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Bonjour à tous!
Voici donc enfin le chapitre 14 de cette fic... j'espère qu'il vous plaira !
Je m'excuse d'ailleurs de ne pas répondre aux reviews, mais je vous remercie vraiment beaucoup, car ce sont elles qui m'ont poussée à reprendre l'écriture de RainGun...
D'ailleurs, je vais mettre dans ma bio un lien vers le dessin qu'une amie m'a fait de cette fic, il est magnifique et tous les personnages sont représentés, sauf Gil.
Voilà, bonne lecture à tous et à bientôt !
Chapitre 14
« Une fois que le Maître se sera occupé de toi, je te prouverai que les Canonniers n’ont pas de complexes. »
« Ferme-la, Spikie. »
Yléana écoutait sans vraiment entendre. Ses pas résonnaient dans le couloir comme une sorte de carillon. Ses mains, menottées dans son dos, étaient glacées.
Elle n’avait pas reconnu l’architecture typique de Wistéria. Les murs étaient en pierre grise, le sol dallé, les portes en bois massif. Les serrures n’étaient pas décorées comme à Kersyn ; elles étaient en bronze, sans gravures.
S’ils se trouvaient en territoire ennemi, Yléana ne le savait pas. Une sourde appréhension la saisit à la gorge ; est-ce que l’armée ennemie avait annexé la région Est de Kersyn ?
« On y est. »
Une grande porte à double-battant leur faisait face. La Pistomancienne releva la tête au moment où elle s’ouvrait en grinçant.
« Avancez. »
Hélios poussa Yléana dans la pièce, qui ressemblait à une salle de trône. Des tapisseries étaient accrochées aux murs, des serviteurs étaient agenouillés en rang de chaque côté de l’estrade où se trouvait le trône, qu’occupait une femme à peine plus âgée qu’Yléana.
Le port altier, un visage acéré, de grands yeux bridés, un sourire méprisant sur les lèvres, de longs cheveux noirs cascadant sur ses épaules, la femme était nonchalamment appuyée sur l’accoudoir, observant d’un œil critique la prisonnière.
« A genoux, devant la Princesse Megdala. »
Yléana leva le menton en signe de défi, alors que son escorte obéissait fidèlement. Le regard doré de la Princesse Héritière du Trône de Wistéria se vissa au sien, et son sourire s’agrandit.
« A genoux, chienne de Kersyn ! » aboya un garde.
Il saisit la Pistomancienne au bras pour la jeter sur le sol, mais la Princesse Megdala lui fit signe de la lâcher. Alors que le soldat reculait, Yléana releva fièrement la tête, rejetant ses cheveux en arrière, sa cape rapiécée effleurant ses chevilles alors qu’un courant d’air agitait ses vêtements.
« Tu es bien présomptueuse, fillette. » fit alors la Princesse en se redressant sur son trône.
Son sourire était toujours bien en place, et son regard scintillait. Yléana garda une expression parfaitement neutre.
« M’appeler ‘fillette’ alors que vous avez le même âge que moi est une preuve de votre outrecuidance, Princesse. »
La Pistomancienne perçut un mouvement dans les rangs de gardes, mais de nouveau, la Princesse leva la main pour leur intimer le silence.
« Tes provocations ne m’atteignent pas, Yléana de Plégor. » fit-elle sournoisement. « Ne pas t’incliner devant moi est une preuve de ta bêtise. »
« Je ne m’incline pas devant l’ennemi. »
Megdala éclata d’un rire aigu, perçant, cruel.
« Tu t’inclineras, que tu le veuilles ou non. »
Yléana ne répondit pas. Elle se contenta de fixer intensément la Princesse, un air parfaitement neutre sur le visage.
Le silence retomba, et le sourire de la Princesse se transforma en rictus.
« Sais-tu pourquoi tu es ici, petite garce ? »
La Pistomancienne ne moufta pas sous l’insulte. Elle eut cependant du mal à ne pas laisser transparaître sa curiosité.
« Parce que c’est le désir de mon favori. »
Le Maître était donc le favori de la Princesse. Ce qui n’éclairait pas plus Yléana sur son identité.
« Tu es devenue son obsession. »
Le rictus de Megdala se transforma en moue dégoûtée.
« Il voulait absolument t’amener ici. Il n’avait plus que ton nom à la bouche. A tel point que j’ai décidé de te faire tuer. »
Elle afficha un air ennuyé, appuyant sa joue sur son poing.
