d’une vraie amitié, comme on peut en voir dans les films ou dans les livres.
Bientôt, je passe toutes mes récréations avec lui. Je lui confie mes petits secrets. Je rigole. J’ai l’impression d’être heureux. Je pensais vraiment que j’étais heureux.
Jusqu’au jour ou « ça » commence. Au début, je ne m’en aperçois pas. Ce sont des blagues qui fusent, des mauvaises, mais je suis naïf et je m’obstine à penser qu’elles s’arrêteront, ou qu’elles sont la preuve de l’intérêt qu’on me porte. Je refuse de voir la méchanceté en elles. Moins de deux mois après la rentrée scolaire, je me retrouve sans m’en apercevoir au bord d’une pente.
Je vacille.
J’entends des choses comme :
- La couleur de tes cheveux, c’est parce que les pellicules ont tout contaminé ?
- Tes yeux sont la preuve que tu n’as qu’une moitié de cerveau…
Je suis désemparé face à ces critiques. Je commence par les prendre avec le sourire, convaincu qu’il ne s’agit que de plaisanteries, puis j’essaie de remettre les points sur les i. Mais on lieu de se calmer, ça empire.
Ces moqueries ne sont plus celles de l’école primaire. Ce qui a changé, c’est que la cruauté due à l’ignorance des enfants que nous étions a disparu et laissé sa place à des lames de rasoirs affûtées et conscientes, avec la volonté affirmée de blesser, trancher, et faire le plus de mal possible. Et de mon côté, il y a, enfin, la révélation, la compréhension de ces actes dont les raisons m’échappaient à l’époque : le plaisir. Une vraie jouissance qu’ils éprouvent à la vue de ma souffrance.
J’ai alors basculé et commencé à dévaler la pente.
Maintenant, ce sont des choses non seulement fausses, mais aussi sans fondement que j’entends :
- La douche, ça existe !
- Tu pues les pellicules !
Je ne peux plus faire un geste, pas même obéir aux profs, sans qu’ils soient sur mon dos :
Si je marche dans les couloirs, on me bouscule.
Si j’écris, on pousse ma plume, on fait tomber mon plumier.
Si je suis debout près d’un pupitre, on me l’envoie dans les côtes.
Si je lis à voix haute, à la demande du prof, on me crie « Plus fort ! » sans raison, au point que l’on ne peut même plus entendre ma voix.
S’il y a une tache sur un mur ou des écrits stupides sur le tableau, le coupable, c’est Loïc.
Je tombe de plus en plus vite. Ma chute devient dangereuse. Je ne suis pas aussi solide que j’essaie de le paraître. Si un obstacle rencontre ma route, lequel de nous deux se brisera ?
Simon est mon seul soutien dans cet enfer où je ne me suis pas vu tomber. Mon seul ami.
Un jour, il m’envoie balader, c’est comme s’il n’y avait jamais rien eu entre nous. Ses paroles désormais méprisantes me glacent. C’est la fin.
Tout est noir. Le vrai noir.
FF. « La pierre s’est arrêtée de rouler. Mais elle s’est brisée… (…) Il y a tant de gens qui ne tiennent pas leurs promesses en pensant échapper au châtiment. »
Clamp, xxxHolic vol. 3
28. AIKA
Pourquoi Aymeric ne me parle-t-il plus ? Il s’exprime aisément dans cette drôle de langue dont je ne saisis pas le moindre mot (ce dont il ne m’avait d’ailleurs jamais parlé), mais refuse de me traduire leurs conversations ou d’au moins m’expliquer ce qui se passe. Je ne comprends plus rien. Où nous emmènent-ils ? Que vont-ils faire de nous ? Pourquoi Aymeric tremble-t-il tant ? On dirait qu’il a peur… Mais qu’est-ce qui peut donc l’effrayer à un tel point ? Lui dont les connaissances sont bien plus étendues que les miennes, il ne peut ignorer que même s’ils sont de redoutables guerriers, les elfes ne tuent jamais de façon déloyale. Alors, qu’a-t-il à me cacher, au point de m’effacer totalement des événements actuels ? Aymeric…
Les deux jeunes gens suivirent le capitaine de la garde elfique. Ils traversèrent nombre de couloirs et tournèrent souvent : cette cité était un véritable labyrinthe. Tout en marchant, Aika jetait mille regards autour d’elle, et, en dépit de son angoisse, elle ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller. Le fourbi de branches qui soutenait ses pieds, le fin feuillage qui ne constituait pas vraiment de mur mais indiquait uniquement la limite du plancher, tout cela n’était pas l’art des elfes : la nature elle-même avait choisi de pousser sous cette forme. Et peu à peu, elle s’aperçut d’une chose curieuse : en portant aux parois un regard détaché, elle apercevait, dans l’ensemble, des formes. Des bâtiments, des humains, des elfes, des ciols. Au fur et à mesure que ses pas la menaient plus loin, elles semblaient se mouvoir, comme si elles formaient une histoire qui revenait sans cesse. Elle chercha à la comprendre, et identifia son début à une image curieuse, dévoilant des formes étranges et inconnues, hautes et parfaitement rectangulaires. Il s’agissait vraisemblablement de la silhouette d’une ancienne civilisation à jamais perdue. Les reflets et les ombres des feuilles qui s’agitaient donnaient l’illusion qu’une véritable fourmilière humaine vivait dans ce monde disparu ; celui des Temps anciens, peut-être ? Ensuite, tout disparaissait. Le néant. Les images montraient alors d’une part la formation d’une gigantesque forêt, et d’autre part l’apparition des constructions qu’Aika connaissait : des châteaux pour les demeures les plus riches, et des petites maisons, apparemment semblables à celles d’El Israam. Dans le même temps, des montagnes s’élevaient de plus en plus haut, et des êtres vivants différents se multipliaient. Elle identifia d’abord les ciols, puis les elfes, enfin, elle reconnut des humains. Mais pourquoi un petit groupe, probablement un peuple, était-il représenté à l’écart des autres ? Etait-ce là l’histoire de la fin des Temps Anciens ?
