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Bonnes résolutions
La sensation d’avoir passé ces dernières vingt-quatre heures debout à faire des allers-retours me décide, pour une fois, à ne pas me soucier de quoi que ce soit et à me laisser tomber sur le lit pour y dormir jusqu’à n’en plus pouvoir. D’ailleurs, à peine la porte refermée, j’ai tout juste le courage de me déshabiller avant d’aller m’effondrer dans la chambre et de perdre conscience, le sourire aux lèvres.
Lorsque j’ouvre enfin les yeux, j’ai l’impression d’avoir dormi une éternité et pourtant, ça ne fait sûrement que quelques heures. Ou un peu plus. Je cligne plusieurs fois des yeux en voyant « 15:30 » clignoter en chiffres rouges sur le radio réveil et soupire de dépit de m’être autorisé une si longue sieste. Vincent doit probablement être rentré et reparti entre les deux, et bien que je dusse me sentir coupable, seule une certaine satisfaction m’envahit. Après tout, j’ai survécu à cette semaine de folie sans Simon ; j’ai bien le droit de souffler un peu. Je vais même avoir une longue et merveilleuse semaine de vacances pour souffler. Il suffit de convaincre mon overbooké de petit ami de m’accorder quelques jours, et tout sera parfait.
Ce qu’il reste de la journée se passe doucement, rythmé par les sorties avec Okami sous la douce chaleur des derniers jours de mai, et lorsque Vincent refait son apparition en début de soirée, l’odeur de gratin de crabe au curry l’attire à la cuisine où je l’attends.
― Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu, murmuré-je alors qu’il m’entoure de ses bras pour épier par-dessus mon épaule.
― Dis plutôt que ça fait longtemps que tu ne m’as pas vu. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de te réveiller, hier, mais rien à faire.
— Il faut bien que certains bossent…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’il me soulève du sol en grondant, pour me déposer sur le bar et me faire taire d’un baiser. Je ne peux m’empêcher de rire devant son air faussement outré et le laisse me mordre gentiment le cou, soulagé quelque part qu’il ne soit pas fâché par la récente distance qui s’installe entre nous.
— Si tu veux être femme au foyer, ça me va très bien, marmonne-t-il contre ma gorge. Je peux même te faire virer pour atteinte à la pudeur, si tu veux…
— Très drôle, dis-je en le repoussant un peu. Tu crois que je n’ai que ça à faire, tourner en rond ici en attendant ton retour ?
Il sourit, habitué à cette petite tirade qui revient de plus en plus souvent dernièrement. Pourtant, je le sens tout de même un peu déçu, et je ne peux que partager son sentiment d’être malgré moi déconnecté de notre relation.
— Ça me manque de ne pas passer du temps avec toi, lâche-t-il enfin en gardant de son mieux son air imperturbable.
— Tu sais que moi aussi, mais…
— J’ai pris des vacances.
— Ah ? m’exclamé-je en écarquillant les yeux de surprise. Je croyais que…
— Ils vont se débrouiller sans moi.
Depuis quelque temps, un nouveau projet de son cabinet d’architecture avait fini par accaparer le maigre temps libre que nous avions en commun, et je commençais à désespérer que l’on puisse passer une après-midi ensemble avant cet été.
— Qu’est-ce que tu veux faire, alors ? demandé-je en nouant mes jambes autour de sa taille pour le rapprocher de moi.
— On va commencer par faire les valises…
— Quoi ?!
Il me fait son sourire mystérieux et vaguement agaçant, qui me pousse à le secouer un peu pour qu’il m’explique.
— Comment ça, les valises ?
— On part en vacances, toi et moi. Une semaine.
— Où ?
— Au soleil.
— Ce n’est pas une réponse, ça ! Où tu nous emmènes ?
— Quoi, ça ne te fait pas envie, une semaine ensemble à profiter de la mer et du soleil ? dit-il sur un ton légèrement dépité.
— Si, mais…
— Alors, fais-moi un peu confiance.
Ce n’est pas comme si j’avais vraiment le choix, de toute façon.
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— Tu vas me casser un doigt, chuchote Vincent avec une grimace de douleur, tandis que je lui broie la main dans ma poigne sans la moindre retenue.
— Je vais être malade…
Je ne sais pas si c’est ma voix tremblante ou mon teint livide qui le convainc de mon sérieux mais il ne tarde pas à me tendre un sac en papier, au cas où je mettrais ma menace à exécution.
— Je ne savais pas que tu étais malade en avion, soupire-t-il en écartant précautionneusement mes cheveux de mon visage.
— Moi non plus, tiens…
La futile insouciance avec laquelle j’ai décidé de prendre la nouvelle de mon premier voyage en avion n’a servi à rien face à l’irrépressible angoisse qui est apparue juste avant le décollage, se transformant rapidement en un intense malaise. À présent, le seul fait de contenir ma nausée parvient à me maintenir éveillé et bien conscient du moindre soubresaut de l’appareil, au grand dam de Vincent qui tente tant bien que mal de me changer les idées depuis quelques heures.
— On aurait pu éviter l’avion, articulé-je difficilement entre deux secousses.
— En bateau ça aurait pris plus de temps que prévu, plaisante-t-il sans pour autant m’arracher le moindre sourire.
— La Guadeloupe, maugréé-je en focalisant mon attention sur le tapis de nuages en contrebas. On ne pouvait pas juste aller en Italie, bordel…
— Je ne pouvais pas deviner…
— Je sais, le coupé-je avant de plaquer ma main sur ma bouche pour calmer un nouveau hoquet.
Ce n’est pourtant pas ça qui va apaiser mon malaise.