« Mais ça n’a pas marché. Tu as toujours eu quelqu’un pour te sauver. Et puis, mon favori l’a appris… alors, pour ne pas lui déplaire, il m’a fait jurer de ne pas tenter de te tuer. Il a envoyé ses propres émissaires pour t’enlever, mais même là, tu étais insaisissable. »
Elle haussa fatalement les épaules, et son sourire revint.
« Mais te voilà, à présent. Mon favori va être heureux. »
Yléana avait beau se retourner le cerveau, elle ne voyait absolument pas qui était cet homme. Son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait dû, et elle sentait la peur lancer des frissons le long de son épine dorsale.
Qui ? Pourquoi ?
Sans la quitter des yeux, la princesse Megdala frappa deux fois dans ses mains; derrière le trône, une porte s'ouvrit, laissant apparaître brièvement un couloir sombre.
Une silhouette se détacha de la pénombre et s'avança dans la salle, pour finalement se poster à la droite de la princesse.
Yléana crut qu'elle allait s'évanouir.
« Majesté. »
« Voici celle que tu me réclames depuis si longtemps, mon bien-aimé. » souffla Megdala en tendant une main que le nouveau venu embrassa amoureusement.
« Votre bonté n'a d'égale que votre magnificence... »
Des cheveux noirs, légèrement bouclés. Des yeux gris. Un visage fin, une peau pâle, des traits marqués par l'âge et l'expérience.
Et ce sourire.
« Estuan. » souffla la Pistomancienne.
Elle était pétrifiée. Incapable d'esquisser le moindre mouvement. Son coeur s'était arrêté de battre. Pourtant, il semblait vouloir jaillir de sa bouche. Des papillons noirs flottaient devant ses yeux. Elle cilla pour les chasser de sa vision. Sans doute qu'elle s'était trompée, c'était une méprise. Une regrettable méprise.
C'était un cauchemar dont elle allait bientôt se réveiller.
L'homme se tourna vers elle, descendit les quelques marches qui les séparaient.
« Tu as bien grandi, petite sorcière. »
Cette voix. Yléana ne se trompait pas.
Estuan était comme dans son souvenir, bien qu'un peu plus vieux. Il était plus grand, aussi ; la jeune fille devait lever la tête pour le regarder dans les yeux.
« Que tu es jolie, Yléana. » soupira-t-il en lui caressant la joue du dos de la main.
Instinctivement, la Pistomancienne eut un mouvement de recul, heurtant son dos à Spikie.
Elle n'arrivait pas à y croire. Ses yeux ne pourraient plus jamais ciller, tant ils étaient écarquillés.
Son frère se tenait devant elle, souriant, portant des vêtements de Wistéria, favori de la princesse héritière du trône de Wistéria. Son frère, en vie, en bonne santé, visiblement heureux, était passé à l'ennemi.
C'était un cauchemar.
« Allons, ma soeur, dis quelque chose. »
Les sourcils d'Estuan se froncèrent légèrement, et dans ses yeux, une lueur indéfinissable scintilla. Yléana se sentit jetée dans la réalité avec une violence inouïe.
Ses lèvres remuèrent, mais les sons restaient bloqués dans sa gorge ; à peine consciente que tous les regards étaient rivés sur elle, Yléana se força à déglutir. Elle ferma les yeux un long moment, se sentant vaciller, rattrapée par Spikie, refusant de les ouvrir à nouveau.
Sans même s'en rendre compte, la Pistomancienne s'évanouit.
« ...na...léana... Yléana... »
Quelqu'un lui caressait le front. Elle était bien. C'était agréable.
Pourtant, Yléana était malheureuse. Son coeur souffrait. Il lui fallut quelque minutes pour se souvenir du pourquoi.
Elle ouvrit brusquement les yeux.
« Ah, te voilà réveillée. »
La Pistomancienne roula sur le côté d'un geste vif et recula jusqu'à ce que son dos cogne le mur.
Estuan lui lança un regard surpris, puis éclata de rire.
« Ne sois pas ridicule ! C'est moi, ton frère. »
La jeune fille déglutit pour faire passer le goût amer qu'elle avait dans la bouche, mais en vain. La bile remontait dans sa gorge comme de l'acide ; elle éprouvait une telle répulsion pour cet homme que le fait de l'approcher lui retournait l'estomac.
Derrière ce dégoût, la colère grondait.
« Yléana. Je suis si heureux de te revoir, après toutes ces années. »
Il se leva pour aller vers elle.
« N'approche pas, sale traître ! »
Ses paroles eurent l'effet escompté ; Estuan se figea dans son mouvement. Il avait blêmit.
