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Chapitre 5
L'embrasser... pas sur la joue...
C'est ce qu'ils voulaient. Eux deux. Mais quand ils se rencontrèrent au lycée le lendemain, ils hésitèrent, se regardèrent longuement, et Eiji finit par attirer Joan par la nuque et l'embrassa furtivement sur la joue, comme la veille au soir.
Rien de bien excitant – était-ce vraiment nécessaire de s'exciter un peu plus ? - aux yeux du Japonais qui finit par demander à son ami s'il avait passé une bonne nuit. Pour sa part, ils avaient fait des rêves assez... particuliers. Est-il nécessaire de vous les expliquer ? Le brun passa une main dans ses cheveux qui pendaient des deux côtés de son visage comme des cheveux d'asiatique qu'ils étaient puis se dirigea vers la salle de classe, suivit par son « ami ».
« Vous avez vu ? Joan avec le nouveau ! C'est dingue... »
« Je croyais qu'il était devenu asocial depuis le drame Alex. »
« Ils sont amis depuis quand ? »
« Sont-ils amis, au moins ?! »
Eiji laissa un regard protecteur aux yeux d'un vert perturbant pour le rassurer.
-Ne les écoute pas.
-Ce n'est pas pour moi que ça me gêne.
-Ne t'inquiète pas pour moi. Les racontars ne m'ont jamais fait le moindre effet.
Joan acquiesça mais ne décrocha que quelques rares mots durant la journée et semblait s'être renfermé, fuyant du regard le Japonais.
Ce dernier, perturbé et agacé, n'insista pas et lui dit doucement au revoir – presque une salutation à sens unique – avant de partir de son côté.
Le sac de Joan ne lui avait jamais paru aussi lourd de toute sa pénible vie. Même quand il savait ce qui allait lui arriver quand il rentrerait. Même quand il savait qu'il allait se faire « punir » injustement. Par celui qu'il aimait. Ou qu'il aime. Ou qu'il aimait... Tentant de ne pas déprimer et de rester dans cette sensation de justesse que lui procurait l'amitié nouvelle d'Eiji, il posa son sac dans l'entrée et alla allumer la télé. Encore une romance débile. Il était bien placé pour savoir que rien ne se déroulait jamais comme dans les films. Tout le monde n'acceptait pas à bras ouverts les gays de leur famille, tout le monde ne regardait pas d'un air compatissant deux hommes s'embrasser dans la rue, tout le monde ne tentait pas de vous sauver quand ils vous voyaient avec un visage de boxeur, et tout le monde n'était pas le gentil amoureux de tous les scénarios. Oh non. Et il ne pouvait pas se présenter chez son ami pour s'excuser de sa conduite du jour. Déjà parce qu'il aurait sacrément l'air con, et deuxièmement parce qu'il avait ça pour protéger le Japonais, pas pour le blesser. Il ne voulait pas que le cauchemar qu'il avait faillit vivre ait lieu à nouveau. Effectivement, « avait faillit avoir lieu », car si Alex était un vrai tyran, Joan devait reconnaître que sans lui il serait sûrement mort à l'heure qu'il est. Quand les gens découvrirent que ce dernier était gay, il devint un inconnu pour tous – pire – un indésirable. Puis les gros bras qui s'ennuyaient décidèrent de lui faire payer son appartenance sexuelle et tentèrent de s'en prendre à lui. Si Alex n'était pas arrivé, il serait effectivement mort, ou alors bien amoché.
Mais à bien y réfléchir, lui même avait tenté de le tuer par la suite.
-Ça ne va pas ? T'as une voix bizarre...
-Nan. Ça va, répondit-il en reniflant et en remettant les cheveux chocolat coincés entre le combiné du téléphone et sa joue mouillée.
-Arrête de mentir ! T'as pleuré. Qu'est-ce qui se passe ?
-J'ai... pensé à un truc pas cool... c'est tout.
-Tu es sûr que ça va ? Je peux passer, si tu veux.
-C'est gentil. Mais ça va aller, je me sens déjà mieux.
-Qu'est-ce que tu ferais sans ma voix sensuelle, rigola le Japonais.
-Je peux te prouver que je peux très bien vivre sans en raccrochant de suite, si t'insistes, répondit sarcastiquement Joan.
-Non non c'est bon je rigolais !
En se réveillant, une trace de téléphone sur la joue, Eiji se dit que la note de téléphone allait être salée. Il avait parlé plusieurs heures avec son nouvel ami – oui oui, celui qu'il voulait embrasser autre part que sur la joue – et ils s'étaient visiblement endormis le téléphone sur l'épaule. Heureusement qu'il s'était déshabillé avant d'appeler, sinon il aurait passé une nuit terrible, en jeans.