Vincent renonce finalement à me distraire et garde le silence, abandonnant le sort de sa main gauche à mon impitoyable prise. Les huit plus longues heures de ma vie.
Lorsque l’on se pose enfin, et que mon estomac s’est finalement libéré de la totalité de son contenu malgré moi, Vincent me porte à demi jusqu’aux toilettes les plus proches pour que je reprenne mes esprits.
Je reste quelques minutes appuyé au-dessus du lavabo, laissant à mon visage le temps de reprendre de la couleur et chassant à grand renfort d’eau fraîche le goût désagréable sur ma langue. Vincent se tient debout à côté, une main dans sa poche et l’autre posée au bas de mon dos, attendant patiemment que je me remette de ma petite aventure. Je lui serais presque reconnaissant de se montrer aussi attentionné, si je ne lui en voulais pas autant de m’avoir infligé un tel supplice…
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? questionné-je discrètement alors que l’on se dirige vers la zone de remise des bagages. Tu as prévu quelque chose où on part à l’aventure ?
— Un ami de mon père doit venir nous récupérer à l’aéroport, je crois qu’il compte nous faire visiter un peu l’île. Après, si tu préfères qu’on se débrouille…
— Non, j’aimerais mieux pas, justement.
Il me fait un regard suspicieux et je me garde bien de lui faire part de mes réserves sur son sens de l’aventure. Déjà que le voir en short me semble terriblement improbable, alors braver la jungle des Caraïbes…
— On a rendez-vous au café de l’aéroport, m’indique-t-il une fois nos valises en main. Tu veux manger quelque chose ?
— Je ne crois pas, non.
Mon récent souvenir de nausée n’aide en rien le fait que la moindre chose comestible me fasse autant envie qu’un vieux bout de bois brûlé. Il se prend tout de même un café avant de nous installer à une table tranquille et j’en profite pour observer un peu les alentours ; bien sûr, hormis le personnel, il n’y a que des touristes autour de nous, mais certains d’entre eux attirent tout de même mon attention. Notamment un jeune homme en train de s’énerver au téléphone, dont les tresses serrées le long de son crâne et le teint plus que métis me laissent à penser qu’il est peut-être bien local.
— … Ay chié baw ! (1)
Voilà qui confirme mon idée. Il continue de s’énerver quelques minutes en créole et mon sourire amusé pousse Vincent à s’intéresser à son tour à cet individu.
— … tu es le moustique qui me suce le sang depuis trop longtemps ! Je ne veux plus te voir !
Il finit par raccrocher et je me détourne en gloussant. Je sens que je vais bien m’amuser ici ! Pourtant, mon amant met rapidement fin à mon enthousiasme en me calmant d’une tape sur la cuisse, les yeux levés vers ce que je découvre être l’objet de mon hilarité. Je crains un instant au scandale, mais au lieu d’être agressif celui-ci nous fait un immense sourire en prenant la pose, les bras croisés.
— Monsieur Valentine et… charmante créature, c’est ça ? dit-il en m’envoyant un clin d’œil pas du tout discret.
Je lui fais les gros yeux tandis que Vincent prend un air sceptique en demandant :
— On se connaît ?
— Je crois que vous attendiez mon père, mais sa quatrième femme s’est trouvé une soudaine passion pour le Pérou et monsieur a pris le premier avion pour lui faire plaisir. Alors, c’est moi qui vous sers de guide.
Moi qui m’attendais à un quinquagénaire bedonnant, je dois dire que la surprise est plutôt agréable. Vincent ne semble bien évidemment pas plus réjoui que cela, mais une petite séance de persuasion à l’hôtel suffira sûrement à le faire changer d’avis.
— Enfin bref, ce n’est pas comme s’il se souciait de ce que j’avais prévu, de toute façon. Ah oui, je m’appelle Louis. On se tutoie ? Je préfère.
— Moi non, souffle Vincent en serrant tout de même sa main tendue.
— J’ai pas bien saisi ton nom, poursuit-iI en ignorant le regard noir de mon amant pour me saluer.
— Zach.
— Zach, répète-t-il sur un ton suave. C’est très joli…
La bruyante expiration de Vincent me pousse à retirer assez vite ma main de la sienne et c’est sans un mot que nous le suivons jusqu’au parking. Il nous invite à prendre place dans un 4x4 noir sans toit, étonnamment propre, et ne proteste pas lorsque l’on s’assied à l’arrière comme si c’était un taxi.
— Vous avez réservé un cottage à côté de Deshaies, c’est ça ? lance-t-il en sortant en trombe du parking. On y sera dans une demi-heure normalement, à cette heure-ci il n’y a pas trop de trafic. Je ne vous fais pas le speech sur les plages de sable doré, les palmiers, tout ça quoi, mais bon c’est un coin sympa. Après, ça dépend de ce que vous avez prévu, c’est sûr…
Je vois que Vincent n’en a absolument rien à faire de son petit discours et je finis par interrompre Louis en lui disant que l’on n’y a pas encore réfléchi et que ça pourra attendre. Le bruit du vent coupe court à toute discussion une fois sur la nationale et je me contente de regarder le paysage avec un petit sourire, ne regrettant finalement pas le voyage.
