Indira rentra chez elle en ce dimanche matin. La veille, elle avait passé la soirée avec Frédéric, son petit ami depuis un an et demi, et elle avait dormi chez lui pour la première fois. Ce n'était bien entendu pas la première fois qu'ils partageaient le même lit, mais Indira avait toujours mis un point d'honneur à rejoindre la demeure familiale avant minuit, comme ses parents l'exigeaient.
Mais la veille au soir, elle s'était trouvée si bien dans les bras de Frédéric, qu'elle n'avait pas songé ne serait-ce qu'une seule seconde aux conséquences, et avait décidé de braver les interdits.
Cependant, à la lumièredu jour et sans les bras protecteurs de Frédéric, les conséquences paraissaient de taille. Indira gara sa voiture sur le parking en face de chez elle, et elle traversa la route. Elle franchit les grilles recouvertes de peintures pourpre, tentant de ne pas faire grincer les gonds, et elle traversa la cour de graviers blancs le plus silencieusement possible tout en tâchant d'être rapide. Atteignant la maison, Indira se plaqua contre le mur recouvert de crépit crème. Ouf ! Une étape était passée.
Indira longea le mur jusqu'à la porte du garage. Elle ouvrit la porte le moins possible, se laissant juste la place de passer. Une fois à l'intérieur du garage, elle courut entre le mur et la Mercedes de ses parents jusqu'au fond de la pièce et atteignit les escaliers. Elle les grimpa trois à trois dans l'obscurité pour éviter d'attirer l'attention. Elle entrouvrit la porte menant au couloir de l'étage principal. Elle regarda à droite : personne ; à gauche : la voie était libre. Elle rentra alors et se faufila le plus discrètement possible dans le couloir, sur la pointe des pieds.
-Indira !
La jeune fille réprima un juron bien senti alors qu'elle se retournait sur sa mère. Pour la première fois depuis 23 ans, elle se rendit compte à quel point sa mère semblait ridicule avec son peignoir descendant jusqu'aux chevilles et ses bigoudis de toutes les couleurs.
-Bonjour maman, dit la jeune femme d'une voix faussement suave.
-Epargne-moi tes politesses, Indira, fit Mathilde d'une voix séche. Et dis-moi plutôt où tu as passé la nuit !
-Nulle-part... enfin, ici. Mais ce matin, je suis partie très tôt... faire un jogging.
-Comment oses-tu te moquer ainsi de moi ? s'écria Mathilde en s'arrachant ses bigoudis de colère. Je sais très bien que tu étais chez ce... F... Fabrice ? François ? Fabien ? Non, Frédéric ! Vas-tu nier ?
-Ne te mets pas dans un tel état, dit gentiment Indira. Et puisque tu veux le savoir, oui, j'étais chez Frédéric et nous avons même dormi ensemble.
-Quoi !? s'écria Mathilde hystérique. Tu as dormi avec ce... ce...
-Calme-toi, Mathilde, dit Hubert en arrivant, sa pipe dans une main et son journal dans l'autre.
-Mais tu te rends compte, dit Mathilde. Après le mal que je me suis donné pour l'élever correctement, elle...
Puis à sa fille :
-Très bien, je te fais une fleur : tout à l'heure, je prierai pour toi à la messe. Nous prierons toutes les deux comme je t'ai appris, et Dieu daignera-t-il te pardonner et t'évitera d'aller rôtir en Enfer. Mais nous ne prierons pas pour ce Frédéric et il le regrettera !
Indira fixa sa mère.
-Je n'irai pas à la messe. Dieu, s'il existe, ne m'en voudra pas d'aimer un homme qui m'aime. C'est toi qui m'en veux, maman ! Personne d'autre.
S'interrompant à cause du cri hystérique que Mathilde venait de pousser, ses yeux verts virant au jaune tellement ils s'exorbitaient, Indira reprit :
-Et Dieu, s'il existe, n'a jamais pris soin de moi pour m'avoir abandonnée à une père telle que toi !
Mathilde hurla d'indignation, puis tout en arrachant ses bigoudits recouverts de cheveux, elle cria :
-Satan s'est emparé de notre fille, c'est impossible !
Puis tout à coup, elle se calma. Elle fixa Indira avec froideur.
-Tu comprendras, Indira, que même si je suis ta mère, je ne puis accepter le diable chez moi. Prends tes affaires et pars d'ici.
-De toute façon, même si tu ne m'avais pas mise dehors, c'est moi qui serais partie.
-Vraiment ?