Plusieurs jours passèrent, durant lesquels les jours rapprochaient parfois Joan et Eiji, et les éloignaient parfois. Le Japonais prit conscience, plus nettement, de l'ampleur de la souffrance du plus jeune. Elle était physique, psychologique, personnelle, et enfermée en lui. Il aurait aimé pouvoir l'effacer comme ça, d'un claquement de doigt, mais il savait que ce n'était pas possible, que ce serait long, et peut-être douloureux pour lui. Il se rappelait avoir prit la décision d'arrêter de souffrir en tentant de soigner les blessures des autres. Mais visiblement il n'était pas fait pour ça et tant qu'il aimerait, il continuerait à souffrir. Pourtant, son coeur lui criait que si c'était pour le bonheur de Joan, alors il ne souffrirait pas trop, et que ce serait pour son bonheur à lui aussi. Qu'il fallait qu'il y arrive. Pour Joan. Et pour lui.
Les yeux vert d'eau se baladaient sur le corps filiforme endormi à ses côtés. Il était bien différent de ce qu'il avait connu. Du corps d'Alex si musclé et si masculin. Mais il appréciait la vue, vraiment. Et il appréciait que la personne à qui ce corps appartenait l'aidait à s'en sortir. Ils n'abordaient pas le sujet, mais ce n'était de toute façon pas nécessaire. Parfois les mots sont en trop... Il appréciait, oui. Mais il souffrait. De devoir se reconstruire, de devoir changer celui qu'il était devenu, de devoir essayer de devenir fort, de sourire et d'aimer la vie qui l'entourait. Ça lui faisait mal, autant que ça lui faisait du bien. Il ressentait le besoin de tout arrêter, ou alors de réussir. Mais il doutait de pouvoir tenir longtemps tiraillé par son ancien lui, et ce lui qu'il voulait devenir.
-Je suis si beau que ça pour que tu me fixe autant ? Murmura le Japonais en ouvrant difficilement les yeux.
-A ton avis ?
-J'aimerais plutôt connaître le tien...
-T'es pas trop mal.
-J'hésite entre la joie d'un demi-compliment de ta part et l'indignation que ça n'en soit qu'un demi.
-Choisit la joie, alors.
-Mais ça pourrait me conduire à agir de façon déconsidérée.
-C'est-à-dire ? S'étonna Joan.
-Je pourrais être poussé à faire... ça..., chuchota-t-il en se redressant et en posant une main sur la nuque de son invité.
Ils rapprocha son visage, ce dernier ne se trouvant plus qu'à quelques centimètres d'une tignasse couleur chocolat. Il sentait le souffle chaud et agité de Joan, ne sachant s'il devait aller jusqu'au bout de sa pulsion ou y mettre fin tout de suite. La lueur d'envie mêlée à de la tristesse et de la peur dans les yeux intrigants de son vis-à-vis ne l'aidait pas vraiment. Son visage parcouru les quelques centimètres le séparant des lèvres de Joan. Il effleura ces dernières de sa bouche puis se recula doucement.
Les deux adolescents s'observaient sans savoir comment réagir.
Je dois m'excuser ? Recommencer ?
Je dois le repousser ? Le déshabiller ?
-Si j'avais su, je t'aurais complimenté plus tôt... soupira Joan.
-Je... c'était pas... trop tôt ?
-Je ne pense pas. J'en avais envie, moi aussi.
Les deux garçons se regardèrent, longuement, intensément. Ils n'avaient rien à se dire, ils se comprenaient en cet instant, leurs yeux en disaient bien plus sur ce qu'ils ressentaient qu'ils ne pouvaient exprimer par la parole pour le moment. Un amour, né si vite, venait d'éclore. Et même s'il savait qu'il aurait à faire des choix, à prendre des décisions, pour l'instant Joan n'avait pas envie d'y penser. Il voulait juste se serrer contre son nouvel amant, soupirer de bonheur contre son torse, et oublier tout le reste.
Ils ne se touchèrent pas plus intensément, ne parlèrent ni ne bougèrent pendant plus d'une heure. Puis la mère d'Eiji finit par les appeler, leur demandant de venir à table. Ils enfilèrent tous deux une paire de jeans et se recoiffèrent, n'ayant pas encore eu le temps de se préparer et de faire leur toilette – les jeunes de nos jours... - puis ils descendirent partager un déjeuner en famille.