L’air est chaud et humide, et bien qu’on ne soit déjà plus en été je ne me souviens pas avoir jamais eu aussi chaud auparavant. Le soleil fait miroiter l’asphalte devant nous et je suis obligé de plisser les yeux pour ne pas être ébloui. Vincent a chaussé ses Ray-Ban noires et je me mordille distraitement la lèvre en le regardant, sa chemise blanche légèrement entrouverte sous sa veste noire, ses cheveux emmêlés par le vent… parfois, je me demande par quel miracle j’ai pu mettre la main sur un mec comme ça, convertir un mec comme ça même, alors que les magazines de mode se l’arracheraient s’ils croisaient sa route. Même si je doute qu’il se laisse faire…
Il tourne soudain la tête vers moi et je ne peux pas m’empêcher de rougir, comme s’il venait de me prendre sur le fait. Ma réaction le fait sourire et il écarte une mèche de mon visage avec délicatesse, en profitant pour caresser discrètement ma joue avant de remettre sa main sur ses genoux. Je me souviens de ses recommandations sur le fait de rester discret en dehors de l’hôtel… pourtant, j’aurais bien voulu l’embrasser.
Nous arrivons à destination un peu plus vite que prévu et Vincent congédie aussitôt Louis, lui laissant entendre qu’on l’appellera si besoin est, avant de me précéder à la réception. Le cottage où l’on nous emmène me semble au moins aussi grand que chez nous, s’élevant sur deux étages au milieu des plantes sauvages qui forment un océan de verdure tout autour. À l’extérieur comme à l’intérieur, tout est en bois sombre et mobilier assorti, à l’exception de la salle de bain équipée du confort moderne. Le grand lit blanc, avec sa moustiquaire aux airs de baldaquins, me fait penser à un conte de fées, et c’est non sans mal que je me retiens de me jeter dessus pour m’y prélasser après ce fatiguant voyage. Vincent semble plus intéressé par la vue et je jette moi aussi un coup d’œil du balcon, fasciné par le décor idyllique qui s’étend devant nous : entre les arbres touffus, les palmiers et l’immense plage bordée par l’océan à perte de vue, je peux difficilement imaginer meilleur cadre pour passer des vacances.
J’entends déjà Violaine s’indigner quand on leur montrera les photos.
— Le cottage s’appelle Caguama, nous informe le manager en déposant les clefs sur la table. C’est le nom donné à la tortue de mer par les Taïnos (2). Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à venir à la réception. Le petit déjeuner est servi jusqu’à dix heures.
Le hamac suspendu sous le porche attire ma curiosité et je le pousse doucement du doigt, perplexe quant à la résistance de ce simple amas de cordes.
— Vous pouvez monter dedans, me fait remarquer l’homme qui s’apprêtait à partir. C’est en fils tressés, il n’y a pas plus résistant comme hamac de nos jours ! Vous pouvez même vous y mettre à deux…
Et sur cette allusion sans malice à notre statut, il s’éclipse enfin, nous laissant profiter des premières réelles minutes de vacances ensemble. Vincent m’entraîne à l’intérieur pour me prendre dans ses bras et j’ai à peine le temps de lui ôter ses lunettes de soleil qu’il m’embrasse longuement, m’évitant de longs discours sur combien il est heureux d’être là avec moi. J’adore toujours autant ses moyens de communication.
— Tu as envie de quelque chose ? murmure-t-il alors que je reprends mon souffle.
— Prendre une douche et dormir, déjà.
— Sûr ?
Il mordille le cartilage de mon oreille, laissant ses mains descendre sur mes fesses, et je dois mobiliser toute ma volonté pour ne pas gémir et céder à ses avances.
— Oui, sûr, résisté-je en m’écartant un peu. Douche, dormir, et après on négocie.
Il cède à contrecœur et je ne regrette pas ma décision une fois sous le jet fumant de la douche, ni lorsque sommairement séché, je m’étends de tout mon long sur les draps frais. J’aperçois du coin de l’œil mon amant s’atteler à ranger nos affaires mais m’endors bien avant d’avoir eu le temps de ressentir la moindre culpabilité de ne pas l’aider.
Les quelques secondes qui suivent mon réveil sont troublées par un sentiment d’angoisse de ne pas reconnaître mon environnement, qui se calme rapidement alors que les souvenirs du voyage me reviennent en mémoire. Je m’étire comme un chat, seul dans le lit moelleux, et après quelques instants de paresse me décide à sortir pour retrouver Vincent. Nos vêtements sont suspendus dans la large penderie de la pièce, et j’enfile un t-shirt noir en plus de mon bermuda avant de rejoindre le rez-de-chaussée.
Vincent est installé dans le divan en bois, une jambe repliée sous lui et la tête posée sur sa main, apparemment occupé à lire. Je découvre en m’approchant qu’il s’agit d’un guide des environs et m’étonne qu’il s’intéresse autant aux curiosités locales.
— J’ai dormi longtemps ?
Il lève les yeux au son de ma voix et m’attrape par la taille avant que je n’aie le temps de m’asseoir, m’obligeant à m’installer sur ses genoux après qu’il ait jeté son livre un peu plus loin.
— Deux bonnes heures je dirais, répond-il en happant ma pomme d’Adam entre ses lèvres pour laisser une traînée moite le long de ma gorge.
Je devine à l’agréable odeur de shampoing qui se dégage de ses cheveux qu’il s’est lavé lui aussi et en profite pour y passer mes doigts avec un petit sourire béat, leur douceur me procurant un petit frisson.
— Tu veux faire un tour dans les environs ? demande Vincent en ôtant pour ma main pour la glisser dans la sienne.
Pour une fois qu’il ne me propose pas de faire l’amour, j’acquiesce avec enthousiasme et pars enfiler des sandales avant qu’il ne change d’avis.
— Tu n’oublies pas quelque chose ?
Sans me laisser le temps d’y réfléchir, il me lance le flacon de crème solaire avec un sourire amusé. Pourquoi est-ce que moi, je dois me pulvériser ce truc sur le visage au moindre rayon pour ne pas ressembler à un homard, alors que lui bronze toujours à la perfection ? La vie est injuste.