Aika aurait souhaité l’examiner plus en profondeur, mais sa rêverie prit fin lorsqu’ils parvinrent dans la pièce où ils devaient rencontrer le seigneur des elfes. Celui qui les avait accompagnés s’arrêta, prononça quelques mots, s’inclina, puis les laissa seuls. Aika, n’osant respirer dans la semi-obscurité ambiante, dévisagea celui qui leur faisait face.
Cet être semblait vieux comme le monde : voûté, de longs cheveux blancs descendant jusqu’au sol. Malgré les riches étoffes de fibre naturelle dont il était vêtu, il avait l’apparence d’un pauvre. Assis dans un fauteuil noueux duquel il ne semblait avoir la force de se lever, il portait sur eux un regard triste mais ferme.
Lorsqu’il parla, ce fut dans le langage commun d’Erosp, qu’Aika pouvait comprendre.
- Le garçon est un Izélien, mais je vois que ce n’est pas le cas de la fille. Je vais donc m’exprimer de façon à ce qu’elle puisse saisir mes propos également. D’autant qu’ils la concernent particulièrement.
AIKA
Quoi ???
AYMERIC
Comment ???
- Commencez par vous asseoir, commanda l’elfe.
Il désigna deux tas de feuilles à ses pieds, vraisemblablement préparés à leur intention. Ils s’y installèrent.
-Appelez-moi Yrneh. Nialsihg, celui de mes enfants qui vous a conduits à moi, m’a rapporté que vous étiez poursuivis par des ciols. Pour qu’ils s’aventurent jusqu’ici, dans la forêt elfique d’Ariass’san, il fallait qu’Il juge que c’était vraiment important. J’en déduis donc que tu es la Princesse Poussée par une Force Inconnue, n’est-ce pas ?
AIKA
Comment peut-il le savoir ? Je n’en ai jamais parlé, pas même à mes parents ni à Aymeric…
AYMERIC
De quoi parle-t-il ? Aika n’est poussée par aucune force… quoique… Pourquoi voulait-elle à un tel point entreprendre ce voyage ? Mais elle n’a jamais évoqué quoi que ce soit de tel… Pourrait-elle me l’avoir caché ? Et lui, où veut-il en venir ? Je pensais qu’il allait m’éliminer parce que je suis un fils d’Izélia. J’espère qu’il n’évoquera pas le secret maudit qui entoure mon peuple…
- C’est donc la fin. Pour Lui, et pour moi. Encore que pour nous tous, ce soit une délivrance. Je regrette, mais tu Lui seras donc livrée…
Aymeric bondit :
- Par Lui, vous entendez Al Ciol ? Il est hors de question qu’Aika lui soit livrée !
- Rassieds-toi, Izélien ! tonna le vieil elfe. Sois heureux de ne pas être exécuté immédiatement, comme le chien que tu es ! Même vous, les Izéliens, et vos grandes connaissances êtes loin de partager l’ancestral savoir des ciols et des elfes.
AIKA
« Leurs grandes connaissances ? »
Aymeric déglutit et obéit, mais ses poings se crispèrent si fort que ses articulations blanchirent.
- Mais, intervint Aika, comment pouvez-vous être sûr que c’est moi que vous attendiez ?
- Tu n’as pas nié quand j’ai parlé d’une Force, n’est-ce pas ?
Aymeric vit nettement Aika tiquer. Lui-même se sentit envahi d’un sentiment bizarre.
- Mais qui vous a parlé de moi ?
- Ziaka. L’Evolution. Celle qui maintenant s’est réfugiée dans le Ne-han. Elle a dit qu’avec ton apparition, notre temps s’achèverait, et qu’une ère nouvelle naîtrait.
- Qui est-ce ? Une magicienne, une devineresse ?
- Ma pauvre enfant, tu ne peux pas te représenter la chose terrifiante qu’elle est… Mais de toute façon, cela n’a pas d’importance. Tu seras menée à Al Ciol dès demain.
Aymeric se leva à nouveau.
- Nadena ? Nadena Al Ciol ra’levi osew’ta ?
- Tais-toi, vermine ! Tu l’aimes, et c’est par seul respect pour ce sentiment que nous te laissons vivre et te permettons de la suivre. Tu ne lui as même pas révélé la vérité, tu es un lâche. Sortez maintenant. Nialsihg ! Elen ru arta’shi eyala shi’zeni’es.
29. LOIC
Comment m’en sortir ?
Moins de trois mois après la rentrée scolaire, je cesse de voir la lumière du jour et le bleu du ciel. Plongé dans l’obscurité la plus totale, j’erre, solitaire et perdu, appelant à l’aide alors que seul me répond l’écho de ma voix désespérée.
Car d’espoir il n’y en a plus. De fuite possible, non plus. J’ai abandonné la lutte.
Où est passée ma vie ? Je traîne une existence dont je ne me rends plus compte, où le temps s’est arrêté. Les brimades m’ont totalement détruit et ne m’atteignent plus.
J’ai cessé de vivre.
Y a-t-il une solution à mon désespoir ?
Une seule, unique, qui puisse me libérer de cette souffrance et m’offrir l’oubli ?
Lutte, combat
Abandon.
30. AYMERIC
Je n’arrive pas à dormir. Le vent fait tanguer les arbres et j’ai l’impression d’être en pleine mer : le roulis me secoue et tient mes pensées éveillées.
« Tu ne lui as même pas dit la vérité, tu es un lâche…. » m’a dit le seigneur des elfes. Comment le contredire ? Aika a du comprendre que je lui cache quelque chose… que va-t-elle penser de moi ?
Je ne supporterais pas de la perdre…
Aika…
Je te regarde dormir et je dois forcer ma main à demeurer à terre, pour ne pas caresser tes cheveux soyeux et risquer de t’éveiller. Je suis un monstre ; je ne veux pas souiller l’ange pur que tu es.
Un ange inaccessible et que pourtant je refuse de laisser s’envoler : je veux te garder prisonnière auprès de moi pour l’éternité. Je rêve de me rapprocher de toi, de te connaître entièrement, et de savoir tous tes secrets… alors que je te cache les miens !
Je ne suis qu’un sale manipulateur, et un lâche, comme l’a dit Yrneh.