« Yléana - »
« Douze ans. » le coupa-t-elle, le regard haineux. « Cela fait douze ans que tu es parti. Douze ans que je te cherche. »
Estuan tira une chaise d'un coin et se laissa tomber dessus.
« Maman et papa étaient tellement anéantis que je me suis juré de te retrouver. Quoiqu'il m'en coûte. J'ai du leur infliger à eux aussi la douleur de voir leur fille partir pour le front. »
Estuan esquissa un léger sourire, le regard perdu dans le vague.
« Chaque épreuve que j'avais à traverser, je la traversais pour me rapprocher de toi. Pour te retrouver. C'était la seule raison pour laquelle je me battais. J'ai refusé de te croire mort. »
Une moue de dégoût déforma les lèvres de la jeune fille, et sa voix baissa d'un ton.
« Mais maintenant que je connais la vérité, j'aurais préféré que tu meures. Mieux vaut ramener ton cadavre à nos parents plutôt que la nouvelle de ta traîtrise. »
Estuan lui lança un regard vide, son sourire s'étalant sur son visage. Il finit par éclater de rire. Un rire narquois, et amer.
« Ah ! Le bon petit soldat de Kersyn que voilà ! Ils t'ont bien formée, à l'université. Vivez pour la patrie, mourrez pour la patrie, afin que vos vies ne soient pas inutiles ! »
Il posa sa main sur ses yeux, sans pouvoir arrêter de rire.
« Alors tu es prête à mourir dans l'anonymat pour sauver une patrie qui aura oublié ton nom ? Es-tu vraiment persuadée que ta mort aura protégé des villages, sauvé des vies ? »
Il rejeta la tête en arrière, riant à gorge déployée.
« Tout cela est futile, Yléana ! Pour avoir la gloire, être reconnu, il ne faut pas aller mourir sur un champ de bataille dans une guerre perdue d'avance ! »
La Pistomancienne avait compris ce qu'il voulait dire. Elle savait, avant même que les mots ne parviennent à ses oreilles. Et ça la rendait malade.
« Je préfère mourir sur un champ de bataille et que mon nom se perde dans l'histoire, plutôt qu'il soit connu comme étant celui d'un traître. »
Estuan cessa de rire et la regarda comme s'il avait à faire à un enfant en bas âge.
« Peu importe, Yléana. Mon nom restera dans l'histoire, et le tien disparaîtra. C'est là qu'est toute la différence. »
« Tu me répugnes. »
« C'est bien dommage. »
Quelqu'un frappa à la porte. La jeune fille remarqua alors qu'ils étaient dans une petite pièce froide, avec pour seul mobilier quelques chaises et une grande table.
« Entrez. »
Un garde wistérian pénétra dans la pièce, ignorant royalement la Pistomancienne, s'inclinant très bas devant Estuan.
« La Princesse m'envoie vous dire que l'heure approche, Maître. »
« Très bien. Dites lui que j'arrive. »
Le garde s'en alla, refermant la porte sans un bruit. Estuan se leva de sa chaise.
« Je suis déçu que tu ne sois pas plus assoiffée de gloire, ma très chère soeur. Mais je suis aussi fier, que tu vives selon ce que tu as décidé. »
Il se pencha vers elle, l'attrapa au poignet et la mit debout avec une aisance déconcertante. Yléana recula contre le mur, prise au piège.
L'homme qui se tenait à quelques centimètres d'elle, son frère, Estuan de Plégor, cet individu qu'elle avait passé sa vie à chercher, n'était qu'un traître.
Un traître, qui à présent la regardait avec un sourire attendri, bienveillant. Un sourire qu'elle connaissait tellement bien et qui maintenant lui semblait terriblement faux.
Il s'approcha encore un peu plus, ne lui laissant aucun espoir de fuite.
« Tu as tellement grandi, ma petite sorcière. Je suis fier de voir ce que tu es devenue. Mon adorable petite soeur. »
Yléana leva la main pour le frapper ; il saisit son poignet avec une force colossale.
« Oh non, ma chérie. Pas de ça. Tu risquerais d'en souffrir bien plus que moi. »
Il pivota à peine, et la Pistomancienne roula à l'autre bout de la pièce, s'écrasant contre les chaises.
« Admire la puissance que tu n'auras jamais ! Un simple Mage Blanc ne peut posséder de tels pouvoirs. Grâce à ceux que j'ai acquis auprès de Megdala, je pourrais régner sur Kersyn et Wistéria. »
Etourdie, le dos douloureux, la jeune fille se redressa lentement.
