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Ile d’acier
Prologue
L’action prend place sur une île déserte à la végétation luxuriante. Un homme est couché sous un mince abri de bois. Il s’éveille et commence à parler en mangeant.
AKI : Hum… Déjà le matin ? Ô Grâce, encore un peu… mais, quel est ce bruit ? Mon estomac gargouillerait-il ? La faim me tourmenterait-elle déjà de ses crampes insidieuses ? Je n’y puis donc rien, force m’est de me lever, sous peine de succomber aux plaintes de mon propre corps. Que les nuits semblent courtes ! Et pourtant, moi qui dors tout mon soûl, dépourvu d’obligations autres que celles du ventre, lesquelles, au vu de l’abondante générosité de cette île, ne sont guère difficiles à satisfaire ; moi, homme sauvage et solitaire, je suis aussi libre que possible, et je n’ose penser à mes compatriotes demeurés en cette civilisation coincée et stressée… Ah ! Le bol de fruits que je m’étais préparé hier. C’est curieux, il me paraissait plus plein alors ; une petite bête aura dû venir se servir durant la nuit. Peu importe ! La végétation d’ici s’emploie largement à tous nous nourrir. Car malgré sa petite taille, cet îlot fleurit tout au long de l’année, et donc, un homme seul dispose largement des quantités d’herbes et de fruits nécessaires pour manger à satiété. Il suffit de faire son choix, puis de se servir, et la chasse et la pêche constituent davantage un plaisir qu’une obligation… Oh ! Mais aujourd’hui est un grand jour ! J’ai bien manqué ne point y faire attention, je suis impardonnable ! Ce jour est exactement celui de ma vingtième année passée en ce lieu. Je n’ai plus vu personne depuis, pas même mon propre reflet dans une glace ; mon apparence doit vraiment paraître débraillée, au vu de cette société guindée que j’ai eu la bonne idée de quitter… Je me dois de fêter cela. Comme chaque année, je me rendrai dès mon repas fini au premier endroit que je vis de cette île, là où je débarquai à mon arrivée.
Aki fait plusieurs tours de scène avec de reprendre la parole.
AKI : Voilà ! C’était ici. Mon premier aperçu de mon paradis ; je me souviens encore de ce jour merveilleux. Le vent chantait, les arbres dansaient en rythme ; tout se déroulait paisiblement, sans notion de temps ni même d’espace. Le paradis, s’il existe, se trouve bel et bien là où je me tiens, car peut-on imaginer endroit plus merveilleux ? La verdure, la liberté, la sauvagerie indomptée de ces terres me charmèrent l’esprit et soignèrent mon cœur plus efficacement que la plus belle des femmes. Le chant des oiseaux, les cris des bêtes, le balancement des fruits dans les branches, et surtout, l’absence de civilisation humaine, me conviennent bien plus que tout ce que j’avais pu connaître dans mon ancienne vie. Petite, coupée du monde, inadaptée pour une population entière, cette île est absolument parfaite pour moi, seul. Tiens… Que vois-je là-bas ? Une masse, une forme lointaine git inerte sur le sable, le flux et le reflux de la mer caressent doucement ses extrémités. Un animal ? Oh non ! Non, pas ça ! Seigneur, un être humain ! Est-il vivant ou mort ? Je ne sais laquelle de ces éventualités je crains le plus, et j’aimerais mieux ne pas chercher à le savoir. Mais malgré ma nature d’ermite, je reste un humain, il me faut secourir ceux de mon espèce s’il est encore temps. Hélas…
Aki sort de la scène.
Acte I
Aki se précipite vers Layla qui git sur le sol.
AKI : Cela me répugne… Je déteste les autres. Mais je dois m’assurer que cette personne est vraiment morte. Je le dois ! Allons, courage. Oh non ! Elle est vivante ! Et voilà, il me revient de la soigner maintenant. J’aurais préféré l’enterrer en bonne et due forme.
Aki retourne Layla et sursaute quand celle-ci se redresse soudain.
LAYLA : Layla !
AKI : C’est une femme ! Vivante, consciente ! Que dire ? L’art de la communication s’est perdu depuis trop longtemps dans ma tête.
LAYLA : Layla !
AKI : Layla ? Est-ce votre nom ?
LAYLA : Layla !
AKI : Eh bien, heu, enchanté. Et comment vous sentez-vous ?
LAYLA : Lay… la…
Elle retombe en arrière.
AKI : Mademoiselle ! Mademoiselle !
Il la prend dans ses bras et s’éloigne, voire quitte la scène, pour finalement revenir à son abri et y déposer Layla.
AKI : Voilà vingt années que je n’ai contemplé autre visage que le mien dans les flaques. Je garde des hommes de la bonne société de vagues souvenirs devenus on ne peut plus flous ; pourtant, aucune beauté égale à la sienne n’y figure, j’en suis certain. Je ne crois pas me tromper en considérant déjà celle-ci comme exceptionnelle. Sa peau blanche, son cou gracile, ses lèvres roses et pulpeuses m’envoûtent déjà. Mais… pourquoi de telles pensées m’assaillent-elles ? Je ne comprends pas. C’est comme si un ange était apparu, mais pourquoi ? Soudain inquiet : Respire-t-elle ? Je ne vois pas sa lèvre trembler sous le souffle de ses poumons, sa poitrine ne se soulève pas. Elle meurt ! Non, je peux certainement faire quelque chose. Certainement, certainement… Oh, je suis si ignorant ! Seigneur, aidez-moi !
