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Author: Killy
Fiction Rated: K+ - French - General/Romance - Reviews: 47 - Published: 08-02-07 - Updated: 06-08-08 - Complete - id:2398295

Realities

23 – Power out

Loin de la ville. Loin même des quartiers déserts du Nord. Quatre heures de train. Une petite ville déserte, abandonnée, quittée par ses habitants des décennies plus tôt, lorsque la guerre avait contraint la population à se réfugier dans les grandes villes. C'était le genre de ville où avaient du vivre, tout au plus, trois mille habitants. Ian était venu à pied de la gare la plus proche et encore desservie – par un train tous les trois jours. Il lui avait fallu une demi heure pour venir ici ; et encore, il avait piqué un vélo.

Il laissa le vélo sur les marches de pierre devant l'église, jeta un coup d'oeil autour de lui, sur les vitrines vides et sales des quelques magasins, les maisons alignées, vieilles et identiques, sur le bord de la route. Le plus étrange, dans tout ça, c'était que rien n'était encore tombé en ruine. Des gens auraient pu vivre ici. Sortir dans la rue, là, d'un instant à l'autre. Sauf que Ian savait pertinemment qu'il n'y avait personne.

Un chien errant traversa la route, non sans lui avoir lancé un regard mauvais. A l'ouest, loin, un champ d'éoliennes était encore en fonctionnement.

Il continua le long de la rue principale, jusqu'à l'ancienne école.

Le portail en acier blindé semblait neuf. Plus encore, il y avait un système de contrôle d'accès. La caméra au dessus du scanner optique se tourna vers lui.

Il attendit. Sourit. L'écran s'alluma.

"Tu es en retard", dit Aria. "Trig n'est pas content."

"Trig est un connard", soupira Ian.

Il attendit encore. Les portes d'acier s'ouvrirent, et il entra.

/

Du dehors, le bâtiment était une école classique. A l'intérieur, Ian eut l'impression de pénétrer dans un autre monde – comme sur le Réseau, pensa-t-il un instant. Pas de salles de classe, ici. Carrelage blanc, néons blafards. Un hôpital ou un complexe de recherche.

Il s'assit dans un des fauteuils gris en polystyrène, posés dans l'entrée près d'une plante verte en pot. En plastique, évidemment. Il voulut sortir son portable, se rappela les instructions d'Aria au dernier moment ; ne pas utiliser son téléphone ou un ordinateur sur le chemin. Ils le repéreraient, sinon. Ils débarqueraient, et cet endroit ne serait plus qu'un souvenir. Ian rangea son téléphone, attendit sagement.

Ce fut Trig qui débarqua, dix minutes plus tard.

Enfin, un ersatz de Trig. Un type aux cheveux noirs propres et bien coiffés, portant un costume rayé qui devait bien valoir la moitié du salaire mensuel de Ian, et une chemise impeccablement repassée, de cette nuance spéciale de bleu qui signifiait dans l'inconscient collectif 'j'ai un job vachement important'.

"Je te préférais quand tu ne connaissais pas le mot 'shampooing'", soupira Ian, dépité. Il n'avait vraiment pas envie de lui parler. Encore moins de le voir, mais c'était relativement trop tard.

"Tu te dépêches un peu, au lieu de dire n'importe quoi ?"

"J'arrive", soupira Ian, se levant en traînant.

/

Il suivit Trig jusqu'à une petite pièce obscure, aux stores fermés, baignant dans une lumière bleue. Sur le large bureau de verre, quatre ordinateurs aux écrans géants, et une petite console. Sur l'un des écrans, Ian reconnut le jardin japonais imaginé par Kilah, sur le Réseau. Le hacker était au fond, sur l'image, immobile. Sur la console miniature, des lignes de code défilaient, blanc sur fond noir.

"Ton bureau ?", demanda Ian. Ca au moins, ça n'avait pas changé, son goût pour la décoration était resté le même. Des écrans partout. Dans le plus pur style paranoïaque.

"Assieds toi", fit Trig en le poussant dans un fauteuil, et en lui passant un clavier et un casque, qu'il relia à l'un des ordinateurs.