« Ce pouvoir me convient, Yléana. Je suis reconnu dans tout le Royaume de Wistéria pour ma puissance. C'est ce que j'ai toujours voulu : la gloire, la reconnaissance. J'ai tout ce qu'il me faut, ici. »
Il frappa dans ses mains, et deux gardes entrèrent.
« Je suis heureux d'avoir pu te revoir, Yléana. Mais nos chemins ne se rejoindront jamais. Bien sûr, si un jour, tu veux le pouvoir... tu sauras où me trouver. »
Il fit signe aux gardes.
« Emmenez-la. »
Alors qu'ils la saisissaient par les bras, Yléana regarda son frère, notant dans sa tête les moindres détails, gravant dans son coeur toute la déception et la rage que lui inspirait cet homme.
Et, alors qu'elle passait devant lui, leurs regards se croisèrent.
A ce moment précis, Yléana se jura que quoi qu'il arrive à présent, Estuan mourrait de sa main.
« Ton...frère ? »
Yléana hocha lentement la tête. Joh ne semblait pas pouvoir y croire. Anel et Lena non plus. Farez gardait le silence. De l'autre côté des barreaux, Gil et Veda, plongés dans la pénombre, restaient immobiles.
« Mais je croyais... »
« Moi aussi, je croyais. » soupira la Pistomancienne en reversant la tête en arrière.
Le silence s'installa. Lena, recroquevillée dans les bras de son frère, ferma les yeux.
« Qu'est-ce qu'on va devenir ? »
Sa question tomba dans le vide. Tous avaient à peu près une idée, mais personne n'osait le dire à voix haute. Sauf Joh.
« Il me reste quelques mois. »
La voleuse était adossée aux barreaux, le plus proche possible de Gil. Ce dernier tenta de se défaire de ses chaînes pour l'approcher, mais en vain.
Yléana sentit une chape de plomb supplémentaire s'abattre sur ses épaules. Le regard déjà noir d'Anel s'assombrit encore plus.
« Ne perdez pas espoir. »
La voix d'outre-tombe de Veda les fit tous sursauter ; depuis qu'Yléana avait été emmenée, il n'avait pas décroché un seul mot.
« Ne perdez pas espoir. » répéta-t-il en remuant pour trouver une meilleure position.
« Pour cela, il faudrait qu'il y en ait, de l'espoir. » rétorqua Anel en serrant Lena contre lui.
Yléana se sentait vide. Assommée. Elle voulait juste dormir, et ne pas se réveiller.
« On ferait mieux de se reposer. » finit par dire Farez en se levant pour faire quelques pas. « On ne sait pas ce qui nous attend. Mieux vaut être en forme pour y faire face. »
« T'as le don pour réjouir les coeurs, toi. » grommela le Mage Noir.
Mais il s'installa néanmoins plus confortablement dans un coin de mur, recouvrit Lena de sa cape rapiécée, et ferma les yeux, se préparant pour dormir.
Joh passa un bras entre deux barreaux, tendant la main vers Gil. Yléana sentit une immense tristesse l'envahir.
Joh et Gil restaient très discrets. Ils ne se montraient pas leur affection comme le faisaient Anel et Lena. Cependant, la force du lien qui les unissait transparaissait dans chaque regard, dans chaque mot.
A cet instant précis, la Pistomancienne savait que ces deux êtres auraient donné n'importe quoi pour être dans les bras l'un de l'autre.
Veda aussi les regardait. Yléana ne pouvait pas lire l'expression de son visage, mais il devait probablement ressentir la même chose qu'elle. Peut-être même pire encore, lui qui n'avait personne.
Le Chevalier dut sentir le regard de la jeune fille sur lui car il tourna la tête vers elle. Ils échangèrent un long, très long regard, indéchiffrable.
« Viens. »
La Pistomancienne sursauta quand la main de Farez se posa sur son épaule. Elle se tourna vers l'Archer, hocha la tête, et se leva pour le suivre dans un autre coin de la cellule. Alors qu'elle se lovait dans ses bras, son regard bifurqua vers Veda.
Il avait détourné la tête. Yléana se sentit mal. Elle ferma les yeux, mais le sommeil mit du temps à venir. Quand il l'emporta, ce fut vers un abîme sans rêves.
La ville de Pilmee était connue pour son immense carrière de pierre grise, comptant parmi les matières les plus solides du pays. Proche des frontières ouest de Wistéria, c'était une ville d'avant-poste, divisée en deux parties ; proche de la carrière se tenait le camp militaire, et de l'autre côté d'une grande route pavée, les quartiers résidentiels et commerçants s'étalaient en myriades de grandes avenues rigoureusement entretenues.