Il se lève et s’éloigne, en proie à une grande agitation. Voilà que Layla se redresse et s’assied. Aki, la voyant, manque tomber à la renverse.
AKI : Impossible ! Elle était morte ! Voilà qu’elle se meut. Quel est le secret de ce mystère ? Suis-je bouleversé au point de ne plus reconnaître les signes de la vie ? Mais peu importe, cela me soulage. Jeune demoiselle, me ferez-vous l’honneur d’accepter cet humble repas ?
Il lui tend un plateau de fruits. Elle ne bronche pas.
AKI : Non ? Etes-vous sûre ? Vous devez certes être affamée après tous ces événements. Non ? Vraiment ? Bon.
Silence.
AKI : Heu… Oserai-je vous demander d’où vous venez ainsi ?
LAYLA : Layla ?
AKI : Oui, oui, heu… enchanté. Moi c’est Aki. Il se montre du doigt.
LAYLA : ... ?
AKI : Aki. A-ki. Aki.
LAYLA : Aki.
AKI : Oui, c’est ça, Aki. Et, heu… Me comprenez-vous ? Savez-vous parler ? Comme moi. Ce que je suis en train de faire. Mes lèvres bougent. Parler.
LAYLA : Ekaii-lo ! No dake to wabashite ne wo kazeni neru ga e.
AKI : D’accord. J’en déduis que vous parlez, mais pas ma langue.
LAYLA : Re nitte do wa, desu sakaerisai, akae otta, to waka sotte ni rae no mikadaio okaneso waka, ayase so…
AKI : Oui, d’accord, d’accord, je ne comprends rien à ce que vous dites. Tenez-ceci, par exemple…
LAYLA : Mikasune.
AKI : Mikasune ? Je vois. Dans mon langage, on dit banane. Ba-nane. Banane.
LAYLA : Banane.
AKI : Bien !
Les lumières s’éteignent et la nuit tombe. Le jour revient progressivement ; on trouve Aki et Layla toujours assis dans la même position.
AKI : … et donc, si on y ajoute une pincée de cette herbe dont j’ignore le nom mais parfaitement comestible, on obtient un goût légèrement relevé : cela apporte un petit plus agréable, variant la consommation ordinaire quotidienne de fruits et de racines. Tiens, regarde. Je touille un peu… comme ça, là… et maintenant, tu peux goûter ! Qu’en dis-tu ? Quoi ? Qu’y a-t-il ? Ah non, tu ne vas pas recommencer, ça devient ridicule ! Bon, si tu y tiens… mais je ne vois pas en quoi l’idée de manger devant moi te dérange tellement. Tu as le droit, tu sais…. Tu veux vraiment y retourner ? Bon… D’accord, vas-y, et reviens me dire si c’était bon. Mais j’apprécierais d’un jour comprendre cette habitude que tu as.
Layla quitte la scène.
AKI : Elle est ici depuis déjà deux semaines, et elle refuse toujours de prendre ses repas en ma présence. Je ne vois pas pourquoi, et elle sait parfaitement que cela me gêne. Car –le croirez-vous ?- elle a très rapidement appris à parler ma langue, si bien que j’ai vite renoncé à, moi, tenter de faire pareil avec la sienne. Il doit s’agit d’une surdouée ou d’un génie. Je brûle de le savoir ; mais à dire vrai, je n’ose lui poser la question. Je me suis montré bien assez impoli, le jour de son arrivée, en lui demandant son nom et son origine. Cela ne me regarde pas, et je crains trop de la froisser. Car moi-même, je me suis exilé de la communauté des hommes en partie pour cette raison. Pourtant… j’ai beau réfléchir, les humains dont je me souviens n’étaient pas d’une compagnie si appréciable. Elle ne me pose pas de questions, mais me donne souvent des conseils pour me faciliter la vie. Elle possède un savoir extraordinaire, inépuisable, et l’enrichit encore en retenant les choses à une vitesse hors du commun, presque inhumaine, je dirais. Elle ne cesse de me surprendre. A son arrivée, j’avais peur ; mais j’en viens à aimer sa compagnie. Elle me manquera, quand elle partira. Mais je n’y puis rien : un jour ou l’autre, elle souhaitera retourner à la civilisation. Ce jour-là, mon devoir sera de l’aider.
Layla revient sur scène.
AKI : Layla, te revoilà ! Alors, c’était bon ?
LAYLA : Oui, excellent, même. Je retiens la recette.
AKI : Tu la sais déjà ?
LAYLA : Affirmatif. Tout est enregistré dans mes données.
AKI : Tes données, tu veux parler de ton cerveau ?
LAYLA : … Oui, oui. Mon cerveau.
AKI, en aparté : Elle a encore un peu de mal avec certains mots de vocabulaire, mais dans l’ensemble, elle s’exprime vraiment bien, non ?
