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Author: Kestrel21
Fiction Rated: T - French - Drama/Romance - Reviews: 1 - Published: 07-06-07 - Updated: 07-06-07 - Complete - id:2386775

Titre : Le vent nous portera

Auteur : Kestrel21

Statut : Chapitre unique

Genre : Introspection à la deuxième personne, yaoï…

Disclaimer : Tout m’appartient.

Depuis combien de temps au juste n’étais-tu pas revenu ? Quatorze ans mais cent années ne t’auraient sans doute pas paru plus longues. Pourquoi es-tu revenu d’ailleurs ? Si seulement tu le savais...

Tu en es parti, tu avais dix-neuf ans, tu l’as quitté sans aucun remord, ce petit village baigné par l’Amazone où tu as vu le jour.

Pourquoi l’aurais-tu regretté ? A part ta mère, morte quelques jours plus tôt, rien ne t’y retenait, tu n’avais pas d’amis et nulle autre famille.

Tu t’appelles Lazaro Bedoya, car bien que tu n’ais jamais connu ton père, tu portes son nom et en toi ses origines argentines. Malgré cet héritage, ta mère ne l’a jamais évoqué, comme s’il n’avait pas existé. Mort ou vivant, quelle importance ? Elle ne s’est plus jamais mariée, tu ne lui as même jamais connu d’amant. Elle était pourtant si belle. Morte à quarante ans, elle était encore jeune et fraîche.

Si fraîche qu’au matin de ce maudit jour, tu as refusé tout net de croire à sa mort, tu criais de regarder, que son ventre se soulevait toujours. L’air pénétrait encore dans ses narines pincées, tu en étais sûr, tant, couchée au milieu de toutes ces fleurs fanées, elle paressait vivante.

Mais personne n’a vu, tu as eu beau hurler, pleurer, elle était en terre le lendemain.

Et à peine deux heures plus tard, contemplant d’un œil maussade le terreau fraîchement retourné, tu prenais ta décision.

Tu quittas Arengo (1) le lendemain matin à l’aube, sans dire au revoir à personne, tant tu te doutais que personne ne s’en formaliserait. Tu savais d’avance que certains ne s’apercevraient même pas de ton absence.

A personne, vraiment ? Non, maintenant que tu y penses, c’est faux. Jaime, le fils de la veuve Iguaràn, qui n’avait alors que quatre ans, avait quitté son lit ce matin-là pour venir te dire au revoir. Cela t’avait ému, tellement dans un de ces élans d’affection qui ne t’étaient pourtant pas coutumiers, tu l’avais embrassé sur le front en promettant de revenir.

Promesse que tu ne pensais pas pouvoir tenir un jour, mais jamais tu n’avais reculé devant un mensonge pieux, toi qui pourtant ne croyais pas.

Amador aussi eut droit à tes adieux, car tu ignorais alors que tu finirais par revenir.

Amador passait sa vie à monter et descendre l’Amazone avec des vivres et du courrier dans sa petite barque à moteur, pour rallier les dizaines de petits villages aussi perdus que celui que tu venais de quitter. C’est sa barque Carolina qui t’accompagna aux lisières de la forêt, jusqu’à Manaus, où il te laissa et repartit sans plus tarder.

Ta mère était partie en te laissant 5 reals (2), tu les garda toujours dans ta poche, sans jamais y toucher, comme un précieux souvenir.

Dés lors, tu n’eus de cesse de découvrir de nouveaux paysages, tu parcourus l’Amérique pendant des années.

Du moins, ce qu’il te fut possible de parcourir.

Partout, on t’évoquait New York, des gratte-ciels si hauts que tu ne pouvais en voir le sommet qu’en te cassant le cou, des machines rutilantes où il suffisait de tirer une manette pour recevoir entre les mains une cascade de pièces d’or. Tu fus pris de l’envie irréfrénable de constater de visu si cette rumeur était vraie.

Tu n’avais aucun papier sur toi, tu n’en avais jamais eu et cela ne t’avait jamais posé le moindre problème. Après tout, pourquoi dans cette Amérique-là se serais-t-on soucié de ton identité, alors que la plupart des gens ne se souciaient même pas de ton existence ?

Mais tu compris vite que les règles du jeu n’étaient pas les mêmes à la frontière mexicaine ; tu tentas le passage clandestin. On te rattrapa de l’autre côté, malgré ta vitesse, malgré l’obscurité. On te battit.

Tu te réveillas le lendemain dans la chambre à coucher d’un petit bordel, installé dans un maquiladoras désaffecté, au Mexique.

C’était une prostituée, Clara, qui t’avait découvert gisant derrière une palissade, elle fit de son mieux durant ta convalescence pour soigner ton œil poché et remettre en place ton nez cassé.

