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Fiction » Fantasy » Les chasseurs d'âmes font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Screamy
Fiction Rated: T - French - Adventure/Horror - Reviews: 6 - Published: 10-25-07 - Updated: 05-06-08 - id:2430564

-1Extrait du journal de Rintë Malink,

daté du 29e jour du Mois Fertile de l'Année Impériale 2051.

Nous ne sommes pas au sommet de l'échelle alimentaire, il est temps pour nous de nous enlever cette idée de l'esprit. Nous avons bâti des villes immenses, étendu notre territoire sur tout le globe dont aucune partie ne nous est plus secrète désormais. Nous sommes des êtres intelligents, évolués et curieux, avides de connaissance et de conquêtes. Mais des créatures immondes ne voient en nous qu'un gibier. Ce ne sont pas nos corps qu'elles convoitent, non, c'est quelque chose de bien plus précieux, impalpable mais précieux : notre âme. Les chasseurs d'âmes, ces spectres cruels et pervers, qui nous terrorisent depuis des millénaires, m'ont toujours fasciné. Ils sont ce que le néant a engendré de plus abject. Peu d'hommes ont osé les affronter tant est grande leur puissance, aussi ne remercierons-nous jamais assez les esprits bienveillants de nos empereurs défunts d'avoir instauré l'ordre des prêtres Manoskura, seuls capables de repousser les chasseurs d'âmes.

Ils vivent dans un monde aussi répugnant qu'eux, empli d'horreur et de désespoir. Moi, Rintë Malink, aidé d'hommes intrépides, ai pourtant osé explorer cet endroit infernal afin de mieux étudier ces créatures. Ce que j'y ai vu, je ne peux le décrire sans que ma main soit prise de tremblements irrépressibles. Puisse la volonté magnanime de l'esprit de Nékyss le Tout Premier me faire oublier ce que j'ai vu. Mais il est de mon devoir, pour le bien de tous de livrer mes visions afin que chacun de nous soit en mesure de connaître cet ennemi. Pourtant, comme j'aspire à l'oubli !

1

Les fuyards

-Pourquoi faut-il s'encombrer de ce boulet ? Il nous ralentit !

Ce que cette voix hargneuse et grave désigne comme un boulet, c'est moi. Je ne me sens pas offensé, mais très malheureux. Elle a raison, la grande brute aux muscles puissants à qui appartient la voix : je ne suis qu'une charge inutile.

-Dès que nous aurons trouvé ce qu'il faut pour briser nos chaînes, dit une voix juvénile, je ne serai pas fâché d'abandonner ce pauvre débile à quelque asile.

C'est un très jeune homme qui vient de parler. Son poignet gauche est entravé dans un bracelet d'acier auquel est fixée une épaisse chaîne, et à l'extrémité de cette chaîne, est soudé un autre bracelet qui enserre mon propre poignet.

La grande brute aussi est liée de la même façon à un homme dont les yeux sont recouverts d'un bandeau taché de sang séché.

-Nous ne pouvons abandonner ce malheureux à son sort, dit alors l'homme aux yeux bandés.

Sa voix est douce et grave, empreinte d'un calme dont je ne l'ai jamais vu se départir.

J'essaie vainement de le remercier, de lui exprimer ma gratitude pour sa compassion, mais c'est une bouillie de mots inarticulés accompagnée d'un filet de bave qui jaillit de ma bouche.

-Oh non ! Si tu continues à le faire babiller, Kéryo, je ne réussirais jamais à le nourrir ! s'écrie le jeune homme, exaspéré.

Il repêche sur ma chemise de toile rêche le morceau de viande déjà mâché qu'il essayait de me faire avaler, et me l'enfourne délicatement dans la bouche. J'essaie de mastiquer, mes mandibules sont raides et n'obéissent guère. Par contre, la déglutition ne pose aucun problème. Le jeune homme découpe un autre morceau de viande qu'il met dans sa bouche et écrase entre ses dents avec application avant de me le donner. Depuis trois jours, il me nourrit ainsi, mâchant ma nourriture. Il faut dire que j'ai failli m'étouffer lorsque, pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai essayé de manger autre chose que la bouillie rance de la prison. Je n'avais pu commander à ma mâchoire de faire son office et avais dégluti la viande entière.

Les soins du jeune homme démentent les paroles dures qu'il avait tenu à mon propos ; il s'était écrié qu'il allait m'abandonner dans un moment d'agacement. Je lui suis très reconnaissant de ses soins, mais j'enrage de ne pouvoir lui exprimer ma gratitude. Kéryo, l'homme aux yeux bandés, tourne son visage aux pommettes hautes et sourit. J'ignore s'il sourit dans le vide ou si ce visage amical m'est réellement adressé. Je sais qu'il s'appelle Kéryo, mais j'ignore pourquoi on l'a arrêté, et pourquoi on lui a crevé les deux yeux. Ses cheveux noirs ont été coupés ras, comme ceux de Lichas, de Razön, et les miens.

Lichas, qui me nourrit avec des gestes patients entrecoupés d'exclamations exaspérées, ne doit pas avoir vingt ans. Ses yeux bleus sont cernés par les rudes journées et les nuits blanches qui ont marqué sa captivité puis notre évasion.