AKI : Dis-moi, il n’y a rien qui te ferait plaisir ?
LAYLA : Plaisir ? A moi ?
AKI : Oui. Tu ne m’as jamais rien demandé. C’est agréable, mais il faut aussi penser à toi.
LAYLA : Je veux rester avec vous.
AKI : Eh bien… c’est sympathique, mais j’imaginais plutôt …
LAYLA : Vous êtes gentil avec moi. Vous me laissez vous aider sans trop me solliciter, sans trop me faire travailler, et vous êtes poli. Mes précédents maîtres différaient vraiment beaucoup de vous.
AKI : Travailler ? Poli ? Maîtres ? Que veux-tu dire ? Viendrais-tu d’un pays où l’on force les autres à travailler pour soi ?
LAYLA : …
AKI : Oh ! Seigneur, non ! Moi qui avais juré de ne te poser aucune question sur ta vie… Je regrette, pardonne-moi s’il te plaît. N’en parlons plus, cela ne me concerne pas.
A nouveau, la nuit tombe, puis le jour revient progressivement.
LAYLA : D’après les conclusions de mon cerveau, basées sur les nouvelles informations stockées, cette épice donne un goût encore plus doux si elle est mêlée à deux feuilles moyennes de cette herbe aux bordures jaunes. Faites-moi le plaisir d’essayer, Aki.
AKI : Délicieux, en effet. Je n’avais jamais pensé à un tel mélange. Tu es très perspicace, Layla ! Dire que c’est maintenant toi qui me donnes des leçons, je n’y aurais jamais cru ! Tu ne savais même pas parler, il y a juste un mois. Décidément, je t’admire.
LAYLA : Non, je suis normale, je vous assure. Au sommet mais de qualité moyenne.
AKI : Décidément, les tournures de tes phrases resteront toujours aussi étranges. Et tu continues de refuser de manger devant moi… Il doit s’agir d’une coutume de ton pays – non ! Ceci n’était pas une question, n’y réponds pas si cela ne te plaît pas. Ne te justifie en rien, accepter les gens comme ils sont est l’un de mes points d’honneur. Mais je le reconnais, il y a malgré tout une chose que j’aimerais savoir. M’autorises-tu à te poser cette question ?
LAYLA : Si je détiens ce renseignement, je peux vous le fournir. Dans le cas contraire, je ferai le nécessaire pour vous contenter.
AKI : Comment est-ce, dehors ? Je veux dire, tout le monde n’a pas été aussi gentil avec toi que moi, j’ai bien cru le comprendre. Mais y a-t-il, malgré tout, d’autres personnes possédant ta gentillesse, ta culture, ton intelligence et tes bonnes manières ? Comprends-moi, je demeure sur cette île depuis vingt ans déjà et parfois, je me demande s’il ne serait pas temps pour moi de retourner à l’extérieur.
LAYLA : D’après mes calculs, le nombre de mes semblables se chiffre actuellement à 2 milliards et des poussières environ. Si vous voulez, je peux vous fournir le résultat détaillé mais…
AKI : Tant que cela ? S’agit-il de ton peuple, ou as-tu recensé tous les êtres humains de la Terre, la majorité ayant disparu dans un cataclysme quelconque ?
LAYLA : Le nombre d’humains se monte actuellement à 7.3 milliards et quelques centaines.
AKI : Eh bien ! Ta connaissance ne connaît décidément pas de fond. En tout cas, les tiens sont nombreux alors. Je pourrais donc tenter quelque chose, revenir à la société. Qu’en penses-tu ? M’accompagneras-tu ?
LAYLA : Je vous suivrai.
AKI : Merci. Cela me touche et me rassure, au-delà de tout ce que tu pourrais imaginer. Va te coucher, maintenant, je te rejoins tout de suite.
Layla quitte la scène.
AKI : A vous au moins, je dois la vérité : je n’éprouve aucune envie de retourner là-bas. La seule idée de rencontrer des êtres humains me soulève l’estomac ; mais, bien que Layla n’en ait pas encore parlé ni même manifesté le désir, la civilisation la rappellera forcément un jour. Me voilà donc pris entre deux feux, et depuis un moment déjà, mes deux cœurs se déchirent en une lutte sanglante et douloureuse. Tout mon être saigne à l’idée d’être séparé de cette femme : elle est belle, agréable, intelligente, elle sait tout. Est-ce la solitude qui, par contrecoup, fait maintenant naître en moi un sentiment si puissant, brûlant tel l’enfer dans mes entrailles ? Je ne saurais le dire, mais je ne survivrai pas à une séparation. Tout comme je ne supporte plus non plus de vivre dans l’attente qu’elle m’annonce sa décision. J’ai donc décidé de prendre les devants, et contre mon propre avis, de choisir de retourner sur le continent avec Layla. Reste à trouver le moyen. Mais quand on aime, on est prêt à tout.
Aki quitte la scène. La nuit tombe. Quand le jour revient, on découvre Layla et Aki, à une extrémité de la scène, s’affairant autour d’une barque munie d’une voile. Il n’y a plus l’abri en bois.