Mais elle n’avait rien d’un médecin, ton nez est de travers depuis cette époque.

Elle t’autorisa à rester chez elle le temps que tu te rétablisses, c’est l’une des rares fois de ta vie où tu fis l’amour, durant les cinq jours que tu passas sous son toit.

Elle ne te fit pas payer, mais tu fus rapidement mis à la porte.

Tu retentas une deuxième fois de passer la frontière, sans plus de succès.

Tu décidas d’abandonner, tu continuas tes voyages, qui étaient devenus une errance. A Cayenne, tu tentas même de t’embarquer, clandestinement une fois encore, sur un bateau partant pour l’Europe.

On te jeta dehors sans ménagement.

Aussi loin que tu te souviennes, personne ne t’avait jamais réellement aimé, hormis ta mère peut-être.

Oh, bien sûr, il t’arriva parfois de rencontrer des gens qui te témoignèrent une sorte d’affection, comme Leandro Vicario, ce vieillard athlétique et débonnaire que tu rencontras au Costa Rica, tu restas presque deux semaines dans sa jolie maison de San José, à jouer avec sa petite fille Bea.

Ce fut une exception, car la plupart du temps, on t’ignorait, on évitait autant que possible de te parler.

Cette froideur à ton égard t’étonna, t’attrista, te déçu. Car contrairement à de nombreuses autres choses, jamais tu ne parvins à t’y habituer.

Qu’est-ce donc qui n’allait pas chez toi ? Tu n’étais pourtant pas si laid, malgré ton nez busqué, ta maigreur qui faisait saillir tes côtes et tes pommettes, tes jambes beaucoup trop longues pour le reste de ton corps.

« T’as une de ces démarches, quand tu pars, on dirait que tu reviens ! » s’exclamait parfois Leandro Vicario, fier comme Artaban de cette boutade. (3)

Peut-être étais-tu prédestiné à passer inaperçu, à être interdit de sympathie… Sinon d’amour, tu n’en demandais pas tant.

Prédestiné par quoi, tu le découvris en même temps que la langue espagnole, que malgré l’origine de ton père hypothétique, tu n’avais jamais pratiquée.

Tu découvris que « Lazaro » en espagnol signifie « Lépreux », ou « Va-nu-pieds ».

Quelle idée avait pu traverser la tête de ton père pour te nommer ainsi ? Etait-ce à cause de cela que tu étais si méprisé ? Tu avais tout de même du mal à le croire.

Ou à cause de ton origine présumée ? Cela te paressait encore plus improbable même si tu ne pouvais pas pour autant t’empêcher d’y penser.

A Arengo, on évoquait ton absence de père comme un objet de honte. On traitait ta mère de putain, on te disait fils du fleuve, du boutou devenu homme (4) qui avait joui de ta mère, ce qui dans la bouche des autres villageois sonnait comme la pire des insultes.

Les enfants nés de ces unions clandestines et contre-natures étaient en général traités comme des parias et peut-être était-ce pour cela que tu portais ce prénom, il était le reflet de ta vie, bien que, à l’instar de son fils, ta mère n’ait jamais parlé un mot d’espagnol.

Déjà à la naissance fiché par l’existence, par un père venu des eaux et qui n’avait pas manqué d’y disparaître à nouveau une fois son forfait accompli. Tu trouvais cela injuste, d’autant que tu avais très tôt cessé d’y croire, préférant te réinventer le mythe de ce père argentin, que tes fantasmes d’enfant avaient fait mystérieusement s’évanouir un soir d’orage, prés des chutes d’eau d’Iguaçu.

Et pourtant, malgré l’incrédulité avec laquelle tu avais toujours accueilli cette légende, tu nourris une haine tenace pour ces animaux depuis ton enfance.

Lorsqu’il t’arrivait d’en apercevoir un lorsque le vieux Gerineldo t’emmenait avec lui sur sa pirogue de pêche, quand tu l’aidais à remonter ses lourds filets, tu frappais l’eau rageusement lorsqu’il t’arrivait de voir surgir son œil énorme et noir, son rostre dentelé au sourire ironique, dans l’espoir de l’atteindre.

Mais tu ne le touchais jamais bien sûr, les profondeurs boueuses l’engloutissaient toujours trop vite.

Une nuit pourtant - tu avais 7 ans - l’un d’eux s’était échoué par accident sur la petite bande de sable qui bordait le village. Tu étais sorti pour soulager ta vessie contre les murs de la maison, ton regard perçait à peine l’obscurité. Malgré cela, tu avais pu assister, fasciné, à sa lente agonie, tu avais observé avec attention les vains soubresauts de son grand corps bossu, tu avais écouté jusqu’à ce qu’ils se tarissent ses vagissements de bébé mourant.