Tout à l’heure, il a parlé d’une force. Est-ce elle qui te pousse à aller de l’avant, Aika ? Ce n’était donc pas pour enquêter sur les origines de la déchéance humaine ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Tu sais pourtant que je suis allé jusqu’à quitter les miens pour te suivre aveuglément où tu irais, et que tu peux compter sur moi ! Mais que puis-je te reprocher, moi, qui suis bien pire que toi ?
Demain, il nous faudra partir à la rencontre du Grand Ciol. Une créature immortelle qui hante ces terres depuis toujours, que tous craignent parce que la haine consume son cœur depuis des temps immémoriaux. Un être qui n’est plus qu’un amas de colère et de rancœur, seul avec sa descendance depuis une période que nul n’a la capacité d’imaginer.
Al Ciol…
AIKA
« Ziaka. L’Evolution. Celle qui s’est réfugiée dans le Ne-han. »
Ces paroles m’obsèdent, si bien que je ne parviens pas à réfléchir calmement. Tant d’éléments tournoient dans mon esprit et le rendent confus : Ziaka, Aymeric, Al Ciol, les elfes, notre capture… par où commencer ?
« Celle qui s’est réfugiée dans le Ne-han ».
« Le Ne-han ».
Est-ce là que je dois me rendre ? Ziaka, est-ce elle qui m’appelle ? Est-ce elle, la force ? Et quels sont ses liens avec Al Ciol et Yrneh ? Et ces deux-là, quel rapport ont-ils avec Aymeric ? Car il est évident qu’il y a entre eux quelque chose que j’ignore. Il me suffit, pour m’en convaincre, de me remémorer la peur d’Aymeric, son silence, et les paroles du seigneur des elfes : « Tu ne lui as même pas dit la vérité ! ». Comme si un renseignement majeur m’échappait…
En y réfléchissant, il est vrai qu’Aymeric, depuis le temps que je le connais, ne m’a jamais dévoilé de sa personne que le strict minimum. Ce n’est que lors de la traversée des steppes de Reejak que je l’ai vu pour la première fois utiliser ses pouvoirs ; jusque-là, j’avais oublié jusqu’à cet aspect de sa personnalité. Mais il est vrai aussi que je ne m’en étais jamais souciée : je l’aimais, c’était tout ce qui comptait. Fut-ce une erreur ?
Car aujourd’hui, j’ai découvert qu’Aymeric parlait l’elfique. Cette langue, comment se fait-il qu’il la connaisse ? Où a-t-il bien pu l’apprendre ?
Et à propos de ses pouvoirs, ils sont certes moins puissants, mais ils ressemblent tellement à ceux des elfes !
Et enfin, ces paroles d’Yrneh :
« Tu ne lui as même pas dit la vérité ! »
« Tu es un lâche ! »
Il me cache quelque chose, j’en suis sûre cette fois. Mais pourquoi, Aymeric, pourquoi, ne sais-tu donc pas que je t’aime ? De quoi as-tu peur ? Que crains-tu au point de me le cacher ?
Et que va-t-il se passer demain et les jours d’après ? La seule chose dont je sois sûre, c’est que je ne veux pas mourir. A cause de cette angoisse sourde, le sommeil me fuit.
Aymeric, je te sens t’agiter à mes côtés. Pour ne pas t’inquiéter avec les tourments de mon esprit, je ne peux que faire semblant de dormir.
31. Soudain, il y eut un bruit. Un pas de course, un cri, un « plouf » retentissant. Loïc, surpris, ouvrit brusquement les yeux, vit la face du chat aux yeux verts à quelques centimètres seulement de son propre visage et, de surprise, il hurla et bondit en arrière. Il sentit le sol se dérober et atterrit douloureusement dans la rivière, le postérieur trempé. L’humidité et l’eau glacée le firent cependant se relever aussitôt, et tandis qu’il se frottait l’arrière-train en grimaçant, son regard croisa celui du garçonnet blond qui venait, comme lui, de chuter.
Un instant, il ne se passa rien.
Puis un sourire se dessina sur les lèvres du nouvel arrivant et Loïc, contaminé, ne put que l’accompagner dans un prodigieux éclat de rire. Ils étaient tous deux mouillés de la tête aux pieds ; lorsqu’il put reprendre son souffle, Loïc invita l’autre à le suivre vers un coin plus ensoleillé. Ils remontèrent la rivière quelques minutes et atteignirent un passage où les arbres s’espaçaient pour laisser place à un petit îlot chauffé par le soleil. Ils se déshabillèrent et s’installèrent côte à côte sur un autre rocher.
- Comment tu t’appelles ? demanda sans détour le petit garçon.
- Loïc.
- Moi c’est Henry.
Ils restèrent silencieux quelques minutes. Henry ne faisait rien pour forcer la conversation ; Loïc, lui, l’observait à la dérobée. Il l’avait immédiatement reconnu : c’était lui qu’une bande plus âgée persécutait le jour précédent. Loïc s’interrogeait sur le sourire qui plissait ses lèvres, sur ses yeux verts pétillants et rieurs. Comment cet enfant pouvait-il afficher une telle joie de vivre après avoir vécu une chose pareille ? Alors que lui-même, qui n’avait été que témoin de cette scène, en avait été bouleversé au plus profond de lui-même, au point de venir jusqu’ici se réfugier en oubliant tout le reste ?
Il aurait voulu lui en parler, mais les mots demeuraient bloqués dans sa bouche. C’est ainsi qu’en silence, il se perdit dans la contemplation de son visage pâle et rond, balayé d’assez longues mèches dorées. Loïc s’étonnait de ces cheveux plus longs que la normale : ne lui valaient-ils pas, eux aussi, des moqueries et des brimades ? Alors, pourquoi ne pas les couper et se fondre dans le moule ? Même son prénom faisait plutôt vieillot…
Tout, chez Henry, le poussait à l’interrogation. Pour la première fois depuis qu’il s’était psychiquement retiré du monde - non, la deuxième s’il comptait l’étrange inconnue -, il était intrigué par quelqu’un et s’intéressait à lui.
Cela était peut-être du à cette apparition si impromptue qui l’avait poussé au rire, alors même qu’il s’égarait dans les plus noires de ses pensées.
