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Chapitre 10
Un lapin à la fac
Desmartes apparut au milieu du chaos de la rédaction, suscitant sur son passage un confus mouvement de saisissement parmi les journalistes. Sa présence inopinée avait quelque chose d’irréel, celui à qui il était venu rendre visite interrompit ses palabres pour le regarder approcher. Distrait, Desmartes en profitait pour détailler les allées et venues qui se croisaient dans les couloirs. Ses yeux clairs se posaient sur ce fourmillement sans ciller, cherchaient sans impatience leur proie.
Ivan, ça fait longtemps, dit Quentin en venant à lui pour lui serrer la main.
En effet, répondit le prof sans se donner la peine de répondre à son salut.
Quel bon vent t’amène ? Tu as lu mes articles, je suppose… fit le journaliste avec un large sourire.
Précisément.
Tu sais, dans ce métier, nous ne pouvons épargner personne… ça n’a rien de personnel.
ça n’aura donc rien de personnel non plus quand le groupe de mon père fera couler ton journal ? dit posément Desmartes.
Allons, nous n’allons pas en arriver à ces extrémités ? s’esclaffa Quentin. Ce que j’écris est de notoriété publique, n’est-ce pas ? Déjà à l’école, avec Thomas… C’était le bon temps, avoue !
Ce que tu écris dans ce torchon n’a rien de réel, soupira Ivan. Et je pense que tout le monde a saisi quelle était la nature de mes relations avec Thomas. Il serait temps de passer à autre chose, tu ne crois pas ? Je ne pense pas que ma petite vie passionne les foules.
Détrompe-toi, mon vieux.
Ivan eût un sourire crispé, se demandant s’il était vraiment utile de discuter.
Je vais donc devoir recourir aux grands moyens ?
Non, bien sûr, tu penses, inutile d’aller jusque là. Mais dis-moi, tu n’as vraiment jamais couché avec Thomas ? lui demanda Quentin à mi-voix.
Jamais, répondit Desmartes, baissant un instant les yeux.
Si tu savais ce que tu as manqué. On s’est bien amusés, avec lui, je te l’avouerai, maintenant que toute cette histoire est terminée. Moi qui attendais que tu te lasses de lui… Je ne m’attendais pas à cette rupture spectaculaire ! Enfin, j’espère que tu n’es pas jaloux, c’est du passé...
C’était l’heure entre chien et loup que Desmartes détestait. Il laissa un dernier commentaire, leva le nez de ses copies, sachant qu’il était l’heure de rentrer. En contrebas, la ville commençait à s’agiter, dans la confusion extrême des embouteillages. Plus il repensait à cette histoire, et moins il trouvait de solution, songeait-t-il en ouvrant la croisée pour respirer un peu d’air frais. Le bruit et la rumeur enflèrent d’un ton lorsque la poignée céda. Un tramway carillonna en longeant la faculté sur son ventre de chenille endiablée, un étudiant qui traversait ses rails en rêvassant fit un bond de côté en le voyant de si près. Desmartes le suivit des yeux, s’étonnant de le voir aller à contre-courant de la sortie des classes. Se frayant un chemin à travers la foule des jeunes gens qui émergeaient de la grande porte, il se posta au pied des escaliers et attendit là, les mains dans les poches.
Quelques mouettes flottaient encore dans le grand vent du soir, presque immobiles. Desmartes luttait contre sa paresse, n’ayant aucune envie de quitter la tranquillité de son bureau pour s’enfoncer dans les bouchons de la ville, ces longues files de voitures fumantes avançant au pas en klaxonnant furieusement. Juste cinq minutes de silence, puis il s’en irait, promis.
Devant l’entrée de la faculté, Fred attendait toujours, commençant à se demander s’il n’était pas venu pour rien. Les étudiants étaient partis depuis longtemps lorsqu’il se montra enfin, arrivant sans se presser en discutant avec un collègue, avec son accent bizarre.
Tu aurais pu tomber sur ta sœur, lui fit remarquer Félix, un léger sourire aux lèvres.