Au matin, le corps avait disparu, emporté par les crocodiles. La contemplation de la profonde trace oblongue que son corps massif avait laissé dans le sable t’avait procuré une joie animale.

Mais malgré tout cela, tu cherchais. Tu ne désirais rien sinon une preuve que l’on pouvait t’aimer.

Leandro Vicario ne t’aimait pas, pas vraiment. Tu l’amusais, il te trouvait sympathique. Toi, il te fallait plus que cela.

Et un jour, tu t’en souviens, tu as enfin crû rencontrer l’amour vrai. C’était à Valparaiso, au Chili, tu en gardes un souvenir impérissable.

Cela s’était déroulé à la terrasse d’un petit café, devant lequel tu passais par hasard.

C’était une jeune femme frêle, aux yeux fiévreux. La tache rouge vive de sa robe courte t’avait attiré l’œil. Elle était d’une finesse, d’une fragilité émouvante, ses petits doigts tremblaient à peine, juste assez pour faire frissonner le mince filet de fumée bleue montant de sa cigarette. Evidente et belle, comme une rose pâle au soleil de juin.

Dans un état second, tu te dirigeas vers elle, sans même réfléchir. Tu lui proposas, chancelant, bégayant, de venir marcher avec toi dans les rues, de te parler d’elle, tu espérais qu’elle prendrait goût à ta compagnie, comme tu prenais déjà plaisir à la sienne, tu espérais…

Et la seule chose que te répondit cette femme inconnue, à toi qui mendiais le secours de son cœur, c’est :

« Je ne veux même pas savoir ce qui vous a poussé à venir me parler. Mais s’il vous plaît, allez vous-en. »

Tout cela sans l’ombre d’un sourire, sans même un regard de plus pour toi lorsque tu t’éloignas, accablé. Tu venais de comprendre que tu étais ce genre d’homme que les femmes éconduisaient sans même y penser, comme on chasserait de la main un insecte ennuyeux.

Tu ne l’intéressais pas, voilà tout. Le tact était-il nécessaire face à des êtres aussi visiblement frustes que toi ?

Tu quittas la place sans demander ton reste, le lendemain, tu étais de nouveau sur les routes.

Cette aventure te décida à abandonner ta recherche de l’amour, même si cela te privait de but.

Mais voyager sans but, tu en retrouvas bien vite l’habitude.

Tu ne parvins pas à quitter le Chili tout de suite, tu y passas un an de plus, sous les verrous Pourquoi, tu avais du mal à te le représenter… Tout simplement parce qu’une fois de plus, tu t’étais trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment.

Tu avais passé la nuit sur un banc public, tu y somnolais encore lorsque des gendarmes se précipitèrent sur toi et t’emmenèrent, tu étais si suffoqué que tu ne songeas même pas à protester.

Au commissariat, on ne daigna guère plus t’expliquer les raisons de ce manque de manières mais tu finis par les comprendre de toi-même. A l’univers monté par Pinochet et sa police ne correspondait pas ton absence d’identité, ton absence d’opinion politique, ton absence même de vie sociale. Malgré tes protestations, tu fus mis en détention « préventive », d’une durée indéterminée.

Cette année fut pour toi une véritable expérience de l’absurde. De tous les mondes que tu avais pu côtoyé, de prés ou de loin, si terribles fussent-ils, aucun n’atteignait l’horreur de celui qui s’était crée à l’intérieur de la prison.

Tu partageais ta cellule avec six autres détenus, et ton statut ne changea pas mais cette fois, tu en fus heureux. Ici, on ne faisait pas plus attention à toi que dans le monde du dehors, tu étais insignifiant et, à ce titre, on te laissait relativement tranquille. Tu ne demandais pas mieux.

Surtout lorsque tu assistais en témoin impuissant à ces horribles scènes, à ces passages à tabac d’une violence inouïe, à ces bagarres d’animaux, à ces tentatives de meurtre ou de suicide, à ces viols d’une sauvagerie bestiale.

Ton séjour ne te profita pas, tu maigris encore davantage, tes côtes saillaient plus que jamais, tu te voûtais, des cernes violacés se creusaient sous tes yeux. Pâle comme un fantôme, tu faisais peur à voir.

Mais personne ne s’en formalisa jamais, un cadavre ambulant entouré de fantômes n’éveille pas la compassion.

Quant à la justice, comme le monde, elle semblait t’avoir oublié. Tous les juges ou avocats dont tu observais le défilé quotidien n’eurent jamais un mot ou un regard pour toi.

Tu commençais à craindre de finir ta vie ici, pour un crime qui n’en était pas un.

Pourtant il se passa quelque chose, quelque chose qui t’aida à rendre ton incarcération un peu plus supportable.

