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Fiction » Fantasy » Les chasseurs d'âmes font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Screamy
Fiction Rated: T - French - Adventure/Horror - Reviews: 6 - Published: 10-25-07 - Updated: 05-06-08 - id:2430564

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Les Fuyards

Un grésillement joyeux me réveille. Je suis emmitouflé dans une couverture épaisse et allongé près d'une large roue verte, la roue de la cahute de Maître Ours. Le vieux philosophe est accroupi devant un feu de bois, et tenant une poêle au-dessus des flammes, remue soigneusement des morceaux de pommes dans du beurre fondu. La campagne est encore blanche d'une délicate brume matutinale. Le soleil, pour le moment, n'est qu'un doux flamboiement à l'horizon.

Voyant que je suis réveillé, Maître Ours me salue avec sa cuiller en bois.

-Bien le bonjour, mon petit ami. Comme tu vois, la matinée est calme, aucun autre événement fâcheux n'a troublé notre voyage. Nous avons fait pas mal de route. Je roulais encore alors que tu dormais. J'ai installé le bivouac il y a une demi heure à peine. Je tenais à voir l'aurore sans être embarrassé par les cahots.

Maître Ours ajoute une louchée de miel sur ses pommes cuites, mélange une dernière fois, et pose la poêle sur l'herbe. Puis c'est une cafetière qui est placée sur le feu. Maître Ours découpe une grosse miche de pain en tranches épaisses. J'entends un bruit léger à l'intérieur de la cahute. La porte s'ouvre doucement et Kéryo passe la tête à l'extérieur. Il respire une grande goulée d'air frais. Je suis surpris de constater qu'il n'a pas mis son bandeau. Mais au lieu de découvrir une boucherie de chairs lacérées et enflées, je vois que les plaies se sont bien refermées. Elles ont même cicatrisé. Et là où naguère se trouvaient des trous sanguinolents, des paupières dénuées de cil et encore rouges et luisantes les referment. Des paupières ? Hier encore, Kéryo n'avait plus de paupières, elles avaient été arrachées avec les yeux ! Et maintenant...

-Je vois que tes dons de guérisseur peuvent aussi s'appliquer sur ta propre personne, dit Maître Ours en guise de salut.

-Et c'est encore trop lent à mon goût, répond Kéryo. Dès que j'aurai atteint une plus grande étendue d‘eau, j’en tirerai assez de pouvoir pour enfin retrouver la vue.

Kéryo descend de la cahute en fermant la porte derrière lui. Il sourit en sentant ma présence.

-Bonjour, Tado, bien dormi ?

J'aurais mieux dormi si je n'avais pas encore été assailli par ces horribles cauchemars !

-Je comprends, compatit Kéryo. Viens prendre le petit déjeuner avec nous. Tu dois avoir faim après avoir humé ce qu'a préparé Maître Ours.

Celui-ci lève les yeux au ciel.

-Par Dilyros ! je dois aussi partager ce repas.

Nous nous installons (du moins, Kéryo m'installe avec lui) pour notre premier vrai petit déjeuner depuis bien longtemps. Maître Ours nous prépare des tartines toutes chaudes avec les pommes cuites au miel et au beurre que nous arrosons à grandes rasades de café tout fumant. Je constate que j'ai fait de gros progrès avec mes mâchoires, je mastique mieux, même si Kéryo est obligé de me mettre la nourriture dans la bouche par petits morceaux. Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas bu de vrai café chaud. Je fais tourner les gorgées de boisson amère sur ma langue comme un vin rare. Devant nous, le soleil étire ses rayons et s'élève, sphère dorée qui transforme la campagne en une immense sculpture d'orfèvre.

Naya nous rejoint peu de temps après. Elle est si belle, illuminée par le soleil levant que je ne peux en détacher mon regard, et tant pis si Maître Ours doit m'en faire des remontrances. Ses beaux yeux bleus, emplis de lumière semblent vouloir rivaliser avec le soleil en fixant pensivement le paysage, et j‘ai, durant un bref instant, l‘impression que les choses autour d‘elle prennent une délicate couleur bleuté. Elle s'assoit à côté de nous, et avec prévenance, Maître Ours lui donne une tasse de café qu'elle boit a petites gorgées silencieuses.

-Cette nuit, le blessé a parlé dans son sommeil, dit-elle enfin après avoir vidé sa tasse. Il avait un peu de fièvre et Kéryo m'a aidée à le soulager.