C'était si bon, il avait finit par oublier ce qu'était vraiment une famille. Le regard vert d'eau, un peu flou et absent, regardait la famille Sakayama évoluer comme toute famille normale, et se surprit à regretter ses choix passés. Il ne s'était pas remis en question, cela faisait trop mal. Mais là, il se sentait uniquement nostalgique, triste d'avoir perdu tout ça à cause d'un choix, d'une personne mal jugée. Il avait mit un terme au concept familial – bien qu'il n'ait jamais été vraiment heureux avec sa famille débridée – et avait, par erreur, choisit une vie douloureuse et torturée. Le châtain se surprit à sourire sarcastiquement. Sa vie était, en plus d'une grande blague, un vrai désastre. Une famille plutôt non-conventionnelle, puis un amour dévastateur, dans le mauvais sens du terme. Il ne croyait plus au bonheur, mais il voulait qu'on lui prouve le contraire. Il voulait qu'Eiji lui prouve le contraire.
Ce dernier ne put s'empêcher de lâcher un soupir en voyant l'air absent et presque blessé de son amant. Il aurait voulu le rendre amnésique de ce passé si douloureux, le lui faire oublier et lui montrer à quel point la vie pouvait être belle et agréable. Il savait pertinemment que la vie n'était pas qu'un grand arc-en-ciel appétissant – et ce pour en avoir fait l'expérience – mais plus jamais il permettrait que Joan puis être aussi malheureux qu'il l'avait été. Peut-être qu'ils se disputeraient, peut-être que des fois ils ne se comprendraient pas, mais la vie pouvait être si douce...
Il reposa sa petite soeur avec qui il jouait depuis un bon moment puis fit un signe à son invité pour qu'ils retournent dans sa chambre. Ce dernier acquiesça, presque avec soulagement – devant tant de bonheur, peut-être – et se laissa tomber sur le grand lit.
-Ca ne va pas ?
-Si. J'admirais juste le bonheur familial..., répondit-il tristement.
-Toi aussi, tu peux connaître ça, le rassura le Japonais.
-Si tu le dis...
-Je te l'assure.
Les semaines suivantes furent un pur soulagement pour les deux adolescents. Ils avaient tellement de travail avant les vacances que tous les moments libres qu'ils avaient, ils les passaient ensemble. Et ces moments n'étaient que des morceaux de joie et de guérison pour Joan. Ce dernier souriait de plus en plus, semblait reprendre véritablement goût à la vie, et se rapprochait de plus en plus d'Eiji. Ils n'étaient pas très actifs, s'embrassant seulement chastement de temps en temps, mais ils se sentaient bien ensemble, et c'était le principal.
Puis les vacances arrivèrent et il fut convenu qu'Eiji passerait quelques jours chez son ami, pour qu'ils soient tranquilles tous les deux et qu'ils puissent parler sans crainte. Et peut-être même plus... ?
Quand le Japonais sonna à l'interphone, on lui répondit directement, comme si son hôte avait attendu devant le combiné tout ce temps, le guettant avec impatience. Ils s'embrassèrent longuement, ce qu'ils n'avaient pas fait depuis un bon moment. Puis Joan le laissa poser ses affaires et se détendre sur le canapé.
Le brun se rappela avec tristesse la première nuit qu'il avait passé ici. Cette nuit où il avait découvert les blessures d'un inconnu, ainsi que son goût prononcé pour les tentatives de suicide. Puis il avait passé la nuit sur le canapé, incapable de dormir, se demandant si le garçon dans la chambre d'à côté allait faire une bêtise, et pourquoi son coeur battait aussi vite. Peut-être qu'après tout il avait encore ressentit ce désir malsain de venir en aide à quelqu'un. De se sentir utile, de croire qu'il n'était pas totalement nul, et que si les choses tournaient mal entre eux, alors ce serait la faute du plus jeune, qui se serait servi de lui pour s'en sortir et l'aurait laissé ensuite pourrir comme un mal-propre.
-Un café ?
-Non merci, j'ai le ventre encore retourné du déjeuner...
La chevelure chocolat fut secouée par un petit rire moqueur et son propriétaire vint rejoindre l'objet de toutes ses pensées sur le canapé.
-T'as l'air patraque...
Le Japonais le rassura d'un sourire et l'attira contre lui. Il ne voulait pas penser à tout ça, c'était bien trop stupide. Il était tombé amoureux de lui, pas parce qu'il avait besoin d'aide, mais parce qu'il lui plaisait, et que les sentiments sont parfois bien incompréhensibles. Peut-être qu'il souffrirait, oui. Mais peut-être que cela en valait la peine.