Tu tombas sous le charme d’un jeune garçon, Dionisio Armenta, dont les bruits de couloir disaient qu’il était enfermé pour le meurtre de son père.

Cela demeura une attraction à sens unique, un attachement lointain, Dionisio n’eut même jamais vent de ton existence.

Car il avait bien d’autres problèmes. En effet, tu n’étais hélas pas le seul à l’apprécier car, du haut de ses dix-neuf ans, il était beau comme une jeune fille, et aussi prompt à se défendre. Donc à ce titre, à la merci du premier venu.

Si ton enfermement était insupportable, le sien était une géhenne, au point que, comparant son sort au tien, tu mesurais ta chance, malgré la douleur que provoquait en toi la vision quotidienne de son calvaire.

Tu te surpris à désirer qu’il te remarque, qu’il pose un jour les yeux sur toi, même si c’était pour les détourner aussitôt.

C’est dans cette optique qu’un jour, et avec un courage qui t’étonna toi-même et qui confinait à la stupidité, tu t’interposas sans y réfléchir davantage entre lui et un détenu au fond d’un couloir sombre.

L’ensemble de ton corps devait être au bas mot aussi épais que le seul bras de son agresseur, celui-ci n’eut aucun mal à te neutraliser, en t’attrapant par les cheveux et faisant cogner ta tête contre le mur, jusqu’à ce que tu tombes inanimé.

Lorsque tu te réveillas à l’infirmerie quatre jours plus tard, on t’apprit que tu étais libre. De nouveau, aucune explication ne te fut donnée.

Deux jours plus tard, tu étais sorti, aussi brusquement que tu étais entré, constatant avec amertume que tu étais aussi perdu qu’auparavant.

Tu quittas le Chili pour l’Argentine, tu aurais voulu y travailler mais ton aspect pitoyable et tes antécédents de criminel ne te firent trouver grâce nulle part. C’est alors que tu ne savais plus que faire, alors que tu constatais que la découverte de ce pays n’avait apporté aucune réponse à tes questionnements existentiels que l’idée commença à germer dans ton esprit.

L’Argentine avait une frontière commune avec le Brésil, sans doute est-ce cela que te décida, tu pensais souvent à ta mère ces derniers temps. C’était la première fois que la pensée d’un possible retour t’effleurait, et celle-ci ne te lâcha plus.

En chemin, tu fis un détour pour aller contempler les chutes d’eau d’Iguaçu, comme l’avait fait ton père dans tes rêves de gamin avant de disparaître, tu passas une journée à les contempler, sous un soleil de plomb. Mais cela ne te procura pas le moindre réconfort.

C’était en 1980, quatorze ans après ton départ, tu fêtais donc cette année tes trente et un ans, même si tu en avais oublié la date.

Tu étais à Manaus quelques mois plus tard, au bord de l’Amazone, ce fleuve honni et adoré, à attendre le passage de la Carolina qui, tu n’en doutais pas, devait toujours tourner.

C’est elle que tu reconnus en premier, bien qu’elle ait été rebaptisée et conduite par quelqu’un qui n’était pas Amador, mais un petit homme maussade et râblé.

Tu embarquas sur la Agua-forte (4), puisque tel était son nouveau nom, avec une certaine émotion, il est vrai. Durant le voyage, tu te risquas à demander ce qu’était devenu l’ancien conducteur.

Ton escorte cracha dans l’eau et te révéla sans sourciller qu’Amador était mort depuis deux ans.

« La lèpre, à ce qu’on dit… » Marmonna-t-il avec un reniflement disgracieux.

Tu ne pleuras pas et parvins tant bien que mal à masquer ton envie de vomir.

Il te débarqua à Arengo comme un colis encombrant, et repartit sans demander son reste, te laissant abasourdi.

Rien, absolument rien n’avait changé, comme si le village était un lieu épargné par le temps et la civilisation, tu eus un instant l’impression d’avoir de nouveau dix-neuf ans.

Les visiteurs étaient rares, aussi fus-tu bien accueilli, du moins jusqu’à ce que tu sois reconnu.

Dés lors, leur attitude redevint semblable à celle d’il y a quatorze ans, l’indifférence reprit le dessus sur le vague intérêt qu’avait provoqué ton retour.

Tu voulus retrouver la maison que tu avais occupé avec ta mère mais elle avait été réquisitionnée, elle ne t’appartenait plus.

Tu étais parti, tu aurais aussi bien pu être mort.

Et celui qui t’en avait dépossédé n’était pas n’importe qui, c’était Bayardo San Roman, un homme d’une soixantaine d’années à présent, arrivé à Arengo alors que tu n’avais pas dix ans, comme instituteur.

