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Rancune
Je sais qu’elle est là. Elle m’observe, muette, invisible. Parfois un son filtre tout de même à travers le tissu humide du silence. Des soupirs, des souffles.
Qui est-elle ? J’ignore la raison de sa présence, je ne connais pas les raisons qui la poussent à rester ici. Elle me hante.
J’entends ses mots murmurés, une langue depuis longtemps oubliée, ou alors ignorée. Les vivants n’aiment pas entendre les morts, ils font comme s’ils n’étaient pas là, ils deviennent sourds à leurs supplications. Mais moi je ne peux pas. Les chuchotements se font plus pressants. Elle sait que toutes mes pensées lui sont consacrées. Elle s’en réjouit avec cruauté.
Je ne sais pas pourquoi je persiste à rester ici. Après tout, je n’aurai aucun problème à trouver un autre appartement ou un studio. C’est peut-être elle qui m’enchaîne à ces murs décrépis par la crasse et l’humidité. C’est peut-être elle qui m’a ensorcelé, et maintenant, je ne peux plus partir. Et peut-être que, si je partais, elle me suivrait, la garce. Je la déteste. Si elle se contentait d’être là, juste errant dans cette vieille bicoque, je ne lui en voudrais pas. Mais elle est incapable de se taire longtemps. Quand elle voit que je suis seul, elle fait du bruit, elle commence à gémir.
Cependant, et c’est là le problème, ces gémissements-là ne sont pas ceux qu’on pourrait attendre d’un fantôme lorsqu’on est un tant soi peu amateur de fantastique ou de films d’horreur, ou qu’on possède un tantinet d’imagination. Ils n’ont rien de macabre, ils n’ont rien d’effrayant. Ils sont malsains.
La salope se donne du plaisir. J’en suis sûr.
Elle veut que je lui cède. Elle veut que j’abandonne, que je pète un cable, qu’elle soit déclarée victorieuse dans cette bataille qui nous oppose depuis bientôt cinq mois. A cause d’elle, j’ai déjà perdu mon boulot, ma petite amie et la plupart de mes copains par la même occasion.
Ça a commencé par des soupirs extatiques qu’elle glissait à mon oreille, la nuit, m’empêchant de dormir. J’ai tout d’abord pensé que c’était les voisins qui avaient surestimés leurs installations d’isolation, mais nous ne sommes que deux locataires dans cet immeuble délabré. Un vieux retraité qui s’endort avec les poules, et moi. J’ai rapidement rayé cette option de la liste. Des vieux amis de la fac qui voulaient m’emmerder ? Non plus. Alors j’ai immédiatement pensé que je devenais fou. Je suis allé voir un psy qui m’a affirmé qu’en dépit d’un tempérament curieux qui pouvait me jouer des tours dans mes relations sociales, je ne souffrais d’aucune maladie digne de cette appellation.
Une seule solution, l’appartement 12S était hanté.
Donc oui, j’ai perdu mon boulot, parce que cette petite peste m’empêchait de dormir. C’est impossible de sombrer dans les bras de Morphée quand une nénette avec une voix digne du téléphone rose se masturbe à côté de votre tympan. J’arrivais tout le temps en retard au bureau, avec les traits tirés, de grosses armoires sous les yeux et une gueule de trois pieds de long. Les collègues m’ont dit de freiner sur la drogue. Les imbéciles. La rumeur que j’étais défoncé s’est répandue, et malgré mes protestations, mon supérieur m’a rabattu les oreilles en disant que j’étais une tache sur l’image de marque de l’entreprise. Au chômedu.
Ensuite, conséquence directe, la petite copine. Jusque là elle avait dû penser que j’étais surmené au boulot et que j’en faisais trop. Quand j’ai été viré, elle semblait soulagée. Puis quand elle a vu que mon état ne s’améliorait pas, elle en a déduit que je voyais quelqu’un d’autre qu’elle. Quelle conne. Jalouse et possessive comme pas deux, au fond, c’est pas une grande perte. En plus elle avait une haleine de chiotte et ne savait rester en dessous du seuil des deux cents décibels quand on s’envoyait en l’air. J’avais horreur de ça. C’est peut-être pour ça que les murmures de mon fantôme m’électrisent…
Bref, après la petite copine, ça a été les copains. Eux aussi pensaient que je me droguais. Petits BCBG de province, ils ne voulaient pas traîner avec une « racaille » comme moi. Alors maintenant je suis tout seul. L’unique personne à laquelle j’adresse la parole, c’est le petit vieux du 5D, généralement pour lui beugler que c’est aujourd’hui qu’il faut sortir les poubelles. Enfin, depuis peu, je parle aussi à mon fantôme. Je lui dis de se la fermer, de se taire, de faire moins de bruit… Toutes les formules de politesse et d’insultes y sont passées. Il n’y a rien à faire.