Eiji sentait bien que le corps étendu à ses côtés n'était pas prêt à se laisser totalement aller, à faire confiance à quelqu'un d'autre. Il le savait, mais en avait pourtant très envie – les désagréments d'être un adolescent en bonne santé, sûrement – et avait du mal à empêcher ses mains de faire des bêtises. Cela faisait trois jours qu'il était chez Joan et qu'ils passaient de très bonnes journées. Ils ne faisaient pas grand-chose, restant au calme à regarder des films et à discuter, travaillant un peu parfois. Mais c'était si dur – sans mauvais jeu de mots – de dormir, étendu aux côtés de celui qu'il désirait sans pouvoir le toucher de peur de le traumatiser à nouveau. Alors que le plus vieux soupirait de dépit pour la énième fois, Joan lui posa la question fatidique :
-Qu'est-ce qu'il y a ?
-Rien...
-Si, je le sens bien. Dis-moi ce qu'il y a.
-C'est juste que... tu... je... j'ai envie de... plus...
-Alors pourquoi tu ne fais rien ?
Le Japonais écarquilla les yeux d'étonnement. Alors lui aussi en avait envie ? Il ne se fit pas prier après l'invitation de son amant et commença à l'embrasser. Puis ses baisers se déposèrent dans son cou, sur ses clavicules, sur son torse, ses mains glissaient, avides. Alors qu'il allait s'attaquer à deux parties sensibles du torse pâle et blessé, il remarqua quelque chose de pas très agréable dans ces moments-là. Joan était aussi immobile qu'une planche à pain, ne montrait aucun signe particulier de désir et ne l'avait pas touché une seule fois. Il retint son souffle et chercha le regard vert. Ce qu'il vit ne lui plût pas plus et il fit l'idiot, ce qui arrive souvent dans les moments de frustrations.
-Tu n'en as pas envie. Il fallait le dire.
-C'est pas...
-Qu'est-ce que tu croyais ?! J'ai pas envie de te violer ! J'allais pas te frapper si tu m'avais dit que tu voulais pas !
-Tu es... déçu...?
-Un peu, oui. Agacé, surtout, répliqua froidement le Japonais.
Le plus jeune, visiblement désespéré, sortit du lit puis de la chambre. Eiji ne le suivit pas mais prit le chemin de la salle-de-bain. Une douche froide plus tard, il avait reprit ses esprits et avait eu le temps de s'infliger toutes les insultes qu'il connaissait. Le brun noua une serviette chaude autour de sa taille, le torse et les cheveux encore mouillés, et se précipita dans le salon.
Joan était assis recroquevillé sur le canapé, les yeux bien trop brillant pour que son amant le supporte. Ce dernier le prit très doucement dans ses bras et lui embrassa furtivement la nuque, puis le front.
-Je suis désolé. Excuse-moi...
-Je voulais...
-Tu n'as pas à te justifier. Je sais que tu n'es pas prêt, je ne sais pas ce qui m'a prit. Est-ce que tu m'en veux?
-Non... Je ne peux pas t'en vouloir...
-On retourne se coucher ?
Il se rappela que c'était comme ça que tout avait commencé avec Alex. Il l'avait forcé à faire des choses qu'il ne voulait pas, puis s'était énervé, et avait finit par s'excuser platement. Puis tout s'était intensifié. Il ne lui faisait plus que des choses qu'il ne voulait pas faire, lui faisait mal, et le faisait culpabiliser. Il était devenu un déchet, un objet, un moins que rien.
Mais aujourd'hui tout était différent. L'envie d'Eiji lui avait fait plus plaisir que peur et il avait comprit sa réaction. Puis il s'était vraiment excusé, avec cette lueur de sincérité dans les yeux, avec cette volonté de réparer, et cet amour dans son étreinte. Rien n'était pareil.
Rien ne serait plus pareil.
Eiji était sorti faire quelques courses pour le dîner, et à son retour Joan avait l'air soucieux. Ce dernier l'inquiétait par son attitude inhabituelle, malgré ses efforts pour le rassurer. Finalement le Japonais avait laissé tomber, ne voulait pas le forcer à lui parler s'il n'en avait pas envie. Peut-être avait-il pensé à des choses douloureuses, ou peut-être était-ce un jour où quelque chose s'était passé avant... Le brun essaya alors plutôt de détendre l'atmosphère, et eut l'impression que sa tentative avait eu du succès. Quand ils allèrent se coucher, Joan semblait bien plus câlin que la veille et se collait contre lui en lui caressant le ventre. Certes cela commençait à devenir un peu inconfortable, mais il se sentait tellement bien qu'il fit taire son désir et l'embrassa avec tendresse. Ils continuaient leurs baisers passionnés quand un bruit sourd les figèrent. Ils s'assirent brusquement dans le lit au moment où la porte de la chambre se fracassait contre le mur.