Et alors ? répliqua-t-il en lui emboîtant le pas. Je lui dois des comptes ?
C’est à toi de voir, dit le canadien.
Ils s’éloignèrent et furent bientôt hors de vue. Desmartes referma la fenêtre, un peu honteux, boucla sa serviette et s’en alla en fermant sa porte à clef. Il se doutait bien qu’Anne allait avoir des surprises, bien qu’elle les ait chassés, Thomas et lui-même, de sa compagnie. Descendant les marches du parvis, Desmartes se souvint qu’il devait aller chercher Laure bientôt, et qu’il n’avait pas le temps de passer par chez lui. Sur le trottoir désert qui séparait les murs de la faculté des voies du tram, ne se tenait plus qu’un passant esseulé.
Le prof lui jeta un coup d’oeil, cherchant un nom pour le coller sur cette figure vaguement familière. Son allure chétive et ses yeux clairs lui rappelaient quelqu’un, mais il était incapable de se souvenir qui. Un regard insolent qui soutint le sien un instant de trop, avec une satisfaction rageuse. Du noir autour de ces yeux fixes, dont le dessin resta imprimé dans sa mémoire comme les prunelles d’un chat en colère. Leur feu froid avait quelque chose d’hypnotique.
Il est déjà parti, c’est ça ? Vous êtes tous partis, n’est-ce pas ?
Il ne reste que le doyen, et les dames de la bibliothèque, fit Desmartes d’un ton d’excuse. C’est l’heure.
Ses yeux rageurs ravivèrent enfin quelques souvenirs. Les vêtements plus courants qu’il portait le lui avaient fait prendre pour un étudiant quelconque. Il avait même une certaine élégance. C’était assez étrange de le voir ainsi déguisé en jeune bourgeois.
Félix, le québécois. Il est parti lui aussi ? insista-t-il.
Le prof acquiesça d’un signe de tête, comprenant quel motif bizarre l’amenait là, dans cette tenue inhabituelle. Tobias baissa les yeux, épuisé d’avoir été si nerveux. La tension se relâcha dans son attitude, comme si, soudainement, il n’avait plus de piles. C’était plus qu’insolite, de croiser un Desmartes à la sortie de l’université, l’un de ceux qui ne devaient le voir que comme un objet. Encombré par ses chaussures, étranglé par le col de sa chemise, il se donna contenance tant bien que mal, sentant l’étonnement que son déguisement causait au petit frère de l’un de ses clients les plus habituels.
C’était un jeune homme de bonne famille, il en avait l’air froid et désinvolte, le regard hautain qui ne se gênait pas pour le détailler de haut en bas. Tobias connaissait trop ce regard pour ne pas en être agacé.
ça vous excite moins que mes fripes de tous les jours, avouez.
Le prof jeta un regard autour de lui, vérifiant avec angoisse que personne n’avait entendu une chose pareille.
Vous ne devriez pas en parler de cette façon, lui répondit-il. La vulgarité ne vous va pas.
Vraiment ? Alors vous me préférez déguisé en étudiant ? Remarque, ça ne m’étonne pas. Vous êtes encore pire que votre frère, parce que vos belles paroles, c’est de l’hypocrisie, du social pour les pauvres. D’ailleurs, faites-moi la charité de me payer ce que vous me devez.
Je ne vous dois rien.
Vous m’avez emporté chez vous alors que j’étais dans les pommes, et vous m’avez eu toute la nuit. Essayez de me faire croire que je n’ai rien à vous demander !
Parlez moins fort, grommela le jeune Desmartes. Je vous ai ramené parce que vous étiez assommé, et vous avez dormi comme un gros bébé toute la nuit. Ne me dites pas que vous n’êtes pas capable de sentir qu’il ne vous est rien arrivé pendant ce temps ?
Le prof le regarda s’empourprer, et vit qu’il n’avait aucune certitude de ce côté.