Tu l’avais haï, tu comprends que rien n’a changé. Si tu es parvenu à savoir lire et un peu écrire, tu sais que ce n’est certainement pas grâce à lui.

Tu appris rapidement qu’il avait épousé Placida deux ans après ton départ, la fille de Luisa Vicario, la tenancière du débit de boisson. Une jeune fille de ton âge avec qui tu avais beaucoup joué enfant. Sans doute en avais-tu été amoureux, comme tous les autres garçons, même si tu ne t’en souvenais pas.

Mariée à vingt-cinq ans à un homme de cinquante, elle avait été mise enceinte quelques mois après leur union, et portait déjà leur quatrième enfant.

Tu découvris que Bayardo San Roman n’avait pas changé lui non plus. Tu retrouvas très vite toutes les raisons qui t’avaient fait le détester. Il était toujours aussi imbu de lui-même, comme si sa position d’instituteur faisait de lui un homme d’importance, il était aussi ravi d’avoir épousé une femme aussi charmante et aussi jeune, lui qui était à présent aux portes de la vieillesse.

Il n’était pas question pour toi de demander à loger chez lui, supporter sans cesse sa répugnante compagnie aurait été au dessus de tes forces.

La veuve Iguaràn accepta avec gentillesse de t’héberger, elle te proposa de partager la chambre de son fils Jaime, tu acceptas sans y réfléchir davantage.

La veuve Iguaràn était une adorable femme qui avait toujours vécu seule avec son fils depuis la noyade de son mari, survenue quand tu avais seize ans.

En cela, elle te rappelait ta mère, bien que la vie l’ait davantage abîmée. Depuis quelques temps, te confia Jaime, elle ne parlait quasiment plus, sauf au cadre en bois accroché au dessus de son lit, où était encadrée la photographie de son défunt mari, qu’il n’avait pas connu.

Tu retrouvas encore d’autres personnes, et les retrouvailles furent souvent amères.

Comme celles avec le vieux Gerineldo.

Aussi loin que tu puisses t’en souvenir, Gerineldo avait toujours été vieux, mais il était athlétique, fort, quoique peu loquace et assez porté sur la boisson.

Mais enfant, tu l’admirais beaucoup. Il était à la fois le père et le grand-père que tu n’avais jamais eu. Parfois, à la veillée, il racontait tous les évènements et exploits de sa vie, il te tenait en haleine aussi facilement que le meilleur des livres, que tu n’aurais de toute façon jamais ouvert. Personne ne savait au juste si ces souvenirs étaient ou non inventés, mais cela, tu t’en fichais, cela n’avait pas la moindre espèce d’importance.

Lorsque tu le retrouvas quatorze ans après, au premier abord, tu ne le reconnus pas.

Comment était-ce possible que l’homme à la force tranquille, à la si large carrure, le pêcheur aguerri se soit transformé en cette loque avachie, à peine capable de tenir les yeux ouverts et encore moins de parler ?

Tu crus d’abord à une maladie dégénérative mais Luisa Vicario te certifia, désabusée, qu’en fait de maladie, c’était l’alcool qui l’avait emporté.

Lorsque tu essayas de lui parler la première fois, lorsque tu tentas de te rappeler à son souvenir, tu ne reçus qu’un regard torve.

On te conseilla de ne pas insister davantage, il semblait parfois capable d’oublier jusqu’à son propre nom.

Il passait la plus grande partie de sa vie couché sur la planche de bois placé sous le comptoir, ne la quittait qu’il le fallait vraiment, titubait jusque chez lui, se perdait souvent. Il arrivait fréquemment qu’on le retrouva au matin endormi sur le parvis de l’église, d’où personne n’avait jamais le cœur de le chasser.

Tu en fus très secoué, de plus en plus, tu songeais, amer, que ce retour n’avait pas été une si bonne chose.

Et la suite des évènements ne fit que confirmer cet état de fait.

Tu retrouvas la vieille Ignacia, identique à elle-même, toujours aussi solitaire, toujours aussi prête à se laisser mourir, toujours aussi désespérément muette.

Elle était toujours assise sur une petite chaise, devant la maison familiale, prenant le soleil, son regard ne fixant rien.

L’observant parfois à la dérobée, tu observais ses mains s’élever, tracer des signes complexes dans le vide, comme si elle dessinait sur le vent, ou qu’elle parlait, elle qui ne parlait plus depuis si longtemps. Tu songeais qu’elle essayait sûrement de révéler au monde des choses primordiales que personne ne comprendrait jamais.

Tu découvris également un nouveau visage, un prêtre étonnement petit débarqué à Arengo il y avait six ans de cela. Il apparaissait comme quelqu’un d’assez sympathique et ouvert, bien que, ne fréquentant jamais l’église, tu eus d’abord peu d’occasions de t’en rendre compte.

