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Les moments où je me sens mal, c'est quand j'attends ton appel. Ton appel qui ne vient pas, qui ne vient plus. Quand j'attends, je me dis que tu penses à moi. Je me dis que je te manque (autant que tu me manques), je me dis que tu meurs d'envie de m'appeller mais que tu as trop de travail. Je me dis que tu souffres de ne pas me voir, de ne pas m'entendre, d'être loin de moi. J'ai besoin de toi, et je sais que tu as besoin de moi. J'en étais certain. Mais maintenant... j'en doute. En fait aujourd'hui je suis certain du contraire. Tu ne m'appelles plus, je n'ai plus de tes nouvelles depuis si longtemps... Tu as dû cesser de m'aimer. Peut-être même que dès ton départ tu as cessé, que tu as commencé à voir d'autres personnes, à m'oublier. Mais ça je refuse d'y croire, je t'ai toujours aimé. Le fait que tu me délaisse ne me fait pas te détester, au contraire je t'aime plus encore. Je ressens le besoin de te voir, de t'entendre, de te toucher, et ce bien plus qu'avant. Je t'aime plus, plus fort, et ça me fait plus mal que n'importe quoi d'autre. Que les cicatrices que j'ai dans le dos. Et les nouvelles qui sont apparues sur mes bras.
Après sa confession à son journal intime, Joan le referma doucement, en caressa la couverture vieillie, protégeant des années de vie, et le rangea précautionnesement à sa place dans le dernier tiroir de son bureau. Il s'adossa négligemment au dossier de sa chaise et sortit de la salle. Après s'être préparé un dîner très peu consistant, il s'allongea sur son canapé et alluma la télé. Il était enfin sortit de ses illusions, de ce dans quoi ses sentiments l'immobilisaient. Au fond de lui, il savait que ça faisait un moment qu'Alex ne l'aimait plus, mais il avait toujours refusé de l'accepter. Il l'aimait tellement que la pensée d'abandonner cet amour le rendait malade. Mais malade, il l'était depuis longtemps. Les taillades sur ses bras en étaient une preuve flagrante, et il se maudit de se faire tellement de mal, et d'avoir si mal pour quelque chose d'aussi abstrait que « l'amour ».
Le lendemain matin, il se leva sans conviction, lentement, presque comme quelqu'un se préparant à mourir doucement, car son heure est venue. Il se déshabilla dans sa chambre et entra nu dans la cabine de douche. Après un bon quart d'heure, il en sortit et observa son grand miroir couvert de buée. Il se sentit faible et malheureux, même son physique lui criait qu'il dépérissait à petit feu, comme une plante qui n'a pas été arosée depuis longtemps, comme quelque chose privé de son énergie. Oui, pour lui il n'était plus quelqu'un, mais bien quelque chose. Il avait attendu pendant si longtemps quelque chose qu'il savait, au plus profond de lui-même, qu'il n'aurait jamais. Toujours avec lenteur, il prit des vêtements dans son armoire : une chemise noire banale et un jean plus ou moins moulant de la même couleur, qu'il revêtit après avoir passé son boxer. Puis il coiffa ses cheveux couleur chocolat et se passa une main sur le visage. Pas besoin de se raser aujourd'hui. Il referma la porte et se dirigea vers la cuisine où il se fit un café puis prit son sac et partit pour les cours. Dans le bus bondé, l'odeur des parfums fruités des dames, et celle de l'aftershave violent des hommes lui donnèrent des hauts-le-coeur pendant tout le trajet. Heureusement que la fac n'était, en bus, qu'à un petit quart d'heure de son appartement. Une fois descendu, il pu enfin respirer, sans pourtant retrouver son souffle de vie, qu'il pensait perdu pour toujours. Des dizaines d'étudiants passaient l'immense portail en fer forgé de la fac et il se rendit compte qu'il n'y avait jamais fait vraiment attention. La seule personne qui l'intéressait étant Alex, les autres n'étaient que des bonhommes de chair et de sang végétant dans le même espace que lui.
Pas vraiment plus intéressé qu'auparavant, il entra aussi et se dirigea vers l'amphi D'Alembert, grand amphi datant du début du siècle, bien qu'il ait été refait assez récemment. La salle avait un air noble et semblait regorger d'enseignements, de secrets, et de bien d'autres évènements ayant pu s'y dérouler les décennies précédentes. Joan aimait beaucoup cet endroit, il s'y sentait en sécurité, « au chaud ». Il s'installa sur un banc, vers le milieu de la salle, et sortit ses affaires en attendant que le cours commence.
C'est seulement en troisième heure, pour son premier TP de la journée, qu'il remarqua la présence d'un nouvel élève. Ce dernier semblait être l'attraction de ses camarades et plus encore des filles de la classe. Il semblait se présenter avec plaisir et aisance, pas anxieux pour un sou.
-Je m'apelle Eiji Sakayama, l'entendit-il dire. Je viens du Japon, mes parents sont chercheurs et viennent d'emménager dans la région. Le directeur du département d'histoire est un vieil ami de mon père et a accepté que je vous rejoigne puisque les cours n'ont pas débutés depuis longtemps et que j'ai les connaissances suffisantes pour être admis.
Le châtain l'observa méticuleusement, étrangement attiré par sa façon amicale mais pourtant formelle de se présenter. Le nouveau avait de très fins cheveux noirs lui arrivant en mèches effilées à la nuque et sous le menton. Ses oreilles étaient piercées de nombreux anneaux et ses yeux étirés étaient d'un noir profond et malicieux. Il était très mince, presque maigre sans que cela soit disgracieux, et semblait plutôt grand « pour un asiatique ». Son sourire, sans être parfait, dégageait une sympathie contagieuse et donna presque à Joan l'envie de lui parler.
Et il l'aurait sûrement fait s'il avait vu son regard se poser sur lui alors qu'il baissait la tête pour prendre un cahier dans son sac...