Mains dans les poches et lunettes sur le nez, nous sortons dans la lourde chaleur de ce milieu de journée pour rejoindre la plage par un sentier herbeux de l’hôtel, la verdure faisant rapidement place à la clarté éblouissante du sable brillant. Je prends mes sandales à la main et laisse mes orteils s’enfoncer dans le moelleux tapis qu’offre la plage, imité par Vincent qui m’entraîne au bord de l’eau pour mêler cette sensation à celle de la fraîcheur des vagues léchant nos pieds.
— Ça fait une éternité que je ne suis pas allé à la plage, lâché-je en levant le visage au ciel.
— Il y a la plage, en Bretagne ?
— D’après toi ! Il y en a plus qu’à côté de chez nous, en tout cas.
— Ça m’étonnerait tout de même qu’elles ressemblent à celle-ci…
Là-dessus, il marque un point ; c’est la première fois que je vois une étendue de sable doré aussi longue, suivant la courbe creusée par une mer plus bleue que le ciel et bordée d’arbres à perte de vue.
Et peu importe celles d’avant, c’est la première fois que j’en parcours une aux côtés de celui que j’aime.
Je le regarde un instant, et à défaut de capter son regard, son sourire m’indique qu’il est lui aussi heureux d’être ici, avec moi.
— Tu crois qu’il y a quoi, au bout de cette plage ?
— Je crois qu’on va y aller pour le savoir…
--
Le lendemain, assis à la terrasse d’un café de Deshaies, le bruit d’une discussion animée nous sort de notre quiétude et je reconnais malgré moi la voix de notre cher guide. Il raccroche au nez de son interlocuteur avant de nous accoster, retrouvant aussitôt son habituel sourire.
— Vous appréciez le coin ? demande-t-il en ramenant une chaise à notre table pour s’installer.
— On essaye, réplique froidement Vincent.
— Je suis passé par ici parce que j’ai des amis pas loin, poursuit Louis sans y prêter attention, et comme je vous ai vu je me suis dit que je pourrais vous emmener visiter un peu. Faut profiter de cette belle journée. C’est dommage, il est un peu tard pour le marché, mais si vous préférez le calme il y a des parcs intéressants un peu plus au sud de l’île.
— Quel genre de parc ? m’enquiers-je avec un intérêt non feint.
— Un style de réserve naturelle avec des animaux…
— Un zoo, clarifie Vincent.
— Ah non, c’est dans la nature, pas devant des cages en verre, se défend Louis. Et puis attention, il y a aussi des ponts suspendus pour visiter la canopée, c’est super exotique.
— Des petites bêtes et des arbres…
— Quoi, t’as peur des petites bêtes ? le charrié-je.
— Et toi, t’as pas le vertige ? rétorque-t-il en fronçant les sourcils.
— Pas dans les arbres, ce n’est pas pareil…
— Il y a aussi un site archéologique à Trois-Rivières, continue Louis, avec des vestiges des tribus indiennes qui vivaient sur l’île avant de se faire massacrer pas les conquistadors.
— C’est gai, lâche Vincent.
— Arrête, des vestiges, c’est génial, le contredis-je en lui envoyant un coup de coude.
— Il a raison, c’est génial, souligne notre compagnon avec son sourire de commercial.
— Je croyais que de toute façon, les Guadeloupéens étaient de piètres guides touristiques, fait alors remarquer Vincent avec un sourire perfide.
— Déjà, réplique Louis en s’accoudant à la table, je suis à demi Haïtien, et ensuite, je ne suis pas n’importe qui.
Il me flashe un clin d’œil et continue sans se démonter :
— Avouez que quelqu’un qui vit ici depuis toujours est nettement plus intéressant que la rubrique « curiosités » du guide du Routard…
— Intéressant, ce n’est pas le mot que j’emploierai.
— Fantastique, incroyable, je prends les autres aussi ! plaisante Louis en se levant. Alors, je vous emmène ?
Je ne laisse pas le temps d’argumenter à mon amant et pars à ses côtés, lui posant toutes sortes de questions sur sa vie sur l’île. Vincent nous fait finalement remarquer sa présence lorsque notre chauffeur me propose de venir à l’avant avec lui, en passant son bras autour de mes épaules pour me ramener sans ménagement contre lui.
La sournoise remarque de Vincent sur mon vertige se révèle tout de même exacte lorsque nous nous retrouvons à plusieurs mètres du sol, sur ces branlants ponts suspendus, mais hormis ce passage accroché à son bras et lui se retenant de rire, la journée se déroule sans encombre. Les discours incessants de Louis m’amusent plus qu’autre chose, au grand désespoir de mon partenaire que je sens au bord du meurtre lors de blagues particulièrement mauvaises. Je commence même à le trouver assez mignon. Pas de ma faute si j’ai un faible pour le look tropical…
Le soir tombe déjà lorsque Louis nous dépose à l’hôtel et je me retiens de me jeter dans un des fauteuils pour ne pas risquer de m’endormir, épuisé par nos excursions.
— Tu as faim ? me demande Vincent en ôtant son polo.
Je mets quelques secondes avant d’acquiescer, soudain fasciné par la vue de son torse légèrement brillant de sueur, et il semble faire exprès de prendre son temps à se changer pour ne pas que je sorte de ma transe.
— Il y a un restaurant sur la plage, ce n’est pas trop loin pour toi ?
— Ça devrait aller, grommelé-je, un peu vexé par le sous-entendu.
Lui n’a pas l’air de souffrir un instant de la fatigue ou du décalage horaire, alors que je n’ai cessé de m’endormir entre chaque excursion. Parfois, une envie de le passer aux rayons X me prend pour vérifier s’il est vraiment humain.