-Il s'en sortira, dit Kéryo en me faisant mordre dans une tartine. Sa blessure à la jambe ne s'est pas infectée et elle cicatrise. Par contre, sa blessure à la tête me fait émettre des réserves pour la suite. J'ai peur des traumatismes qui pourraient en découler.

Taïnn sort à son tour de la cahute. Elle baille et s'étire longuement puis essaie de lisser ses longs cheveux noirs tout ébouriffés. Mano surgit de nulle part. J'ignore où il était passé, il trottine tranquillement, les oreilles dressées et des gouttelettes de rosée étincelant sur son pelage sombre. Dans sa gueule, il nous apporte un gros lièvre encore chaud. Lichas met le nez dehors un court moment après. Il a les yeux gonflés de sommeil et l'oreiller sur lequel il a posé sa tête a imprimé sa marque sur son visage.

-Taïnn, dit Maître Ours, il va falloir préparer de nouveau du café ! Et amène des pommes.

C'est un petit déjeuner paisible et chaleureux qui se prépare sous le ciel matinal. Les oiseaux commencent leur ronde diurne, leurs jeux aériens et leurs chants. Nous ne ressemblons plus à des fugitifs, mais à des gens du voyage qui font étape en pleine nature. En un tour de main, Taïnn a refait du café, et a découpé des pommes à frire sur la poêle graissée de beurre. De temps à autre, elle lance un morceau à Mano qui, sagement assis, rattrape habilement chaque offrande de son impressionnante gueule. Il a déposé son lièvre aux pieds de Maître Ours avec une sorte de déférence.

Il ne manquait plus que Razön, le voilà. Mais ce n'est pas de la cahute qu'il vient. En fait, il était déjà sorti avant mon réveil. A son épaule, pend une arbalète et deux beaux faisans au plumage d'émeraude.

-J'ai bien fait de préparer du rab', s'écrie Taïnn en souriant au chasseur. Tu as largement mérité ton repas.

-Et comment ! approuve gaiement Razön. Je meurs de faim.

Le grand costaud se met à dévorer sa tartine avec appétit sous le regard bienveillant de Taïnn qui lui remplit sa tasse dès qu'elle a été vidée. Les sentiments de la petite brune semblent être plus que de la bienveillance à l'égard de notre impressionnant compagnon. Remarquez, il en faut pour tous les goûts…

Maître Ours nous explique qu'il projette d'emmener sa troupe sur le Continent Est, et pour cela, il compte évidemment passer par le Bras de Léda. Mais avant, il veut bien nous déposer, Kéryo et moi au lac Dëvi. Quant à Lichas et Razön, ils continueront un bon moment avec les bateleurs.

-Nos chemins se sépareront donc là-bas, au lac, soupire Lichas. Vous allez me manquer tous les deux.

-Hé ! ils ne sont pas encore partis ! s'écrie joyeusement Taïnn en passant une main chahuteuse sur le crâne hérissé de pousses blondes du jeune homme. Nous avons encore deux jours de route avant d'atteindre le lac.

Mano se lève et s'étire. Il obéit à la main tendue de Kéryo qui le flatte longuement derrière les oreilles. Le grand loup ferme ses yeux d'or en poussant de temps à autre un gémissement heureux.

Razön contemple la scène avec demi-sourire.

-J'ai pas mal bourlingué et j‘en ai vu, des choses qui dépassent l‘imagination mais je n'arrive toujours pas à croire qu'un loup ait pu être apprivoisé comme un bon gros chien ! dit-il entre deux gorgées de café. Ils n'attaquent pas l'homme, mais ils ne se laissent pas approcher non plus.

-Les hommes ne peuvent l'approcher, certes, répond Taïnn en riant doucement. Mais c'est Maître Ours qui l'a apprivoisé, et Maître Ours n'est pas un homme.

Lichas et Razön regardent tour à tour Taïnn et Maître Ours sans comprendre. Après ma conversation de cette nuit avec le misanthrope, les propos de Taïnn sont pour moi parfaitement limpides. Maître Ours n'est plus un homme depuis longtemps, son âme s'est détournée des turpitudes des humains. Je suis juste un peu surpris que ce loup, aussi intelligent soit-il, ait compris cela.