-Alors qu'est-ce qu'il se passe, ici ? On s'amuse bien en mon absence ?! Lâcha une voix suave mais sarcastique au possible.
-Qui t'es, toi ?! S'énerva Eiji tout en connaissant déjà la réponse.
L'intrus regarda Joan, pétrifié sur place, le regard plus apeuré que jamais. Son corps entier tremblait et la pâleur de sa peau lui donnait un air cadavérique. Le garçon le regarda avec satisfaction, se rendant compte qu'il exerçait toujours la même terreur sur son amant.
-Alors Jo, mon ange, c'est lui ton nouveau mec ? Pas mal... Tu lui as pas parlé de moi ?
-A... Alex... Qu... qu'est-ce que tu fais... qu'est-ce que tu fais ici... ?
-Ce que tu m'as dit au téléphone ne m'a pas trop plût. Je me suis dit qu'il fallait que je vienne te remettre dans le droit chemin, Jo.
-Dégage d'ici ! S'écria le Japonais en enroulant l'un des deux draps autour de sa taille en se levant.
-Non ! Eiji ! Ne...
-Quoi ? Il faut qu'il parte, Joan.
-Moi ? Oh mais je n'ai pas à partir. Tu es l'intrus, ici. Regarde autour de toi, je suis partout. Et Jo est totalement à moi.
-Il n'est pas à toi ! Ce n'est pas ta chose !
Le brun s'approcha d'Alex et au moment où il allait le frapper, le coeur de Joan ne fit qu'un bond et il se jeta sur lui pour l'en empêcher. Le Japonais regarda celui qu'il aimait avec incompréhension puis retourna son visage vers le corps inamical en face de lui. C'est alors qu'Eiji vit le petit couteau que venait de sortir le nouvel arrivant. Son ventre était tordu par la haine mélangée à la peur. Peur d'être blessé, peur que Joan le soit, peur de ne pouvoir se sortir vivant de cette situation tordue.
-Maintenant tu te casses, tu disparais de la vie de Jo et t'essaie pas de faire de connerie où son magnifique corps en subira les conséquences.
-Hors de question que je parte. C'est à toi de te casser espèce de malade !
Le brun n'avait aucune intention de se calmer, ni de partir, mais ne savait pas quoi faire pour retourner la situation en sa faveur. Pour l'instant il voulait juste gagner du temps pour pouvoir analyser le tableau. Alex soupira d'un air affligé et reporta son regard sur celui du plus jeune tout en caressant la lame de son couteau d'un air avide.
-Mon ange... Dis-lui de dégager.
Joan lança un regard de supplication à son nouvel amant et finit par lui demander d'une voix tremblante de s'en aller.
-Joan...! Ne me fais pas ça...! Tu... tu veux que je m'en aille ?!
-Va-t-en... murmura le plus jeune, les yeux baissés pour ne pas croiser le regard accusateur et blessé de celui avec qui il avait connu la joie.
Dégoûté et impuissant face à la situation, le Japonais revêtit une paire de jeans noirs, un tee-shirt blanc qui traînait puis sortit de l'appartement en claquant la porte, faisant tressaillir Joan.
-C'est mal ce que tu as fait, Jo. Mais tu m'as manqué...
Errant dans les rues, assez loin de son quartier – qui était aussi celui de son nouveau « ex-nouvel-amant » - Eiji entra dans le premier bar un peu glauque mais animé – et gay – qu'il trouva et s'affala au bar.
-Dure soirée ? Lui demanda une voix grave.
-Ouais, on peut le dire... Mr Johnson ?! s'exclama-t-il en relevant la tête.
-Mr Sakayama ?!
-Vous pouvez m'appeler Eiji, hein. J'aurais jamais cru que mon prof puisse être gay...
-Et moi que vous traîniez dans des endroits pareils.
-Je vous renvoie le compliment.
-Maintenant qu'on est là, c'est Kenneth, et tu peux me tutoyer si tu veux.
-Tu me paie à boire ?
-D'habitude je ne paie un coup qu'à ceux qui finissent dans mon lit mais vu que tu es mon élève... un coca s'il vous plaît !