C’est lui qui, un jour, vint te trouver après la messe rituelle. A ces dires, il désirait te connaître, savoir pourquoi tu n’assistais jamais aux sermons, ce que tu pensais de Dieu.

Tu lui répondis que cela ne t’intéressait pas, que tu avais cessé de croire en Dieu le jour où Il avait rappelé ta mère à Lui et qu’il n’était pas la peine d’essayer de te convaincre du contraire.

Car ta foi n’avait jamais vécue, sauf pour elle.

Il sembla comprendre. De la part d’un homme d’église, cela te surpris agréablement. Par la suite, il revint souvent te voir, parler avec toi, ces petites conversations anodines te plaisaient, vous parliez de sujets très divers.

Tu lui parlais souvent de ta vie, de tes voyages, de tout ce que tu avais vécu. Et sa question tomba un jour, légitime et implacable : Pourquoi, vous qui avez vécu tout cela et qui n’avez aucune attache, pourquoi restez-vous ici ?

C’est ce jour-là que tu lui avouas, sans pouvoir t’en empêcher, que depuis ton retour à Arengo, voilà un an, tu t’étais découvert croyant, toi qui pensais pourtant que ta foi était morte avec ta mère.

Il voulut en savoir plus, toi tu ne prenais pas encore conscience des conséquences de cet aveu. Peut-être avais-tu tout simplement besoin d’en parler, parler de quelque chose qui tout à la fois te pesait et te ravissait.

Tu lui fis jurer de ne rien révéler, comme s’il t’avait confessé et tu lui racontas. Tout.

C’est sans doute cela qui le fit changer d’attitude à ton égard, il te révéla en tout cas plus tard ce qu’il pensait de tout cela, avec une ironie qui te dégoûta autant qu’elle t’anéantit.

Il avait raison, partir, tu y pensais sans cesse. Si souvent, tu te surprenais à penser à un nouveau départ, à toutes les possibilités que cela t’offrirait, alors que tu savais pourtant déjà que partir te tuerait.

Tu ne pouvais plus t’en aller comme tu l’avais fait à dix-neuf ans, sans aucun remords, sans un regard pour ce que tu laissais derrière toi, ton corps serait certes ailleurs mais ton esprit, ton cœur, ton âme même resteraient enchaînés ici.

Tu avais enfin découvert ce que tu cherchais depuis si longtemps, plus ou moins consciemment. Tu l’avais découvert et tu croyais à présent en ce qui était pour toi l’unique religion révélée.

N’importe qui, pensais-tu, disposait de milliers de signes pour te percer à jour, tu ne prenais donc pas la peine de nommer ce qui t’arrivait. Tu étais tombé amoureux.

Jaime, le fils de la veuve Iguaràn, ton hôtesse. Celui dont tu partageais la chambre et de plus en plus la vie quotidienne, depuis maintenant un an.

Une fois le mot prononcé, il te fut facile de comprendre que tu l’avais aimé dés le premier instant, au dernier degré.

Il était le premier qui ne semblait pas accorder d’importance à cette légende stupide qui courrait sur ton compte, et surtout, qui paraissait ne pas remarquer cette sorte d’infirmité invisible qui t’accompagnait depuis ton enfance et t’interdisait l’affection, et à plus forte raison l’amour. Votre commune absence de père acheva de vous rapprocher.

Tu ne l’admires pas, tu l’adules, tu ne crois pas en lui, tu es à sa dévotion. Et c’est le miracle de son aveuglement qui, plus que jamais, t’a rendu fou de lui.

Cela t’attriste autant que cela te met du baume au coeur. Tout cela te paraît tellement caricatural… Un homme comme toi, si loin d’être le plus beau, plus encore d’être le plus intelligent, tu es tombé amoureux fou d’un garçon qui est ton total opposé, dont la présence t’apaise autant qu’elle te vrille douloureusement. Et dont l’absence t’est positivement insupportable.

Jaime qui doit pourtant se marier l’année prochaine, avec Victoria Guzman, la petite fille de la vielle Ignacia.

Et tu sais d’avance que tu ne feras rien contre ça. Que pourrais-tu bien faire, toi qui n’as même pas le droit d’être jaloux ?

Tu aimerais pourtant, mais tu ne le pourrais que si tu avais envisagé de lui avouer ton amour en ayant l’espoir de lui en inspirer autant.

Car Jaime ignore tout de ta passion. Il se réclame ton meilleur ami. Tu te satisfais pleinement de cette situation que d’aucun jugerait invivable, trop heureux que tu es de passer toutes tes journées en compagnie de celui qui au fil des jours est devenu le centre de ton monde.

