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Fiction » Sci-Fi » Realities font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Killy
Fiction Rated: K+ - French - General/Romance - Reviews: 51 - Published: 08-02-07 - Updated: 06-08-08 - Complete - id:2398295

Auteur : VenusBoy

Titre : Realities

Genre : SF, yaoi

Résumé : Ian, informaticien parano, se retrouve mêlé à un complot sur le Réseau, entre un flic qui le colle et un hacker de génie.

Realities

01 – Reboot

Après dix heures d'affilée, les lignes de code commencèrent à perdre de leur sens, et l'interface virtuelle colorée qu'il était en train de programmer lui sembla soudain incompréhensible et hostile. Il avait pourtant tout planifié, structuré et mis en oeuvre, il était censé tout connaître de ce projet, mais là, c'était comme si un esprit malicieux s'était amusé à traduire le tout dans un ancien langage qu'il ne connaissait pas. En fait, il avait juste besoin de repos. Rien de plus.

Ian retira le casque qui lui couvrait les yeux, se déconnecta, baîlla. Il faisait déjà nuit dehors, la journée avait passé sans qu'il s'en rende compte, des heures à travailler sans aucune pause – et ça ne lui vaudrait même pas d'être payé un peu plus, songea-t-il sans même une pointe d'ironie.

De toute façon, il ne faisait pas ce boulot pour l'argent, même si ça payait plutôt bien. Comme tous les informaticiens, il avait juste besoin de programmer et de toucher à un clavier, même virtuel. Chez Ian, ça tenait en réalité plutôt de l'obsession, mais il se rassurait en se disant qu'après tout, il n'était pas seul – ils étaient plutôt des milliers, en réalité. Des gens comme lui qui ne pouvaient pas décrocher du Réseau à moins qu'on ne les en tire de force. Il avait dû oublier de manger ce midi, trop concentré par ce qu'il faisait.

D'abord, prendre une douche. Presque vingt-deux heures, constata Ian en regardant sa montre. Ces derniers temps, il n'arrivait pas à mener un rythme de vie normal. Il n'en était pas encore rendu à épingler des post-it sur son desktop pour se rappeler de faire les diverses tâches de la vie courante, la vie réelle – mais presque. A la différence que les post-it étaient mentaux.

Prendre une douche, manger, et ensuite, il retournerait sur le Réseau pour quelques heures – pour se détendre cette fois, et pas pour le boulot.

Le Réseau, soupira Ian, encore et toujours le Réseau. Au fond, c'était ridicule de se rendre accro pour si peu, mais lui et les quelques autres millions de post ados connectés quinze heures par jour n'y pouvaient rien. Même si le Réseau n'avait plus grand chose à voir avec son lointain ancêtre Internet du début du siècle, Ian attendait toujours la fameuse réalité virtuelle qu'on leur avait promis. N'empêche, avec la parfaite petite panoplie du geek accro – terminal personnel, casque à écran intégré, enceintes géantes et capteurs de mouvement sur les doigts – et un petit effort pour se couper du monde extérieur, on s'y croyait, plongé au coeur d'un gigantesque jeu vidéo.

Un ersatz de réalité virtuelle, en somme. Si le contenu n'avait globalement pas beaucoup changé depuis l'invention du réseau, la forme avait en revanche beaucoup évolué. Ian était employé depuis un an chez Realities – une des trois sociétés majeures sur le marché des loisirs sur le Réseau. Realities occupait également une place importante dans le domaine du matériel informatique et possédait d'importants laboratoires de recherche – dans lesquels Ian n'avait jamais mis les pieds.

Son boulot, c'était le divertissement. Le Divertissement Culturel, comme on avait l'habitude de dire chez Realities – quelles conneries, ce que faisait Ian était sans doute culturel mais n'avait rien de divertissant, même pour les utilisateurs. En ce moment, Ian bossait sur un projet immense, une médiathèque virtuelle. Architecte informatique – voilà ce qu'il y avait d'inscrit au dos de sa carte de visite. Un nom assez pompeux pour un métier que Ian se serait contenté d'appeler webmaster – après tout, c'était exactement ça, faire du design d'applications pour le Réseau, assurer l'échange de données derrière une façade colorée en trois dimensions.