32. Les préparatifs de voyage, affairés et bruyants, mirent fin dès le lever du jour au sommeil troublé d’Aymeric et Aika. Apparemment, la totalité des elfes (il en restait peu) s’apprêtait à partir ; même le seigneur Yrneh semblait compter participer. Aika ne comprenait pas un mot d’elfique, mais elle crut néanmoins comprendre, aux conversations inquiètes qui résonnaient partout, que les elfes craignaient pour leur souverain ; sans doute, en effet, ne quittait-il plus très souvent son domaine, âgé qu’il était.
Elle se demandait d’ailleurs combien d’hivers il avait bien pu traverser. Il semblait tellement vieux ! Comme s’il vivait depuis les Temps Anciens… « Mais c’est impossible, se reprit-elle, cela correspondrait quasiment à l’éternité. »
Elle se hasarda à poser la question à Aymeric, espérant de toutes ses forces qu’il recommencerait à lui parler. Ce dernier, heureux et soulagé au contraire qu’elle ne l’interrogeât pas sur lui-même ou son peuple, consentit à répondre, tout en restant cependant dans le vague.
- J’ai entendu dire que le seigneur Yrneh est, avec Al Ciol, la créature la plus ancienne qui vive sur cette Terre. C’est pourquoi nul autre être vivant n’est capable de se souvenir du moment de leur naissance. Tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont les fondateurs des ciols et des elfes, eux-mêmes des peuples terriblement anciens. Ils ont probablement survécu à plusieurs milliers d’années.
AIKA
Ouah, tant que ça ? Alors ils ont peut-être bien connu les Temps Anciens…
Le savoir d’Aymeric est vraiment étendu, même si j’ignore comment il se fait que…
Reconnaissant de sa discrétion, Aymeric ne lui demanda pas non plus quelle était cette force mystérieuse qu’avait évoquée le seigneur Yrneh.
33. - Qu’est-ce que tu faisais ici ? demanda soudain Henry.
- Eh bien, heu… bafouilla Loïc pris au dépourvu, je… je réfléchissais…
- Depuis longtemps ? J’ai cru que tu dormais… et l’école, tu n’y es pas allé ?
Loïc ne répondit rien. L’école lui était littéralement sortie de la tête et il s’en fichait. Après tout, il n’y allait que pour ne avoir d’ennuis du genre colle, suspension ou renvoi. Ce ne serait pas la première fois qu’il sècherait, ni la dernière ; il trouverait bien une excuse. Justement, ne pas y aller le soulageait : il y avait trop de monde là-bas…
- Tu es souvent plongé dans tes pensées, comme ça ? l’interrompit une nouvelle fois Henry.
Loïc, peu habitué à ce qu’on lui portât de l’intérêt, et encore moins à ce qu’on lui posât des questions aussi déroutantes, ne réussit qu’à encore garder le silence tout en essayant de réorganiser les réflexions que son compagnon venait une nouvelle fois de perturber. Henry ne prit pas ombrage de son mutisme :
- Ah, excuse-moi, ça ne me regarde pas, se contenta-t-il de dire.
Une fois de plus, Loïc ne savait que répondre. C’était plus ou moins la première fois que quelqu’un s’excusait auprès de lui. Que faire, comment réagir ? Il avait envie de lui demander pourquoi et comment il était arrivé ici, mais ne savait de quelle façon s’y prendre. Il avisa soudain le sac d’école du garçon, posé à côté de son t-shirt.
- Tu revenais de l’école ? osa-t-il enfin demander.
Ces mots à peine sortis de sa bouche, il les trouva stupides. Mais Henry fit un grand sourire, heureux que celui qu’il considérait déjà comme son nouvel ami prenne enfin l’initiative et se décide à parler.
- Il y a des garçons qui me suivaient pour m’embêter. J’essayais de les semer.
Loïc eut l’impression de recevoir un coup de poing à l’estomac. Il fixa intensément le visage d’Henry, se demandant comment il était possible d’évoquer pareille horreur en souriant de toutes ses dents. Une fois de plus, il se taisait. Mais le petit blond ne chercha pas à forcer la discussion. Respectueux des longues poses que s’accordait Loïc, sans pour autant chercher à les comprendre à tout prix, il attendait qu’il reprît de lui-même la parole, ne doutant point que celle-ci viendrait.
Plusieurs minutes s’écoulèrent, durant lesquelles les seuls bruits se réduisirent au ruissellement continu de l’eau et au chant des oiseaux qui les berçait doucement, tandis que Loïc tentait désespérément de former une phrase cohérente et de la prononcer. Enfin, il put dire :
- Et ça ne te fait pas de peine ?
La phrase sortit d’un bloc de sa bouche, comme crachée après avoir été retenue trop longtemps. Loïc détesta le ton qu’il employa, mais c’était dit et trop tard pour se reprendre.
De plus, le simple fait de prononcer le mot « peine » réveilla en lui mille plaies jamais vraiment refermées, et au final toujours aussi purulentes qu’au premier jour. Voir un autre vivre le même malheur que lui et le prendre dans la joie et la bonne humeur le déconcertait au plus haut point.
- Bof. Ils sont justes cons. Je m’en fiche d’eux.
Pour la cinquième fois, Loïc ne trouva rien à répondre. Mais qui était donc cet Henry ?
34. – Deux lunes ??
Aika n’en revenait pas. Il leur faudrait tout ce temps pour marcher vers le nord en ligne droite ?
- Les forêts d’Ariass’san et Ethalijens sont très vastes, traduisit Aymeric, et Al Ciol s’est établi tout au nord.
Juste avant le départ, l’elfe Nialsihg, le seul qui ne répugnait pas trop à approcher à moins de quatre mètres d’Aymeric, était venu prévenir les deux humains de la durée et des conditions du voyage.
- Nous irons à cheval, et dans notre cas nous pourrons récupérer Braise et Souffle, mais on ne nous rendra pas nos armes et mes pouvoirs resteront bridés. Tout le peuple elfique et le seigneur Yrneh lui-même nous escorteront ; ils demanderont aux arbres de nous laisser passer et nous emprunterons un chemin particulier qui nous évitera de passer par Calbir.
- Oh non ! gémit Aika.
Elle qui se réjouissait tant de voir cette immense métropole !