Enchaînés, escortés d'Hélios et sa bande, Yléana et ses compagnons marchaient en silence.
« Vous servirez dans le camp militaire. » disait le Paladin. « Les derniers prisonniers que l'on a eu ont été emmenés dans les chantiers de l'arrière-pays. Il nous manques quelques larbins ici. »
Un cri plaintif retentit ; au-dessus d'eux, Nerl-Mick chevauchait son dragon, haut dans le ciel. Yléana ne leva pas la tête. Spikie tira sur la chaîne qui la reliait à lui, un sourire peu engageant sur les lèvres.
« Vous pensez que le Maître nous l'a laissée pour que je puisse enfin profiter d'elle ? »
« Non. » fut la réponse laconique de Kolak.
Le Sorcier tenait les chaînes des deux Mages, les chapelets passés autour de son cou.
Yléana fixait le dos de Veda, devant elle. Ils n'avaient pas échangé un mot depuis qu'ils étaient partis. Derrière elle, Joh gardait un silence obtus. Personne ne parlait, à part leurs bourreaux.
Ils pénétrèrent dans l'aire militaire. Bien que construit de tentes, le camp ressemblait à une petite ville, grouillante de soldats de castes aussi diverses que variées. Au-dessus de leurs têtes, les Dragonniers entraînaient leurs montures dans un concert ce cris stridents et de rugissements hargneux. Ils croisèrent plusieurs soldats, qui saluèrent Hélios avec respect, lançant des regards peu amènes aux prisonniers.
« Bien. Nous y voilà. »
Ils étaient arrivés au centre du camp, où était aménagée une sorte d'estrade sur laquelle on les fit grimper.
Xanali, la Nécromancienne, fut immédiatement rejointe par une jeune fille que l'on aurait pu qualifier de souillon : son assistante. Meluwin, l'Elfe, fit aligner les prisonniers tandis que Spikie donnait un grand coup dans un gong, signifiant le rassemblement.
Aussitôt des centaines de soldats jaillirent des tentes et vinrent se poster au garde à vous devant l'estrade en une foule d'uniformes différents. Yléana en reconnut quelques-uns, notamment des Sorciers et des Canonniers.
« Soldats, repos. »
D'un même mouvement, les mains se baissèrent. Yléana, entre Lena et Farez, scrutait la foule d'un regard peu concerné, la tête haute.
« Voici un groupe de prisonniers de Kersyn. »
La puissante voix d'Hélios se répercutait dans le silence quasi-religieux de l'assemblée.
« Nous allons vous les présenter, un par un. »
Quelques soldats lancèrent des cris réjouis. Yléana sentit une nausée violente remonter dans sa gorge.
Une humiliation publique.
« Commençons par le moins prestigieux. »
Meluwin poussa Gil hors du rang.
« Ce que vous voyez là n'est pas un humain, compagnons. C'est un hybride, de la race des Berserks. »
L'Elfe, sur un geste d'Hélios, griffa brusquement la joue de Gil. Ce dernier émit un grondement sourd, sous les huées de la foule.
Avec un rictus méprisant, Meluwin le griffa de nouveau ; le Berserk poussa un hurlement de rage. Ses yeux virèrent au jaune brillant, ses ongles se transformèrent en griffes acérées, ses canines grandirent, ses mains se couvrirent de fourrure.
Des insultes jaillirent de la masse difforme que formaient les soldats.
« Monstre ! »
« Animal ! »
« Abattez-le! »
Le rugissement de Gil couvrit les imprécations de la foule et il se débattit contre ses chaînes avec toute se force brute.
L'Elfe le frappa au visage, l'envoyant au sol.
« Arrêtez! » s'écria Joh en tirant ses chaînes. « Laissez-le! »
Meluwin lui lança un regard perçant, envoyant son pied dans le plexus du Berserk, qui en eu le souffle coupé et se recroquevilla sur le sol.
« ARRETEZ ! »
C'était Lena qui avait crié. Kolak la tira violemment en arrière.
« Toi, tu te tais! »
Anel réagit au quart de tour.
« Touche un seul de ses cheveux et je te ferais regretter d'être né. »
« Je n'ai rien à craindre d'un magicien ! »
Yléana vit en même temps que Farez les veines saillantes du Mage Noir. La magie pulsait dans son corps, dans son sang ; mais sans le chapelet, il ne pouvait pas la catalyser et ainsi, la faire sortir.
« Calme-toi. Je vais bien. »
Les soldats hurlaient, riaient, les désignaient du doigt. Xanali poussa Joh hors du rang.
