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I
« Tout ce pays était surprenant, marqué d’un caractère de grandeur presque religieuse et de désolation sinistre. Au milieu d’un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des ajoncs, et, de place en place, un chêne bizarre tordu par le vent, s’étendait un vaste étang sauvage, d’une eau noir et dormante, où frissonnaient des milliers de roseaux. » (1)
Bof. Dès le début, ça semblait ennuyeux. J’étais dans ma chambre et je me demandais ce qui m’étais passé par la tête, quelle drôle d’intuition avait pu me pousser à ramasser ce livre échoué au bord du chemin.
La couverture était abîmée, déchirée de partout, et quelques pages s’échappaient de la parfaite régularité propre aux livres ordinaires. La pluie et la terre avaient laissé çà et là quelques taches de boue irrémédiables, donnant à l’ensemble l’impression de misère désolée si bien décrite dans le premier paragraphe. Il était impensable que je gardasse en ma possession un objet atteint d’un tel état de délabrement ; j’avais bien d’autres soucis en tête, et tandis que je laissais tomber la chose dans la poubelle avec les autres déchets, sans plus y penser, je songeais à cet examen que je venais de rater pour la quatrième fois.
Durant presque toute la nuit, l’évaluation hanta mes pensées. Je me tournais et me retournais dans mon lit sans pouvoir trouver le sommeil, lequel semblait me fuir comme la réussite… Où donc m’étais-je trompée ? Je commençais pourtant à la connaître par cœur, la religion hindoue. Ces gens-là pensent que chaque personne naît avec un destin particulier, qu’elle se doit de respecter en toute priorité. Si elle accomplie ce pour quoi elle est faite, elle respecte son dharma et brûle son karma, ce qui lui permet de passer dans un monde supérieur.
Au fond, me demandais-je, pourquoi n’auraient-ils pas réussi ? Peut-être ma place à moi était-elle celle des dernières ; peut-être n’étais pas destinée à réussir, tout comme je n’étais pas destinée à vivre… Alors pourquoi ? Pourquoi insistais-je tellement ? Parfois, mes actes me semblaient incohérents…
C’est que, dans mon for intérieur, je savais fort bien que je n’avais aucune raison de faire tout cela. Tous ces efforts… A quoi bon ?
Soudain, je m’aperçus que l’air autour de moi était comme changé. J’ouvris les yeux et ce que je vis était une lumière, mais c’était une lumière ténébreuse qui ne se détachait de la nuit que par une certitude instinctive semblant monter du plus profond de moi-même, d’une partie de mon cœur que je ne connaissais pas ; une lumière noire qui donnait envie de courir vers elle et de l’enlacer comme s’il se fût agi d’une personne, car on savait qu’elle seule avait le pouvoir de nous emmener dans un pays merveilleux où rien ne serait interdit ; une lumière qui donnait envie de croire qu’une chose plus belle que ce monde existait, au-delà de la désespérance.
Je cherchais à savoir d’où venait cet étrange sentiment, et mon regard se fixa sur la poubelle ; elle semblait enveloppée d’un halo obscur, beau et doux. Mais je ne pus y réfléchir davantage car enfin le sommeil m’emporta. Ce n’était sûrement qu’un songe.
Mais le lendemain, j’obtins la permission de sortir pour une courte promenade. J’étais seule, et mes pas me conduisirent sans que j’y prisse garde au cœur des collines. Il n’y avait là que des ajoncs et quelques arbres tordus. Or, en relevant la tête, je constatai que c’étaient des chênes, et qu’au cœur d’un cercle formé par les monts s’étendait un étang, vaste et sombre, où l’eau semblait sommeiller telle une sauvageonne assoupie.