-Le blessé a peut-être repris connaissance, dit Lichas. Je l'ai entendu marmonner cette nuit. Il faudrait lui laisser de quoi manger.

-Nous ne sommes pas barbares au point de priver un pauvre estropié de nourriture, grommelle Maître Ours. Et cela tombe à point, nous devons plier nos affaires et regagner la cahute. Le soleil est suffisamment haut maintenant. Mieux vaut ne pas trop s'attarder, je vous rappelle qu’il y a eu du remue-ménage cette nuit.

Cela me fait penser à l'étrange phénomène qui nous avait permis de nous cacher des soldats. J'aurais aimé interroger Maître Ours à ce propos. Je ne serai pas étonné de découvrir que le bon misanthrope puisse contrôler la nature. Cela expliquerait aussi qu'il ait pu apprivoiser Mano.

Le loup s'en va au galop rameuter les deux chevaux qui avaient été détachés et broutaient dans les champs voisins. Kéryo me soulève et me porte vers la roulotte verte. Son visage n'est pas beau à voir, mais rien de comparable à l'aspect d'hier et aux cauchemars qui m'assaillent depuis notre évasion. Maître Ours, aidé de Lichas, attache les chevaux à la cahute, Razön et Taïnn éteignent le feu et ramassent les restes du repas ainsi que les ustensiles de cuisines. Je surprends un échange de regard entre eux. Je me demande si Maître Ours sera d'accord sur la suite qu‘ils vont donner à cet échange de regard. Naya une main posée sur l’encolure de Mano arrive derrière nous. Lichas dans son coin, jette des coups d’œil discrets vers la belle jeune fille. Il dérobe des images célestes tout en prenant soin de ne pas être vu de Maître Ours dont les remontrances ont le don de le vexer.

Nous voici en route. Les deux fenêtres de la cahute sont ouvertes pour laisser passer l'air frais de ce beau matin d'été. Taïnn dirige les chevaux, tenant les rênes d‘une main. Assisté de Kéryo, Maître Ours examine les blessures de Lémi. Le jeune homme, les yeux clos, semble dormir.

-Et de quoi a-t-il parlé cette nuit ? demande le philosophe.

-Il appelait quelqu'un, dit Naya. Un homme nommé Yarik.

-Sans doute un de ses compagnons qui se trouvaient avec lui dans le village, dit Lichas.

-Espérons qu'il ne se trouve pas maintenant au milieu des cadavres, soupire Naya.

Je l'espère également, de tout mon cœur. J'espère aussi que Yarik Sanannte n'est pas déjà mort depuis longtemps pour avoir posé le pied sur le territoire des Chasseurs d'Âmes.

Notre route se poursuit sans heurt et sans tracas. Maître Ours examine les plaies de Lémi, et Kéryo les soigne. C'est fascinant de le regarder utiliser le pouvoir de l'eau. Une douce aura bleutée nimbe les mains de mon ami tandis qu'il les pose sur les blessures qu'il a pris soin de nettoyer. Les chairs déchirées se reconstituent doucement. Pendant ce temps, Naya caresse doucement la main de Lémi. A l'air un peu renfrogné de Lichas, je devine qu'il aimerait bien être blessé lui aussi pour sentir le doux contact de la paume de la jeune fille sur sa peau. Razön est plus chanceux dans ses amourettes. Il a rejoint Taïnn sur le siège du cocher, et je les entends rire et discuter. Que Taïnn puisse trouver à son goût un homme au faciès aussi patibulaire est quelque chose qui m'échappe.

Pour me distraire, j'examine l'intérieur de la cahute en détail. Elle est parfaitement circulaire, j'ai l'impression d'être à l'intérieur d'une énorme barrique. Connaissant Maître Ours comme je commence à le connaître, je suis sûr qu'il a pris comme exemple ce philosophe des siècles avant l'Empire qui ne se sentait à son aise que dans un tonneau. Au-dessus du coffre de bois sur lequel Kéryo avait posé une cuvette pour se laver le visage, quelqu'un (Maître Ours, certainement) avait tracé à l'encre noire une inscription que je n'avais pas vu la veille :

D'après la loi de Nékyss le Sixième, les seigneurs ont le droit de vie ou de mort sur leurs serfs.

Cela est juste.

Un plébéien qui frappe un seigneur à la main coupée.

Cela est juste.

Sous cette inscription, une autre main avait écrit : Seigneurs et plébéiens finissent de la même façon, simple sac à chair pour les asticots. Où est la justice divine ?