« Que pensez-vous de cette donzelle, mes frères ? » lança-t-elle à l'assemblée hurlante.
Une clameur monta, portée par les voix des hommes, qui se mirent à siffler.
« Vous plaît-elle, mes frères ? »
Avec une moue de dégoût, elle saisit le petit couteau de son assistante et trancha net le vêtement de la voleuse, qui tomba en lambeaux sur le sol, dévoilant ses seins aux yeux affamés des soldats.
Aussitôt, des cris, des exclamations, des sifflements retentirent, faisant vibrer l'air d'ondes malsaines.
« Est-elle à votre goût, mes frères ? » cria Xanali.
D'une même voix, les soldats lui rétorquèrent leur affirmation. Souriante, méprisante, la Nécromancienne fit faire un demi-tour à Joh, exposant son dos.
« Et à présent, mes frères ? »
Les acclamations grivoises se muèrent en cris de dégoût. La Malédiction Elfique pulsait, incrustée dans le dos de la voleuse, au même rythme que son coeur. Yléana nota, le coeur serré, que les tentacules noirs avaient gagné du terrain.
« Et oui, mes frères ! Cette chienne de Kersyn est maudite ! »
Comme une litanie, les soldats reprirent le dernier mot.
« Maudite ! Maudite! »
Xanali éclata d'un rire sordide. Kolak poussa les jumeaux hors du rang.
« Regardez, compagnons ! Des jumeaux. Ce sont des Mages ! »
Dans la foule de wistérians, un groupe se mit à hurler plus fort que les autres. Ils portaient l'uniforme des Sorciers.
« L'un d'eux seulement est un Magicien Noir. A votre avis, lequel ? »
Yléana n'écouta pas les cris de réponse. Elle ferma les yeux.
« Faux, mes amis, ce ne sont pas deux hommes ! Celui-ci est un Mage Noir... et voici sa jumelle ! »
Il propulsa Lena sur le devant de l'estrade. La jeune fille lutta pour conserver son équilibre.
« Pitié, » pensa la Pistomancienne, « ayez pitié... »
Kolak déchira sa tunique, jetant les lambeaux aux soldats qui se les arrachèrent en riant.
« Je vais te TUER! »
Le rugissement d'Anel fit reculer quelques hommes, et Xanali s'interposa pour l'empêcher d'approcher Kolak.
Sans même réfléchir, le Mage Noir lui écrasa le nez avec son front et l'envoya valser d'un grand coup de genou.
« Anel, arrête ! »
Remis de leur stupeur, Spikie et Meluwin se jetèrent sur le Mage Noir.
« ANEL ! »
Le hurlement terrorisé de Lena se perdit dans les huées de la foule.
« VAS-Y LE MAGE, PETE LUI LES DENTS ! »
Joh récolta un coup de poing pour son encouragement.
Yléana ne voyait pas Anel, submergé par ses assaillants, qui avaient reçu l'aide de Mick, arrivé en courant.
A côté d'elle, Farez tentait désespérément de se libérer de ses chaînes.
Yléana profita du fait que le Canonnier était trop occupé avec Anel pour lui donner le cou de pied du siècle.
Spikie poussa un hurlement de douleur mêlé de rage, se retourna vivement vers la Pistomancienne, le regard fou à travers ses verres fumés.
« Toi, ma jolie, je t'assure que tu ne perds rien pour attendre. »
Des éclats de rire moqueurs retentissaient à présent ; ils étaient beaux, les fiers soldats de Wistéria, à se faire ridiculiser par leurs prisonniers.
Anel fut finalement remis sur pied, dans un tel état que Lena faillit s'évanouir. Le Mage Noir, d'ailleurs, était à peine conscient.
Spikie attrapa la chaîne d'Yléana et la fit sortir du rang.
« Revoilà de la jolie fille, les amis ! » lança-t-il aux soldats. « Et pas du petit calibre : de la Pistomancienne! »
Il saisit le bras de la jeune fille et la poussa devant lui, pour bien la montrer au reste du camp.
Des acclamations et des huées saluèrent la déclaration du Canonnier. Yléana avait envie de vomir.
« Maintenant, à ton tour, de nous montrer ta jolie poitrine. » susurra vicieusement Spikie dans le creux de son oreille.
Avant même qu'elle n'ait conscience de ce qu'il se passait, sa chemise fut déchirée, et une violente secousse la fit trébucher vers l'avant.
Quand elle se retourna, elle vit Kolak et Meluwin maintenir Farez au sol. Spikie saignait du nez.