Après le projet, il essaierait de se trouver quelque chose de plus tranquille à faire, du divertissement tout court par exemple. Ian avait toujours voulu s'occuper de quelque chose de plus grand public, un bar par exemple, un de ces endroits populaires où les gens se rencontraient sur le Réseau avant de se rencontrer IRL. Le problème, évidemment, était que chez Realities, les informaticiens qui s'occupaient de ce genre de tâches avaient plutôt mauvaise réputation. Pas des gens sérieux. Comme si ce qu'il faisait était nettement plus sérieux. Si sérieux était un synonyme de chiant, sans doute, alors.

Le frigo était vide, comme il s'y attendait. Et il était trop tard. Tant pis, il se contenterait d'un bol de nouilles japonaises qui traînaient dans le placard, hop, un peu d'eau chaude, et voilà.

Il fit un saut sur sa boîte mail avant de se connecter. Rien d'important, la lettre d'infos quotidienne de Realities, un message d'une amie qu'il n'avait pas vue depuis longtemps, pas mal de spam aussi – dont un message étrange qui lui conseillait de ne pas se rendre au White Horse ce soir, un bar du Réseau. Il n'y mettait jamais les pieds, de toute façon, et il s'empressa d'effacer et d'oublier le message.

Les rues étaient pleines, comme d'habitude. Un éclairage au néon bleuâtre qui lui rappelait l'ambiance de son propre appartement. Il se dirigea vers l'endroit où il avait l'habitude d'aller, un des espaces de rencontres autonommés "bar". Pourquoi pas.

Ce fut juste avant d'entrer qu'il remarqua que le bar, en face, s'appelait le White Horse. Et il se rappela aussi pourquoi il n'y allait jamais ; parce que l'endroit appartenait à Realities, comme le signifiait assez clairement le logo gris apposé sur la vitre. Ian n'avait rien contre eux – après tout, ils l'employaient – mais il aurait eu la sensation de ne pas sortir de son boulot. Et c'était de la parano de sa part, mais il se serait senti surveillé, ou quelque chose comme ça. Il se doutait que Realities espionnait ses mails, et qu'ils lui avaient sans doute collé un traceur pour voir quand et il travaillait, en dépit de la politique d'entreprise qui était censé le laisser libre de choisir ses horaires. Alors pour le reste... Ils n'allaient pas se gêner.

Dans le bar, il s'installa à côté de la vitre et finit de lire ses mails. Les gens ne l'intéressaient pas vraiment ce soir ; physiques et attitudes banals, il en finissait par se demander pourquoi il ne se bougeait pas un peu pour sortir de chez lui et aller dans un endroit réel. Le seul avantage des endroits réels étaient que les personnes qu'on y rencontrait, avec un peu de chance, n'habitaient pas à l'autre bout de la planète, et il était assez facile de les revoir.

Le Ian du réseau ressemblait trait pour trait à celui de la réalité : le genre de type dont on devine au premier coup d'oeil qu'il est informaticien. Peut-être au second coup d'oeil en ce qui le concernait ; les gens le prenaient aussi pour un étudiant en sciences humaines ou autre bizarrerie. A quoi est-ce que ça tenait ? Ian ne savait pas trop. C'était peut-être les petites lunettes rectangle, peut-être ses petites chemisettes (très) colorées, peut-être ses cheveux blonds qui faisaient de petites boucles mal coiffées, peut-être son obstination à mettre des jeans trop grands qui ne faisaient qu'accentuer son côté grand machin maigrichon.

S'il était là ce soir, donc, c'était pour mettre un terme à la malédiction de l'informaticien, celle qui lui collait à la peau, qui le cataloguait automatiquement type un peu bizarre qui ne sait parler qu'avec son ordinateur.