Nialsihg ajouta quelque chose qu’Aymeric entendit avec une visible surprise, puis il les salua en s’inclinant et sortit. Aika attendit qu’Aymeric lui répète ce que l’elfe avait dit avant de partir. Il la regarda avec un sourire en coin.
- D’après lui, la langue elfique s’est développée en Azyah. Si on s’en sort et qu’on veut poursuivre notre voyage, il vaudrait mieux que tu l’apprennes pendant que nous sommes avec eux.
Aika crut que sa mâchoire allait tomber par terre.
- Noooon, c’est pas vraiiii ?
Elle aimait apprendre mais détestait étudier !
GG. « ( Il ) est comme un fauve blessé, il montre les dents et se protège en cachant ses blessures et ses faiblesses à ses ennemis. Il porte de fausses lunettes, pour cacher son visage soi-disant. Moi je pense qu’il cherche plutôt à se protéger en mettant une épaisseur de verre entre lui et le reste du monde. »
Leeza Sei, Combination vol. 2
35. Le jour suivant, Loïc se rendit à l’école et prétexta une intoxication alimentaire légère pour justifier son absence de la veille. Il s’était levé étrangement heureux, mais son long entraînement au camouflage total de ses sentiments ne permit à personne de le remarquer.
Il ne s’attendait pourtant à rien de particulier, et en fait, rien de particulier ne se produisit : sa journée se déroula comme toutes les précédentes. Il ne prêta attention à personne et tout le monde l’ignora. Il n’ouvrit pas la bouche et se fit le moins remarquer possible, se fondant dans le décor afin d’échapper à la vue de tous ; une fois, une prof l’avait traité de « plante verte » ; eh bien, c’était plus ou moins ce qu’il aurait voulu être.
Le professeur d’anglais se risqua à l’interroger. Loïc, qui peinait beaucoup à l’oral, balbutia, chercha en vain à comprendre puis se fâcha. Dès lors, il eut la paix. En sortant de la classe, il entendit deux filles se parler entre elles : « Loïc est vraiment un débile mental . » « Il passe son temps à agresser, ce qu’il est chiant ! » « Paraît qu’il fout rien de ses journées… » « Pas étonnant que cette pauvre tache n’ait même pas la moyenne. »
Loïc fit comme s’il n’avait rien entendu. Pourtant, ces filles, il ne leur avait jamais parlé, ils ne les connaissait pas et pensait bien qu’il en était de même pour elles. Comment peut-on critiquer quelqu’un dont on ignore tout ? Mais il était habitué, depuis le temps… Que pourrait-il jamais attendre d’autre de ses semblables que des sarcasmes et du mépris ? En cours de math, il ne fit que regarder par la fenêtre, où s’étendait un petit pré minuscule, propriété de l’école utile au cours de biologie. Au-delà, du bitume, de l’asphalte, du béton. Et au loin, les montagnes, belles, grandes, paisibles,… que la civilisation humaine n’était pas encore parvenue à détruire complètement. L’herbe y poussait librement, des insectes et des animaux plus gros s’y ébattaient, combattaient, vivaient. Loïc aurait voulu être l’un d’entre eux. Il repoussa sauvagement les larmes qui lui vinrent tout à coup… voilà qu’il se perdait encore dans des pensées tristes. Il voulut s’accrocher à un souvenir heureux mais n’en trouva aucun.
Alors, il transforma son ressentiment en colère, chose qu’il faisait chaque fois que lui prenait l’envie de pleurer. La rage, la haine effrayaient les humains : en faisant reculer ceux-ci, Loïc se protégeait, cachait blessures et faiblesses en menaçant tout le monde de ses crocs agressifs. Il se mit à haïr férocement ces êtres hypocrites, qui dans leur confort en étaient venus à oublier la base de la vie et occupaient leur temps dont ils ne savaient que faire à détruire les autres, ceux qu’ils considéraient comme leurs inférieurs : certains de leurs semblables, dont lui, et toutes les autres créatures de la Terre. Chassées, exterminées, retenues en captivité pour être irrémédiablement dévorées, elles souffraient en silence, comme lui. Mais l’Homme sait aussi nuire indirectement : que de fois Loïc s’était-il ému, alors qu’il marchait dans la rue, du million de petites créatures qui pourraient vivre là où tout ce béton ne laissait place qu’à une masse grisâtre ! Cette pensée, n’importe qui l’eût trouvée stupide. Mais pas Loïc.
Et c’est ainsi qu’autant il parlait peu et restait prostré sur lui-même, autant mille pensées et mille révoltes l’assaillaient en son for intérieur. Et tandis qu’il se taisait, le traversaient tour à tour de la peine, de la colère, de la souffrance, de la haine. Ce garçon n’était ni mauvais, ni égoïste, simplement, sa générosité ne se tournait pas vers ceux de son espèce, qui l’avaient par trop dégoûté dans le passé, mais il souffrait avec ceux qui souffrent, rageait de son impuissance, et pour le reste, c’était comme s’il était incapable de conserver le moindre souvenir heureux pour ne garder que ceux qui l’avaient fait grandir : ceux qui l’avaient blessé…
Ce garçon détestait les humains autant qu’il aimait la solitude, et sinon, contrairement à ce que ses tentatives de suicides passées eussent pu laisser croire, il était fort, très fort : doté d’une force de conviction inébranlable qui ne le ferait reculer devant aucun obstacle.
« Décidément, pensa un regard vert aux yeux profonds, il est parfait. Cet être idéal à l’exécution de mon plan sera le destructeur absolu, et mon jouet par la même occasion… »
HH. « Pourquoi ne faut-il pas tuer d’humains ? (…) Les humains tuent beaucoup d’animaux et d’arbres, et d’herbe, et de fleurs. Ils en tuent continuellement, même s’ils n’en ont pas conscience. Pourquoi ? Parce qu’ils ne parlent pas ? Parce qu’ils sont moins intelligents ? Donc c’est bien de tuer les êtres vivants qui ne parlent pas et qui sont moins intelligents ? (…) Et toi, n’as-tu jamais pris une vie depuis que tu es née ? (…) Pourquoi seuls les humains entreraient-ils dans la catégorie des êtres vivants « qui ont le droit de tuer » ? »
Clamp, X vol. 13
36. Aymeric reprit patiemment son explication :
- Les pronoms personnels elfiques sont respectivement : « lu, es, ra, ni ta, shi ». Ils sont utilisés tant pour marquer la possession que le sujet ; par exemple : « lu » peut signifier « je », « moi » ou « mon ». S’il est utilisé avant le verbe, il s’agit d’un complément d’objet, s’il est utilisé après, il s’agit du sujet du verbe. Si le verbe n’est suivit d’aucun pronom, c’est qu’il n’a pas de sujet, donc qu’il s’agit d’un impersonnel. Dans le cas de la possession le pronom s’accole après le nom…
- Je n’y comprends rien, ma tête va exploser ! se plaignit Aika. Je suis vraiment obligée d’ingurgiter tout ça ?