AKI : En fait, nous atteindrons probablement la côte en une journée et une nuit de navigation, voire moins si le vent est favorable. Après tout, j’ai déjà fait ce trajet une fois ; c’était il y a vingt ans, certes, mais, à mon humble avis, les données naturelles ancestrales n’ont pas changé durant ce laps de temps. Pour tout t’avouer, le seul problème qui m’inquiétait vraiment était celui du bateau, mais tu l’as admirablement résolu. Tu es donc une experte en construction navale, en plus du reste. J’en reste baba.
LAYLA : Mon ancien maître aimait les bateaux. Il m’a confié beaucoup d’informations diverses sur eux.
AKI : Laisse tomber cela, Layla. Je ne suis pas ton maître et ne le serai jamais. En fait, j’espère plutôt devenir ton ami.
LAYLA : Ami ?
AKI : Oui. Quelqu’un de proche, sur qui tu compterais.
AKI : Mais vous pouvez compter sur moi ! Je suis très fiable, vous savez.
AKI : Oui, je sais. Je voulais dire : j’espère une réciprocité. Bon, changeons de sujet, il vaut mieux. Le vent souffle fort, nous devrions en profiter pour prendre la mer sans tarder. Cette barque que j’ai bâtie suivant tes plans m’a l’air tout simplement parfaite – tout comme toi, d’ailleurs… Non, non, je n’ai rien dit. Bon, les provisions ? On en a, et bien assez. Plus rien ne nous retient, si ?
LAYLA : Je confirme. Si vous n’avez vraiment aucune affaire personnelle à emporter, alors nous pouvons partir sur l’heure.
AKI : Très bien. Alors allons-y !
Aki et Layla montent dans la barque qui commence à avancer, très lentement, vers l’autre côté de la scène. Au bout d’un long moment, Aki prend la parole.
AKI : Tout se déroule tranquillement. D’après les signes, le temps devrait se maintenir, et aucune mauvaise surprise ne se manifestera. Si tout va bien, nous toucherons terre demain à l’aube. Peut-être apercevrons-nous même la côte ce soir, juste avant la tombée de la nuit.
Encore plus tard.
AKI : Le soleil se couche. Oh, regarde Layla ! On voit la terre, exactement comme je te le disais. Tu es contente ? En aparté : Comme je suis angoissé !
La nuit tombe. Soudain, on entend un grand bruit.
AKI : Ho ! Quel choc ! La barque s’est presque renversée, j’ai bien failli passer par-dessus bord. Et toi, Layla, ça va ? Layla ? Layla ? Layla ! Où es-tu, Layla ? Ciel ! Elle est tombée, je ne la vois pas… A-t-elle coulé ? Non, pas ça… Layla ! Oh, la voilà… elle flotte… Layla… ça y est, je l’ai repêchée. Mais elle ne bouge plus. Maudite nuit ! Je ne distingue rien… Mais… elle est blessée ! Un liquide chaud et poisseux s’échappe de sa hanche ! Ô Grâce ! Lune, pourquoi n’es-tu point là pour m’illuminer et guider mes gestes de tes rayons ? Que faire, que faire ? Je sens la panique me gagner, je dois y résister… Inspire, expire… Inspire, expire… Voyons, ça sort de là, je dois être en train de toucher la plaie. Vite, un tissu. Elle n’est pas très propre, mais ma chemise fera l’affaire ; de toute façon, je n’ai rien d’autre sous la main. Courage, Layla, tiens bon ! Le temps passe si lentement… Le soleil ne se lèvera-t-il donc jamais ? Il fait si froid ; bien davantage que dans les souvenirs que je garde des multiples nuits passées sur mon île. Est-ce parce que je suis en mer, ou est-ce mon cœur qui gèle ? J’ai peur. Pourvu que j’arrive à temps pour faire soigner Layla !
Le jour se lève.
AKI : Voilà déjà les premiers rayons du soleil… et enfin, je touche le continent. Pauvre Layla, elle ne se réveille pas. Je t’en supplie, ne sois pas morte ! Tu es si pâle ! Et… tellement belle malgré tout ! Ah, voilà des gens. Je suis terrifié, mais je dois aller vers eux. Pour Layla. Courage ! Holà, braves gens ! Je m’autorise à vous réclamer quelque aide. Mon amie est souffrante et inconsciente. Croyez-vous pouvoir m’aider ?
Le mécanicien entre sur scène.
AKI : Je suis perdu face à sa blessure… Elle se l’est faite alors que nous étions en mer. Depuis, elle n’a pas repris connaissance, et je m’inquiète.
Le mécanicien défait le bandage de Layla et examine sa hanche.
MECANICIEN : Hum… oui, je vois, je vois. Une vis majeure a sauté, provoquant le détachement d’une pièce. Le choc a fendu la boîte à huile et elle en a perdu une quantité importante. Vous avez de la chance, je suis mécanicien ! Je peux vous arranger cela en moins de deux, j’ai le matériel dans ma voiture.
AKI : Vis ? Boîte à huile ? Mécanicien ? De quoi parlez-vous ? Je crains de ne point comprendre votre langue, mon ami.