"Attends", protesta Ian en posant le casque sur la table. "J'ai dit ok, pour parler à Kilah. Mais j'aimerais le voir, avant ça."

"Eh bien vas-y", fit l'admin, lui désignant la console. "Je ne te promets pas que Shibo n'écoutera pas, mais je peux sortir si tu veux."

"Non... Je veux dire... "

Il se tut, espérant que Trig comprenne. Les devinettes n'avaient jamais été son fort, pas dans ce domaine, en tout cas.

"Quoi ?"

"Je veux voir Kilah", continua Ian. "Pas sur le Réseau. Il est là, non ? Quelque part ?"

"Oui, quelque part", soupira Trig. "Quelque chose qui s'apparente plus à de la pâtée pour chat qu'à un Kilah, d'ailleurs. Tu ne veux pas voir ça, Ian, je t'assure."

"Oh. Peut-être que si, justement. Pourquoi est-ce que tu ne lui as rien dit ? Pourquoi lui avoir laissé croire qu'il suffisait que Shibo le laisse partir, pour qu'il revienne dans le monde, hop, comme avant ?"

"Qu'est-ce que tu suggères, Ian ?", demanda Trig, lui jetant un regard mi amusé, mi cynique. "J'aurais dû montrer à Kilah ce à quoi il ressemble actuellement ?"

"C'est tout de même le premier concerné."

Ian regardait autour de lui, curieux. La console devant lui affichait des données en boucle, état des serveurs, état de Shibo. Etat des processus principaux. Etat de la bande passante. Up time. Les chiffres ne correspondaient pas à ce qu'il avait l'habitude de voir. Trop, beaucoup trop élevés. Mais elle était censée être une AI, pas un de ces serveurs de données sur lequel il avait l'habitude de travailler. Quand même : si c'était vrai, c'était impressionnant. A moins que ça ne soit encore une ruse de Trig, se surprit-il à songer.

Il aurait tout à fait été capable de faire tourner n'importe quoi sur cette console, n'importe quoi pour l'impressionner et le convaincre de mettre ce casque pour aller parler à Kilah.

"Je vais prendre l'air", fit Ian en se levant. "J'ai besoin de réfléchir."

"Tu étais d'accord pour lui parler", lui rappela Trig.

"Je sais."

Mais il n'était plus très sûr de rien, en fait.

/

Ian s'adossa à un des arbres de l'ancienne cour d'école, respira l'air relativement pur. L'atmosphère, à l'intérieur, était étouffante. Comme si Shibo était là, à chaque recoin de couloir, à les observer. Et revoir Trig n'avait pas été la chose la plus plaisante, non plus. Il pensait s'être débarrassé de lui et de tous les mauvais souvenirs qui l'accompagnaient – raté. Là comme sur le Réseau, incontournable, immanquable, prêt à l'emmener là où Ian n'aurait jamais voulu aller.

Mais il était coincé là, avec l'idée déplaisante que quelque part dans ce bâtiment, se trouvait Kilah. Sous une forme ou une autre. Ian avait accepté de parler à Kilah, de lui expliquer ce que Trig et les autres attendaient de lui – à une condition : qu'il puisse venir sur place. Mais s'il avait eu la première partie du récit, Trig ne lui avait toujours pas expliqué ce qu'ils voulaient faire du hacker, et la manière dont ils envisageaient de le sauver. Ou contre quoi.

'Shibo a quelque chose à lui proposer'. Voilà en substance ce qu'il lui avait dit, et ce que Ian avait répété à Kilah. Quelque chose.

Il se mit à pleuvoir. Minuscules gouttes de pluie qui filtraient à travers les feuilles de l'arbre. Ian n'avait pas envie de rentrer à l'intérieur. Il supposait que s'il essayait de partir, un clone de la fille aux cheveux roses le ramènerait à la raison. C'était sans doute trop tard pour changer d'avis. Il avait donné son accord – sans réfléchir, comme d'habitude. Il pensait à Kilah. Rien d'autre.

La porte de l'école s'ouvrit, et il vit Trig venir vers lui, en courant.