-Hey je peux boire de l'alcool ! Et puis ça te plairait pas de le faire avec un de tes étudiants ?! Ajouta-t-il d'un ton provocateur.
-C'est bon j'ai donné...
-J'aurais jamais cru ça de toi.
-Moi non plus, mais il y en a qui sont très persuasifs, dit-il à regret. Et toi, qu'est-ce qui t'es arrivé ? Un problème avec McMillers ?
-Vous savez...?!
-Tout le monde sait. Et tout le monde a su pour lui et Alex, soupira le professeur.
-Et vous savez aussi ce qu'il a subit ?! S'indigna le Japoanis.
-Pas dans les détails... mais Alex est un vrai malade... je viens de m'en rendre compte. Fais attention, il est de retour en ville.
-C'est lui que vous vous êtes tapé ?!
-Il m'a coincé dans une ruelle hier soir... Mais c'est vraiment un dingue, il a finit par sortir un couteau... J'ai halluciné. Heureusement que je suis plus musclé que j'en ai l'air.
-Kenneth... je vous en supplie, il faut que vous m'aidiez !
-A quoi faire ?! S'insurgea-t-il. Je me mêle pas des disputes amoureuses de mes élèves, c'est clair ?!
-C'est pas ça. Alex est venu. Il est tout seul avec Joan. J'ai peur qu'il lui fasse payer.
-Mais pourquoi tu les as laissé seuls ?!
-J'ai pas eu le choix !!
-Bon, dépêche-toi, j'ai une moto.
La porte fut une fois de plus enfoncée, une chance que le digicode soit tombé en panne la veille... Quand ils arrivèrent, la chambre à coucher était déjà dans un sale état et Eiji resta figé devant l'horreur qu'il avait sous les yeux. Heureusement, son professeur avait un peu plus de jugeote que lui et s'empara d'Alex après lui avoir fait lâcher son couteau qui tomba avec un bruit sourd sur les draps trempés de sang. Il se débattit avec une rage inimaginable mais l'adulte réussit à le maîtriser, lui envoya son poing dans la figure et son ancien élève tomba au sol, dans les vapes.
-Je me charge de lui. Tu peux t'occuper d'appeler une ambulance pour McMillers ? Ajouta Mr Johnson. Hé Eiji ! C'est pas le moment d'avoir peur ! S'exclama-t-il en le voyant pétrifié sur place.
Le Japonais parut se ressaisir, composa le numéro d'urgence puis se jeta sur le corps inanimé de son amant. Ce dernier avait perdu connaissance et son dos était un tapis de sang. Les taillades qui y avaient été faites parcouraient la largeur de son dos plat et ses cheveux chocolats étaient poisseux du liquide rouge. La scène était bien trop horrible pour Eiji qui, tout en serrant Joan dans ses bras, perdait peu à peu connaissance lui-même.
Quand le samu arriva, le tableau était bien horrible...
Un mal de tête semblait faire la loi dans son crâne quand l'adolescent reprit conscience. Il se sentait encore trop mal pour ouvrir les yeux, il avait l'impression d'être vide et ça ne l'aurait pas étonné d'avoir trop bu la nuit précédente et d'avoir tout rendu sur un trottoir. Bizarrement, ce n'est pas ce genre de souvenir qui lui revint en mémoire. Oui, il était allé dans un bar, mais pas pour longtemps. Il y avait rencontré son professeur, Mr Johnson, puis ils... Joan... Et soudain deux yeux bridés s'ouvrirent sur la réalité. Il était couché dans un lit d'hôpital et la lumière du jour éclairait la pièce, ce qui voulait dire qu'il avait dormi bien longtemps. Bien trop longtemps. Il s'assit et regarda autour de lui. Il n'y avait personne et la pièce était calme. Une chaise était disposée à côté de son lit, comme si quelqu'un l'avait veillé pendant qu'il dormait puis était parti. Il espéra que personne n'avait appelé ses parents...