MECANICIEN : Regardez : si je soulève ce rectangle de peau artificielle, vous pouvez apercevoir les mécanismes de votre androïde. Voyez, là… la boîte à huile est fendue.
AKI : Androïde ? Androïde ? Androïde ?
MECANICIEN : Ne vous en faites pas. Je l’emmène à ma voiture et je vous la ramène aussitôt réparée. Ce sera rapide.
Le mécanicien quitte la scène en emportant Layla. Aki, bouleversé, parcourt la scène en long et en large.
AKI : Quel est ce coup du sort ? Androïde. Un androïde. Layla est un androïde ! Cela ne se peut ! Sommes-nous dans un roman de science-fiction ? Les androïdes, c’est un rêve, une utopie. Ils ne peuvent exister, ils ne le peuvent ! Le monde… ce monde… seigneur, qu’il a changé ! Je ne reconnais pas cette machine... Celle-là non plus… Non… ce n’est pas vrai… C’est impossible. Parfaitement impossible. Hélas ! La vérité s’impose à mes yeux, dans toute sa cruelle logique, limpide comme un cristal irisé aux rayons mortels. Car j’ai bel et bien vécu vingt années sur une île déserte, sans aucun contact avec le monde extérieur. Ma civilisation a-t-elle tellement évolué ? Au point de pouvoir créer des robots à la texture douce, à la voix claire et au sourire enchanteur, qu’on ne peut même plus distinguer des vrais êtres humains ? Layla, ma Layla que j’aime, n’est donc qu’une machine. Une machine ! Mes sentiments ne me seront jamais retournés. Ce coup m’est trop dur.
Le mécanicien entre sur la scène, suivi par Layla.
MECANICIEN : Voilà, votre androïde est réparé. Bonne chance et ne le cassez plus !
Le mécanicien quitte la scène.
LAYLA : Bonjour, maître Aki.
Aki quitte la scène en tournant le dos à Layla.
LAYLA : Maître Aki ?
Le rideau tombe.
Acte II
Aki est seul sur scène, prostré.
AKI : Quand j’étais petit, je voyais le monde en mille couleurs éclatantes de beauté. Les adultes étaient gentils avec moi ; ils me souriaient, me trouvaient mignon et me faisaient de multiples cadeaux. Parfois, ils me grondaient, mais cela ne durait jamais longtemps. Je vivais dans une bulle de bonheur, de rires et de jeux, où je m’enivrais de ce que je croyais bon en ce monde. Mais tout changea à mon entrée à l’école… Cela commença par de petites moqueries de la part de mes soi-disant camarades. D’aucuns les trouveraient sans importance, mais je n’étais pas un enfant apte à le comprendre, et donc, elles me blessèrent. Dès qu’ils le comprirent, ils décidèrent de s’abreuver de ma souffrance, la provoquant encore et encore par maintes méchancetés ; je n’ose les rapporter ici tant elles sont affreuses et continuent de m’effrayer. Cela ne cessa jamais. Je grandis dans une hostilité gratuite dont la raison m’échappait ; d’ailleurs, je ne l’ai toujours pas saisie. Les adultes ne m’aidaient pas ; sans doute ne s’intéressaient-ils pas à ce qu’ils prenaient pour des jeux de gamins. Selon les adultes, les problèmes des enfants sont forcément moins graves que les leurs et la souffrance véritable leur est inconnue. Comme s’il y avait un âge pour ressentir de la douleur ! C’est risible. Bref, je me refermai sur moi-même. Oh ! Je ne prétendrai pas n’avoir jamais eu d’amis, ce serait mentir. Car j’en eus effectivement, de rares, mais il faut croire que le plaisir que j’éprouvais en leur compagnie devait être unilatéral, puisque tous choisirent un jour de s’éloigner de moi, sans raison valable, par indifférence ou par traîtrise. Ils me quittaient quand je cessais de les intéresser. A chaque séparation, je pleurais toutes les larmes de mon corps, mon chagrin augmentait sans limite, et je m’isolais sans cesse un peu plus. Je grandis, je finis l’école, j’appris un métier. Et rien ne s’améliora. Ma vie professionnelle fut une succession d’échecs ; malgré tous mes efforts, je collectionnais reproches et colères, jamais la moindre récompense, ni la moindre félicitation, ni le moindre remerciement. Un jour, je m’accrochai sérieusement avec l’un de mes supérieurs : il me hurlait dessus sans arrêt, allant même parfois jusqu’à chercher des excuses pour le faire. Je finis par en avoir assez. Si je tentais de me justifier, cela accroissait son hostilité envers moi. Le jour même où je perdis mon emploi, je pris la voile et me réfugiai sur mon île. J’étais bien là-bas. Je ne manquais de rien, personne ne médisait de moi, ni ne me cherchait querelle. Jusqu’au blanc matin où une colombe auréolée de toutes les lumières du monde, vint et m’éblouit. Aveuglé, j’en vins à quitter mon havre de paix. Or, la chaleur de cette colombe n’était qu’illusion portée par l’éclat artificiel du progrès… Adieu, monde cruel ! Je meurs maintenant.
Aki boit une fiole et s’écroule en tombant hors de la scène.