- A moins que tu estimes que nous ne repartirons pas vivants du domaine des ciols.
Aika cessa de soupirer et, résignée, s’appliqua à ses leçons. Elle devait, tout en chevauchant, suivre l’enseignement d’Aymeric et retenir – ce qu’elle avait en horreur – du vocabulaire. Le soir, tandis qu’ils se nourrissaient de fruits et d’herbes sauvages cueillies par les elfes (ils étaient végétariens), il la faisait réviser, contrôlait son niveau par des exercices et l’initiait à l’alphabet particulier de cette langue. Bien qu’elle ralât en permanence, Aika était douée : très vite, elle sut former des phrases simples sans se tromper dans la grammaire très structurée de la langue, et parvint à échanger de petites conversations avec les elfes.
Elle était en effet très ouverte et leur parlait volontiers, contrairement à son fiancé. Elle commença à se lier d’amitié avec certains d’entre eux : Nialsihg, mais aussi Eniotna, Saihttam, Cirederf, … elle connut bientôt leur nom à tous et très naturellement engagea des papoteries sur les fruits comestibles de la région et les vêtements en étoffe tissée des elfes. Sa maîtrise de l’elfique progressa de ce fait très rapidement, et bientôt, elle n’eut plus besoin d’Aymeric.
L’Izélien, lui, restait isolé dans son coin. Il ne parlait à personne sauf à Aika, et ne se mêlait pas aux autres. Pour lui, la trentaine d’elfes n’existait pas. De même, les elfes ignoraient Aymeric.
Aika voyait bien que pour une raison mystérieuse qu’elle ignorait, son fiancé et ses nouveaux amis ne pouvaient absolument pas s’entendre, que toute communication était impossible entre eux. Elle se posait bien des questions mais n’osait aborder le sujet avec Aymeric ; un jour cependant, elle se risqua à en parler aux elfes, profitant d’un moment où le jeune homme était loin d’elle. On ne lui donna que des réponses vagues : « ça remonte aux origines de nos trois peuples » « Il y a une haine ancestrale entre nous. » « Mais c’est bientôt fini de toute façon… » Aika n’insista pas. Visiblement, personne n’avait envie d’en parler. Elle s’isola néanmoins pour réfléchir.
Elle parvint à la conclusion que la clef de tous les mystères se trouvait dans l’histoire de ces trois peuples ; quelque chose avait dû se produire, qui avait suscité entre eux une animosité hors du commun. Mais quoi ? Ça, c’était un secret, et Aika adorait les secrets. Elle espérait surtout qu’elle découvrirait ainsi la raison pour laquelle Aymeric avait instauré cette distance entre elle et lui depuis leur rencontre avec les elfes, et qu’elle parviendrait à la faire disparaître.
37. Lorsque la sonnerie retentit, Loïc était à nouveau d’humeur morose. Il ramassa ses affaires et reprit en silence le chemin de chez lui. Soudain, un bruit de course retentit et un éclair blond s’arrêta à sa hauteur.
- Eh, Loïc ! l’interpella Henry joyeusement. Tu rentres par cette rue, toi aussi ? On fait la route ensemble ? Tu habites où au fait ? enchaîna-t-il sans lui laisser le temps de répondre.
- Salut Henry, réussit enfin à dire Loïc. Ma maison se trouve par là, un peu plus loin.
- Ah ça tombe bien, la mienne aussi ! s’écria aussitôt le petit, la mine réjouie. Autant y aller ensemble alors.
Henry s’imposa près de Loïc et se mit à lui décrire sa journée. Il en était à la façon dont il avait versé son verre d’eau sur sa prof principale à la cantine, quand des voix moqueuses s’élevèrent derrière eux :
- Eh mais c’est Henry mon copain !
- On dirait qu’il a trouvé quelqu’un à parasiter, mon copain…
Henry prit le parti de les ignorer. Il continua à parler à Loïc, tandis que les deux inconnus poursuivaient leur manège :
- Il s’est soigneusement peigné ses cheveux interminables, mon copain…
- Mais ça a pas suffi à lui cacher ses pellicules à not’copain…
- Remarque, de toute façon on sait qu’elles sont là, elles puent à dix kil…
Loïc sentit ses muscles se crisper et la sueur dégouliner le long de son dos. Mais sa transpiration n’était pas due à la chaleur du jour ! Il crut qu’il allait éclater, quand Henry changea soudain de route :
- Ma mère est venue m’attendre avec sa voiture !
Il bifurqua et commença à s’éloigner. Le cœur de Loïc se serra.
Un des garçons qui les suivaient s’écria :
- Oh, il s’en va, mon copain !
Que pouvait ressentir Henry, victime de ces brimades ? Et une fois de plus, Loïc n’avait rien fait pour l’aider. Henry avait tout supporté seul. Tout à coup, ce dernier se retourna et cria :
- Loïc, tu voudrais pas venir goûter chez moi ?
Cette fois, son cœur battit plus vite et plus fort.
38. La troisième semaine, une rumeur sourde leur parvint, qui leur signalait la présence toute proche de Calbir. Aika aurait souhaité s’y rendre, mais elle savait que les elfes n’accepteraient jamais de la laisser partir, et encore moins de se montrer aux humains. Ce fut avec un petit pincement au cœur qu’elle les suivit jusqu’à un grand pin, en apparence en tout point semblable aux autres. Elle vit alors de quelle façon ils allaient franchir Calbir incognito.