Depuis qu’il aide à la pêche en attendant le remplaçant définitif du vieux Gerineldo, tu l’accompagnes presque toujours attraper les poissons que le remplaçant d’Amador va vendre au marché de Manaus, tu essayes même de l’y aider. Ou au moins de le faire rire, avec tes maladresses et tes pitreries.

Il va mal ces derniers temps. Sa mère lui cause de l’inquiétude, elle ne parle quasiment plus, ne sort plus de chez elle, s’alimente de moins en moins sans aide, son apathie fait peur à voir.

Parfois seulement, elle semble quitter sa torpeur, vous l’entendez bredouiller toute seule depuis sa chambre, où bien bouger tous les meubles, taper du pied par terre, décrocher et parler au portrait de son père.

Jaime craint qu’elle ne tourne folle.

De plus, cette perspective de mariage avec Victoria l’ennuie, ce qui ne peut que te réjouir. Ils sont en effet amis depuis toujours mais ne seront sans doute jamais amoureux.

Tu le distrais comme tu le peux, tu lui parles beaucoup, vous avez chaque soir de longues conversations à bâtons rompus. Ce sont les moments de la journée que tu préfères, où il ne se préoccupe que de toi, où il ne regarde jamais que dans ta direction, sans détourner les yeux.

L’autre jour, Bayardo San Roman est venu te voir, un moment où, désœuvré, tu n’avais pas pu accompagner Jaime et tu attendais son retour, adossé à l’ombre au le flanc de l’église.

Ses mots par leur cruauté et leur justesse t’ont donné envie de le tuer, tout en te chamboulant de la tête aux pieds.

Et lorsqu’il te quitta enfin, tu pu voir que le prêtre t’observait, souriant mesquinement.

Il est probable que jamais tu n’ais ressenti autant de haine pour quelqu’un que ce jour là.

Bayardo San Roman avait raison, tu le savais depuis le début. Tu le savais que Jaime n’était pas pour toi, qu’en plus d’être un homme, il était beaucoup trop beau, trop jeune, trop tout ce que tu n’étais pas. Qu’il était aussi plein que tu te sentais vide, aussi important que tu étais insignifiant, qu’il avait dix-huit ans alors que tu en avais trente et un.

Que toi, tu n’étais qu’un idiot, que tu n’étais rien, qu’à ce titre tu devrais toi-même te dégoûter de le désirer ainsi.

Cela avait été ça, le discours de Bayardo San Roman, qui n’avait fait qu’enfoncer le clou d’une réalité que tu avais déjà bien du mal à supporter.

Mais tu rêves et c’est cela qui te sauve, qui t’aide à vaincre une folie dans laquelle tu ne manquerais sans doute pas de sombrer sans ce recours.

Tu songes souvent qu’un jour, tu l’emmèneras, ailleurs, loin, pour lui montrer tout les paysages que tu lui décris lors de vos conversations nocturnes, qu’un jour enfin, il acceptera de ne vivre que pour toi et que tu n’entendras jamais plus ces paroles méprisantes.

C’est un rêve qui t’aide, comme jadis l’image de cet homme qui fut à n’en pas douter ton père, immobile face aux grandioses chutes d’eau d’Iguaçu.

Tu comprends plus que jamais que tu ne repartiras plus, seul.

Mais, avec Jaime… S’il acceptait…

Tu es à la torture car tu sais que lui aussi en rêve. Il te le confie souvent, que lorsque tu repartiras, il te suivra, sans hésiter.

C’est dans ces moments-là que tu te sens si léger et si heureux que tu y crois. Et lui aussi, tu en es sûr, croit en cette possibilité d’évasion, l’espace d’une seconde.

Mais un instant plus tard, le rêve s’efface, la réalité revient assombrir son visage.

Car il ne peut pas quitter sa mère, et il ne pourra bientôt plus quitter sa fiancée.

Et cela semble le rendre si triste que tu te le permets, que tu oses le prendre contre toi, lui dire d’y croire, que toi tu l’aimes.

Et il arrive que cette déclaration le déride, voir le fasse rire. Et tu ne peux pas t’empêcher d’en être vexé.

Tu comprends que lorsqu’un homme comme toi déclare sa flamme, même de façon déguisée, à un trop beau jeune garçon, ça ne peut être qu’une plaisanterie.

Au village, les regards ne glissent plus sur toi comme s’ils ne te voyaient pas, il y a à présent du mépris, du dégoût parfois, ils étaient déjà peu nombreux à te parler, leur nombre diminue de jour en jour.

Et cela paraît en désoler certains, comme Placida San Roman lorsqu’elle passe avec son mari et que celui-ci ne te regarde même pas. Tu le sens, elle aimerait bien te parler, pourtant elle se mord la lèvre avec gêne et passe son chemin.