« Vous allez payer ça au centuple, sales chiens. » grogna-t-il en s'essuyant sur la manche de son blouson.
Il cracha par terre, devant Farez, puis se réintéressa à Yléana.
Un grand sourire, rendu asymétrique par son nez cassé, s'étala sur sa bouche.
« Et bien ! Un véritable plaisir pour la vue. »
Yléana baissa la tête. Ses mains étaient liées dans son dos, elle ne pouvait rien faire. Elle avait honte. Elle se sentait salie, souillée par ces sifflements et ces acclamations.
Du coin de l'oeil, elle regarda Lena, prostrée aux côtés de son frère. Joh, agenouillée à côté de Gil.
Un frisson glacé la parcourut. Elle avait froid.
Meluwin fit sortir Farez du rang.
« Compagnons, voici un autre hybride ! » fit la voix de stentor d'Hélios.
« Yléana... »
La Pistomancienne tomba à genoux, fixant l'étoffe de son pantalon de toile. Elle ne voulait pas voir, ni entendre ce qui allait arriver à Farez. Farez qui tentait de lui parler.
« Yléana, je t'en prie... garde la tête haute. Garde- »
Spikie le força à se retourner, et Meluwin déchira sa chemise, dévoilant les moignons d'ailes de son dos.
« Voyez, un Archer sans ailes! Mais, peut-on encore se faire appeler Archer, quand on s'est coupé les ailes pour faire partie du commun des mortels ? »
Yléana écarquilla les yeux. Ces paroles étaient les plus injurieuses qu'elle eût pu entendre. Une colère terrible lui fit relever la tête.
Mais elle n'était pas la seule à avoir eu cette réaction.
Lena et Joh s'étaient levées, à moitié nues, tremblantes de colère.
« Comment osez-vous dire une telle chose ? » gronda Lena. « Vous ne méritez pas votre titre de Paladin. »
« Vous êtes la pire crasse que porte ce continent. » enchaîna Joh d'une voix aussi vibrante. « De lumineux vous n'avez que l'armure. »
« Faites-les taire. » ordonna Hélios.
Alors que Kolak et Meluwin s'approchaient d'elles, Yléana lança :
« Ah ! Quelle ignominie de servir une telle raclure. Je pensais que les Elfes aimaient la beauté et le raffinement, qu'ils avaient un certain respect pour l'ennemi tombé au combat. Mais comme toujours, les légendes ne restent que des légendes ! »
Meluwin fit volte face, ses grands yeux aux pupilles dorées scintillants de colère.
« J'ai honte pour vous. » rajouta la Pistomancienne avec une moue de dégoût.
L'Elfe allait bondir sur elle, et il l'aurait fait, si Mick ne lui avait pas fait signe de laisser tomber.
Hélios poussa Veda vers le bord de l'estrade.
« Et voici le meilleur pour la fin. Le reconnaissez-vous ? »
Un frémissement imperceptible parcourut la foule. Le silence tomba comme une couverture de glace.
« Et oui, c'est bien l'enfant de la légende ! Des cheveux d'un blanc de nacre, et deux yeux aux couleurs de l'Enfer ! Veda de Ganael, qui a trahi Wistéria il y a tant d'années pour s'adonner aux arcanes des Ténèbres ! Son coeur sombre fait de lui un Chevalier Noir de Kersyn ! »
Yléana leva les yeux vers Veda. Il regardait droit devant lui, le visage impassible, comme un masque de cire.
Veda... était originaire de Wistéria ? Il avait trahi sa patrie...?
Tout comme Estuan avait trahi Kersyn ?
Non. Veda ne recherchait pas la gloire. Il n'était pas de la même espèce qu'Estuan.
C'était impossible.
Spikie la força à se lever sans douceur. On les fit descendre de l'estrade et marcher à travers la foule de soldats, Joh, Lena et Yléana à moitié nues.
Les jambes de la Pistomancienne tremblaient. Elle se sentait. Elle tentait d'ignorer ce qu'elle entendait, les mains qui tentaient de l'agripper.
Ce cauchemar allait bientôt se terminer.
Quand ils eurent traversé la place centrale et que les voix des soldats se furent éloignées, on les mena à une tente, dans laquelle on les jeta comme des fétus de paille.
« Très bien. C'est ici que vous dormirez. Il sera inutile de tenter de vous enfuir, évidemment. Votre tente sera gardée jours et nuits. »
L'assistante de Xanali arriva, les bras chargés de vêtements, qu'elle déposa dans un coin avant de s'éclipser sans un bruit.