Une elfe aux cheveux bleu ciel apposa sa main sur le tronc et se mit à chanter à voix basse. Aika comprenait désormais relativement bien l’elfique, et malgré les nombreux mots qui lui échappaient encore, elle put saisir ceci, grossièrement retranscrit en langage commun d’Erosp :
Cette planète sur laquelle nous vivons
Est vieille, vraiment vieille. Au cours de son histoire,
Un être devint puissant et en vint à croire
Que parfaite était sa civilisation.
Au départ, il était faible, mais innombrables
Etaient ses semblables. Alors que de la magie
Il avait l’usage, il y renonça. Ainsi,
Son doigté, de se développer fut capable.
Il manipula la nature, la changea,
La transforma. Il bâtit de grands édifices,
Mit au point nombre d’inventions et d’artifices,
Se développa, le monde colonisa.
Mais peu à peu, alors que le temps s’écoulait,
Son savoir-faire devenait engin de mort.
Inconscient, il construisait encore et encore,
De plus en plus déraisonnables étaient ses souhaits.
Et tout en travaillant à ses propres désirs,
Il semait autour de lui la destruction,
Tuait, anéantissait plus que de raison ;
La force de la Terre se mit à faiblir.
Alors, cet être devenu incontrôlable,
Malgré l’amour qu’elle lui portait tout de même,
La grande Evoluante mit fin à son règne.
Elle lui rendit sa magie irrémédiable…
Aika se lassa bientôt d’écouter. Il ne s’agissait que d’une histoire invraisemblable et sans grand intérêt ! Elle se prit alors à plutôt observer attentivement le phénomène qui se produisait. Tandis que l’elfe chantait, tous les autres bruits de la forêt, de la cohorte elfique ou encore venant de Calbir s’éteignirent les uns après les autres. Lorsque le silence fut total à l’exception de la mélodie enchanteresse, l’elfe ôta sa main du pin et avança ; les autres la suivirent.
Aika eut l’impression que le trajet durait une éternité. Ils traversèrent un fourré, longèrent une clairière. Ils aperçurent des animaux : des lapins, des souris, des cervidés et même un kaldreq sauvage. Aucun ne réagit à leur passage. Le plus étrange, c’était de les voir se déplacer, ou de voir les feuilles qui se balançaient dans le vent, sans qu’aucun autre son ne leur parvînt que celui de la douce mélopée. Après un temps indéfinissable, un autre grand pin se dressa devant eux. On aurait dit le même que le précédent. L’elfe aux cheveux bleu ciel apposa à nouveau sa main sur le tronc, et acheva sa chanson, ou plutôt elle baissa progressivement la voix jusqu’à la laisser en suspens : l’histoire continuait…
Tandis que la mélopée se faisait de plus en plus inaudible, revenaient petit à petit les divers bruits de la forêt : bruissements de feuilles, chant des oiseaux, ainsi que la rumeur de Calbir, portée par le vent. Aika constata cependant avec surprise que celle-ci résonnait désormais à leur arrière ! Ainsi, par quelque procédé magique, ils avaient bel et bien franchi la légendaire cité commerciale, sans même la traverser.
L’elfe qui avait chanté s’effondra sans connaissance. Sans un mot, ses compagnons la ramassèrent et poursuivirent leur route. Aika regarda fixement les arbres, semblables à ceux d’Arriass’san, qui lui faisaient maintenant face.
« Voici donc Ethalijens, la forêt ancestrale ciole » se dit-elle.
39. Henry vivait avec ses deux parents dans un trois pièces au deuxième étage d’un immeuble en bordure de la ville. Loïc se sentit intimidé en entrant ; il apprécia la décoration subtile et l’ameublement à l’ancienne.
- Tu veux manger quoi, Loïc ? demanda la maman d’Henry en posant son sac.
- Eh bien, je ne sais pas… balbutia-t-il en guise de réponse.
- Tu aimes le chocolat ?
- Heu, oui…
- Alors ça, du pain et du Nutella, ça vous conviendra ? C’est ce que prend Henry d’ordinaire.
- Ce sera parfait.
- Alors, installez-vous là !
Elle désigna la cuisine. Loïc choisit une chaise au hasard et s’assit.
Henry entra peu après, portant deux sacs remplis de commissions qu’il déposa près de la table.
- Merci mon chou ! lui dit sa mère. Je vous laisse maintenant, je rangerai plus tard.
Et elle s’éclipsa discrètement. Loïc resta un moment sans bouger.
- Tu peux manger ! lui lança Henry, la bouche déjà pleine.
- M…merci…
Sur ce, Henry acheva de lui raconter sa journée, partant de là où il s’était interrompu. Il avait compris que Loïc n’était guère bavard, alors il prenait les devants et parlait, même pour dire n’importe quoi, et ne laissa à aucun moment s’installer entre eux un silence qui serait devenu gênant.
Loïc prenait beaucoup de plaisir à l’écouter, lui qui n’avait même pas l’habitude qu’on lui portât de l’attention. Pourtant, dans sa tête, une petite voix qu’il connaissait bien l’avertissait en permanence : « Ne t’attache pas à lui, Loïc. Il t’abandonnera bientôt, dès que tu auras toi-même un problème quelconque. Il a l’air gentil, profite de sa compagnie un moment mais éloigne-toi de lui dès que possible. Oui, dès que possible, ou tu seras encore blessé… » Loïc n’était pas prêt d’oublier cette leçon qu’il avait si durement apprise. Et pourtant, tandis qu’il écoutait Henry, un léger sourire flottait sur ses lèvres, mais un sourire triste. Même s’il prêtait à son nouvel ami une oreille attentive, il ne pouvait empêcher ses pensées de vagabonder…
40. Presque immédiatement, un groupe de quatre ciols apparut. Les elfes, cette fois, ne tentèrent pas de les tuer ; non seulement ils n’étaient plus sur leurs terres, mais ils amenaient quelque chose pour leur souverain Al Ciol. Les nouveaux venus fixèrent les elfes avec une haine presque palpable. Lorsqu’ Aika la perçut, elle frissonna. Elle les observa discrètement. Qu’ils étaient laids, difformes ! Et d’où venait une telle antipathie ? Le regard des ciols, c’était la haine à l’état pur. Elle en fut véritablement effrayée. Et elle allait être livrée au premier d’entre eux ? Que lui avait dit Aymeric à son sujet, déjà… ? Elle tenta de se souvenir, et découvrit avec stupeur qu’il ne lui en avait absolument pas parlé ! Sauf sur son grand âge, ce qui ne l’aidait pas beaucoup. Il allait falloir qu’elle lui demande, au moins pour qu’elle ait une idée d’à quoi s’attendre… En effet, il ne semblait pas le moins du monde surpris par leur attitude. De plus, sa connaissance de ces deux peuples était très vaste, voire trop, mais elle y réfléchirait plus tard. Pour l’heure, elle s’inquiétait surtout de la personnalité de celui qu’elle allait rencontrer.