Je médite sur ce que je viens de lire, doucement bercé par le balancement des roues. Je n'ai pas envie de dormir, toutes les siestes que j'ai faites hier m'ont offert mon content de sommeil pour un bon moment. Kéryo se tourne vers moi.

-Je vais te soigner, toi aussi, m'annonce-t-il.

Il trempe ses mains dans une cuvette emplie d'eau, et les posent toutes ruisselantes sur mon front.

-Détends-toi, murmure Kéryo, et ferme les yeux.

J'obéis, et je sens aussitôt une douce fraîcheur sur mon front qui s'insinue à travers les pores de ma peau et se fraie un chemin jusqu'à mon cerveau. Des ruisselets d'énergie bienfaisante coulent à l'intérieur de ma tête. Mais je sens soudain un rempart obscur derrière mes paupières, au plus profond de ma conscience, qui se dresse contre le ruissellement curatif. Les gouttelettes bienfaisantes viennent s’écraser et mourir contre ce rempart infranchissable. J'entends Kéryo lâcher un juron et ses mains décollent de mon front. J'ouvre les yeux. La tête me tourne un peu, et je sens une profonde tristesse m'envahir. Kéryo m'offre un sourire contrit.

-Je suis désolé, Tado, je n'ai pas pu découvrir la source profonde de ton mal. Quelque chose m'en a empêché. Je crois néanmoins t'avoir rendu un peu plus de faculté.

-V'aiment ? fais-je d'une voix gutturale.

Je ferme brusquement la bouche et regarde Kéryo, les yeux ronds de stupeur. Lichas, Naya et Maître Ours me dévisagent avec surprise.

-Il parle ! s'écrie Lichas estomaqué.

-C'est plus du borborygme que de la parole, bougonne avec humeur Maître Ours. Il a encore des progrès à faire. Quelle misère ! Moi qui me réjouissais d'avoir une nouvelle compagnie ne sachant pas parler.

-Je peux continuer à faire le mort, si vous voulez, chuchote une voix un peu rauque non loin de moi.

Nous sursautons tous. Je tourne la tête vers le lit du blessé. Les paupières de Lémi battent doucement sur des iris d'un étrange vert sombre. L’œil gauche est injecté de sang, mais le regard, quoique brumeux, est calme et lucide. Un grand sourire éclaire le sublime visage de Naya. Elle se penche vers l'homme sur qui elle avait veillé avec tant de soin.

-Comment te sens-tu ? demande-t-elle avec une sollicitude teintée de joie.

Lémi lève les yeux vers elle et découvre ce visage d’ange au-dessus de lui, la lumière qui émane de sa chevelure, de son sourire et de son regard. L’expression du jeune homme se fait hésitante. D’une main incertaine, il se pince l’avant-bras, grimace légèrement puis rend son sourire à la délicieuse apparition.

-Bien, je me sens bien, souffle-t-il. C'est un grand soulagement de se réveiller et de voir que la réalité est bien plus belle que les rêves.

-Mange encore un peu de lapin, dit Kéryo, tu as besoin de te remplumer.

Lémi ne se fait pas prier. Il s'est remis de façon spectaculaire. Et maintenant, il dévore, discute et rit. De temps à autre, son visage se crispe légèrement, et il porte la main à son front blessé. Nous sommes tous réunis autour de son lit, moi dans les bras de Kéryo, Mano sa grosse tête noire posée sur la couverture aux pieds du convalescent.

-Quand je pense que la veille encore tu étais mourant, dit Lichas. Kéryo et Maître Ours ont vraiment accompli des miracles.

-Détrompe-toi, mon jeune ami, le reprend Maître Ours, c'est Kéryo qui a fait le miracle. Grâce à ses dons de guérisseur, ce garçon s'en est sorti. La persécution des prêtres est un véritable scandale, je l'ai toujours dit ! Ce sont de tels bienfaiteurs !

-Lémi aussi est à féliciter, dit doucement Naya. Il a lutté avec ténacité, il voulait vivre.

Lichas fronce les sourcils lorsque Lémi regarde la jeune fille blonde, les yeux brillants. Le séducteur malheureux vide sa gamelle en silence. Visiblement, la belle Naya ne tourne ses pensées que vers le blessé.