Félix sortit le premier et retint la porte pour le laisser passer. On était vendredi soir, et les rues étaient pleines de flâneurs attardés, de petits groupes épars ou de couples qui déambulaient çà et là. Le restaurant où ils avaient dîné était encore brillamment éclairé, ses vastes glaces ressemblaient aux vitrines où s’étalaient bien en avance des crèches, des santons, des vêtements d’hiver. A l’intérieur, les tables présentaient les tableaux vivants des romances modernes.
Alors, est-ce que ça s’est arrangé, à l’école ? finit par lui demander Félix. Tu ne m’en as pas reparlé.
ça va, c’est passé, maintenant, répondit le musicien.
Tu es sûr que c’est terminé ? Je me suis fait du souci pour toi.
Fred soupira, cherchant à s’épargner la peine d’avoir à en parler. Ils marchaient lentement en direction du parking où ils avaient laissé sa voiture, et l’espace qui séparait leurs mains était presque infranchissable. Si, pendant le repas, il avait été facile de parler de tout et de rien, ils sentaient à présent la difficulté d’aller plus loin, peut-être l’impossibilité, d’ailleurs.
Se demandant, depuis un long moment, s’il était judicieux de prendre sa main, ou de caresser ses cheveux, Félix s’impatientait et ne savait plus par où commencer. S’il n’y avait pas eu sa sœur, il aurait peut-être été plus aisé de le prendre dans ses bras, de l’embrasser une bonne fois pour toutes. Ils s’arrêtèrent devant la grande roue que l’on avait installée sur la place, la contemplèrent un moment en silence. Les nacelles montaient et descendaient dans le ciel noir, oscillant légèrement sur leur point d’attache, et les rayons brillaient de mille et mille ampoules multicolores.
Félix risqua un regard de son côté, chercha dans ses yeux bruns, où l’on ne déchiffrait qu’une candeur désarmante, une quelconque velléité de tendresse. Le jeune homme cilla, les poings serrés dans ses poches, esquissa un bref sourire avant de se remettre à marcher. Il le suivit, sentant une contrariété certaine lui monter à la tête, que croyait-il donc, qu’il pouvait s’en tirer avec un sourire ? Il ne pourrait esquiver indéfiniment.
Alors qu’ils passaient sous les arbres d’un parc d’enfants, il le prit par le col son manteau et l’embrassa en le pressant contre le tronc d’un marronnier, comme un voleur. Le musicien se laissa faire et il fit durer le baiser longuement, jusqu’à ce qu’il soit repoussé. Il lui semblait que s’il n’était pas parvenu à quelque chose ce soir-là, alors il n’arriverait jamais à rien, avec lui. Mais à voir la tête qu’il faisait, il était clair qu’il aurait dû s’en abstenir.
Viens, je te ramène chez toi, Fred, dit-il résolument.
Félix le déposa devant chez lui, contrarié. Il ne pensait pas qu’il soit si difficile de parvenir à ses fins. Il eut la muflerie de songer au prix que lui avait coûté ce simple baiser, celui d’un repas au restaurant, et le peu qu’il avait obtenu lui sembla dérisoire.
La route le conduisit à un endroit qu’il connaissait bien, les habituels passants étaient toujours là… C’était le carnaval nocturne de ce boulevard bien connu, les allées et venues de quelques fantasmagories apprivoisées. Çà et là, des figures pâles suivaient des yeux son passage, à la façon d’oiseaux de nuit au regard luisant.
Laure descendit de la nacelle en chancelant un peu sur ses longues jambes. Ils avaient dû supplier le forain pour qu’on ne les fasse pas descendre à la dernière pause. La jeune fille l’attendit en sautillant sur place pour se réchauffer, elle avait l’air d’une gosse déguisée avec son rouge à lèvres trop vif, sa jupe trop courte et ses cheveux coupés à la diable. Tout cela amusait énormément Ivan, qui la suivait comme son ombre.
Ils sont partis, alors ? lui demanda-t-il en jetant un regard autour d’eux.
Apparemment, dit-elle. Mais pourquoi on s’est cachés ?
Je ne sais pas, avoua-t-il. Je pense que ça aurait été gênant…
Je n’ai jamais vu d’amoureux si indifférents, bâilla-t-elle. Je ne comprends pas.