Une douleur sourde se propagea dans tout son corps quand il reprit la maîtrise de son esprit. Il était pour l'instant hors de question d'ouvrir les yeux ou de bouger ne serait qu'un cil, tant il se sentait mal et faible. Le garçon tenta de se rappeler ce qui s'était passé la nuit précédente. Son pire cauchemar, qui avait pourtant été son plus grand bonheur, était revenu et avait voulu reprendre ce qui lui était dû. Et c'est ce qu'il avait fait. Lui, faible et peureux, s'était laissé faire comme une fillette. Il avait supplié, pleuré, imploré, mais rien n'y avait fait et ce qui devait arriver arriva, comme un châtiment. Puis la véritable punition arriva, il avait été obligé de se laisser faire, de faire souffrir une fois encore son corps. La douleur avait été fulgurante et plus intense que dans ses souvenirs. C'est ainsi qu'après la première entaille il avait perdu connaissance, errant dans une partie reculée de son esprit. Puis, sans qu'il reprenne conscience totalement, il avait senti un corps chaud le tenir doucement avec tendresse, et des mots avaient atteint son esprit. Des « ne pars pas », des « sois fort », des « jamais plus ça n'arrivera » et – les meilleurs – des « je t'aime ». Ces mots avaient été chuchotés, murmurés, et pourtant il les avait entendus très distinctement et c'est sûrement grâce à ça qu'il n'avait pas sombré du côté où sa douleur le poussait à aller, dans cette salle noire et froide de son esprit, là où il aurait aimé s'enfermer pour toujours. Puis il ne se rappelait plus grand-chose, juste des bras forts le portant délicatement sur une espèce de lit qui bougeait, bougeait, bougeait.
Quand il se leva, le Japonais crut qu'il allait en mourir tellement sa tête lui tournait. Il avait toujours voulu pouvoir voir à 360°, là il était servi. Il continua quand même son chemin et ouvrit la porte. Une infirmière qui passait accouru et l'empêcha de tomber.
-Où allez-vous ?! Vous devez encore vous reposer !
-Joan... Joan... il... Joan... il est où...?
-Joan ?
-Le petit McMillers qui a été emmené en même temps que lui, Sandy. Laisse-le y aller, c'est en 337, répondit doucement une aide soignante.
-D'accord, mais tu ne restes pas longtemps.
-D'accord, mentit le garçon qui avait bien l'intention de rester avec Joan bien plus longtemps que ça.
L'infirmière le conduisit lentement jusqu'à la 337, elle ouvrit la porte et l'aida à s'asseoir sur une chaise.
-Ses jours ne sont pas en danger. Il a perdu beaucoup de sang mais ça va. Il ne s'est toujours pas réveillé, par contre... Essaie de lui parler un peu...
Le Japonais acquiesça et attendit qu'elle referme la porte derrière elle avant de se relever et de se pencher vers lui. Il observa son visage « paisible » et les larmes lui montèrent immédiatement aux yeux. Il s'effondra, se retenant de justesse sur le bord du lit puis y posant sa tête et ses bras.
-Pourquoi tu m'as dit de partir, idiot ?! Murmura-t-il avec un mélange de colère et de désespoir. Si tu m'avais laissé me battre ça t'aurait peut-être évité ça ! Tu t'en fous de compter pour moi ?! Tu veux me laisser tout seul ?! Dès le premier jour j'ai voulu te connaître, et dès le premier soir tu essayais de te tuer..., lâcha-t-il avec un petit rire amusé. A partir de là je me suis dit que c'était impossible de ne pas vivre à tes côtés. A partir de là, j'ai voulu qu'il ne t'arrive plus rien de grave. Parfois j'ai pas été très intelligent et je t'ai fait de la peine, mais jamais j'aurais cru que ça pouvait t'arriver à nouveau. J'ai cru que je pourrais te protéger... Mais... mais... j'ai pas pu... et maintenant t'es allongé ici... Pourquoi tu m'as dit de partir ?! Pourquoi...?
-Calme-toi, Eiji, le rassura son professeur en le relevant et le prenant contre lui.
Dans son désespoir, il ne l'avait même pas entendu entrer et s'approcher.
-Il n'est pas en danger. Il va bientôt se réveiller, et c'est toi qui l'as sauvé, Eiji. Calme-toi...
Le brun finit par arrêter de pleurer et s'assit sur le siège à côté du lit de son amant. Ses yeux étaient vides de tout sentiment, mais cela changea instantanément quand il vit deux prunelles vert d'eau rencontrer les siennes. Ce vert d'eau qu'il aimait plus que tout, qui l'avait attiré et l'intriguait toujours. Ce vert d'eau qui voulait dire qu'Il était réveillé. Ils se regardèrent, sans rien dire, sans bouger, incapables de faire un geste. Puis le bras de Joan lui intima de s'approcher, ce qu'il fit immédiatement.
-Merci... murmura-t-il.
-Chut, ne dis rien.
-Moi aussi...
-Toi aussi quoi ? S'étonna le Japonais.
-Je t'...
-Alors, comment se porte notre Joan ? Le coupa la voix tonitruant du médecin de l'étage.
-Ca va... murmura le principal intéressé.