-Tu peux me remercier, pépie Taïnn. Si je n'avais pas essayé de te voler ta ceinture, tu serais encore au milieu de tes malheureux camarades. Et peut-être même aussi raide et défunt qu’eux.

-On ne remerciera jamais assez les détrousseurs de cadavres pour leur altruisme, ironise Kéryo.

Taïnn grommelle quelques paroles inintelligibles avec humeur. Nous éclatons tous de rire.

-Mais, Lémi, comment as-tu connu Tado ? demande Lichas. Cela pourrait nous éclairer sur ce qui lui est arrivé.

-Laisse-le d'abord manger ! le rabroue Maître Ours. Quelque chose me dit que son récit va être long et propice aux réminiscences pénibles.

Kéryo pose une main apaisante sur l'épaule de Lichas qui prend très mal les remarques bourrues de Maître Ours. Mano fixe le jeune homme blond et semble désapprouver sa susceptibilité.

-Cela a été une drôle de surprise quand je t'ai vu réveillé, dit Razön pour alléger l'atmosphère. J'ai vu bien des hommes blessés au combat avaler leur bulletin de naissance pour moins que cela.

-J'ai bien cru, moi aussi, que j'allais y passer, fait Lémi avec une grimace. Quand j'ai senti l'immense douleur à ma jambe, puis lorsque l'épée de mon adversaire s'est abattue sur ma tête, je me suis dit que j'allais rejoindre mes camarades sans tarder. Et à mon réveil, dès que j'ai entendu vos voix, surtout celle « rouspéteuse » du vénérable Maître Ours, j'ai compris que la chance ne m'avait pas abandonné.

-Rouspéteuse ! s'indigne Maître Ours. Quel vilain mot que celui-ci !

-Heu ! J'ai ajouté que vous étiez vénérable ! se défend Lémi avec un grand sourire franc.

Je ris, heureux de constater que Lémi n'avait rien perdu de sa joyeuse insolence. Lémi me fait un clin d’œil.

-Vraiment content de te revoir, petit gars ! me dit-il.

-Tado ne se rappelle pas toute votre histoire, dit Kéryo le visage sombre. Il a perdu la mémoire en partie. Il aura besoin de la tienne, je pense.

-Crois-tu que ça l'aidera à guérir ? s'inquiète Lémi en reprenant soudain son sérieux.

-Je le crois, acquiesce Kéryo. J'ai essayé ce matin de le soigner, mais il y a un sortilège très puissant qui pèse sur son cerveau et de ce fait, sur ses facultés. J'ai constaté des petites améliorations depuis notre évasion. Cela coïncide également avec les rêves qu'il fait et qui sont en réalité des souvenirs. Lorsque sa mémoire lui sera belle et bien restituée, le maléfice pourra, je suppose, être plus facile à vaincre.

-Espérons-le, mon garçon, soupire Maître Ours. Le mutisme n'est pas un grand handicap, mais lorsqu'on ne peut aller librement sur ses jambes, c'est une effroyable tragédie.

-Et le p’us t'agique, c'est que ‘e chuis p’us mouet, articulé-je soigneusement.

Les autres rient.

-Tu as un drôle d'accent ! plaisante Taïnn.

-Ca change de l'accent pédant qu'il prenait il y a trois ans, ajoute impitoyablement Lémi.

-Moi ! Pédant ! couiné-je indigné.

-Mon pauvre Tado ! compatit Maître Ours. Ce sont toujours les amis qui vous poignardent dans le dos.

Mano, solidaire, me lèche le visage avec une délicatesse maternelle. Je ris et tourne la tête. J'ai l'impression d'être un de ces nourrissons d'une très vieille légende.

-Attention à vous, les moqueurs ! menace Maître Ours en agitant un index long et maigre, ou vous aurez affaire au puissant protecteur du pédant.

Je lève la tête vers une des petites fenêtres. Les rayons du soleil passent à travers et viennent me caresser les joues. Il va encore faire chaud aujourd'hui. Le temps est si clair que j'aperçois au sud les cimes des montagnes Australes. Nous nous rapprochons du lac Dëvi. Bientôt, grâce aux pouvoirs de Kéryo, je pourrais remarcher et Lémi aussi : il ne peut tenir debout, sa cuisse droite est encore trop douloureuse.

-Quand tu seras d'attaque, Lémi, que feras-tu ? s'enquiert Taïnn.

Lémi hausse les épaules.