« Les hommes travailleront à la carrière. Quant aux filles, vous serez à la taverne. »
« On s'en fout, de ça! » coupa Joh. « Donnez-nous des potions pour les soigner. »
Elle désigna Gil et Anel d'un simple signe de tête.
Hélios fit signe à Kolak. Le Sorcier sortit une potion de la poche de son manteau, puis vint s'agenouiller près d'Anel, lui lançant un sort de soin basique. Les égratignures et les coupures s'effacèrent, ne laissant visibles que quelques ecchymoses devenues noires.
Meluwin les débarrassa de leurs liens, les remplaçant par de larges bracelets de métal, reliés entre eux par une longue chaîne. Un anneau sur chacun des bracelets était prévu pour attacher tous les prisonniers avec une corde.
Ce qui signifiait qu'ils étaient tous relativement libres de leurs mouvements.
Puis, les wistérians s'en allèrent les laissant seuls dans la tente.
Aussitôt, Yléana retira sa cape et l'attacha sommairement au-dessus de sa poitrine, imitée par Joh et Lena.
La voleuse s'assit près de Gil, lui faisant avaler la potion, donnant la fiole à moitié vide à Lena, qui força Anel à boire jusqu'à la dernière goutte.
Épuisée, Yléana partit s'asseoir dans un coin. Le sol était recouvert d'un tapis de laine, les isolant à peine du froid. Près de l'entrée étaient empilées quelques couvertures, qui se révélèrent très épaisses. Il n'y en avait que trois.
Veda s'en empara, recouvrant Gil de la première, Anel de la seconde, et déposa la troisième à côté de la Pistomancienne.
« Yléana... »
La jeune fille secoua la tête, s'entourant de ses bras comme pour se protéger. Elle avait honte. Elle ne voulait surtout pas croiser son regard, ni celui de Farez.
Le Chevalier se redressa, et Yléana savait qu'il la regardait, tout comme elle savait que l'Archer la contemplait avec ce qu'elle devinait être du mal être, ou de la pitié.
Elle serra ses bras un peu plus contre elle, baissant la tête.
Elle avait honte. Jamais, de sa vie, elle n'avait ressenti une telle honte. Elle était humiliée. Tout comme l'étaient Joh et Lena, qui gardaient la tête baissée.
Aucun des hommes présent ne sut quoi dire ; Gil, parce qu'il était mal en point, Anel, parce qu'il n'avait pas la force de parler, Farez et Veda parce qu'ils ne savaient pas quoi dire, comment réagir.
Le malaise qui régnait dans la tente, en plus de tout le reste, était étouffant.
Yléana sentait le coeur de Lena battre près du sien. Elle sentait sa honte. Elle se mit à trembler.
Pas loin d'elle, Joh était recroquevillée, son visage dans ses mains. Lena avait posé son front sur ses genoux.
Yléana se pencha jusqu'à ce que ses cheveux effleurent le sol. Elle serrait les dents.
Puis, elle entendit un sanglot. Qui ne venait pas de Lena, mais de Joh.
Les larmes se mirent alors à dévaler ses joues, torrents de lave qui brûlaient sa peau, preuves de sa honte, de son humiliation. Les sanglots se bloquaient dans sa gorge, des sanglots douloureux qui compressaient son coeur, l'empêchaient de respirer.
Son honneur avait été traîné dans la boue. Sa dignité, en tant que femme, avait été bafouée sans aucune espèce de scrupule. Sa fierté avait été piétinée sans égards. L'humiliation avait été totale.
Yléana resserra ses bras autour d'elle. Ce n'était pas un cauchemar. Et c'était peut-être ça, le pire. C'est que tout ce qu'elle ressentait, tout ce qu'elle venait de vivre, était vrai. Réel.
Elle n'eut pas conscience de Farez, qui alla s'installer entre Joh et Lena, les attirant contre lui dans une tentative de réconfort pleine de douceur. En revanche, elle sentit Veda s'asseoir près d'elle et, sans un mot, la serrer dans ses bras.
La Pistomancienne s'agrippa à son bras, le griffant avec toute la force de sa rage. Elle avait l'impression qu'elle ne pourrait jamais s'arrêter de pleurer.
La puissance de ses sanglots augmentait au fur et à mesure qu'elle se laissait aller dans ces bras accueillants, bienveillants. Plus elle pleurait, plus elle griffait, plus Veda la serrait contre lui, son visage enfoui dans ses cheveux.
Au bout d'un long, très long moment, ses larmes se tarirent, et Yléana s'endormit, épuisée, brisée.
A suivre...
Bon ben j'espère que ça vous a plu... si oui, si non, reviews?