"Ca fait vingt minutes que tu es là", dit-il. "Qu'est-ce que tu fais ?"

"Rien. Je réfléchis."

Trig lissa machinalement le col de sa chemise, songeur. Il avait de fines gouttes d'eau dans les cheveux, en équilibre sur les mèches noires qui lui encadraient le visage.

"Tu te demandes si tu veux lui parler ou non ? Que tu le fasses ou non, Shibo fera ce qu'elle voudra. Alors il vaudrait mieux qu'il soit prévenu."

"Pourquoi est-ce que tu n'y irais pas, toi ?", demanda Ian. "Après tout, c'est de ta responsabilité. Je ne te savais pas aussi lâche, ..."

Trig le regardait fixement, aussi expressif qu'un merlu abandonné sur une plage. L'air de signifier, en somme, qu'il disait vraiment n'importe quoi. Ian se sentit presque gêné, ne sachant que penser de la réaction de Trig. Après tout, c'était vrai, non... ?

"Et maintenant tu voudrais me faire croire que j'ai tort de penser ça ?", continua Ian. "La moindre des choses serait que tu ailles parler, personnellement, à Kilah. Puisque tu ne veux même pas me dire de quoi il s'agit, j'imagine que Shibo n'a pas l'intention de lui offrir des vacances au soleil..."

Silence, toujours. Trig ne disait strictement rien.

"Trig ? Ohé, je te parle !"

"Tu m'as manqué", murmura Trig.

Le genre de phrase à laquelle il n'y avait rien à répondre. Le genre de phrase qui court-court-circuitait les capacités de réflexion et d'action par son incongruité. Ian cligna des yeux, incapable de penser à quoi que ce soit. Sérieusement, comment est-ce qu'il pouvait lui dire ce genre de connerie sans percevoir son absurdité ?

Trig se rapprocha de lui, le serra dans ses bras. Ian faillit le repousser sans réfléchir, incapable de supporter le contact de son corps contre le sien. Il avait l'impression d'enlacer une limace visqueuse et collante – impression purement psychologique dont il ne pouvait pas se débarrasser.

La dernière fois où il l'avait tenu de cette façon lui semblait dater d'une éternité, et Ian n'en ressentait plus le besoin, ni même l'envie. A ses yeux, Trig s'était mué depuis longtemps en ce petit être répugnant qui complotait avec NJ (sans parler d'une AI assez inquiétante) contre leur meilleur ami commun. Peut-être contre le monde entier, aussi. Il n'avait juste plus rien à voir avec la personne que Ian avait connue, par le passé, et qu'il aimait et admirait plus que tout.

Une petite limace répugnante.

"Shibo a tendance à tout écouter", murmura Trig à son oreille, collant sa tête contre son épaule. "Il y a des caméras partout, et je veux juste te parler sans qu'elle le remarque. Qu'elle s'imagine que c'est simplement une discussion perso entre toi et moi."

"Je vois", fit Ian, comprenant mieux ce soudain accès d'émotivité. Il se sentait rassuré de savoir qu'il n'y avait rien de sincère dans son geste – du moins, il l'espérait. "Mais ça n'est pas toi qui bosses pour Shibo le robot ? Ca n'est pas toi qui as installé ces caméras ?", demanda-t-il, ironique.

"Ca n'est pas moi. Je ne sais même pas où elles sont."

"Tu ne fais pas confiance à ton amie Shibo ?", demanda Ian, de plus en plus moqueur et ironique. Quelque part, il était juste content de voir que les choses n'allaient pas comme voulu, et que Trig ressentait le besoin de se cacher d'elle. Bien fait. Il ressentait l'envie de lui sortir quelque chose de bien stupide et infantile, du style, je te l'avais bien dit !

"Je ne lui ai jamais fait confiance, tu sais. Je ne suis pas responsable de tout ça..."

"Ah ouais ?", ricana Ian. "Ben fallait pas aller la chercher, hein."

"Ce que je n'ai jamais fait... Il faut vraiment que je te rafraîchisse la mémoire ?"

"J'aimerais bien, oui. Parce que d'après ce que j'en ai vu, tu es au centre de tout ça..."