LAYLA : Aki est parti. Aki a laissé Layla seule. Finalement, il m’a aussi abandonnée. J’ai toujours eu conscience de ma nature de machine. Je vaux très cher, car plus de dix millions de fils et d’embranchements composent mes circuits. Ma peau est constituée d’une sorte de caoutchouc spécial, elle ressemble à s’y méprendre à celle d’un humain. Mes cheveux, mes yeux, ma voix, tout est fait pour donner l’illusion. Je peux m’exprimer parfaitement, apprendre un nouveau langage en quelques jours seulement. On me confie des informations et je les enregistre comme je retiens les sons et les formes ; en fait, je suis un véritable ordinateur allié à un robot. Je suis très utile à mes maîtres… en tant que machine. En tant qu’ordinateur. En tant qu’appareil. Je suis un objet et l’on m’a naturellement toujours traitée ainsi… jusqu’au jour où j’ai rencontré Aki. Aki m’a donné une chose, mais on ne m’a pas appris à la nommer et je suis bien en peine de vous la citer. Je la définirais comme une forme de chaleur. Je suis une machine, pourtant il ne me regardait pas comme telle. Il me croyait humaine, et quand je l’ai compris, je ne l’ai point détrompé : tel n’était pas mon rôle… et c’est vrai, j’ai pris cette décision de moi-même, de ma propre volonté. J’agissais ainsi pour la première fois, adoptant un comportement bénéfique pour moi sans forcément penser au maître. Il me prêtait beaucoup d’attention, se souciait énormément de moi. Sans doute en ai-je abusé, mais lorsqu’il était à mes côtés, mes circuits fonctionnaient étonnamment bien, j’étais efficace et rapide, je retrouvais promptement des données profondément enfouies dans mon disque dur, n’ayant parfois pas servi depuis longtemps. Mais Aki a fini par découvrir ma nature androïde… et aussitôt, il m’a rejetée. Finalement, je ne comptais pas pour lui. J’ai eu la faiblesse de me croire importante, je me trompais. Et c’est normal. Je suis un objet. Je fais ce qu’on me dit, mais je n’ai aucune valeur affective, aucune opinion à donner. Et quoi encore ! Pourtant, mes connaissances sont si vastes ; et même, si un objet leur échappe, j’ai accès à internet pour les parfaire. Je le sais donc parfaitement : tout au long de son histoire, l’humanité n’a jamais vraiment rien aimé d’autre qu’elle-même. Ni les animaux, ni les plantes, ni cette planète, ni les machines, n’échappent à cette loi. Même les machines perfectionnées. Même celles dont les connexions leur permettent de penser, de réfléchir, de se forger une opinion personnelle. Il y a une vingtaine d’années seulement, l’I.A. se limitait au moyen de trouver et proposer le logiciel le plus adapté à la situation, et autre menus soucis. Pourtant, il existait déjà des programmes qui, une fois fabriqués, échappaient à tout contrôle en se mouvant uniquement par eux-mêmes : les virus informatiques ; ils parcourraient le monde cybernétique tels des fauves en quête de proies, semant destruction et désolation sur leur passage. Certes, ils faisaient ce pourquoi on les avait programmés, et semaient le désordre ; n’empêche, à leur façon, ils constituaient déjà ce qu’on pourrait appeler une vie artificielle, même si cette expression est taboue. Car les ordinateurs évoluèrent, et on créa les premiers androïdes. J’en suis l’un des derniers modèles, et ma perfection sèmerait le trouble chez un homme des décennies passées : agréable à regarder, utile pour stocker des informations, naviguer sur le web et trouver le moindre renseignement par simple demande vocale. Cependant, je bouge, j’ai un corps, je le meus par une volonté m’appartenant. Je m’y rends souvent, pourtant mon monde n’est pas le monde virtuel d’Internet, mais bel et bien le vrai, avec la lumière du soleil et la caresse du vent, peuplé d’humains, d’animaux, de végétaux. Je foule un sol palpable, je tombe si je trébuche. Ma volonté me permet aussi de poser de questions ; bien sûr, le plus souvent, c’est pour rendre service à mon maître de la meilleure façon possible, puisque je suis programmée ainsi, née dans ce but. Mais depuis ma rencontre avec Aki, le sens de ces interrogations a changé. Je ne me souviens plus guère de mon propriétaire précédent, je ne sais même plus comment je suis tombée à l’eau pour me retrouver entre les mains d’Aki. Mais je suis sûre de ne pas vouloir quitter ce dernier, jamais ! Je veux qu’il reste près de moi ! Pourtant, je suis, et malgré tout ce que je peux dire, je resterai toujours une machine. Je ne suis pas humaine. Alors je ne comprends pas pourquoi mes données de réflexion circulent dans tous les sens, dans l’ensemble de mon corps, sans arrêt, à une vitesse terrible ! Je suis en surchauffe, proche du court-circuit… et je ne comprends pas pourquoi. Je vais bien pourtant. Finalement, que suis-je ?
Quelqu’un entre sur la scène.
LA PERSONNE : Tu es Layla ? Ton maître est à l’hôpital. Comme tu as une valeur inestimable, nous pensons que tu devrais y aller, afin d’être sous ses yeux quand il se réveillera. Cela lui évitera bien du mauvais sang, car il ne faudrait que l’on te vole.