A quand remontait sa dernière relation qui ait duré plus de quarante-huit heures ? Ian ne se souvenait pas. Au fond, ce qui était peut-être pire, c'était que ça ne lui manquait pas. Pas trop.

Dans la rue, une silhouette en noir, longs cheveux caramel. Il lui sembla, un instant, l'avoir déjà vu, où, sur le Réseau, dans la réalité ou en rêve peut-être, ces choses se mélangeait tellement ces jours ci.

Tout à coup, il y eut une brève secousse de l'écran, puis, plus rien. Noir total, sans un bruit.

Ian retira le casque, inquiet. La connexion avait été coupée, et la première explication qui lui vint à l'esprit fut que son terminal avait grillé. Au prix que ça coûtait... Il avait largement les moyens de s'en racheter un, mais quand même. Et ne plus avoir de terminal chez soi, même pendant quelques jours, signifiait qu'il aurait dû se déplacer au siège physique de Realities pour travailler. Tout mais pas ça...

Mais l'ordinateur fonctionnait encore, comme il put le constater après un petit reboot. Alors quoi ? Problème de réseau ? Rien ne semblait avoir changé, tout allait bien – sauf que...

L'explication était là, devant ses yeux – le White Horse avait disparu. Hackers, terrorisme informatique – Ian était familier avec ces termes, en savait trop et pas assez à la fois. Dans le cas du White Horse, cependant, il ne savait rien, sans doute un groupe obscur en avait-il après Realities, et ça ne serait pas la première fois. Les gens commençaient déjà à se grouper autour des lieux de l'incident, lesquels étaient vides de toute façon. Peut-être que les flics trouveraient un message, revendications quelconques, tout ça n'intéressait pas Ian. Un endroit disparaissait, et alors ? Il n'y avait pas de morts, Realities avait des backups de ses serveurs : demain le White Horse serait là, et les hackers se trouveraient une autre cible.

Il se déconnecta, pas vraiment perturbé, et alla se coucher.

( ... - ... - ... - ... )

Lena Hartwing inspecta l'assemblée avec circonspection. La gigantesque salle de réunion du 47ème étage était comble, un petit concentré des têtes pensantes de Realities, grands dirigeants uniquement. Elle se tenait devant l'écran à côté de Carl, son supérieur – tout deux nommés à la tête d'une division confidentielle de Realities, dont peu de gens connaissaient l'existence, et dont elle-même aurait eu du mal à résumer l'objectif en quelques mots.

Parmi cette foule en stricts costumes gris et tailleurs rayés, Lena repéra le seul élément discordant du tableau, et pourtant la seule pièce essentielle de ce jeu d'échecs : le garçon à la queue de cheval couleur caramel, en simple jean noir, qui se tenait près de la porte, comme s'il s'attendait à se faire virer par les vigiles à tout instant. Comme si tout ça ne le concernait pas, songea Lena, à la fois perplexe et admirative. Elle l'aimait bien, mais Carl l'avait prévenue ; il valait mieux pour elle qu'elle ne s'attache pas.

Tout le monde était là. Elle donna le signal aux vigiles qui refermèrent les lourdes portes de la salle de réunion. Confidentiel.

Carl commença son exposé des faits. Lena fit signe au garçon qui se tenait près de la porte de se rapprocher ; il était censé parler aussi, ou du moins acquiescer à ce qu'elle dirait. Tout se déroulait comme prévu, expliqua Carl, et il était temps de passer à la phase d'action suivante.

"Il nous faut quelqu'un pour collaborer avec la police", dit à son tour Lena, et le portrait de celui qu'ils avaient choisi, après des heures de réflexion au sein de l'équipe, s'afficha sur l'écran géant.

( ... - ... - ... - ... )

"Vous avez un message de : Molly Alt, Realities", annonça joyeusement le lapin posé sur la table du salon de Ian.