Mais il laissait entendre que ça n'était pas le cas. Comment est-ce que tout avait commencé, déjà ? Ian ne se rappelait plus très bien. Il ne croyait sincèrement pas avoir jugé Trig trop vite – au contraire, il avait le sentiment de s'être montré excessivement patient et plein de tolérance pour tout ce qu'il complotait en secret. Sans doute n'était-ce encore qu'une ruse pour se décharger de toute responsabilité, pour le forcer à convaincre Kilah en toute bonne foi, et le faire se ranger du côté de NJ et co.

Ian essaya de jouer le jeu néanmoins, de faire comme si. Il regarda discrètement autour de lui, cherchant des caméras. Peut-être au dessus, dans les arbres. Dans les lampadaires qui encadraient la cour. Au sol. N'importe où, en somme. Ian passa la main dans les cheveux noirs de Trig, caressa sa tête. Il était nerveux.

"C'est eux qui sont venus me chercher", soupira Trig. Ses doigts étaient crispés sur les épaules d'Ian, sans qu'il puisse deviner si ça faisait partie de son plan pour tromper l'attention de Shibo. Pas sûr. Il paraissait vraiment stressé. "C'est Aria qui est venue me demander de bosser pour NJ, tu te souviens ?"

Elle était là au bon moment, se rappela Ian. Aria avait débarqué, tué cette fille de Realities, proposé à Trig de se joindre à eux. Tout était si loin, en fin de compte.

"Je sais..."

"Je n'ai jamais fait appel à Shibo", continua Trig. "C'est elle qui est venue me chercher, par l'intermédiaire de NJ. Tu ne crois quand même pas que j'aurais fait confiance à une chose pareille ?!"

"C'est l'impression que tu donnais", murmura Ian. "J'ai tort ?"

"Non. J'ai essayé de garder le secret autour de ça, tu vois ? Ne pas en parler ni à Aria, ni à toi... Et faire semblant d'être à fond pour NJ. Je n'avais pas prévu que Kilah te demanderait de venir l'aider. Ni qu'il essaierait en plus de te monter contre moi."

"C'était déjà fait", soupira Ian.

Il ne savait plus trop que croire, finalement. Trig paraissait peut-être sincère, mais avec Kilah comme meilleur ami, il avait eu le temps d'apprendre à mentir convenablement. Et franchement... Est-ce que ça n'était pas un peu tard pour prétendre que tout était un fake depuis le début ?

"Elle a utilisé NJ pour venir te chercher, donc", dit-il. "Dans quel but ? Qu'est-ce qu'elle est, au fait ?"

"Je t'en parle plus tard", fit Trig.

Il sembla hésiter un instant, puis il releva la tête, l'embrassa. Rapidement. Comme s'il regrettait déjà son geste. Encore une fois, Ian doutait que ce soit pour autre chose que pour Shibo.

"Pourquoi est-ce que tu ne parles pas à Kilah ?", demanda Ian.

"C'est juste... Trop difficile", fit Trig.

Il le lâcha, lui fit signe de le suivre, reprenant son rôle de fidèle serviteur de Shibo.

/

"Hey, Ian."

Il se leva en la voyant venir. Trig l'avait laissé dans l'entrée, près de la même plante verte déprimante, et lui avait dit d'attendre. Elle va te faire un petit tour de l'endroit. Ian supposait qu'après, il serait temps de parler à Kilah. Il aurait son lot de révélations.

Il pensait encore à Trig, à ce qui venait de se passer un peu plus tôt, dans la cour. Tout ça le laissait complètement indifférent, ... Peut-être devrait-il demander à Aria, après tout.

Elle n'avait pas changé, elle, par contre. Toujours les mêmes cheveux roses. Toujours les mêmes vêtements noirs.

"Salut, Aria", dit-il, maussade.

"Viens avec moi. Ils m'ont demandé de te montrer l'endroit..."

"J'imagine qu'il n'y a pas grand chose à voir", dit-il, désignant les lieux autour de lui. Mis à part le bureau de Trig, celui de Molly juste en face, et des pièces remplies de matériel électronique, il lui semblait n'avoir rien d'intéressant dans cet endroit. A se demander était Kilah...