Cela dit, avec un peu de chance, les effets lui tomberont dessus plus tard et c’est moi qui pourrais me moquer de lui à ce moment.
— Mets ça, dit-il en me tendant une chemise bleu pâle.
— Quoi, ils ne sont pas assez bien mes t-shirts ?
— Tu en as ramené combien, de t-shirts noirs ? De quoi tenir la semaine ?
— Et alors, grogné-je en enfilant tout de même sa chemise. Les couleurs claires ça me donne l’air malade.
— N’importe quoi, pouffe Vincent en se collant derrière moi, un bras glissé autour de mon ventre et ses lèvres posées dans mon cou. Tu as un petit peu bronzé, en plus.
— C’est vrai ?
Il rit de ma question pleine d’espoir et m’entraîne par la main sur le chemin de la plage, le regard perdu en direction du coucher de soleil.
— J’ai envie de crabe, pensé-je à voix haute avec une expression d’extase.
— Qu’est-ce que tu as avec le crabe, en ce moment ?
— Je sais pas, je suis en manque sans doute. Pourquoi, ça t’ennuie ?
— Ça dépend, c’est aphrodisiaque le crabe ?
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Je ne comprends pas comment on peut dormir autant et être aussi fatigué. Ce matin, assis à l’avant du catamaran que Louis a amarré pour nous, j’ai l’impression que chaque goutte d’eau qui m’atterrit sur le visage me sort d’une phase d’endormissement spontané.
Mon super héros d’amant a une fois de plus trouvé l’occasion de se faire remarquer en nous démontrant ses talents de navigateur, alors que je n’ai rien trouvé de plus utile que de m’installer sur le pont pour somnoler. Pour une fois, je ne regrette pas que Louis soit occupé ailleurs.
— À gauche, c’est Basse-Terre, annonce d’ailleurs celui-ci en me sortant à nouveau du sommeil.
Je tourne paresseusement la tête mais la vue lointaine des quelques constructions modernes ne m’intéresse pas plus que ça. Je préfère encore regarder la mer se fendre à notre passage, m’extasiant bêtement à chaque poisson que je vois disparaître sous la coque. Soudain, ma vue est obstruée par un objet inconnu qui vient de s’échouer sur mon visage, accompagné par l’ombre de Vincent qui vient s’accroupir à mes côtés.
— Tu vas attraper une insolation, me fait-il remarquer alors que j’ajuste le chapeau dont il m’a affublé.
— Et toi, alors ? ronchonné-je.
— Moi, je ne reste pas sans bouger en plein soleil pendant des heures, tiens.
— Comment ça se fait que tu saches faire du bateau, d’ailleurs ? demandé-je avec suspicion. Pour quelqu’un qui a vécu en montagne toute sa vie…
— En montagne ? Il va falloir réviser ta géographie, parce que Chicago ça n’a jamais été en montagne.
— Ce n’est pas non plus au bord de la mer !
— Et alors ? Il y a plein de choses sur moi que tu ignores encore, conclut-il malicieusement avant de retourner à l’arrière.
— Un peu trop je trouve, grommelé-je à moi-même avant de retourner à ma paisible quiétude.
Quelques kilomètres plus loin, nous passons à proximité d’îlots que Louis commente avec enthousiasme, nous passant en revue les quelques curiosités avant de nous faire faire le tour de Terre-de-bas, plus ou moins déserte. Le bruit de mon estomac rappelle à tous que l’heure de manger approche et pour la première fois, Vincent et Louis semblent s’entendre à se moquer de moi et de mon sens des priorités.
Je me retiens de leur faire remarquer que mourir de faim pendant mes vacances me ferait mal, surtout quand on pense que c’est moi qui m’occupe de la cuisine le reste de l’année…
Louis a finalement pitié de moi et nous faisons escale à Marie-Galante, où j’ai enfin le droit de goûter aux spécialités locales. Vincent n’a pas l’air très intéressé par la nourriture, ni par la conversation de Louis, et s’éloigne de quelques mètres pour aller observer la plage. Malgré moi, je m’ennuie rapidement de son absence, et lorsque mon compagnon se lance dans une nouvelle de ses houleuses conversations téléphoniques, j’en profite pour le rejoindre en trottinant.
— Regarde, dit-il en se tenant tout près de moi, on voit la barrière de corail ici…
Je m’attarde un instant sur la ligne d’horizon, cherchant une trace au milieu de l’étendue turquoise de ces fameux coraux que je n’ai vus que dans des livres jusqu’à aujourd’hui. Je n’y trouve cependant rien et finis par lever les yeux vers Vincent pour lui avouer, mais au lieu de ça son regard me capture, dissipant mes mots dans son intensité.
— Tu veux aller nager ? demande-t-il tout bas alors que je dois serrer mes bras le long de mon corps pour ne pas les passer autour du sien.
— Je ne nage pas très bien…
— Ce n’est pas important.
En deux mouvements, il s’est débarrassé de son polo et de son pantalon, les abandonnant sous un palmier avant de se diriger vers la mer. Je me dépêche de l’imiter et trottine à ses côtés, gardant mes yeux rivés ailleurs que sur son caleçon de bain pour garder enfouies mes pensées indécentes.
Il avance dans l’eau comme il avance sur le sable, sans ralentir, sans perdre cette inébranlable assurance que je lui envie. Je capte les regards de toutes les beautés à la peau brune qui l’épient et une indicible envie de leur tordre le coup me prend, que j’ignore pour plonger à la suite de Vincent qui vient de disparaître sous la surface.