-Je crois que je vais faire un bout de chemin avec Tado et Kéryo, dit-il finalement. J'aimerai savoir si mes amis et mon frère s'en sont sortis, mais nous avons reçu l'instruction de nous retrouver à notre repère dans la forêt d'Olmona si les choses tournaient mal. Et les choses ont mal tourné...

Lémi se plonge dans un silence morose. Ce qu'il vient de dire me turlupine. Kéryo se charge pour moi de poser la question :

-Ton frère... Tu veux parler de Yarik ? Tado se souvient surtout qu'il était au service de l'empereur, n'est-ce pas ?

Je lance un coup d‘œil reconnaissant vers Kéryo. J’envie et admire ses facultés. Les prêtres sont vraiment capables de surpasser les simples magiciens. Bien qu’ayant retrouvé la parole, j’ai encore un peu de mal à assembler les mots les uns à la suite des autres.

-Ton frère sert l'empereur, et toi tu l'offenses ? s'étonne Maître Ours. Oh ! Oh ! Voilà qui ne resserre en rien les liens de parenté !

-Il servait l'empereur, rectifie Lémi. Mais il s'est rangé du côté des rebelles il y a trois ans. Juste après notre aventure sur le territoire des Chasseurs d'Âmes, en fait.

Naya, tout à coup, frémit violemment. Je sais ce qui l'a fait réagir, et moi-même, je sens mon cœur s'emballer. Les Chasseurs d'Âmes ! Dire que Lémi, Yarik, Enilia et moi les avions affrontés, et nous en sommes sortis vivants. C'est cet affrontement qui a fait de moi ce légume, j'en suis persuadé.

Taïnn étreint Naya toujours frissonnante. Je sens une sueur glacée couler le long de mon dos malgré la chaleur. Par Kérédras ! Je vais être obligé de tout me rappeler !

Nous avons repris la route. Nous n'avons dû croiser que deux attelages depuis ce midi, des paysans de hameaux isolés. A part ces braves gens, le coin est dépeuplé. Lentement, le soleil décline, les ombres s'allongent et le ciel change de couleur. Les nuages sont rehaussés d'un rose délicat. Maître Ours est assis sur le siège du cocher, et je me trouve à coté de lui, comme la nuit dernière. Maître Ours a repris son discours de la veille sur les hommes remarquables qu'il avait pu rencontrer.

-Je n'avais pas eu le temps de citer le grand poète, Jérimaday. Je l'ai rencontré il y plus a trois ans de cela. A l'époque, le frère de Naya était encore parmi nous. Je dis son frère mais ils n’étaient pas liés par le sang, uniquement par l’âme. Ces deux pauvres enfants se sont trouvés par une froid nuit d’hiver et ne se sont plus quittés. Ce garçon était l'attraction principale. Les gens venaient des quatre coins du pays pour le voir et prenaient un plaisir morbide à contempler son pauvre visage ravagé. Ce pauvre petit était un monstre Tado, mais pas un monstre façonné par la nature. C'était la main de l'homme qui avait modifié sa face d'une manière aussi horrible. Des hommes avaient corrompu son visage, mais son âme était belle. Et c'est pour cela que Naya l'aimait tant. Ce paradoxe étrange fascina Jérimaday qui s'empressa d'écrire un livre à ce sujet.

-J'ai du le li'e, babillé-je de mon étrange voix gutturale.

-Vraiment ? Un exemplaire édulcoré sans doute. A cause de cet ouvrage, et de bien d’autres, d’ailleurs, Jérimaday a eu des ennuis avec les autorités. Il a écrit notre histoire telle qu'elle s'est passée, à un ou deux ou même, soyons honnête, une pléthore d'enjolivements près. Ce sont les autorités qui nous ont enlevé le frère de Naya. Nous faisions étape à Phurî. Notre brave jeune ami avait le cœur sur la main, il était révolté par la misère, l'inégalité des classes. Le petit imbécile ! Il avait eu un bon professeur en mon humble personne et il savait si bien s’adresser à la masse. On commençait à l’écouter et la plèbe en venait presque à oublier son visage monstrueux. Mais ce qui devait arriver, malgré mes avertissements et mes supplications, se déroula irrévocablement : finalement, les prétoriens vinrent et l'emmenèrent. Je n'ai rien pu faire pour l'aider. Cela a failli tuer Naya. Comme elle l'aimait ! Les petits sots, les charmants et doux idiots ! Je voulais les marier, cela aurait été bien fait pour eux. Jérimaday était avec nous quand c'est arrivé, il s'est interposé et a manqué être emmené lui aussi. En fin de compte, nous avons été chassés de Phurî. Je ne pouvais faire autrement que d'éviter un malheur à ce qui restait de ma troupe en quittant cette ville maudite, et en descendant le fleuve Léthê sur une barge avec une pauvre petite créature mourante, un loup déprimé, une assistante en sanglot et un poète vieillissant.