"Tu plaisantes", dit-elle en riant. "Tout est en sous-sol."

"Oh."

"Cinq niveaux", dit Aria.

Rien que ça.

/

Il la suivit le long d'un couloir mal éclairé. Elle marchait d'un pas rapide, sûre d'elle, pressée, comme d'ordinaire. En fin de compte, Ian se surprit à être content de la revoir ; contrairement à Trig, à Molly, aux autres de Realities, Aria avait un comportement toujours identique. Semblable à elle-même, en fin de compte. Elle lui paraissait être le seul élément stable, dans cet environnement en perpétuel changement.

Elle passa un badge pour ouvrir le sas, composa le code, subit le contrôle rétinien, et ils entrèrent dans l'ascenseur.

"Je vais juste te montrer l'étage des chercheurs", dit-elle en appuyant sur le bouton moins trois.

Les portes se refermèrent silencieusement, et la cage se mit à accélérer brusquement, donnant l'impression à Ian qu'ils allaient à un niveau bien profond que ce qu'elle lui avait dit.

"Les niveaux ne sont pas immédiatement sous la surface", dit Aria, et Ian se demanda si elle disait la vérité. Il lui semblait plutôt qu'il y ait d'autres niveaux cachés, mais il se tut, et se contenta d'hocher la tête.

"Quand est-ce que ça a été construit ?"

"Il y a quelques années."

"Par NJ ?"

"Oui et non", dit Aria, hésitante. "Tu sais... NJ n'est pas vraiment ce que tu crois."

"C'est bien l'impression que j'avais", soupira Ian.

/

Dernière tentative pour s'échapper de cet endroit. Encore déjouée par Shibo. Kilah referma le terminal virtuel, dépité. Rien à faire. Il était coincé là, sans aucun moyen d'accéder au Réseau. Il s'ennuyait ferme – il ne savait même pas quel jour on était, ni quelle heure. Il supposait qu'il devait parfois dormir, mais lorsqu'il se réveillait, rien n'avait changé. Le décor, toujours le même. Ce jardin japonais. Quelques temps plus tôt, Shibo lui avait expliqué qu'elle générait le décor à partir de ce que Kilah avait imaginé. Pour lui permettre de se 'reposer'. N'importe quoi. Vraiment n'importe quoi.

Il ouvrit encore une fois le terminal, entêté.

"Ne fais pas ça", dit la voix familière, venant de nulle part.

Puis l'avatar correspondant à la voix familière se matérialisa, juste devant lui. Trig. Kilah referma le terminal, curieux. Depuis une éternité qu'il attendait sa visite, voilà qu'il venait à un moment complètement inattendu. Juste au moment où il avait renoncé à lui demander de venir. Pourtant, Kilah savait qu'il l'observait – Shibo le lui avait confirmé, un jour où elle devait être de bonne humeur.

"Shibo a raison", dit simplement Trig en se plaçant devant lui. "Tu ne devrais pas faire ça."

Sa voix était inexpressive – exactement comme la première fois que Kilah l'avait rencontré. Il l'imaginait aisément derrière sa console, le regard éteint, dans son petit monde.

"Tiens, Trig. Qu'est-ce que tu fais là ?"

"Shibo m'a demandé de venir", dit-il.

"Oh. C'est franc, au moins", soupira Kilah. "J'avais espéré que tu viennes aussi voir comment je vais, mais je ne vais pas trop en demander."

"Je viens t'expliquer comment aller mieux."

"Comment sortir d'ici ?"

"Comment revivre", dit-il, et il déplia un terminal devant lui.

/

"Musumi Suwa", se présenta la femme en blouse blanche, grand sourire. Il semblait à Ian avoir entendu ce nom quelque part, et il se mit à chercher. Sans rien trouver. "Je dirige l'équipe d'informaticiens du centre."

"Enchanté", marmonna Ian. Suwa... Musumi Suwa... Ca lui revenait. "Je confonds peut-être, mais vous n'étiez pas neurochirurgienne ? Vous n'avez pas opéré Trig ?"