Molly Alt ? Ca ne disait rien à Ian. Un nom pareil, il s'en serait souvenu... Peut-être une nouvelle venue dans l'équipe.

"Lis le", demanda Ian au lapin.

"Monsieur Chase", commença le lapin joyeux, "Vous êtes convoqué jeudi prochain, à dix heures. Mon bureau se trouve au siège de Realities, quinzième étage. Cordialement, Molly Alt, responsable des relations extérieures."

Ils vont me virer, fut la première chose que Ian pensa. Sinon, pourquoi le convoquer dans les bureaux de Realities ? Il y avait mis les pieds deux fois depuis qu'il bossait pour eux : la première fois, c'était quand ils l'avaient embauché, la seconde pour réclamer une augmentation. A chaque fois qu'il devait rencontrer ses supérieurs, c'était sur le Réseau, pas ailleurs. Il n'y avait que les affaires vraiment sérieuses qui se réglaient de face à face. Donc, forcément, ils allaient le virer, songea Ian avec un poil de pessimisme.

La semaine s'écoula comme les autres, tranquille et monotone. Les hackers n'avaient pas fait de dégâts sur le projet de Ian, et même si tous les journaux parlaient du dernier hack perpétré contre Realities, il ne se sentait pas concerné. On parlait d'une énième secte religieuse qui en aurait après le Réseau, l'agitation ordinaire, tout ça n'intéressait plus Ian. Il se contentait de coder, en évitant de songer à son probable prochain licenciement.

Ou bien alors, ils pensent peut-être que je suis impliqué dans tout ça ? Ca n'aurait rien eu d'absurde, au fond. Ian avait une propension certaine à la paranoïa, surtout dans des cas comme celui là, où il avait raison de se sentir méfiant.

Le jeudi arriva bien vite, et il se leva le matin avec un poids dans l'estomac et l'esprit brumeux. S'il fallait qu'il se défende face à Molly Alt, ça commençait mal, il avait de la pâtée pour chiens à la place du cerveau. Vaincu avant de commencer la bataille. Ian avait toujours été comme ça.

Il chercha désespérément au fond de son armoire une chemise de couleur unie et un pantalon gris, retrouva par miracle les chaussures qui allaient avec et il sortit prendre le métro. Presque une heure et demie de trajet durant laquelle il se demanda, de plus en plus, si la raison de sa convocation chez Realities était bien celle qu'il pensait ; après tout, le plus plausible, en y réfléchissant, était plutôt un rapport avec le hack du White Horse.

Le bâtiment de Realities était en périphérie de la ville, dans le quartier d'affaires. Construction de métal et de verre de près de soixante étages, situé près du fleuve, il dominait les autres tours qui l'entouraient. Il faisait chaud dehors, et c'est avec un certain soulagement que Ian entra dans le bâtiment. Il croisa des visages inconnus, interchangeables derrières leurs costumes sombres et les mallettes qu'ils transportaient.

Il posa la main sur le détecteur censé reconnaître ses empreintes, priant pour qu'ils ne l'aient pas déjà effacé – mais les portes de verre s'ouvrirent, et il put accéder à l'ascenseur. Touriste. Il se demanda un instant s'il y avait beaucoup de personnes à venir ici quotidiennement, quels étaient leurs fonctions.

Au quinzième étage, il n'eut pas à patienter longtemps entre les plantes vertes artificielles et les canapés bleu sombre. Une jeune femme souriante, cheveux noirs au carré, tailleur gris clair et escarpins bordeaux vernis, vint le chercher.

"Je suis Molly Alt", dit-elle en lui tendant une main aux ongles assortis à la couleur de ses escarpins.

"Ian Chase. Enchanté", répondit-il, pas enchanté du tout.

"Suivez moi", dit-elle, et elle partit d'un pas décidé.

