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Ça aurait pu être une soirée ordinaire. Sauf que c’est en quelque sorte la dernière. Je veux dire, la dernière soirée en tant que potes, rien que lui et moi, plus quelques autres amis tout aussi jetés que nous deux. Des soirées qui durent des nuits, qui font du bruit, des soirées où toutes les lubies sont nôtres. Ce soir, il enterre sa vie de garçon, le pauvre, il s’est fait avoir comme un bleu, mon vieux copain de lycée, oui, piégé par une donzelle sympathique, mais quand même. Sérieux, ça la fout mal de critiquer la promise, mais je peux pas m’en empêcher, c’est plus fort que moi. N’en parlons plus, j’ai un peu honte de ne pas l’aimer, la pauvre, elle est pourtant très gentille après tout. Mon chien non plus ne peut pas l’encadrer, je ne sais pas pourquoi.
Yann lève sa coupe de cidre en l’honneur de la streap teaseuse qui s’en va, la seule femme parmi nous ce soir. Elle est assez jolie, et j’ajouterai en sa faveur qu’elle a le courage d’être entrée dans cette pièce où règne le chaos. Ce n’est pas rien. Le chien lève sa petite tête de mes genoux pour grogner dans sa direction, il est possessif, le clébard. Le mec qui me l’a vendu m’a juré que c’était un chiot de berger allemand. Sauf que ce n’était pas un chiot, mais un chien adulte. Bref. Me voilà affublé d’un toutou à mémère. Il n’empêche, je l’aime bien quand même. Spécialement ce soir, où j’ai l’estomac à l’envers et le vague à l’âme.
Val, je te ressers ? fait l’heureux futur, déguisé et affublé d’un tablier et d’une minijupe, passablement gris, en se penchant dangereusement au-dessus du canapé où je végète.
Pourquoi pas, je réponds.
C’était peut-être trop risqué, comme manœuvre, au vu de l’état dans lequel Pierrot se trouve. Le futur marié parvient presque à remplir mon verre, le reste va sur mon jean et sur la tête du clebs, qui s’ébroue, surpris ou fâché par cette averse de cidre. J’en ai de partout, à présent, y’en a jusque sur mes lunettes… La musique très forte et très nulle commence à me gonfler, d’ailleurs. Il me faut un bol d’air, malgré mon alcoolémie avancée.
Le clebs me suit d’un pas alerte sur le balcon, je manque de me prendre les pieds dedans. Pierrot se marre en voyant ça, il titube jusqu’à moi, hilare.
Il est fort, ton chien, tu sais, dit-il d’un ton spirituel.
Merci, fais-je. Je le lui dirai.
Pierrot sourit, enchanté, se penche vers le chien qui se méfie, à présent. Il le caresse, le papouille, on dirait qu’il l’adore. Tant mieux. La soirée va sur sa fin à présent. Nous restons sur le balcon à regarder les invités s’assoupir ou cuver çà et là, et les rares étoiles. L’air frais dilue mon vertige, un frisson court sur mes bras.
ça me fait drôle, ce mariage, finis-je par avouer, du fond de ma rêverie. Je savais que ça viendrait, pourtant, j’ai du mal à me faire à l’idée.
Moi pareil, répond Pierrot avec un soupir. Je me dis que ça ira mieux après.
ça ne va pas te manquer, tout ça ?
Peut-être un peu, sourit-il. Mais on pourra toujours se voir, n’est-ce pas ?
J’ai du mal à m’expliquer pourquoi j’ai cette impression, que rien ne sera plus jamais comme avant. Décidément, y’a pas que le chien, qui soit possessif. Mon ami, mon frère, tu me trahis, pour qui, pour quoi ? Pour une jolie frimousse, quelques avantages en nature. Comme si tu allais trouver le bonheur simplement en baisant trois fois par semaine avec elle.
Eh, mais faut pas pleurer, s’étonne Pierrot, tout contrit. C’est pas comme si on se revoyait plus.
Je n’ai jamais eu de frère. Je n’ai que lui, pour partager mes longs week-end, pour me rappeler mes souvenirs de collégien et d’étudiant. Ça fait mal, de penser qu’il appartient à quelqu’un d’autre. Le chien me lèche les doigts, s’étire pour poser ses pattes sur mon bide, s’efforce de me consoler. Pierrot me regarde d’un air peiné, je tapote la tête du chien pour le rassurer.
C’est rien, dis-je en guise d’excuse, ça va passer. Je crois que je vais rentrer.