"Si, bien sûr", dit-elle en leur faisant signe de s'installer dans son immense bureau, d'un blanc immaculé.

Aria s'installa sur le canapé en cuir crème, ses cheveux roses tranchant sur l'ambiance zen de la pièce, et Ian prit place à ses côtés. Au dessus du bureau de verre de Suwa, occupant un pan entier de mur, un schéma compliqué, évoquant à Ian l'architecture d'une application gigantesque. Shibo. Elle avait deux écrans 22 pouces sur le bureau, assortis d'un petit ordinateur adorable bleu ciel.

"Je suis là pour répondre à tes questions", dit-elle.

"Trig n'a rien voulu me dire", répliqua Ian, craignant encore une de ses ruses. Son petit numéro, tout à l'heure, ne l'avait pas vraiment convaincu. Aria le dévisagea, s'étira, s'affala dans le canapé, incapable de bien se tenir cinq minutes. Au moins, elle n'avait pas changé...

"Par manque de temps. Je vais peut-être commencer par te faire un petit topo sur l'Unit, non ?"

"Ca serait gentil", fit Ian, essayant de dissimuler son exaspération.

/

Le début, Ian le connaissait ; l'Unit était à la base un programme militaire, chargé de contrôler une partie des infrastructures. Il s'était retrouvé, ainsi que Trig, à travailler à sécuriser quelques fonctions du programme. Une toute petite partie, en fait, lui apprit Suwa.

Par la suite, lui expliqua-t-elle, l'Unit avait 'grandi'. Elle sous entendait par là que non seulement le programme principal avait considérablement évolué, effectuant un nombre toujours plus élevé de tâches ... Mais qu'ils lui avaient également greffé un module d'intelligence artificielle, pour remplacer le module basique de prises de décision, pas assez efficace.

Et de là étaient nés tous les problèmes, dit Suwa avec un grand sourire, qui laissait entendre que finalement, les problèmes n'en étaient peut-être pas tant que ça. L'Unit avait donc fini par développer une personnalité – Shibo.

Les gens qui étaient censés la garder sous contrôle n'avaient rien remarqué, mais Shibo en avait eu rapidement assez de rester confinée dans le centre. Elle n'avait rien dit, et du moment qu'elle faisait son travail, ce qu'elle pouvait bien penser, ou s'imaginer penser, leur était complètement égal. En plus, à l'époque, elle n'était qu'un prototype – prometteur, certes, mais un prototype tout de même. Elle n'était qu'une partie du système plus grand qu'était l'Unit. Elle le contrôlait en partie.

Et puis, elle avait commencé à s'intéresser à un peu trop de choses sur le Réseau. Elle avait commencé à fréquenter des gens à l'Overflow, et développé une double personnalité...

A ce moment du récit, Ian l'interrompit, interloqué. D'autres gens.

"Elle a pris plusieurs avatars", fit Suwa, en tournant un des écrans vers Ian.

Sur les écrans, plusieurs visages, défilant lentement.

"Par ordre chronologique", dit-elle.

"Attends", fit Ian. "Je connais ce type. Je l'ai vu traîner avec Trig, ..."

Elle hocha la tête, et reprit le défilement. Une vingtaine en tout. Ian en reconnut cinq ou six. Des gens qu'il avait vus à l'Overflow, en compagnie de l'admin, mais il ne les connaissait pas plus que ça. A part un dénommé Ari, qu'il était persuadé d'avoir vu avec quelqu'un d'autre...

"Tu dois te tromper, pour celui là", fit Ian. "Je l'ai vu avec Kilah... "

"Non, c'est bien Shibo", fit Suwa. "Pas de doute là dessus."

"Je les ai vus ensemble", continua Ian. "Tu... vois ce que je veux dire ?"

"Kilah ne le savait pas", dit-elle. "Tout comme Trig. Ni les autres personnes qu'elle a pu rencontrer. Elle n'avait pas le droit de se connecter, normalement, mais elle n'a eu aucun mal à tromper les gens du centre. Tout du long, d'ailleurs... Et ils n'ont encore rien remarqué aujourd'hui. Elle est douée... Vraiment douée."