Comme je m’y attendais, je peine à le suivre, mais il semble ralentir son rythme pour m’attendre et cette simple attention me réchauffe le cœur. Puis soudain, il disparaît de ma vue, me laissant barboter à la surface avec une expression inquiète. Quelque chose me tire alors vers le fond et j’ai tout juste le temps de prendre une inspiration que Vincent m’attire avec lui sous l’eau, m’enlaçant étroitement pour m’embrasser.
Je lui rends son baiser au centuple, amusé par les petites bulles d’air qui s’échappent entre nous, et le laisse absorber mon air jusqu’à ce que je doive remonter pour respirer. Lui fait surface un peu plus loin, comme si de rien n’était, et je doute que le petit air rêveur que j’arbore s’efface de si tôt tandis que je le rejoins d’une brasse nonchalante.
Louis ne manque pas de nous reprocher notre excursion en solitaire mais cela m’est complètement égal. De retour sur le catamaran, entre deux îles dont notre guide vante la richesse des ruines, je finis par m’endormir pour de bon, bercé par le roulement du bateau.
--
— Tu m’excuseras, mais ça m’étonne un peu que quelqu’un d’aussi fatigué ait envie d’escalader un volcan, remarque Vincent sur le trajet vers la Soufrière.
— Mais… un volcan ! T’imagines ?
Il garde son air désintéressé et je sais qu’il m’en veut de m’être endormi à peine rentré hier soir, comme tous les autres soirs d’ailleurs, et je n’ai malheureusement pas d’excuse à lui fournir. Cependant, je ne vois pas ce qu’il y a de mal à profiter d’un lieu de vacances aussi fascinant que celui-ci, plutôt que de rester enfermés à l’hôtel…
— Surtout que c’est hyper typique, ajoute Louis qui se charge de la conduite. D’en haut, on a un panorama magnifique sur Basse-Terre, et il y a des sources chaudes au pied du sentier…
— C’est plutôt des sources froides qu’il faudrait, vu la température, grommelle Vincent.
— Harmonie climatique, rétorque-t-il.
Je ris discrètement en entendant mon amant jurer « fucking crap » tout bas et décide de ne pas prendre parti ; nous sommes déjà pratiquement arrivés, de toute façon.
Mes rêves d’Indiana Jones et de montagne sauvage ne sont pas déçus par le paysage qui s’étend devant nous, virant du vert au noir alors que mon regard s’attarde sur le sommet.
— On peut grimper tout en haut ?
— On peut, oui, confirme Louis en sortant son sac de randonnée du coffre.
Comme moi, Vincent n’a emporté qu’une bouteille d’eau qu’il a glissée dans sa poche, peu impressionné par l’ascension qui nous attend. Louis nous a de toute façon assuré qu’il a tout ce qu’il faut pour notre survie… autant lui faire confiance.
Le chemin pavé qui s’enfonce entre les pans de forêt tropicale se change vite en un sentier terreux, dont les nombreux cailloux ne manquent pas de ralentir ma progression. Mes deux acolytes, quant à eux, ne semblent souffrir ni de la chaleur ni du dénivelé, leur allure régulière m’obligeant à forcer sur mes minces réserves pour ne pas m’écrouler d’épuisement sur une pierre. Je devine Vincent contrarié, puisqu’il n’a pas encore daigné me prêter main-forte pour l’ascension ; il doit sans doute me faire payer ma motivation pour des activités inadaptées à ma condition physique. Je crois que je vais regretter d’avoir toujours refusé de m’entraîner avec Simon…
— Ça va ? demande Louis en ralentissant à ma hauteur.
Trop occupé à haleter pour lui répondre, je me contente de hocher la tête et ne trouve pas la force de broncher lorsqu’il met son bras autour de ma taille pour m’aider à grimper.
Vincent par contre n’en perd pas une miette et je sens rapidement Louis s’écarter de moi, forcé par mon amant qui lui a passé un bras autour des épaules sans la moindre amicalité.
— Attention, parce que si je supporte ton blabla qui me gonfle et tes intrusions forcées depuis trois jours, je ne suis pas sûr que ce soit judicieux de pousser le bouchon trop loin, dit-il à l’intention de notre guide sur un ton relativement menaçant. Si tu poses encore un doigt sur lui, je vais être obligé de te le couper. Après ce sera la main, le bras… enfin, ce serait dommage d’en arriver là, n’est-ce pas ?
Louis blêmit un peu et la jalousie mal placée de Vincent ne manque pas de raviver mes forces. J’accélère pour me placer devant eux et offre mon meilleur air contrarié à mon amant, qui lâche sa victime du même coup.
— Ça va, tu ne veux pas me mettre une laisse et un joli collier pendant que tu y es ? grondé-je.
— Ne me tente pas, souffle Vincent en me faisant pivoter face à la pente.
Je n’ai pas le temps de protester qu’il a placé son propre bras autour de moi et sans un mot, me pousse juste assez pour que je retrouve mon élan. Malgré l’ambiance glaciale qui règne entre nous trois, je finis par oublier l’altercation pour me concentrer sur le paysage, bien décidé à ne pas gâcher ma journée à cause de l’irascibilité de mon compagnon.
Je ne regrette d’ailleurs pas ma souffrance une fois arrivé au sommet, fasciné par les gouffres fumants qui nous entourent et reconnaissant de la pause que l’on s’y accorde. Le vent frais nous pousse cependant à prendre le chemin de la descente rapidement et Vincent retrouve par la même occasion la parole, marchant à mes côtés en participant à la conversation banale que j’alimente.
— Alors, ces sources chaudes ? nous rappelle Louis tandis que je remercie silencieusement le ciel d’être de retour en bas.
