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Alors que je n'avais plus écrit de "texte original" depuis le collège et l'exercice des textes libres, voilà que ça me reprend...
Lâcher les loups
14 mai 1962
Il a fallu quitter le dispensaire où notre sécurité n’était plus assurée. Cela faisait plusieurs jours que l’armée algérienne venait nous menacer avec ses mitraillettes. Je sentais que Michelle était au bord de la crise de larmes. Mais elle continuait à soigner les enfants sans se plaindre et en contenant sa peur.
Il est clair depuis longtemps que les Français ne pourront pas rester dans l’Algérie qui se libère de la métropole. Tout le monde l’avait compris bien avant les accords d’Evian en mars dernier. Mais j’avais espéré que les Français assimilés, qui vivent là depuis des décennies, seraient acceptés dans la nouvelle société. J’ai eu tort. Ils ne nous veulent plus. « La valise ou le cercueil » est plus que jamais d’actualité.
Michelle va devoir rentrer en France. Mais comme elle n’était là que pour un an au titre de la coopération, elle ne vit pas avec l’impression de perdre une partie d’elle-même. Contrairement à moi. La seule chose qui l’inquiète, ce sont ceux qu’elle va laisser derrière elle.
Les soldats sont arrivés à bord de plusieurs camions pour rapatrier le personnel médical et le matériel jusqu’au camp de transit, à proximité du port. Le capitaine s’appelle Foulon, il est étonnamment jeune mais on sent qu’il est dans l’armée depuis son adolescence : il semble être en permanence au garde-à-vous.
Nous voilà réfugiés en attendant notre tour d’embarquer sur les bateaux à destination de Marseille. Cela me crève le cœur d’abandonner le pays où je suis né.
15 mai
Les soldats venus nous chercher se sont installés dans le camp avec nous tous. Ils nous protègent, a asséné Foulon. De quoi ? ai-je répliqué. Le capitaine m’a regardé comme si j’étais un arriéré mental.
Le capitaine Foulon et Michelle se sont disputés sur l’Algérie. Il a fait la guerre pour garder l’Algérie française, mais à présent que les accords d’Evian sont signés, il n’a plus qu’une hâte : quitter le pays et laisser les autochtones se débrouiller. Avec, à mon avis, le secret espoir qu’ils déclinent économiquement. Michelle, qui incarne l’idéaliste de gauche de manière presque caricaturale, lui a reproché son cynisme. Elle est bien sûr favorable à l’auto-détermination des peuples mais elle pense que les Français ont encore une responsabilité vis-à-vis de l’ancienne colonie.
Les échos de leur discussion ont été entendus à l’autre bout du camp.
17 mai
Parmi les réfugiés, il y a une majorité de Pieds-Noirs. Ils sont profondément abattus à la perspective de partir, de tout abandonner. Certains n’avaient qu’une maison et une petite terre, d’autres une magnifique propriété, mais tous se sentaient chez eux. Ils ne connaissent pas la France et la redoutent. Michelle tente de les rassurer.
Je préfère ne pas évoquer les grands ensembles du nord de Marseille, voire de Paris, qui les attendent. Le choc culturel sera inévitable.
Il y a une cinquantaine de harkis dans le camp. Certains sont, ou plutôt étaient, de vrais supplétifs de l’armée française et ont combattu le FLN dans les unités dites harkas. D’autres n’ont jamais tenu une arme et se contentaient d’espérer la victoire de la France. Et tous ont bien sûr leurs familles à leur côté. Ils restent entre eux, ne manifestent qu’à peine leur existence. Ils ont peur même des Français, semble-t-il. Pourtant nous sommes moins à craindre que leurs compatriotes. Ceux-la les considèrent comme des traîtres. J’en ai déjà vus être lynchés. Ceux qui sont là ont de la chance. Avec l’armée française qui nous encadre, ils ne risquent rien. Peut-être que Foulon a raison, sa petite troupe a son utilité.
18 mai
Je viens de relire ma dernière phrase d’hier. Paroles prophétiques. Les hommes du FLN ont encerclé le camp cette nuit. Au réveil, nous les avons découverts, avec leurs kalachnikovs offerts gracieusement par l’URSS. Pour l’instant, ils se contentent de nous regarder. J’essaie de garder mon calme en observant qu’ils n’ont pas une attitude menaçante, mais leur seule présence a jeté un grand froid.
Michelle continue à exercer ses talents d’infirmière dans le camp. Il n’y a aucun blessé grave, heureusement, malgré le chaos qui règne ici. Mais le mal-être, l’angoisse, le déchirement frappent tous les réfugiés et les rendent vulnérables. Michelle sait écouter. Elle est très précieuse à tous.