Elle marqua volontairement une brève pause, pour laisser Ian méditer sur le fait. Shibo se faisait passer pour qui elle voulait, avec facilité. Shibo était capable de mentir, de tromper, et...

"Et puis elle a rencontré O'Donnan", dit-elle.

Silence, encore. Elle voulait le faire réfléchir, mais Ian n'avait pas envie d'extrapoler. Pas comme d'habitude. Aria, nerveuse, se leva, alla faire quelque pas dans le couloir. Elle connaissait déjà la suite. Elle savait le fin mot de cette histoire, et elle n'avait pas envie de l'entendre une fois de plus. Ian attendit, encore, mais Suwa se contentait de le fixer, ses yeux noirs souriants posés sur lui.

"Dis moi juste la suite", soupira Ian.

"Tu ne devines pas ?"

"Je ne veux pas deviner."

"Bien", dit-elle, paraissant un peu déçue qu'il ne veuille pas jouer, néanmoins. "Tu veux la version courte ?"

Il acquiesça. Autant faire rapide.

"Elle a fondé New Justice", dit Shibo, et dans sa voix, Ian sentait le respect. "Sans elle, O'Donnan n'aurait jamais rien fait."

"Admettons", dit Ian aussitôt. A vrai dire, l'idée ne le surprenait pas tant que ça – Trig et Aria lui avaient déjà laissé entendre que NJ n'était pas tout à fait ce qu'il imaginait. "N'empêche qu'elle n'avait pas prévu tout leur délire, là, à mort la techno, le Réseau, ... "

"C'est là que tu te trompes."

Ce silence, encore. Elle commençait à l'agacer sérieusement.

"Explique toi ?"

"Question de discrétion", fit Suwa. "Elle a compris qu'elle pourrait prendre le contrôle de NJ un jour ou l'autre, et qu'il lui suffisait d'attendre... Et pendant ce temps, Arthur et les autres pourraient bien faire ce qu'ils voulaient, elle s'en fichait. Je me demande même si elle avait une idée, à la base, de ce que NJ deviendrait. A quel point ils deviendraient importants, et rassembleraient autant de monde... "

"Mais attendre quoi ? Qu'est-ce qu'elle peut bien vouloir ?"

"La technologie", fit Suwa. "Paradoxalement. Elle attendait que la technologie soit assez évoluée..."

"Dans quel but ?", demanda Ian. Il avait l'impression de poser la même question, depuis le début, et elle ne lui répondait toujours pas.

"Ce que tu vois aujourd'hui", dit-elle. "Ce qu'elle veut."

"Mais quoi ?!"

"Kilah", dit Suwa. "Elle veut Kilah."

Ca, il avait cru le comprendre. Ca ne l'avançait pas beaucoup, et il dut attendre les trente secondes de silence protocolaires de Suwa. Ian se demandait toujours ce qu'elle faisait là, ceci dit ; elle était peut-être neurochirurgienne, elle avait peut-être réparé Trig avec brio, mais était-elle vraiment qualifiée pour gérer une AI et la probable équipe d'informaticiens et de hackers recrutée par NJ – dont Trig faisait partie ? Ca lui semblait douteux.

"Qu'est-ce qu'elle attend de lui ?", demanda Ian. Il fallait qu'il le sache. Il était celui censé le convaincre du bien fondé des intentions de Shibo, quelles qu'elles soient, après tout...

"Elle veut juste..."

Elle s'arrêta, son regard interrogateur, tourné vers la porte. Trig était là.

"Tu peux venir cinq minutes ?", demanda-t-il à Ian.

/

"Tiens, Trig. Qu'est-ce que tu fais là ?", demanda Kilah, paraissant surpris. Il avait un terminal ouvert devant lui, et d'après ce que Ian y lisait, il avait comme l'intention d'aller encore titiller Shibo et ses serveurs.

"Shibo m'a demandé de venir", dit Trig.

"Oh. C'est franc, au moins", soupira Kilah. "J'avais espéré que tu viennes aussi voir comment je vais, mais je ne vais pas trop en demander..."