-Oui, car je n'en peux plus de vivre dans cette maison où ma mère est folle et où mon père est plus que passif.
Indira prit une valise et elle y mit quelques vêtements.
-Nous t'expériderons le reste dès que tu auras trouvé où loger, dit Mathilde.
-Je pourrai passer les chercher, dit Indira. Je ne compte pas déménager à l'autre bout du monde.
-Oui, mais il serait mieux que nous limitions tout contact avec toi.
Indira prit ses affaires et elle partit. Elle passa acheter le journal à la boulangerie du coin et elle regarda les annonces. Puis elle replia rageusement le quotidien qui ne contenait rien d'intéressant et elle roula pour se changer les idées. Il était à présent 11 heures et elle ne savait que faire. Elle alla à la cabine téléphonique la plus proche et elle composa le numéro de Frédéric après avoir glissé deux pièces dans la fente prévue à cet effet.
-Allô ?
-Fred ? dit Indira. C'est moi !
-Oh, Indi ! Ca va ?
-Je suis virée de chez moi ! Ma mère me prend pour une créature du diable. Est-ce que tu pourrais m'héberger ?
-C'est que...
-Au moins quelques jours, le temps que je trouve un endroit où loger...
-Je suis désolée mais c'est impossible. Tu comprends, je...
-Oui, je comprends, le coupa Indira. Lorsqu'il s'agit de passer une nuit chez toi, ça va, mais pas la journée...
-Ce n'est pas ce que tu crois...
-Non, bien sûr.
-As-tu demandé à ton frère ?
-Lui, au moins, ne refusera pas. Salut !
Indira raccrocha et sortit la dernière pièce de son porte-monnaie. Elle téléphona à Victor, son frère de 26 ans. Il avait quitté la demeure familiale trois ans plus tôt, lorsqu'il s'était réellement cru amoureux d'Amélie, une jeune fille de sa classe, et lorsque surtout, il avait cru Amélie éprise de lui. Les deux jeunes s'étaient donc installés ensemble dans un appartement, et Victor avait découvert le monde du travail alors qu'Amélie poursuivait paisiblement ses études.
Mais la passion enflammée des deux jeunes amants s'est bien vite éteinte, tel un feu de paille, et trois mois et demi plus tard, Amélie retournait chez ses parents. Victor avait continué de travailler, et travaillait du reste toujours dans la même entreprise. Il n'était pas excessivement payé en raison de son jeune âge et de son peu d'ancienneté, mais le travail lui plaisait.
-Allô ?
-Vic ?
-Indi ? Oh, il y a si longtemps ! Maman t'a enfin autorisée à m'appeler ?
-Non, je suis dans une cabine téléphonique.
-Où es-tu ?
-Dans la banlieue nord.
-Que fais-tu aussi loin de chez toi ?
-Maman m'a mise à la porte.
-Mon Dieu, Indi ! Viens à la maison, tu ne vas tout de même pas vivre dans ta Super 5.
-Je te remercie, Vic.
-Et tu me raconteras ce qui s'est passé autour d'un repas.
-Merci beaucoup, Vic. Heureusement que tu es là.
-De rien, petite soeur. A tout à l'heure.
Indira raccrocha et courut à sa voiture. Elle y prit place et elle démarra, faisant vrombir le moteur du véhicule. Elle arriva à un carrefour et emprunta la rocade. Un quart d'heure plus tard, elle se garait tant bien que mal le long de la route. Elle n'avait jamais été bien forte pour les créneaux !
Cinq bonnes minutes plus tard, elle descendait enfin de sa voiture gardée de travers, mais ne dépassant pas de la place de parking délimitée par des lignes blanches. Elle arriva à la porte d'un grand immeuble. Elle la poussa : la porte ne bougea pas d'un millimètre. Elle vit alors sur sa droite, encastrées dans le mur, deux rangées de petits boutons : mes sonnettes. Elle chercha le nom de son frère et appuya sur le bouton correspondant.
-Oui ? résonna la voix de son frère dans l'interphone.
-Vic, c'est moi !
Un bruit strident fut émis par un minuscule haut-parleur et la voix grave de Victor reprit :
-Ca y est, c'est ouvert, Indi : 3ème étage !
Indira poussa la porte vitrée et rentra dans le hall. Il n'y avait bien sûr pas d'ascenseur et la jeune fille monta lourdement jusqu'au troisième étage. Elle se trouva face à cinq portes. Laquelle était la bonne ? se demanda Indira Une barrière de plus se plaçait sur son chemin !