La sensation d’enfermement devient étouffante. Je suis partagé entre la hâte qu’ils nous évacuent et la tristesse de partir.
Les soldats s’ennuient aussi. Ils ont passé six ou huit ans à lutter contre le FLN. A présent, ils ont ordre de les regarder de loin. Cela les irrite, c’est évident. Pour les détendre, Foulon a organisé un tournoi de football. Il a lui-même mouillé le maillot. Michelle, sur mon insistance, a lâché ses malades pour assister au match ; au bout de deux minutes, elle a ouvert un livre.
Foulon s’est mis à jouer de mieux en mieux. Il a l’étoffe d’un professionnel, et presque tout le camp s’est massé pour admirer. Michelle lisait son livre.
Le capitaine a multiplié les exploits et il a marqué un but magnifique. Michelle a levé les yeux. Et il m’a bien semblé qu’il la regardait à ce moment-là.
19 mai
Le camp commence à être évacué. La moitié des soldats a accompagné les réfugiés jusqu’au port puis est revenu. Je trouvais le principe de l’escorte assez ridicule, jusqu’à ce que j’entende les coups de feu. Les Algériens ont tiré en l’air sur leur passage.
Foulon est très sombre. Apparemment, le FLN a voulu empêcher le départ de certains Français du côté de Oran. Il y a eu des blessés graves. Par radio, les nouvelles sont franchement mauvaises.
Michelle et moi sommes d’accord pour partir en dernier. Nous essaierons d’être utiles jusqu’au dernier moment. Je me doute que même sur le bateau, un médecin et une infirmière auront encore du pain sur la planche.
20 mai
Les hommes qui encerclent le camp ont tenté d’y pénétrer. Foulon et ses hommes les ont repoussés sans même tirer un coup de feu. J’ai admiré leur sang-froid.
Puis il a demandé à me parler. Les Algériens voulaient qu’on leur livre les harkis. Naturellement, il a refusé ; il sait fort bien le sort qui les attend. Mais il redoute ce qui risque d’arriver si les Algériens essaient une autre manœuvre d’intimidation.
Michelle passe beaucoup de temps avec les familles harkies, justement. Je sens qu’elle a le cœur déchiré par ce qui leur arrive. Ils ont choisi la France par conviction et ils sont à présent rejetés par leurs propres compatriotes. Ils risquent leur vie encore plus que nous.
Nouvelle dispute entre Michelle et le jeune capitaine : il a déclaré que les harkis seraient évacués en dernier, selon les ordres qu’il a reçu. Elle l’a traité de raciste. J’ai bien senti qu’il contenait difficilement sa colère.
21 mai
Un nouveau convoi de réfugiés a été conduit jusqu’au port, et les soldats français ont été pris à partie sur le chemin du retour. Il ne reste plus que les harkis, Michelle et moi. Les Français ont voulu nous convaincre de partir avec eux, mais nous avons tenu bon. J’ai trouvé Michelle très courageuse car j’ai bien conscience qu’elle est terrifiée. Elle joue les cyniques en disant que plus elle accumule les mauvais souvenirs, moins elle regrettera ce pays. Mais cette attitude n’est pas crédible chez elle, quand on voit les larmes perler dans ses yeux clairs.
Elle est jeune. J’espère qu’elle oubliera tout ça une fois sur le sol français.
Foulon passe des heures à la radio avec son commandant et il en ressort chaque fois plus tourmenté. Je me demande ce qui se passe. Je donnerais cher pour avoir un journal.
22 mai
Le capitaine vient de nous dire que ses supérieurs refusent toujours d’évacuer les harkis. Michelle est atterrée. Je suis moins surpris, j’ai depuis plusieurs jours l’impression que notre tragi-comédie va virer au drame antique.
J’essaie quand même de comprendre : pourquoi laisser derrière nous ceux qui nous ont soutenus jusqu’au bout ? Foulon a bafouillé que l’Etat ne pouvait emmener tous les musulmans qui se déclarent hostiles à leur gouvernement, que après tout ils n’ont aucune attache avec le sol français, qu’ils ne sont pas considérés comme des rapatriés, etc. Cela sonne comme un discours de député ou de général devant des journalistes ; Foulon ne fait que répéter le discours officiel et il le fait sans conviction, je dois dire…
Michelle s’est indignée de ces paroles et ne s’est pas privée de le lui jeter au visage. Très pâle, le capitaine n’a rien dit. Il a néanmoins tenté de nous convaincre de gagner le port et d’embarquer très vite. Nous avons refusé.
Je crois bien que le piège se referme.
PS : Ce soir, quelques harkis ont tenté de quitter le camp pour disparaître dans la nature. Nous avons entendu des coups de feu. Leurs cadavres ont été jetés par-dessus les barbelés. Michelle a sangloté jusqu’à épuisement.