C’est pitoyable. J’ai du mal à arrêter du chougner, fort heureusement, les invités sont presque tous trop ivres morts pour s’en rendre compte. Je descends dans la rue et le vent du soir me dégrise immédiatement. Les ruelles sont vides à cette heure, j’avance les yeux grands ouverts et je ne vois rien.
Val ! Ton manteau ! me crie Pierrot en accourant.
Je le regarde courir pas très droit jusqu’à nous, il arrive hors d’haleine. Il a quand même pris le temps de remettre son jean, dieu merci.
Je te raccompagne, dit-il en me tendant mon manteau que j’enfile distraitement.
J’aurais préféré qu’il ne se donne pas cette peine, mais je ne peux pas refuser. J’aurais préféré qu’il ne me voie pas comme ça, avec le blues, quand tout le monde fête son futur mariage, quand tout le monde est joyeux. Je suis égoïste. Le bonheur des autres me rend avare du mien.
Pierrot me raccompagne jusque chez moi, il ne dit rien, obstiné, très sérieux malgré son pas aléatoire qui le fait zigzaguer, et parfois écraser la queue du chien qui marche au pied. Ses tifs ébouriffés par le mistral l’empêchent d’y voir clair, il manque de se prendre un poteau de signalisation qui a le malheur de se trouver là, ça me fait rire, et je me sens un peu moins écrasé. Entre les toits des maisons le ciel est sombre et frais. Nous sommes encore ensemble un petit peu, juste encore quelques minutes avant d’arriver. Je crois bien que je ralentis, sans m’en rendre compte… Le chien en profite pour lever la patte sur tout ce qui dépasse un mètre, consciencieusement. Peut-être pour avertir Pierrot, qui sait ?
Tu me fais un petit café ? J’ai vraiment le coup de barre, là, me demande-t-il lorsque nous arrivons en bas de chez moi.
D’accord, dis-je en poussant la porte.
Arrivés dans mon studio, je me mets tout de suite à la préparation du café. Ensommeillé, Pierrot s’assoit sur mon lit que je n’ai pas replié ce matin, et qui fait d’ordinaire office de canapé en journée. J’ai oublié de préciser que l’appartement est aussi grand qu’une maison de poupée. Quand j’ai fini de lui faire son café, Pierrot dort comme un sonneur. Trop tard, me dis-je en buvant moi-même un peu de la boisson, pensif.
Mais ? Je suis où ? balbutie Pierrot, les yeux encore tout collés de sommeil, lorsque le réveil sonne, à sept heures du matin.
Chez moi, dis-je en bâillant à m’en décrocher la mâchoire.
Son regard m’en dit long sur le trouble qui s’empare soudainement de lui. C’est vrai qu’on a dormi dans le même lit. Il se lève précipitamment, comme si j’étais une sorte de monstre répugnant. Je m’extirpe des draps avec difficulté, empêtré dans un rêve pas terminé. Je vais tout expliquer, mais il me faut un peu de café d’abord. Pierrot me saisit par le cou et me secoue comme un prunier.
Tu m’expliques ?!
Lâche-moi, bordel, aboie-je, d’humeur massacrante.
Il m’étrangle encore un peu avant de me repousser, je sens mon sang pulser jusque dans ma tête.
J’allais pas dormir par terre, quand même, dis-je, mécontent. J’y peux rien, tu avais trop bu et il n’y a pas eu moyen de te réveiller.
Ce n’est pas tout à fait exact. Je ne sais pas ce qui m’a pris, hier, je voulais l’avoir pour moi tout seul encore un peu. Pierrot fronce un sourcil, il me croit sur parole bien sûr, cette soupe au lait. Je lui sers du café d’hier, vert de honte, je sens encore ses mains serrer mon cou. De sérieux maux de tête accompagnent ce moment privilégié, je m’assois sur un tabouret sans parvenir à rester immobile tellement je tangue intérieurement. Ça ne va pas. Mon meilleur ami a essayé de m’étrangler de bon matin, et en plus, il faut sortir le chien alors que j’ai la gueule de bois. Et puis partir au boulot bien sûr. J’en ai marre, me dis-je en massant mes tempes douloureuses.
Tu ne diras rien, pour cette nuit ?
Pierrot hausse les sourcils, acquiesce nettement quoique sans rien dire.
Ce n’est pas grave, après tout, finit-il par admettre. J’ai bien dormi.
Tant mieux, alors, fais-je, histoire de dire quelque chose.
Son téléphone portable sonne dans sa poche et il répond : bien sûr c’est elle qui l’appelle pour savoir où il est. Il répond qu’il est chez moi et j’entends vaguement la promise fulminer contre moi au bout du fil. Pierrot me serre la main, s’en va en s’excusant, à la prochaine et bon courage.