Victor abaissa cette barrière en poussant la porte la plus à droite, porte qu'il avait laissée entrouverte mais qu'Indira n'avait pas vue, et il dit :
-C'est par ici, Indi !
-Je te remercie, Vic.
Indira posa sa valise et elle serra son frère dans ses bras. Le jeune homme lui rendit son étreinte et murmura :
-Petite soeur, que je suis heureux de te revoir... Tu peux rester ici aussi longtemps qu'il te plaira.
-Je te remercie Victor. Heureusement que tu es là.
-Ne me remercie pas, Indi. Il est normal de s'entraider, nous sommes frère et soeur.
-Comment papa et maman ont-ils pu avoir un fils aussi formidable que toi ! s'exclama Indira.
-De la même manière qu'ils ont eu une fille aussi fantastique, répondit Victor avec un clin d'oeil. Allons, rentrons !
Le jeune homme se baissa pour saisir la valise de sa soeur et il précéda la jeune fille chez lui.
-Comme tu peux le constater, je ne me suis pas amélioré niveau rangement. Comme je le dis toujours, c'est mon bazar organisé !
-Si tu t'y retrouves, c'est le principal.
-En revanche, je suis désolé mais je n'aurai rien de mieux à t'offrir qu'un canapé et une couverture en guise de lit.
-Ca fera l'affaire. Je ne compte pas m'éterniser ici, tu sais.
-Quoiqu'il arrive, cela me fait immensément plaisir de te voir, et tu es la bienvenue chez moi.
Un silence gêné s'inséra entre eux, puis Victor s'exclama :
-Alors, raconte-moi un peu ce qui s'est passé pour que maman te mette à la porte !
Indira raconta en quelques mots son arrivée chez elle ce matin, puis le fait qu'elle ait passé la nuit chez Frédéric, et lorsque Mathilde l'avait traitée de créature du diable.
-Maman est impossible ! s'exclama Victor en soupirant. Je suppose que papa n'est pas sorti de sa passivité !
-Tout juste. Il nous regardait, sa pipe dans une main, le journal dans l'autre, affichant cet air de cocker en espérant que maman se calmerait.
Victor réprima un juron et prépara le déjeuner pour se calmer. Indira proposa son aide, mais il refusa, prétextant qu'elle était son invitée et qu'à ce titre, elle ne devait pas quitter son fauteuil.
Après le déjeuner, Indira téléphona à Christine, une de ses collègues de travail, et elle l'informa de ne pas aller la chercher le lendemain matin. En effet, comme Indira habitait sur la trajectoire, tous les matins, Christine l'attendait devant chez elle pour l'emmener au travail. Après presque un an, Indira continuait à se demander pour quelles raisons sa collègue tenait tant à l'emmener tous les jours. Pour qu'Indira se sente rabaissée de n'avoir qu'une Super 5 datant de Mathusalem alors que Chirstine roulait dans la 406 flambant neuve que lui avaient offert ses parents ? Parce que Christine voyait qu'Indira ne roulait pas sur l'or et souhaitait lui faire économiser des frais de carburant ? Ou simplement parce que christine se sentait bien en la compagnie d'Indira et souhaitait discuter un peu avec elle avant d'affronter le stress du travail ?
Se sentant observée, Indira tourna la tête et découvrit le tendre regard chocolat de son frère.
-Ne sois pas tant préoccupée, Indi. Tout va finir par s'arranger. Je ne te cache pas que ce sera difficile, les premiers temps. Mais tu es forte, et je sais que tu peux y arriver.
-Je n'arrive pas à être aussi confiante. Après tout, même Frédéric n'a pas voulu m'aider...
-Il a ses raisons. Peut-être n'en a-t-il pas les moyens. Ou peut-être a-t-il peur qu'en t'installant chez lui, tu n'en partes plus. tu sais, certaines femmes sont si encombrantes, d'autres souhaitent tellement se marier...
-Tu as sans doute raison...
Pour changer de sujet, Indira demanda :
-N'aurais-tu pas des journaux de petites annonces ? J'aimerais voir s'il y a des appartements à louer dans le coin.
-Cela peut attendre, Indi. Nous ne nous sommes pas vus depuis si longtemps.
-Je ne souhaite pas t'encombrer de ma présence plus de temps que nécessaire. De plus, étant donné que je ne vivrai plus chez papa et maman, nous pourrons nous voir quand bon nous semblera.
-Sache que ta présence ne m'encombre pas. Mais je respecte tes choix : si tu souhaites partir de chez moi le plus rapidement possible, je t'y aiderai.
-Merci.