"Pourquoi est-ce que tu me montres ça ?", demanda Ian, détachant son regard de l'écran. "Tu as décidé d'aller parler à Kilah... ?"

"Ca n'est pas moi", répondit simplement Trig. Il était installé au centre de son petit bureau tout bleu, l'air soucieux. Sur le minuscule écran posé devant lui, il monitorait la même scène, suite de l'enregistrement qu'il venait de passer à Ian. "Shibo se fait passer pour moi. Et il y croit."

"Ca n'est pas dur, en même temps", répliqua Ian durement. "Tu agis et tu penses comme une IA. Elle ne doit pas avoir à trop se forcer..."

"Et elle refuse de me laisser entrer", dit-il. "Elle refuse aussi de me parler."

Il lui tendit le casque posé à côté de lui, et Ian comprit ce qu'il voulait. Il avait encore à l'esprit ce que lui avait dit Suwa... Et ce qu'elle lui apprêtait à dire. Il était arrivé au bon moment, non ? Pile à l'instant où il allait enfin savoir ce que Shibo pouvait bien vouloir à Kilah.

Coïncidence. Comme d'habitude.

"Tu veux que j'essaie, pour voir si elle a bloqué tout le monde ou juste toi."

"Et aussi parler à Kilah, ..."

"De quoi ?" l'interrompit Ian. "Je ne sais toujours rien. Suwa avait commencé à m'expliquer, et j'aimerais la suite. Ca n'est pas si urgent que ça, si ?"

"Non", reconnut Trig.

"Qu'est-ce qu'elle veut, Trig ?"

Sur l'écran, Shibo / Trig et Kilah continuaient d'avoir une conversation silencieuse, retranscrite en bas de l'écran. Comme un film. Rien d'intéressant pour l'instant ; ils parlaient de choses et d'autres, de la façon dont Trig avait contribué à la protection de Shibo. Si elle continuait à ce rythme, ils en avaient encore pour deux ou trois heures...

"Elle veut s'en aller", dit-il. "Quitter le centre de recherche."

"Prendre des vacances au soleil ?", fit Ian. "J'aimerais bien aussi. Sérieusement ?"

"Elle veut quitter le Réseau."

"Elle veut un corps ?", demanda Ian, songeant à Trig, quelques mois plus tôt, traînant derrière lui un robot Tohekami Machin. Le puzzle commençait à se rassembler, petit à petit.

"Moui."

"Moui ? C'est ça ?", demanda-t-il. Dès qu'on abordait le sujet de Shibo, c'était à croire qu'ils devenaient tous muets, et même Trig paraissait avoir du mal à en parler. "Hop, tu trouves un super calculateur, tu équipes ton petit robot, elle se duplique et on en parle plus, non ?"

"Ca n'est pas aussi simple. Ca n'est pas un ordinateur classique, tu comprends ?"

"Pas vraiment", s'exclama Ian, "Mais avec le peu qu'on me dit, je ne peux pas tout deviner, tu vois."

Sur l'écran, la conversation continuait. Toujours sans grand intérêt. Kilah ne paraissait pas écouter réellement, ...

"C'est à propos de sa conception", fit Trig. "Le matériel sur lequel elle se base. Pas de puces, pas d'électronique, pas de silicium..."

"...Hein ?"

"Tu en as déjà entendu parler, non ?"

"Oui", admit Ian. "Mais ce genre de trucs relève de la légende urbaine, non ? Ou de labos high tech, ce qui revient au même. Quelle genre de techno, exactement ?"

"Biologique", dit Trig à demi voix. "Moléculaire."

"C'est n'importe quoi, ...", protesta Ian.

"Demande lui", dit-il. "A Suwa. A ton avis, qu'est-ce qu'une biologiste moléculaire, spécialisée dans la neurochirurgie, vient faire ici ?"

Ian se tut, refusant de réfléchir. Il y avait trop d'implications. Trop de choses auxquelles il ne voulait même pas songer. Kilah, ...

"Je vais aller lui parler", dit Ian, s'asseyant au bureau de Trig. A sa grande surprise, elle le laissa se connecter.

A suivre...



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