Ils descendaient la rue en direction d’un petit théâtre dont ils attendaient l’ouverture.
Vous n’avez pas froid ? lui demanda-t-il soudain.
Pas le moins du monde répondit-elle en approchant d’un vieil homme qui faisait griller des marrons sur un poëlle peut-être plus ancien que lui.
Elle acheta un cornet et se mit en devoir d’éplucher quelques châtaignes en avançant. Après tous ces cercles décrits verticalement dans les airs, elle avait l’impression de marcher sur un nuage. Une lune brumeuse se penchait par instants sur les toits comme un œil presque clos. Ils remontèrent les vieilles rues qui grimpaient sur la colline, traversant les effluves de musique et de vagues odeurs de dîner, ce qui leur donna faim. Ivan parla d’aller ensuite dîner chez lui, la regardant se gaver de marrons d’un air gourmand. Ils s’embrassèrent un peu plus loin.
Est-ce que ce rouge vous plaît ?
Il essuya ses lèvres avec un mouchoir d’un air amusé.
Mais oui, pourquoi ?
Will n’aimait pas cette couleur, avoua-t-elle d’un air penaud.
ça ne m’étonne pas, dit-il avec un sourire.
Etonnée, elle n’ajouta rien, et se contenta de lui jeter une œillade perplexe. Ils continuèrent à marcher, se pressant un peu pour ne pas être en retard.
Anne m’a dit que vos parents étaient très riches, dit-elle, comme songeant à haute voix.
C’est vrai, confirma-t-il. Est-ce que c’est un problème pour vous ?
Pour moi, non… soupira-t-elle. Pour vous, peut-être. Je n’ai presque rien qui soit à moi, à part mon violoncelle.
ça viendra bien assez vite, fit-il, évasif. On se retrouve un jour bardé de biens, et de soucis… Et de problèmes compliqués à résoudre.
Je ne vous paierai jamais rien d’autre que des châtaignes, c’est ce que j’essaie de vous expliquer. Et même, j’espère ne jamais avoir à vous demander d’argent. Parce que je ne sais vraiment pas comment je vais faire. Mon père ne répond pas à mes lettres.
Que se passe-t-il, exactement ?
La musicienne ferma un instant les yeux, lui expliqua que Papoune avait perdu son boulot, le patron l’avait renvoyé après qu’il ait cassé du matériel. Le lendemain d’une nuit trop imbibée, ajouta Laure en pensée. Ses mains gourdes, son air des mauvais jours. Son haleine, aussi, lorsqu’il était à table, elle sentait déjà. Sa façon de la gronder vertement alors qu’elle ne faisait qu’aller travailler chez Fred. Les criailleries interminables, des reproches qui se tournaient vers la terre entière. Ces derniers temps, Laure ne rentrait chez elle que pour dormir. Et elle ne dormait pas beaucoup, avec l’idée de laisser le vieil homme tout seul au salon.
Je suis fatiguée, Ivan, dit-elle, ses yeux sombres mi-clos.
Vous pouvez compter sur moi. N’est-ce pas ? Même pour des questions d’argent.
Désolée, je me fais toujours trop de souci, murmura-t-elle avec un sourire absent. Je ne devrais pas vous ennuyer avec cette histoire.
Ivan la regardait, songeuse, les coins de ses lèvres étaient retombées dans une rêverie triste. Ils arrivaient au théâtre et prirent deux places. L’endroit était minuscule, un petit garçon noir à longues tresses, qui devait jouer le rôle du messager, passa dans le hall au galop, se faisant gentiment sermonner par l’ouvreuse.
Laure et Desmartes prirent place dans la salle, se serrant l’un contre l’autre comme s’il faisait soudain très froid. Leurs esprits étaient encore quelque part dans l’altitude atteinte par leur nacelle, au-dessus des maisons et des rues de la ville, dans un lent mouvement de descente ou d’élévation. Enfin la nuit se fit dans la petite salle, et la pièce commença sur la vision d’un vagabond qui n’arrive pas à enlever sa chaussure.