Une nuit, ça a été épouvantable. Épouvantable et merveilleux. Tout le monde dormait, j'étais seul à veiller Naya qui respirait avec de plus en plus de peine. Le ciel était dégagé, brillant de petites étoiles à l'infinie. Nous descendions le fleuve lentement. J'écoutais le cœur de Naya. Les battements s'étouffaient de plus en plus dans la poitrine frêle. C'était à ce moment du roman de Jérimaday que son malheureux frère réapparaissait, bien vivant et Naya en éprouvait un tel bonheur que son cœur ne tint pas, épuisé par ces émotions. Jérimaday a toujours apprécié ce genre de mélodrame. Dans la réalité, Naya s'est éteinte tout doucement, sans reprendre conscience. Son frère serait revenu parmi nous qu'elle n’en aurait pas eu conscience. Son cœur s'est arrêté de battre. Je savais qu'elle était morte. Sa poitrine ne se soulevait plus. Elle était partie. Et moi, vieil imbécile égoïste, au lieu de me réjouir de la savoir enfin libérée des bassesses de ce monde malfaisant, j'ai posé mon front sur ses pieds froids, et j'ai pleuré misérablement.

C'est alors que les ténèbres autour de moi se sont lentement effacées. J'ai tout d'abord pensé que l'aube venait de se lever. En me redressant, j'ai vu qu'une douce lumière blanche descendait vers nous. D'où venait-elle ? je n'en avais pas la moindre idée, peut-être des étoiles. Je n'avais pas peur, j'avais la certitude que rien de maléfique ne pouvait émaner d'une lumière aussi douce. Les ténèbres avaient disparu, le chagrin aussi. La lumière a formé une silhouette délicate et s'est posée sur Naya, s'est infiltrée en elle. J'ai compris alors que c'était l'âme de Naya qui me revenait. Ses beaux chevaux dorés ont étincelé, et la lumière passait à travers sa peau, cela brillait à l'intérieur de Naya. Puis elle s'est doucement estompée. Ma petite beauté, mon ange céleste a ouvert les yeux, des yeux scintillants, radieux. "Père, m'a-t-elle dit d'une voix qui ne m'avait jamais semblé aussi belle et pure, Je suis montée bien haut, mais je n'ai pas trouvé mon frère bien-aimé. Et j'ai bien senti qu'il me restait encore beaucoup de choses à faire ici-bas." Elle s'est tu, et n'a plus jamais donné signe de faiblesse. »

Maître Ours coince sa pipe entre ses dents jaunies et l'allume. Il en tire quelques bouffées odorantes, le visage pensif.

-Le cœur de Naya était malade, Tado, et cela depuis son plus jeune âge, reprend le philosophe d'une voix lente. Mais depuis cette nuit étrange, je n'ai plus constaté la moindre anomalie. J'ignore où son âme est allée parmi les étoiles, mais elle a ramené avec elle une force de vivre que je ne lui connaissais pas. Pourtant, c'est toujours la Naya que j'ai connue, mais plus belle, plus lumineuse, plus mystérieuse et le cœur rempli d‘amour et de vie.

Maître Ours se tait de nouveau et exhale un énorme nuage de fumée.

-En cinquante ans d'études assidues, je n'ai jamais entendu parler d'une chose pareille, murmure-t-il enfin. Je veux dire d'une âme qui se désolidarise de son enveloppe charnelle et lui revient pour la métamorphoser, l'améliorer, voilà un phénomène inédit ! J'ai entendu parler d'âmes parasites qui prenaient possession de corps endormis, de métempsycose, pour employer un langage qui, je l'espère, ne te semblera pas barbare, mais ça... ! Enfin, des miracles de cet acabit ne doivent survenir qu'une fois par éternité.