Le seul de notre misérable équipée qui a vraiment l'air d'un bagnard est cette brute de Razön. Avec son regard dur, son nez cassé, et sa mâchoire carrée, sa musculature très développée et sa peau brune et rude couturée de cicatrices, il correspond parfaitement à l'image du truand amoral. On aurait pu le prendre pour un de ces marins plus proches du pirate que du matelot qui pullulent sur les ports et hantent les tavernes ou pour un mercenaire. Si on ne l'avait pas embarqué avec nous dans le convoi censé nous emmener à la forteresse de l'île de Zartacla, où les prisonniers politique croupissent pour le restant de leurs jours, j'aurais juré qu'on l'avait arrêté pour une rixe d'ivrognes ayant tourné au bain de sang.

Remarquez, Lichas non plus n'a pas une tête de criminel politique. Avec sa jeunesse et sa petite gueule d'ange, il serait plus à sa place dans une de ces grandes écoles pour gosses de nobles.

Quant à moi, n'en parlons pas ! Razön et Lichas se sont souvent demandés en quoi un débile comme moi pouvait représenter un danger pour l’empire. Seul Kéryo ne semble pas s'interroger sur mon compte, bien que, de mon côté, je sois intrigué par cet homme. Sans son bandeau sur les yeux, je jurerais qu'il voit. C'est pour cela qu'il ne représente pas un fardeau pour Razön et Lichas, contrairement à moi.

-Il serait temps de décider une bonne fois pour toutes de la route, dit soudain Razön. C'est bien beau de s'entraider pour s'évader, mais le problème, c'est que nous divergeons dans nos buts. Toi, Kéryo, tu veux te rendre à l'Ouest pour retrouver ta femme et ton fils, je suis plus inspiré par l'Est. Et je dirais que mon cas est plus urgent que le tien : ma fille est prisonnière à Bizanns.

L'idée que cette grosse brute ait une fille me surprend. Elle doit être aussi moche que lui, avec la tronche de son père, des cheveux longs et des seins sur un torse musculeux. L'image qui se forme dans mon esprit me fait glousser. Une coulée de bave en profite alors pour s'échapper de ma bouche. Le morceau de viande suit le même chemin et tombe sur ma chemise. Lichas le ramasse et me le remet dans le bec.

-Ma femme et mon fils aussi sont prisonniers, répond Kéryo avec son calme habituel. Nous devons aller vers la Sevir qui coule à quelques dizaines de kilomètres d'ici. Une fois que nous aurons atteint la rivière, je nous libérerai de nos chaînes. Toi et Lichas pourrez retourner sur le Continent Est, et moi j'emmènerai Tado avec moi.

Razön et Lichas éclatent de rire.

-Tu veux parler de lui ? dit Lichas en me désignant du menton. Et pourquoi as-tu décidé d'appeler de la sorte ce pauvre débile ?

-Parce que ses parents l'ont baptisé ainsi, est l'étrange réponse de l'aveugle.

Des borborygmes interrogatifs sortent de ma bouche. Le morceau de viande mastiqué que je n'ai toujours pas avalé dégringole une nouvelle fois sur ma chemise de bagnard :

-Hoommmmaaaa ? gémis-je en dévisageant Kéryo.

-Comment je le sais ? parvient-il à traduire à ma grande surprise. Disons que ma cécité ne m'empêche pas de voir au plus profond des choses et des êtres.

-Admettons qu'il s'appelle Tado et que tu es voyant, soupire Razön avec agacement, ce qui, excuse ma brusquerie, est tristement banal pour un aveugle. En revanche, je ne vois guère de rapport entre la rivière Sevir et la façon dont tu vas nous délivrer de nos chaînes.

-Tu connais quelqu'un là-bas ? hasarde Lichas en me faisant gober encore un peu de viande.

J'avale en émettant un son humide.

-Non, répond Kéryo, je ne connais personne.

-Y en a marre de tes énigmes ! rugit Razön. Remettons-nous en route tout de suite. Dans moins d'une heure, la nuit va tomber. Je dis : direction nord-ouest, le lac Dëvi.

Il se lève brutalement et entraîne Kéryo dans son mouvement.

-Ca me convient, dit Kéryo en frottant son poignet malmené par le fer. Mais il faudra environ cinq ou six bonnes journées de marches. Et qui te dit que l'armée impériale n'y sera pas ? Après tout, le convoi de prisonniers suivait justement ce chemin...

L'aveugle sourit soudain lorsqu'il comprend l'idée de la brute :

-Mais tu as raison ! Les prétoriens ne nous croiront pas assez fous pour revenir sur nos pas !

-Bien vu, ironise Razön. En route maintenant. Lichas ! Envoie le légume !

Lichas m'essuie le menton avec le pan de ma propre chemise, et me relève. Mes jambes amaigries par les privations de la captivité et le désordre de mes neurones ne me soutiennent plus. Mais la grosse pogne de Razön s'abat sur ma nuque et je suis soulevé et placé sous un bras musculeux et puant la transpiration. Mes bras et mes jambes sont ballants.

-Tu ne devrais pas le trimballer de la sorte, dit Lichas avec pitié. Tu pourrais le porter avec plus de délicatesse.

-C'est déjà bien beau que je le porte, alors viens pas me les briser ! aboie Razön.

Je vois le paysage lentement défiler sous mes yeux, et tanguer au rythme du pas lourd de celui qui me porte.

Je vois Kéryo et Lichas trottiner aux côtés du curieux équipage que nous formons.

Au bout d'une demi-heure à peine, je ne vois plus rien puisque, malgré ma position inconfortable, je m'endors, bercé par le pas lourd et régulier de Razön.



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