Vincent retirant son t-shirt est une réponse suffisante pour moi et je suis surpris de voir Louis nous laisser en profiter seuls de sa propre initiative. J’aurais presque de la peine pour lui… à moins que la menace de Vincent ne soit encore trop fraîche dans sa mémoire pour qu’il n’ait envie de rester près de moi, à demi dénudé.
— C’est étrange que tu sois aussi jaloux, soufflé-je à l’oreille de mon amant alors que l’on s’installe dans le bassin naturel.
— C’est étrange que tu sois aussi aveugle quant aux intentions des autres, grogne-t-il en réponse.
— Il n’aurait rien fait.
— …
— Je n’aurais rien fait. Tu ne me fais pas confiance ?
— Ce n’est pas une question de confiance.
— De quoi, alors ?
Il tourne la tête vers moi et bien que je n’arrive pas à déchiffrer son regard, il continue à me fixer longtemps, jusqu’à ce que je doive me détourner pour ne pas rougir sous son insistance.
— Ça doit être moi.
Nous restons silencieux jusqu’au retour à l’hôtel, détendus par le bain et perdus dans nos pensées. Une fois de plus, j’entends Louis se disputer en créole par téléphone interposé, probablement avec la même personne que d’habitude, et la curiosité me retient lorsque nous sommes sur le point de nous séparer.
— Louis, à qui tu téléphones tous les jours ? demandé-je alors que Vincent se dirige vers la réception de l’hôtel.
— À personne, ce serait plutôt « qui me téléphone », soupire-t-il.
— Alors ?
— Mon ex, qui refuse de lâcher le morceau depuis que je suis parti sans rien dire, avoue-t-il en regardant ailleurs.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il se comporte comme une traînée et j’en ai marre de le supporter.
Tiens, pour la première fois, je découvre que sous ses airs joviaux se cache quelqu’un à la profondeur insoupçonnée.
— Tu ne veux pas en discuter avec lui ?
— De quoi est-ce que je devrais discuter ? S’il n’arrive pas à garder sa queue dans son caleçon, ce n’est pas mon problème.
— Hey, dis-je en faisant de mon mieux pour garder mon sérieux, tu pourrais tout de même écouter ce qu’il a à te dire. Parfois, il suffit qu’on se rende compte de son erreur…
— Ouais, je ne sais pas si j’ai vraiment envie qu’il s’en rende compte.
Il me fait un peu pitié tout à coup, à faire semblant d’aller bien avec nous alors que sa rupture à l’air de lui peser. Peut-être que de nous voir ensemble avec Vincent ne fait rien pour arranger les choses non plus, à vrai dire.
— Merci, t’es mignon, lâche-t-il finalement en retrouvant son sourire.
Il fouille alors dans son 4x4 et me tend un petit sachet de papier, qu’il agrémente d’un baiser sur la joue avant de me murmurer à l’oreille :
— Tu devrais rester te reposer… et profiter de ton mec.
Un clin d’œil plus tard, il repart au volant du monstre et je jette un coup d’œil dans le sac qu’il m’a donné, y trouvant un flacon de lubrifiant à la banane. Je retiens un grognement en levant les yeux au ciel et rejoins mon amant au petit trot.
La contrariété se lit sur ses traits, non sans rapport avec le geste affectueux que m’a offert Louis, mais je décide de la laisser où elle est et de jouer les ignorants.
Au cottage, l’air conditionné souffle une agréable brise qui me provoque la chair de poule. J’ôte tout de même mon t-shirt, heureux de profiter d’un peu de fraîcheur, et récupère deux bières dans le minifrigo installé au salon pour en tendre une à Vincent. Tandis que j’ouvre ma cannette, lui pose la sienne sur un buffet et me regarde boire une gorgée avant de me rejoindre.
— De quoi vous parliez ? demande-t-il sur un ton faussement désintéressé.
— De rien.
— Et plus particulièrement ?
— Ses problèmes de couple… en quoi ça t’intéresse ?
— En quoi toi, ça t’intéresse ?
Je soupire et repose ma cannette. Fini les faux-semblants, Vincent est de toute évidence agacé, et moi également de son attitude.
— C’est quoi le problème ? Depuis qu’on est arrivé j’ai l’impression que tu fais constamment la gueule… ton boulot te manque tant que ça ?
— Quel rapport avec le travail ? réplique-t-il en croisant les bras.
— Dis-le-moi, justement ! J’ai l’impression que ça te fait chier qu’on soit ici, tu te fous des paysages, ça te gonfle de sortir… pourquoi tu voulais venir ici si ça ne te plaît pas ?
— Pour être avec toi, pas passer mon temps à crapahuter dans la jungle locale.
— Tu es avec moi !
— J’ai plutôt l’impression d’être avec un gamin en classe découverte…
Ça y est, il a réussi à sincèrement me mettre en colère, et je ne me sens pas d’attaque pour une dispute en bonne et due forme. J’attrape une tunique sur le dos du canapé et m’apprête à sortir, lançant tout de même avant de passer la porte sur un ton aussi calme que possible :
— Désolé de ne pas avoir passé ma vie à voyager et d’avoir cru que tu voulais me faire voir de nouveaux paysages. La prochaine fois, tu nous emmèneras à l’hôtel du coin si tu veux juste t’envoyer en l’air, ça nous fera gagner du temps.
Le silence accompagne mon départ sur le sentier qui mène à la plage et j’accélère le pas pour m’éloigner rapidement du cottage, espérant que ma colère s’apaisera en même temps que la distance que je mets entre nous.