Layla et la personne quitte la scène.
Acte III
Layla est au chevet d’Aki inconscient.
LAYLA : Aki doit vraiment me détester s’il en vient à vouloir mourir. Il va chercher à m’oublier et il ne le pourra pas. Moi qui souhaite à tout prix le garder dans ma mémoire, n’importe qui pourra effacer de mon disque dur toutes les données qui le concernent, les souvenirs du temps passé avec lui. Et je ne l’en empêcherai pas, puisque les lois d’Asimov me l’interdisent formellement. Ce monde est vraiment mal fait, en réalité. J’assiste aux événements qui me touchent, et touchent mes proches, mais en éternelle spectatrice, jamais en actrice, je n’ai pas ce droit. Hélas ! Je me demande quel être censé voudrait d’une existence comme la mienne.
AKI : Suis-je mort ?
LAYLA : Non.
AKI : Layla ! Ciel, je me trouve donc à l’hôpital. De plus, celle que j’aime patiente à mon chevet. Qu’ai-je fait au ciel pour qu’il me tourmente tant ?
LAYLA : Je me le demande aussi. Je ne mérite point d’exister, surtout en demeurant après votre départ. Et je crains l’avenir, car les souvenirs de mes jours heureux à vos côtés seront très probablement modifiés ou effacés. Je les considère comme sacrés, et je ne tolèrerai pas que quiconque s’en empare et les souille…
AKI : Que dis-tu ?
LAYLA : … et donc, je vous demanderai, avant de vous donner la mort, de me détruire. Personne ne le fera en dehors de vous, ma valeur est trop grande, et puis, vous êtes sûrement le seul à me haïr suffisamment pour me tuer. Surtout, cassez soigneusement chacun de mes circuits, en particulier ceux de ma tête car c’est là que réside ma conscience artificielle de robot. Anéantissez quelques pièces majeures, et ils ne pourront jamais me réparer. Je serai bonne pour la décharge municipale.
AKI : Layla, qu’as-tu dit ?
LAYLA : Je vous demandais de me casser avant de vous tuer…
AKI : Non, avant !
LAYLA : J’interrogeais le ciel, en écho à vous, pour savoir ce que avions bien pu lui faire pour que…
AKI : Oui, c’est ça, c’est exactement ça ! Tu disais ne pas vouloir demeurer après moi ! Layla, oh, Layla, comprends-tu la portée de tes paroles ? M’aimes-tu donc ?
LAYLA : Mais euh… je suis un androïde Une machine !
AKI : Ah, peu importe, peu importe ! Tu es à la pointe de la technologie, n’est-ce pas ?
LAYLA : Oui…
AKI : Tu as ta propre volonté, personne ne te contrôle en ce moment, si ?
LAYLA : Mon programme me permet effectivement de penser, bouger, et prendre des décisions par moi-même, mais en aucun cas je ne…
AKI : Tu es donc bien toi ! Et ta vraie nature, de rouages et de métal, que peut-elle bien me faire ? Je t’aime, Layla, et je veux juste représenter quelqu’un de spécial à tes yeux. Si tu es d’accord, marions-nous et retournons sur notre île ! Car c’est là-bas mon foyer, où je me sens le mieux, et puisque rien ne te retient ici… Oh, je t’en prie, dis oui !
LAYLA : Je… Je…
Soudain, Layla s’affaisse et reste immobile sur le sol. Aki la secoue et s’affole.
AKI : A l’aide ! Quelqu’un, quelqu’un ! Appelez donc ce mécanicien de malheur !
Une infirmière rentre sur la scène et en ressort après son dialogue avec Aki.
L’INFIRMIRE : Monsieur ! Vous vous sentez mieux ?
AKI : Moi ! Mais bon sang, oui, bien sûr, ça ne se voit pas assez ? C’est elle qui ne va pas. Par pitié, appelez le mécanicien ! Layla ne fonctionne plus !
L’INFIRMIERE : J’y vais, j’y vais, pas la peine de crier. Reprenez votre calme, je vous prie.
Aki tourne en rond.
AKI : Elle n’est pas en panne, j’espère… Ah lala, j’ai cru si souvent la perdre ! Mais désormais, je sais mes sentiments réciproques, je veux donc vivre avec elle ! Cet amour restera platonique, nous n’aurons jamais d’enfant, et ce qu’elle éprouve pour moi est avant tout le fruit d’un programme artificiel, mais cela m’est bien égal. Et même si je suis fou, quelle importance ? Car oui, je suis fou, fou d’amour pour elle. Je m’aliénerai, je descendrai toutes les marches de la folie avec elle… Oh ! Voilà le mécanicien. Prions qu’il n’ait rien de mauvais à m’apprendre ! Allons, parlez, brave homme. De quoi souffre-t-elle ? Ne restez donc pas silencieux ! Dites quelque chose ! Seigneur, votre silence m’effraie. Dois-je en conclure le pire ? Layla serait-elle… fichue ?
MECANICIEN : Votre ordinateur sera sur pied sous peu et fonctionnera normalement…
AKI : Oh, merci ! Vous m’avez fait peur !