23 mai
L’attente est insupportable. J’ai l’impression bizarre qu’avec le régiment de Foulon, nous sommes les derniers Français dans ce pays ; et que l’Algérie en entier nous encercle avec des yeux haineux.
Nous sommes les proies et eux les loups.
J’ai enfin demandé au capitaine Foulon s’il avait un prénom au lieu d’un grade. Il a souri : Wilfried. Il est d’origine allemande, ce qui n’a pas été facile dans ces années d’après-guerre. Il m’a dit que les accusations de racisme formulées par Michelle l’ont beaucoup blessé. Je l’ai réconforté, tout en glissant qu’il a peut-être une responsabilité supplémentaire, dans cette horreur, en raison de ses origines justement.
Je ne veux pas croire que nous allons abandonner ces pauvres gens à leur sort.
24 mai
Wilfried Foulon nous a appelés, Michelle et moi. Ses ordres viennent de tomber : son régiment se replie sur le port et abandonne le camp. Et accessoirement les harkis.
Ils ne seront pas évacués.
Nous sommes restés silencieux. Ce n’est pas même une surprise, juste l’horreur prévisible qui va s’accomplir. Ils vont être massacrés pour avoir choisi notre côté dans cette guerre, nous qui les livrons à leurs bourreaux. J’ai terriblement honte.
Je m’attendais à une explosion de la part de Michelle, mais elle a juste détourné le visage pour tenter de dissimuler ses larmes. Foulon l’a considéré de son air rigide mais il lui a dit doucement de préparer ses affaires pour le suivre. Comme elle ne réagissait pas, il a enfoncé le clou, avec sa brutale franchise : le seul choix était de partir avec lui ou de mourir ici.
Alors que je faisais discrètement marche arrière, Michelle a secoué la tête, sans regarder le capitaine ; et elle a dit qu’elle restait.
Foulon s’est raidi plus encore. Il lui a jeté sèchement de ne pas perdre les pédales. Lorsque les Algériens vont entrer ici, ils ne feront aucune différence entre elle et leurs cibles. Sa blondeur et son passeport français ne la protègeront pas, bien au contraire. Obstinée, butée, elle a secoué la tête et elle a commencé à s’éloigner.
J’ai cru que les yeux de Foulon allaient jaillir de leurs orbites. Il s’est mis à hurler, à l’insulter violemment en la traitant de folle et d’emmerdeuse, ce qui a fait se retourner tous les hommes sous ses ordres. Michelle l’a regardé bouche bée, avant de lui tourner le dos et de s’éloigner très vite.
J’ai regardé Wilfried. Je n’ai jamais vu de ma vie un visage aussi torturé. Il a passé une main sur son front, tremblant. Mon Dieu, a-t-il murmuré pour lui-même, je vais passer en cours martiale pour ça.
Je n’étais pas sûr de comprendre. Il a levé les yeux brusquement et m’a dit de réunir les harkis devant les camions avec leurs sacs. Il évacuait tout le monde jusqu’au port.
25 mai
Nous avons attendu jusqu’à la nuit tombée, puis le convoi s’est mis en route. Je crois que Michelle a eu des doutes jusqu’au bout. Elle ne pouvait pas croire que Foulon désobéisse aux ordres qu’il avait reçus. Je ne l’aurais pas cru non plus si je n’avais pas vu son visage quand il a pris sa décision.
Il sait ce que cela va lui coûter.
Le départ s’est passé sans incidents. Apparemment, les hommes du FLN dehors ont cru que les Français pliaient discrètement bagages en abandonnant les harkis, donc ils ont attendu calmement que nous filions. En revanche, une fois qu’ils ont réalisé que le camp était vide, ils ont tenté de nous rattraper.
Par chance, l’URSS si généreuse en armes ne leur a pas livré de jeeps. Certainement parce que c’est un véhicule américain…
Nous avons rejoint le port, où l’organisation est encore plus chaotique que dans le camp. Foulon a abominablement tyrannisé les militaires en poste pour que tout notre groupe embarque sur le bateau en partance. A bord, j’ai entendu dire qu’un type plus gradé lui a aboyé dessus pendant une demi-heure pour avoir désobéi sciemment, et que Michelle s’est interposée pour faire cesser cette humiliation.
Alors que le bateau vogue vers la France, je suis partagé entre des sentiments très contradictoires. La tristesse de partir, le soulagement d’avoir évité une tragédie de justesse, la déception devant la cruauté de certains hommes et l’admiration devant le courage des autres.
Par-dessus tout, je suis empli d’espoir. Je ne dirai plus jamais que l’amour n’est pas assez fort pour tout changer.
FIN