Tu les hais si fort que tu en as mal au ventre. Parfois, la nuit, tu rêves. Tu rêves qu’un incendie ravage le village, de part et d’autres, qu’il n’en laisse que des cendres aussi charbonneuses et froides comme leur attitude envers toi.

Tu rêves qu’ils brûlent tous vifs, la veuve Iguaràn et son cadre en bois, le vieux Gerineldo et sa bouteille de tequila, Bayardo et Placida San Roman, Victoria et la vieille Ignacia, Luisa Vicario, tous. Le crépitement des flammes couvre leurs cris de détresse.

Dans ton rêve, tu permets à Jaime d’en réchapper et devant le village anéanti de tes songes, il te laisse lui faire l’amour sur la petite bande de sable.

Tu te réveilles souvent de ce rêve au beau milieu de la nuit, raide et en sueur, tu sors de la maison en catimini pour ne pas être surpris ainsi.

C’est dans ces moments-là que tu prends conscience de toute l’ignominie de ta situation, à ces instants que tu te dégoûtes si profondément que tu en as envie de vomir. Tu sais bien au fond de toi que tu ne diras jamais à Jaime tout ce qui t’agite, tout ce qu’il te fait éprouver mais pourtant, tu vendrais ton âme, rien que pour un peu de courage…

Surtout lorsque tu retournes te coucher, vidé de ton désir, que tu ne le distingues pas mais que tu l’entends, que tu le sens dormir, que tu ne désires rien sinon le rejoindre dans son lit…

C’est si dur que tu te sens l’envie de fondre en larmes, toi qui pourtant n’a que très rarement pleuré dans ta vie.

Et encore si tu ne craignais pas que ton amour lui vienne aux oreilles, par une indiscrétion quelconque plus ou moins bien intentionnée d’un des villageois, tu ne t’inquièterais pas tant.

Tu sais que si tu n’avais pas un jour éprouvé le besoin le plus humain, le plus primaire, celui de parler, tu craindrais pas de découvrir un jour du dégoût ou de la pitié dans ses yeux.

Un regard qui t’anéantirait à coup sûr, là où en comparaison, ceux des autres n’avaient même pas pu t’égratigner.

Il y a peu de temps, tu as à nouveau rêvé. Tu te souviens que ton corps était lourd, humide, bossu, que ta large queue et tes nageoires ridicules ne te servaient à rien pour la situation sans issue où tu te trouvais.

Tu agonisais, l’eau, tu cherchais l’eau, tu la sentais si proche et pourtant, tu ne parvenais pas à l’atteindre.

L’eau, sans elle tu ne pouvais pas vivre, sans elle tu n’étais rien et voilà que soudain elle te rejetait, aussi brusquement qu’elle t’avait accueilli.

Ton gros œil rond pleurait, tu essayais de bouger, de te sortir de cette impasse mais tu ne parvenais qu’à t’enfoncer davantage dans le sable.

Et, sur la rive, un petit garçon malingre te regardait avec une jubilation animale dans le regard, comme si ta mort ne pouvait être qu’une excellente chose.

Ce petit garçon, c’était toi mais tu n’étais plus un homme, tu étais devenu le dauphin échoué de ton enfance.

Tu savais que tu allais mourir, tu manquais d’air, asphyxié par ta propre masse.

Un prédateur finirait par charrier ton cadavre, tes os s’enfonceraient dans le limon au fond du fleuve, tu y retrouverais peut-être ce père qui pour tout le monde fut véritablement le tien.

Il te fixerait de son gros œil moqueur, te sourirait ironiquement de son hideux rostre dentelé, se moquant de ta fin pathétique.

Tôt ce matin-là, tu te réveillas en sueur, tremblant de tous tes membres.

Jaime dormait encore et en le voyant, tu n’essayas pas de résister cette fois, tu te couchas à ses côtés, tu l’entouras de tes bras, tu voulus le serrer, tu en fus empêché par la peur panique de révéler ton secret.

Et pour la première fois, tu te sentis plein de vie, car, contre ta poitrine, tu sentais respirer celui qui faisait le sens de la tienne.

Tu avais toujours cherché un endroit où tu te sentirais chez toi. Ici, tu compris que tu l’avais enfin trouvé.

C’était ici chez toi, ici, entre ses bras.

Si prés… Et si loin pourtant.

Fin.

Notes :

(1) Ce village est une pure invention.

(2) Environ 2 euros.

(3) Boutade qui n’est pas plus de lui que de moi, mais de Pierre Desproges.

(4) Nom local du dauphin rose de l’Amazone, animal en voie de disparition vivant uniquement en eau douce. Une légende brésilienne voudrait qu’il monte une fois l’an sur la rive, changé en homme pour féconder les femmes seules ou perdues.

(5) « Eau forte » en portugais.



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