Je vais finir par craquer.
Aujourd’hui, je suis revenu de l’ANPE avec des promesses d’emploi. Bonne nouvelle, mais je sais que ça risque d’être tendu si je ressemble toujours à un cadavre vieux d’une semaine. Bah, faut bien que je mange… il me suffit de trouver un employeur pas trop exigeant sur la tête de ses esclaves. Ça devrait être jouable.
En sifflotant une ritournelle à la mode, je me suis débarrassé de ma paperasse et je me suis écroulé sur mon canapé miteux pour m’abrutir devant la téloche. C’est mort, il n’y a rien. Des téléfilms à l’eau de rose, des émissions de jardinage ou un opéra quelconque. Je crois que je vais essayer de roupiller.
Quelque chose me réveille. Je relève très légèrement la tête pour avoir une vue directe sur la nationale juste au pied de l’immeuble. Nada. A l’ordinaire, c’est une voiture de police ou une ambulance qui beugle ses sirènes pour griller les feux rouges, mais là, la rue est déserte. Il y a peut-être une mamie qui traverse avec un clebs, mais c’est tout. J’ai encore sommeil.
Je me renfonce dans les coussins. Les murmures recommencent. Tiens oui, c’est ça en fait qui m’a réveillé. Ma spectrale colocataire fait encore des siennes. Je me plaque un coussin défoncé sur la tête en espérant qu’elle ne puisse pas passer à travers ces minables barrières. Soudain, je les sens. De longs doigts chauds s’aventurant là où ils ne devraient pas le faire, tout sauf perturbés par le fait que je porte deux bonnes épaisseurs de tissu dans cette région anatomique. La vaaaache… Mon souffle se raréfie, je transpire… Et je réalise ce qu’il se passe.
Je sursaute et tombe du canapé. Ah ça NON !
- Mais qu’est-ce que tu veux, bordel ?!
Pas de réponse.
- Tu n’as pas le droit de me faire ça ! C’est du harcèlement sexuel ! Tu sais quoi pétasse ? Je suis persuadé que dans ta vie, t’étais un vrai thon. Personne ne voulait de toi, t’étais trop moche, trop grosse, trop grasse, trop conne. Alors maintenant tu te venges sur ce que tu peux trouver. Tu sais quoi, c’est puéril et… et… et irresponsable !
Elle ne dit toujours rien.
En fait, j’ai l’impression qu’elle est partie.
Le lendemain matin, en me levant, je me sens frais et dispo. Ça fait longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien, pour tout dire. Je retourne à l’ANPE pour mes entretiens, tout se passe bien, je suis pris par un publiciste qui cherche un secrétaire masculin car toutes les femmes qu’il a embauchées jusque là ont trouvé le moyen de tomber en cloque quand il avait vraiment besoin d’elles. Au moins avec moi, il sait à quoi s’attendre. Mes horaires sont raisonnables, la paye pas trop mauvaise, je n’ai pas à me plaindre.
A la fin de la journée, quand je retourne dans ma piaule, je salue joyeusement le pépé du 5D et rentre chez moi. Je vais bien. Tout va bien. Je me mitonne un bon petit dîner, je m’écroule devant une série marrante comme tout. La vie me sourit enfin.
C’est le vent que j’entends ? J’arrête une seconde de mâchonner mes haricots pour tendre l’oreille.
Non rien.
Puis ça recommence.
Elle est là.
Je le sais, je le sens.
Elle est furax. Elle m’en veut. Elle va me tuer. Pour de vrai.
Le vent hurle maintenant, mais juste dans ma baraque.
Les battements de mon cœur s’accélèrent.
Ce ne sont plus des gémissements langoureux, mais des cris de rage qui retentissent entre les murs.
Elle approche.
Elle est là.
Je hurle.