-Bien. On ne va pas vous embêter plus, ainsi que Mr Sakayama, puisque Mr Johnson s'est occupé de tout. Mais je dois quand même vous demander si vous ne voulez pas un peu... d'aide. Morale, j'entends. Des psychologues sont à votre disposition si vous le souhaitez.
Le châtain grimaça et sourit piteusement.
-Non, ça ira, merci. J'ai quelqu'un qui suffit à me faire me sentir mieux, répondit-il en baissant les yeux, ses joues se teintant de rose.
-Je vais vous examiner mais normalement vous pourrez sortir ce soir. Vos blessures ne se sont pas infectées et je pense que ça n'arrivera pas. Mais je vais vous donner un traitement à appliquer dessus pour qu'elles cicatrisent plus vite et que ce soit moins douloureux. Est-ce que quelqu'un peut vous l'appliquer?
-Heu...
-Oui. C'est bon, répliqua le Japonais à sa place.
-Très bien. Je vais vous demander de sortir, messieurs, demanda le médecin à Kenneth et Eiji. Je dois examiner votre ami. Mr Sakayama, je vous conseille de retourner vous reposer un peu dans votre chambre et de goûter aux délicieux plats gastronomiques fournis avec amour par notre hôpital.
-Hm j'ai hâte..., répondit-il platoniquement.
Quand ils arrivèrent chez les Sakayama, la mère d'Eiji fut surprise de les voir tous les deux, ce qui n'était pas prévu au programme. Elle les accueilli chaleureusement, sentant tout de suite que quelque chose s'était passé, mais ne posa aucune question. Elle vit quand même qu'aucun des deux n'avait de sac d'affaires et lança un regard interrogateur à son fils qui escorta son ami jusqu'à sa chambre puis retourna voir sa mère.
-Je ne peux pas tout t'expliquer. Mais quelqu'un a fait du mal à Joan et...
-Tu étais là ?! Le coupa-t-elle.
-C'est compliqué... j'ai été foutu dehors... puis j'ai croisé un prof et il m'a aidé à « sauver » Joan. On a tous les deux passé l'autre moitié de la nuit à l'hôpital. On vient d'en sortir...
-Tu es blessé ?! Et Joan ?!
-Moi je n'ai rien. Mais lui... oui. Maman c'est atroce..., gémit-il. Comment des gens peuvent faire autant de mal à d'autres personnes ?!
-C'est la vie, mon chéri, tenta-t-elle en le prenant dans ses bras, ce qu'elle n'avait pas fait depuis très longtemps.
-Bon... L'appartement de Joan est dans un état horrible, notre prof va s'en occuper dans le week-end, mais en attendant il va rester là et je vais aller avec lui au centre commercial lui acheter des vêtements.
-D'accord. Je vous prépare un goûter ?
-Oui, merci maman.
Joan semblait l'attendre, guetter son entrée. Quand elle eut lieu, il le remercia mille fois, lui dit qu'il lui revaudrait ça et surtout, lui demanda ce qui lui tenait à coeur. La réponse ne fut pas formulée, mais montrée, avec pour forme un baiser tendre et doux.
-Eiji...
-Hm ?
-Aishiteru, déclara-t-il avec un bel accent anglophone.
-Moi aussi. Je t'aime.
Ils restèrent l'un contre l'autre pendant un long moment, n'ayant même pas entendu Mme Eiji poser une assiette de cookie par terre, puis le brun se redressa d'un coup.
-Hé mais ! Comment ça se fait que tu parles japonais, toi ?!
-Je parle pas japonais, idiot. C'est le seul mot que je connaisse. J'ai regardé sur internet l'autre jour.
-« l'autre jour » ?! C'est quand, ça ?!
-Laisse tomber... Je sais juste dire ça.
-C'est bien suffisant.
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Note : Voilà le 5ème chapitre. Il est un peu long (dans le développement de l'histoire, j'entends) et n'a pas été facile à écrire. C'est le chapitre le plus noir de l'histoire, et celui de l'apparition d'Alex.
Va-t-il réapparaître ?
Comment la relation d'Eiji et Joan va-t-elle évoluer ?
Et enfin... que va-t-il se passer dans le prochain chapitre ?!
Eh bien tout ce que je peux vous dire pour le moment, c'est que le prochain chapitre sera plus joyeux ! Et que l'histoire se termine bientôt...
Si vous avez des questions (parce que peut-être que tout n'est pas très clair), je vous répondrais avec plaisir (si l'explication n'est pas dans la suite...).
Merci de m'avoir lue, a bientôt pour le nouveau chapitre !