Son bureau était froid, impersonnel, rien à part des ordinateurs, des écrans, et Ian eut le sentiment qu'elle ne travaillait pas ici, en réalité. Il s'assit dans un fauteuil bleu foncé gigantesque, et se sentit soudain tout petit. Il y avait un dossier sur le bureau, portant son nom, posé juste devant Molly Alt.

"Monsieur Chase", commença-t-elle. "Je vais aller droit au but, inutile de perdre notre temps. Vous êtes certainement au courant des incidents qui ont frappé Realities ces derniers jours..."

Sa gorge se noua. Les incidents ? Oui, évidemment. Maintenant ils allaient l'accuser, songea Ian, ils voulaient un responsable et il avait le profil. Mais il était innocent, pour l'instant du moins – on ne restait pas longtemps innocent face aux avocats de Realities.

"Oui", fit Ian, la voix sèche.

Molly Alt pressa un bouton sur son ordinateur, et les images commencèrent à défiler sur l'écran mural. White horse. Il reconnut les rues éclairées au néon bleu.

"Dix attentats depuis le début de l'année", dit-elle. "Rien que pour les bâtiments appartenant à Realities."

Les images défilèrent, salles de jeux, bars. Ian se rappelait des images vues sur le réseau ou à la télévision. A chaque fois, même chose : sites ciblés, effacés du réseau. A chaque fois, les hackers restaient introuvables. Les logs de connexions étaient effacés des serveurs. Impossible de détecter la provenance de la connexion ou de repérer l'intrus. Au fur et à mesure que les images passaient, Ian se sentait de plus en plus mal à l'aise. Il ne savait pas faire de trucs comme ça, des tours de passe passe réservés à l'élite des hackers dont il n'avait jamais fait partie. Bientôt, Molly Alt lui conseillerait de ne pas jouer au plus malin avec Realities, cessez donc de faire l'abruti Monsieur Chase, nous avons des renseignements sur vous, et puis il finirait dans une prison d'état, complètement cinglé, à se taper la tête contre les murs et clamer son innocence comme tous les autres détenus.

Mais Molly Alt ne paraissait pas l'accuser, comprit-il lorsque le défilé d'images cessa. Ian respira un peu.

"Depuis le début, nous collaborons activement avec la police pour trouver les responsables de ça. Malheureusement, tous nos efforts dans ce sens se sont révélés infructueux. Nous n'avons aucune piste."

Elle tapota de ses ongles bordeaux le dossier consacré à Ian. Silence. Il attendit.

"Nous avons pensé que vous pouviez nous aider."

"Moi ?"

"Vous avez une certaine... connaissance de ces milieux, non ?", demanda Molly Alt, avec un petit sourire satisfait.

Bande de connards, hurla Ian intérieurement. Ils savaient. Et lui avait été assez naïf pour croire qu'une boîte comme Realities n'allait pas fouiller dans le casier judiciaire des gens avant de les embaucher. Pour tourner les éventuels petits problèmes à leur avantage.

Pas la peine de jouer les naïfs encore une fois. De quoi parlez vous ? risquait de mal passer.

"C'était il y a longtemps", dit Ian, "J'avais quinze ans. Je ne connais plus rien du milieu auquel vous faites allusion."

"Nous ne vous accusons de rien dans cette affaire", dit Alt, conciliante, pour tempérer Ian. Elle croisa ses mains sur la table. "Nous pensons simplement que votre passé pourrait nous aider à mieux comprendre."

"Mon passé", soupira Ian, "Je n'ai rien fait, vous devez le savoir, non ? Et puis merde, on fait tous des conneries quand on est ado, ..."

Il s'arrêta. Il continuait à parler comme ça, et la prochaine fois qu'il entrait dans le bureau de Madame Alt serait probablement la dernière. Mais il était à bout de nerfs, et il n'aimait pas qu'on lui rappelle sans raison les quelques conneries qu'il avait fait étant ado.

"Vous avez quand même piraté lut Alt sur son dossier. "Vous aviez des raisons idéologiques ?"