La nuit enveloppe la campagne de son voile bleuté. Taïnn se penche aux fenêtres pour y accrocher des lanternes. Je regarde les étoiles. Nos progrès en astronomie se sont considérablement accrus depuis deux siècles. Le fait d'utiliser la "désincarnation" pour explorer l'espace par le simple biais de l'esprit nous a permis de découvrir et de coloniser d'autres mondes. Mais l'univers est infini, des entités inquiétantes y sont peut-être tapies, des esprits d'une puissance inconcevable nous observent sans doute. C'est pour cela que le récit de Maître Ours, tout en me surprenant, ne me laisse pas incrédule. Est-ce que Naya a atteint le séjour des morts ? Ce domaine post mortem est-il bel et bien situé dans l'espace ? Il nous faudra encore des siècles avant de voir poindre une infime lueur de vérité.

Un gargouillis prolongé me ramène à la réalité.

-C'est toi qui as produit ce son répugnant ? fait mine de s'indigner Maître Ours. Quelle horreur ! J'ai côtoyé des seigneurs, ils éructent et produisent des vents, ils crachent et se curent les dents, mais à aucun moment je n'ai entendu de borborygmes jaillir de leur noble estomac. Ils ont la délicatesse extrême de manger avant d'avoir faim.

-Ch'est pas mon cas, dis-je. Je n'ai 'ien de nob'. Je pète pas, je 'ote pas, mais j'ai un eskomac bava'd.

-Tout comme ta bouche, vermisseau, réplique Maître Ours en me faisant un clin d’œil. Quelle plaie maintenant que Kéryo t'a rendu l'usage de la parole ! Sans arrêt à parler, et mal en plus, avec un accent de bambin à la bouche pleine de lait maternel ! Remarque, même ceux qui ont une parfaite maîtrise du langage l'utilise à des fins ineptes ! Impossible de les faire taire ! Heureusement, je connais un moyen infaillible en ce qui te concerne. Nous allons faire halte à un gîte situé non loin d’ici. Des âmes bien attentionnée y ont installé tout le confort pour y passer une bonne nuit.

Le vieux philosophe dirige la roulotte vers une petite chaumière nichée à la lisière d'un bosquet. Elle paraît inhabitée mais est en bon état, sans doute un abri pour les bergers en période de transhumance. Maître Ours amène la cahute juste à côté de la modeste maisonnette. Nos compagnons descendent un à un de la roulotte. Maître Ours ouvre prudemment la porte de la chaumière. L'intérieur est propre et bien rangé, prêt à accueillir de nouveaux occupants de passage. Quelqu’un avait dû y faire étape il n'y a guère longtemps. La pièce unique est équipée d'une table en chêne, de deux chaises, et appuyés contre le mur opposé à l'entrée, deux lits jumeaux. Lémi entre en boitillant sur une canne de fortune, en fait le grand bâton qu'utilise Maître Ours lors de ses représentations.

-Chouette, il y a une cheminée ! s'exclame-t-il. On pourra manger à l'intérieur.

-Et on couchera à huit dans les deux lits ? demande Lichas sur un ton narquois.

Je sens qu'il n'a pas d'atome crochu avec Lémi. Stupide ! Tout cela à cause d'un dépit amoureux ! Lémi a l'intelligence de ne pas relever la remarque. Il clopine vers une armoire située à gauche de la porte, l'ouvre, et en sort des couvertures et des pelisses.

-Je pense que l'ambiance sera propice à un long récit comme celui que tu souhaitais entendre, Lichas, dit-il enfin en posant les couvertures sur le lit.

-Quand j'étais gosse, avec mon frère et mes cousins, continue le jeune homme, nous nous blottissions au coin du feu, enveloppés dans de grandes couvertures, et nous écoutions les histoires de mon grand-père, tour à tour merveilleuses et terrifiantes.

-Che choir, che che'a toi, le g'and-pè'e, chuinté-je perché dans les bras de Kéryo.

Je sais de quelle histoire il va s'agir. Une fois rassasiés et emmitouflés dans nos couvertures, le feu crépitant joyeusement dans la cheminée, nous nous tournerons vers Lémi qui se mettra à raconter notre histoire commune, à lui et à moi, depuis son entrée sur la grande terrasse de palais de Changri jusqu'à notre rencontre avec le Mange-Souvenirs. Je prêterai une intention toute particulière à ce point du récit où mon rêve de la veille s'est achevé.



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