Le soir même, elle l’entraîna à l’écart et lui posa la question à voix basse. Aymeric hésita longtemps avant de consentir à lui répondre.
- On dit qu’Al Ciol est un être que les pires des sentiments, la rancœur, la haine, l’amertume et la colère, consument depuis sa naissance. Il a vécu plusieurs millions de millions d’années contre son gré, et son ressentiment grandit encore à chaque instant. Les proportions qu’il a pu atteindre aujourd’hui sont largement au-dessus de notre capacité d’imagination.
Aika déglutit.
- Et…. Qu’est-ce que tu crois qu’il me veut ?
- Ça, je me le demande.
Maintenant, elle avait encore plus peur. Et son angoisse s’amplifia à mesure qu’ils poursuivirent leur chevauchée. Ses pensées se tournaient en particulier vers Al Ciol. Pour se préparer et peut-être le comprendre, elle étudia subtilement le comportement des ciols qui les accompagnaient. Ils n’ouvraient que très rarement la bouche, pour ne pas dire jamais, comme s’ils avaient déjà vécu des siècles de silence. Elle s’aperçut néanmoins qu’ils parlaient elfique. Sur le coup, elle en fut surprise, mais cela ne faisait qu’ajouter au mystère qui entourait l’origine des elfes, des ciols, d’Izélia…. et d’Aymeric.
Quant à elle, sa maîtrise de la langue était désormais très bonne, bien qu’il lui manquât du vocabulaire, et qu’il lui arrivât encore de se tromper dans la structure des phrases ; mais en tenant compte de la difficulté élevée de la grammaire, c’était compréhensible. Aymeric lui avait même dit une fois qu’il était impressionné par ses progrès, sans préciser cependant combien de temps lui avait été nécessaire à lui.
Un mois encore s’écoula.
Enfin, on annonça à Aika qu’ils parviendraient à la demeure d’Al Ciol le jour suivant.
41. LOIC
C’est insoluble. Ma situation est insoluble. Je n’ai plus confiance en personne, ni en rien. Je reste immobile, prostré dans le vrai noir. Physiquement, le moindre geste m’est devenu insupportable. Me réveiller le ma tin est sans doute le pire de tous. Me lever, m’habiller, me rendre en Enfer ; la moindre pensée recèle de la souffrance, la moindre sensation aussi, tout n’est plus que douleur. Je ne vois rien d’autre.
J’ai mal, j’ai peur. Mon âme hurle de toutes ses forces, mon corps existant désormais indépendamment d’elle s’affaiblit. Ne parvient plus à dormir ou à se reposer et se fatigue. Refuse de travailler, n’y parvient plus de toute façon. De brutales fringales de nourriture suivies de jeûnes prolongés le secouent à intervalles irréguliers. Ce corps est aussi perdu que son esprit ; de violentes colères, incompréhensibles pour mon entourage, succèdent à de longs moments d’apathie.
Quelques idées germent petit à petit, faibles au début mais leur emprise s’accroît très vite et devient puissante.
« Tout le monde s’en fiche de moi . »
« Je suis nul. »
« Personne ne peut me comprendre. »
« Personne. »
« Si je disparaissais, personne ne s’en apercevrait. »
Je veux que tout s’arrête, que le temps se suspende, que la souffrance cesse, que la peur disparaisse. Je veux sortir du noir et gagner la lumière éternelle, pour crier au monde entier : « J’existe, je souffre, regardez-moi, aidez-moi ! » mais nul ne perçoit mon silencieux message. La vérité, c’est que personne ne fait attention à moi.
« Tout le monde s’en fiche de moi. »
Ceux qui acceptaient encore de me parler me tournent désormais carrément le dos. Les autres me persécutent. Ma famille se moque bien de ce qui peut m’arriver. Les profs font comme s’ils ne voyaient rien.
Pour ne pas avoir d’ennuis, les humains sont capables de laisser mourir l’un des leurs comme si ça ne les concernait pas.
Les humains sont cruels et lâches, les humains me font tant de mal sans que je comprenne pourquoi. Suis-je une proie désignée ?
Suis-je né avec pour destin d’être victime ?
Ce dont je suis sûr cependant, c’est que jamais personne ne m’aidera.
Personne, jamais.
Il n’y a aucune issue dans le vrai noir, et l’aide n’y existe pas. Au-dessous de moi, le vide me tend les bras.
II. « (…) vous êtes la seule à connaître l’intensité de votre douleur (…) »
Clamp, Tôkyô Babylon vol. 5
42. Elle ne dormit pas de la nuit et devinait qu’à ses côtés, son fiancé s’agitait comme chaque fois qu’il était nerveux et inquiet.
Aika, immobile, feignait le sommeil, tout en tentant de calmer les battements fous de son cœur. En parfaite actrice, elle déguisait son angoisse afin de ne pas inquiéter davantage celui qu’elle aimait.
Aymeric n’avait pas seulement peur, il était véritablement terrifié, elle le sentait. Mais pour une raison différente que la sienne, et elle n’avait aucune idée de ce que ça pouvait bien être. Dans un sens, le silence d’Aymeric la blessait. Mais elle s’inquiétait encore davantage de ce qu’elle allait vivre le lendemain. Les heures s’écoulèrent lentement, et rien ne vint troubler le calme de la nuit. Dans une forêt, c’était plutôt surprenant… alors ce devait sans doute être à cause de la proximité de la demeure d’Al Ciol : même les oiseaux fuyaient ce lieu. A quoi ressemblait le fondateur des ciols ? Sûrement à un mo