"Non. Je ne crois pas aux idéologies", dit-il.

"Vous avez raison", dit-elle, et elle referma le dossier avec un sourire. "Donc, vous allez collaborer avec la police", dit-elle, et Ian sut qu'il n'avait pas le choix.

( ... - ... - ... - ... )

Inspecteur Logan Dei, lut Ian en retournant la carte. Mais tu peux m'appeler Logan. On va se tutoyer, hein ? Je crois qu'on va passer un bout de temps ensemble.

S'il le disait. Alt lui avait retiré le projet sur lequel il bossait, en avait confié la direction à un petit con arriviste que Ian ne pouvait pas sentir. A la place, avait-elle dit, tu vas travailler avec la police jusqu'à ce que cet affaire soit résolue. Soit. Ian n'avait pas eu le choix. Il ne savait pas ce que faisait Alt au juste – direction des relations extérieures ? - mais elle semblait avoir les pleins pouvoirs. Vie et mort. Etc. Il commençait sérieusement à regretter d'avoir fait le con quand il était ado.

Ian se trouvait dans un café non loin de la tour de Realities, avec l'inspecteur Dei – pardon, Logan, en face de lui. Ce dernier semblait assez jeune, même pas trente ans, bref, trop jeune pour une affaire comme celle là – à vrai dire, Ian s'attendait plutôt à rencontrer un vieux flic pénible, mais Logan avait l'air sympa. Il avait des cheveux noirs, la peau bronzée, était habillé en civil, les yeux cachés derrière des pilot à verre miroir.

"Ca fait six mois que je suis sur l'affaire", lui dit Logan en tirant sur sa clope, l'air blasé, parfaite copie de flic de cinéma, et Ian ne put s'empêcher de sourire. "Et avec tout ce cirque dans les médias, on ferait mieux de trouver rapidement le coupable."

"C'est sûr."

"Dix hacks depuis le début de l'année et pas un seul indice, à chaque fois."

"Mmh-mmh", acquiesça Ian, ne voulant pas avouer qu'il ne savait rien de tout ça.

"On a bien une idée. Pas vraiment ce qu'on pourrait appeler une piste. Ni de preuves, de toute façon."

"Et c'est quoi ?", demanda l'informaticien.

Logan haussa les épaules, écrasa sa clope dans le cendrier. Ian se sentait mal à l'aise, et ne comprenait toujours pas pourquoi Realities voulait de son aide. Certes, il avait fréquenté des hackers ; maintenant, il aurait été prêt à parier qu'au moins la moitié des informaticiens qui bossaient chez Realities étaient dans son cas. Il n'avait rien de spécial.

"En quoi je peux être utile ?", demanda Ian.

"Tu es l'expert en piratage informatique, pour le grand public. C'est aussi simple que ça."

"Je ne suis expert en rien du tout", protesta Ian. "Et je n'ai pas envie de m'adresser au public..."

"Tu étais sur les lieux, vendredi soir ?"

Oh, merde. Ils me tracent vraiment.

"Oui", dit Ian, "J'y étais. Je croyais aussi qu'il y avait des lois sur la protection de la vie privée, dans ce pays", marmonna-t-il.

"Qui ne s'appliquent pas aux entreprises étrangères comme Realities", finit Logan, l'air dubitatif. "Ils ont parfaitement le droit de te tracer. Tout ça était précisé dans le contrat de travail que tu as signé."

"C'était en dehors de mes heures de travail."

"Peu importe", fit Logan, pas intéressé. "Ca ne devrait pas être à moi de t'expliquer ça. Alors tu étais là, quand ils ont hacké le White Horse ?"

"J'étais en face, et je n'ai rien vu. Toutes les personnes qui se trouvaient autour ont été déconnectées, et j'en faisais partie, voilà tout."

Logan le regarda longuement. Regard bien caché derrière les verres miroirs. Est-ce qu'il avait des doutes ?