Victor alla chercher une pile de journaux qu'il posa sur la table basse dans le salon, devant le canapé sur lequel Indira était assise. Il prit place en face de la jeune fille qui saisit un journal et il la regarda. Indira était sa soeur, il en était sûr. Tous deux se ressemblaient trop sur certains points : même volonté farouche de réussir dans la vie, même envie d'indépendance, même recherche de solitude. Mais lui-même était aussi brun qu'Indira était blonde, ses yeux étaient aussi sombres que ceux de la jeune fille étaient bleu clair, sa peau était aussi blanche que celle d'Indira était tannée par le soleil... Il était le grand frère et elle était la petite soeur, et cependant, elle avait réussi là où il avait échoué : avoir une apparence physique qui se remarque, qui fait que les gens se retournent... Si elle avait été un peu plus grande, elle aurait pû être mannequin. Seulement, du côté de la taille...
-Quelque chose te préoccupe ?
Victor sortit de ses pensées et sourit.
-Non, tout va bien, je réfléchissais.
Puis il prit au hasard un journal et l'ouvit à la page de l'immobilier, où il regarda les annonces.
-Regarde ça ! s'exclama Indira. Une cuisine, une chambre et une salle de bains pour 1500F par mois !
-Ca a l'air d'être intéressant. Tu peux appeler si tu veux.
-Je ne vais pas déranger ces pauvres gens un dimanche.
-Ne t'en fais pas, Indi, s'ils tiennent réellement à louer leur appartement, le fait que tu les appelles aujourd'hui ne les dérangera pas.
Victor se leva et aller chercher le téléphone sans fil qu'il tendit à sa soeur.
-Vas-y, sinsista-t-il.
Indira n'attendit pas plus longtemps. Elle s'empara du téléphone et composa le numéro inscrit en dessous de l'annonce. Après quatre tonalités, une voix claire et féminine parla.
-Allô ?
-Bonjour madame. Je vous appelle au sujet de l'annonce pour l'appartement.
-Oh, je suis désolée mademoiselle, mais un étudiant l'a visité hier et il désire le prendre.
-Ce n'est pas grave, au revoir, dit Indira avant de raccrocher.
Voyant l'air déçu de sa soeur, Victor affirma plus qu'il ne demanda :
-Il est pris ?
-Depuis hier.
-J'ai une annonce sous les yeux qui peut être intéressante, écoute : retraitée de 72 ans loue une chambre de sa maison et partagera cuisine et salle de bains pour 1000F par mois. Ca pourrait être bien le temps que tu trouves de quoi t'équiper, non ?
-Pas question, je veux être indépendante dès le début même si pour cela, mon compte en banque devra battre de l'aile !
Le frère et la soeur passèrent encore un moment à feuilleter les annonces. Indira passa trois autres coups de téléphone en vain. Ils décidèrent donc d'abandonner pour la journée et attendre la semaine suivant pour avoir de nouvelles annonces.
Indira s'endormit de bonne heure ce soir-là, épuisée plus émotionnellement que physiquement. Elle se réveilla à environ deux heures, elle alla boire un verre d'eau puis se recoucha. Mais un rêve étrange peupla son sommeil.
Une vieille femme aux longs cheveux blancs, vêtue d'une chemise de nuit blanche la regardait de ses yeux transparents et riait à s'en décrocher la mâchoire sur laquelle il ne restait plus que trois misérables dents pourries, en disant :
-Bientôt, tu m'appartiendras. Tu viendras à moi sans même t'en rendre compte et tu seras à moi. tu ne me refuseras rien et je te prendra tout ! Tu entends : tout !
Puis elle partit d'un éclat de rire digne d'une hyène qui résonna longtemps dans les oreilles d'Indira, même quand celle-ci se fut réveillée.
La jeune fille regarda autour d'elle et vit qu'il faisait encore nuit. Cependant, elle savait qu'elle ne réussirait plus à fermer l'oeil.
Qui était cette vieille femme ? Etait-ce la retraitée qui louait la chambre dans sa maison ? Et qu'avait-elle dit ? Qu'Indira lui appartiendrait corps et âme ? Oui, c'était bien ça. Indira entendait encore cette voix aigre. "Bientôt, tu m'appartiendras. Tu viendras à moi sans même t'en rendre compte et tu seras à moi. tu ne me refuseras rien et je te prendra tout ! Tu entends : tout !"
La voix et le rire étaient aussi aigres l'un que l'autre, comme si tous deux avaient trempé des jours durant dans un bocal de vinaigre.