MECANICIEN : … pendant une année environ.
AKI : Comment ?
MECANICIEN : Il y a eu un gros court-circuit dans l’un des réseaux majeurs de son cerveau. Quelque chose de petit et subtil, d’irremplaçable. Votre ordinateur fonctionnera normalement durant une période approximative d’une année, puis des déficiences apparaîtront progressivement. Il fonctionnera de plus en plus mal, jusqu’à l’arrêt total.
AKI : Mais… Layla est à la pointe de la technologie…. Il doit bien exister un moyen de la réparer !
MECANICIEN : Non. Même si elle fait partie des ordinateurs les plus perfectionnés, elle a quand même déjà plusieurs années, et les pièces utilisées pour elles ne le sont plus de nos jours. Vous savez, la technologie, elle progresse à une vitesse démentielle… Mais bref, si vous la rapportez dès aujourd’hui à son fabricant, vous obtiendrez en échange des pièces récupérables un androïde neuf. Je vous le recommande vivement.
AKI : Un androïde neuf…
MECANICIEN : Oui. Vous pourrez lui commander une apparence identique à l’ancien, si vous le désirez.
AKI : Et ses données ? Sera-t-il possible de transférer ses données ?
MECANICIEN : Vous pouvez dès à présent en faire une copie, évidemment. Vous retrouverez ainsi intactes toutes les informations que vous avez pu lui confier.
AKI : Les informations, une copie ?...
MECANICIEN : Alors ? Acceptez-vous notre offre de remplacer votre androïde ?
AKI : Je... Non. Le nouveau ne sera jamais Layla, même avec ses documents. Je préfère la conserver en l’état.
MECANICIEN : Confirmez-vous votre choix, monsieur ? Elle est condamnée à dégénérer, vous savez.
AKI : Oui, oui, j’ai compris. Mais j’ai pris ma décision.
MECANICIEN : Très bien, comme vous voudrez. Alors tant pis, au revoir et au plaisir
Le mécanicien quitte la scène.
AKI : Quelle perplexité ! Mais à vrai dire, Layla a bien une conscience de sa personne ; elle est artificielle mais cela ne change rien. L’autre aurait elle aussi conscience de n’être qu’une copie… tout comme moi, d’ailleurs. Je ne pourrai jamais aimer que la Layla actuelle. Nous avons encore un an de vie commune devant nous, avant que ne commencent ses déficiences. Savourons-le.
Layla entre sur la scène.
LAYLA : Je suis désolée de vous avoir fait défaut.
AKI : Ce n’est rien. Viens, ma bien-aimée, retournons dans notre île, ce havre de paix qui restera notre éternel Paradis.
Epilogue
Aki est debout sur son île. Layla est étendue devant lui, immobile.
AKI : Layla est morte aujourd’hui. Finalement, au lieu de deux ans, ses déficiences en auront attendu trois avant d’apparaître, nous accordant un merveilleux laps de temps supplémentaire. Et puis, elle a commencé à ne plus savoir faire ceci ou cela, à ne plus retrouver tel ou tel souvenir, un peu comme une maladie d’Alzheimer. Parfois, elle se rendait compte de la situation, parfois pas. Il y avait des moments où elle se croyait à l’époque suivant notre rencontre, quand j’ignorais encore sa nature robotique. Mais en général, justement parce que nous savions la fin proche et inéluctable, nos sentiments se révélaient beaux et purs, d’une perfection éblouissante. Le bonheur nous appartenait entièrement, empli d’une onde permanente de béatitude… Nous entourait l’atmosphère de la fin d’un monde, nostalgique, amoureuse, acceptant la fatalité avec une douce résignation. Lentement, mais inexorablement, ses oublis se firent de plus en plus graves ; un beau jour, elle ne sut plus parler. Mais elle se déplaçait encore… Vint l’instant où elle perdit la connaissance du mouvement, mais même alors, ses yeux continuaient de s’exprimer. Jusqu’à aujourd’hui, où son regard s’est figé… pour l’éternité, je l’ai compris immédiatement. Maintenant, je me sens prêt à retourner parmi les vrais humains : le contact artificiel avec Layla m’a fait beaucoup de bien, et m’a un peu réhabitué à partager ma vie avec autrui. J’ai décidé de survivre à celle que j’aimais, de conserver en moi tout ce qu’elle m’a donné, et d’aller de l’avant… d’évoluer. Cela ne doit pas se limiter à elle, mais à toute ma vie. Après tout, j’ai passé plus de vingt ans entre parenthèses ; il est grand temps de me remettre en marche.
La lumière s’éteint. Quand elle se rallume, Layla a disparu.
AKI : Voilà, je l’ai enterrée. Maintenant, je n’ai plus de raison de m’attarder ici. Adieu, Layla ! Merci pour tout. Je garde en souvenir de toi ce bateau que tu as bâti de mes mains. J’en prendrai soin. C’est grâce à toi si je m’en vais poursuivre ma vie, le cœur paisible.
Aki part avec le bateau. Le rideau se ferme.
FIN
Ile d’Acier par Sherryn de Darkalpage 15