"Il y a tout un tas de monde qui en veut à Realities", expliqua Logan. "Difficile de faire le tri. Entreprises concurrentes, hackers fauchés, sans compter les fanatiques pour qui le Réseau est l'oeuvre du mal et... les employés frustrés."

Ca ne prendrait pas cette fois. Ian resta impassible.

"Je plaisante", dit finalement le flic. "Bon. Où est-ce que je peux te trouver sur le Réseau ?", demanda-t-il en se levant.

( ... - ... - ... - ... )

Le White Horse avait réapparu, constata Ian en se rendant à son bar favori. Il n'y avait pas eu de vol de données semblait-il, juste un simple effacement du serveur. Tous les serveurs de Realities avaient bien sûr des backups, donc, ça n'était pas si grave que ça. Le problème résidait plutôt dans la répétition de ces actes, et surtout, si un hacker pouvait entrer aussi facilement dans le système, il y avait de quoi s'inquiéter. Et les actions étaient légèrement en baisse, ce soir. Ian s'était informé. Le lapin avait fait le boulot à sa place, en réalité.

Il ne voulait pas penser à tout ça.

Il fallait bien, quand même. Ce que lui avait dit Logan lui trottait dans la tête ; ils traçaient ses connexions, il en était sûr, maintenant.

Quelque chose lui disait qu'il ferait mieux de remédier à ça tout de suite. Ils avaient sans doute piégé le matériel (sa console était estampillée Realities), et de toute façon, avec ce genre de terminal, les connexions étaient filtrées – impossible d'aller taper la discute avec des copains hackers, par exemple, sans se faire repérer aussitôt. Si Ian avait été un spécialiste du hardware, il aurait sorti son tournevis et aurait joué au petit bricoleur avec son terminal – mais il n'y connaissait rien, le mieux qu'il pourrait faire serait de griller les circuits.

Impossible de penser à autre chose. Il sortit, se rendit à la salle de jeux, chercha Jeff du regard. L'adolescent était là comme toujours, plongé dans un jeu de guerre quelconque, comme d'habitude. Personne ne prêtait attention au petit skateur, un bonnet enfoncé sur la tête – ils avaient tort, songea Ian.

"Jeff", fit Ian, lui posant la main sur l'épaule, un geste qui ne servait à rien, tiré du monde réel. Même si l'avatar de Jeff était là, dans la salle de jeux, l'adolescent était ailleurs en réalité, sur un serveur de jeu quelconque. Mais à peine Ian l'avait-il touché que l'adolescent revint sur le Réseau, regarda Ian.

"Comment tu as su que j'étais là ?", demanda l'informaticien, perplexe.

"Je surveille les gens qui s'approchent de moi", dit Jeff. Il avait des dreads locks brunes, comme la dernière fois que Ian l'avait vu, en réalité. "Tu sais, tu vois de qui je veux parler."

Ian hocha la tête. Les flics, évidemment. Est-ce que c'était un effet de sa paranoïa, ou bien tout le monde avait des choses à cacher, sur le Réseau ? Je n'ai rien à cacher, se dit-il aussitôt, ne sachant plus si c'était vrai ou pas.

"Qu'est-ce que tu veux ?", demanda l'adolescent.

"Où est-ce que je peux te voir ?", demanda Ian.

"Maintenant, là ?"

"Mouais."

"Même endroit que d'habitude, dans une heure, ça te va ?"

"D'accord."

Ian se déconnecta.

( ... - ... - ... - ... )

Les quartiers du nord est étaient déserts. Après les émeutes, il y avait cinq ans de cela, la majorité de la population avait migré vers le centre et vers la banlieue sud, laissant le nord vide – encouragée par les aides données par l'état. Il ne restait plus que des gens que Ian se serait bien passé de fréquenter – c'était limite dangereux de traîner dans le coin, surtout à une heure pareille. Il y avait un coin qu'il connaissait bien, cependant, un coin où il ne risquait pas grand chose.

Il s'arrêta devant un grand bâtiment de béton, reconverti comme des dizaines d'autres en planque pour hackers et autres criminels en fuite. Ian avait passé quelque temps dans un bâtiment similaire – lors de son petit délire d'ado. Avec le reste du groupe. Il ne lui restait pas beaucoup de souvenirs de cette période.

La porte de métal était ouverte, rongée par la rouille après des années. L'escalier était sombre, le béton sale et tagué de graffitis obscurs. Ian monta jusqu'au quatrième étage, s'arrêta devant l'appartement 42. C'était là qu'il rencontrait Jeff, quand il avait besoin de quelque chose. L'adolescent n'habitait pas là, il se contentait de stocker une partie du matériel qu'il revendait dans l'appartement abandonné.

Il frappa trois fois, et Jeff vint lui ouvrir. Identique à son avatar sur le Réseau – avec les cheveux sales et le t-shirt déchiré en plus.

"Fais comme chez toi", lui dit-il.

Le sol de la pièce principale était empli de cartons. Ian jeta un coup d'oeil, vieux terminaux, puces diverses, câbles. Il espérait que le gamin aurait ce qu'il cherchait... Dehors, le soleil terminait de disparaître, dispensant ses rayons orangés à travers la vitre crasseuse et ébréchée de la fenêtre.

"Qu'est-ce que tu cherches ?", demanda Jeff, s'asseyant sur le sol en tailleur. "Au fait, t'as pas de problèmes, au moins ?"

"Non", répondit Ian, et il réalisa que depuis le temps qu'il connaissait Jeff, il n'avait toujours aucune idée de la nature des problèmes de ce dernier. Peut-être était-il un hacker, recherché par les flics, abandonné par son groupe. Si Ian laissait libre cours au peu d'imagination romanesque qu'il possédait, le gamin serait devenu un héros. Plus probablement, Jeff était né ici, et il se débrouillait comme il pouvait. Ian s'assit en face de lui.

"J'ai besoin d'un terminal", dit-il. "Sans contrôle de connexion, ni traceur, enfin toutes les merdes qu'on est légalement obligé d'avoir, et qu'ils te filent sans te demander ton avis dans les grands magasins."

"J'ai ça", dit Jeff en hochant la tête, et en fouillant dans les cartons. Il en sortit une antiquité, un vieux modèle d'il y avait trois ans, même pas seize processeurs, bref, une misère. "Mais tu sais que ça te servira à rien si tu gardes ta connexion chez ton fournisseur

favori, hein... Faut que pirates la connexion de quelqu'un, histoire de pas te faire repérer. Puisque tu sembles en avoir besoin..."

"Je ne sais pas faire ça. Mais tu dois bien avoir Pirater une connexion pour les nuls ? Ou bien un logiciel qui me permettrait de squatter le wifi de mon voisin ?"

"J'ai les deux", lui dit Jeff, imperturbable. "Tu sais ce que tu veux en faire ?"

"Je sens juste que je vais en avoir besoin", expliqua Ian.

Il hésita, un moment, à lui parler de son passé. Trig et co. Se poser là, avec le soleil déclinant, raconter à Jeff ses exploits. Il sentit une pointe de nostalgie pour cette époque où il était libre, du moins se croyait libre, où il pouvait agir comme il le voulait sur le Réseau. Ce sentiment de toute-puissance, jusqu'au jour où ils s'étaient fait coincer.

"Tu n'as besoin de rien d'autre ?" demanda Jeff à voix basse, appuyé contre le mur.

"Pas ça", dit Ian. "Pas ce soir." Il avait l'impression que Logan regardait derrière son épaule. L'impression de ne pas être sorti du Réseau. Il aurait voulu poser des questions à Jeff – quelque chose lui disait que ce gamin en savait plus sur ce qui se passait que lui.

Demain, il avait rendez vous avec Logan.

A suivre...



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