Dire que j’ai pensé qu’il était vraiment intéressé par tout ça, qu’il était curieux de visiter… je me suis encore fait des films. Je ne comprendrai jamais pourquoi parfois, il donne l’impression que rien ne l’intéresse et tout l’ennuie, alors qu’à d’autres moments il semble passionné par tout ce qui bouge. C’est lui qui lisait un guide de l’endroit, alors pourquoi faire la gueule maintenant que l’on s’y promène ?
Un vent venu de la mer me pousse à enfiler la tunique que je serre dans mon poing, me rendant vite compte qu’elle appartient à Vincent ; le léger tissu blanc me tombe jusqu’aux genoux, volant autour de moi comme une robe, et je croise les bras pour l’empêcher de me gêner. Tongs à la main, je laisse le sable tiède s’enfoncer entre mes orteils tandis que j’avance jusqu’au bord des vagues, surpris de trouver la plage aussi déserte et le soleil près de se coucher.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me mets soudain à penser à ce qui serait arrivé si je n’avais pas rencontré Vincent. Si je n’avais jamais revu Ben, si j’étais rentré chez moi, si j’avais supporté mon père quelques années de plus. Si j’avais trouvé un studio en région parisienne, un travail potable, un mec pour me tenir compagnie jusqu’au suivant, ou si j’avais carrément laissé tomber, si j’étais allé me promener un peu trop près du bord des falaises…
Et si je n’avais pas été là, que serait devenu Vincent ? Un mec normal, marié, avec une vraie famille, une vraie vie. Un mec heureux, je ne sais pas… si Sarah n’était pas morte, si c’était elle à ma place aujourd’hui, avec son enfant, est-ce que ça serait différent pour lui ? Plus simple sans doute, plus calme aussi, sans mes colères incessantes, mon entêtement… peut-être que je suis un obstacle à son bonheur, quelque part.
Que tout ça, depuis le début, est de ma faute.
J’entends le sable crisser sous des pas, ses pas, et le laisse s’approcher lentement sans faire signe de l’avoir remarqué. Mais lorsqu’il est assez près pour que je n’aie pas à hausser la voix, je ne peux m’empêcher de rompre le silence.
— Je sais que suis énervant à réagir comme un gamin, je sais que je n’ai pas tellement fait d’efforts ces derniers jours, mais je voudrais dire que toi non plus, tu n’en as pas tellement fait.
Ses bras se faufilent autour de ma taille tandis qu’il m’enlace, emprisonnant la partie qui volette au vent de ma tunique — sa tunique, plutôt — entre son torse et mon dos.
— Entends-tu ce que je n’ai pas dit ? souffle-t-il en posant sa joue contre le côté de ma tête.
— Je te connais bien assez pour deviner ce que tu penses, soupiré-je en m’appuyant tout de même contre lui.
— Je pense qu’on est tous les deux un peu à cran et qu’il faut qu’on arrête de se crier dessus pour un rien.
— Alors quoi, on prend des bonnes résolutions ?
Je le sens sourire derrière moi et pose mes mains sur les siennes, enroulées autour de mon ventre. Elles sont chaudes, comme lui, et sa présence agit comme un calmant sur mon système nerveux, chassant la tension que j’avais accumulée en même temps que les pensées stériles.
— Je vais me calmer sur la jalousie, je te le promets, dit-il tout doucement comme s’il pesait ses mots.
— Je veux juste que tu me fasses confiance.
— Je te fais confiance, je te l’ai déjà dit. C’est moi qui me monte la tête à chaque fois, parce que… j’ai peur de te perdre simplement pour un moment d’inattention.
— Tu ne vas pas me perdre, rétorqué-je en tournant la tête vers lui, surpris par ses propos.
— J’ai besoin de toi, chuchote-t-il en resserrant son étreinte.
Ses lèvres viennent se poser sur mon épaule et je me laisse couler dans ses bras comme pour m’y fondre, soudain conscient qu’il me manque, cruellement, et qu’il faudrait que l’on reste collé une bonne dizaine d’heures pour apaiser ce vide.
À quel moment ai-je cessé de me rendre compte que l’on s’éloignait ?
— C’est moi qui ai besoin de toi. J’ai l’impression d’être une pauvre chose fragile, seul…
— Pourtant c’est toi le plus fort de nous deux, me contredit-il sans une once d’hésitation. Tout ce que tu fais, ton courage, ta facilité à te mêler aux autres… j’en suis bien incapable. Si tu ne me tirais pas avec toi, jamais je ne sortirais de chez nous.
— On est bien, chez nous, plaisanté-je pour masquer l’émotion qui m’assaille.
— Avant toi, cette maison, c’était mon enfer personnel.
C’est si rare que Vincent se mette à parler de son passé de sa propre initiative que je suis forcé de sauter sur l’occasion pour l’inciter à continuer.
— Avant ?
— C’était terrible de retrouver le silence chaque soir, le vide, un endroit que j’avais voulu chaleureux et qui était devenu aussi froid que la mort.
— C’était pour elle que tu l’as construit, ajouté-je le cœur lourd.
— Je croyais que ce serait facile, monter quatre murs, que ça suffirait pour trouver le bonheur. J’y ai tellement cru…
— Tu y penses, parfois ?
— À quoi ?
— À ce que ce serait, si elle était encore là. Si elle était avec toi ici, en ce moment.
Ça me fait mal de lui demander ça mais j’ai soudain besoin de savoir ce qu’il ressent, ce qu’il voit à travers moi, si je reste un substitut. Un besoin de savoir dévorant.
— … oui.
Je le savais.
L’image d’une petite famille parfaite danse devant mes yeux, celle d’un père enjoué, d’une mère en robe blanche qui court sur le sable, d’un enfant aux yeux bleus comme la mer…
— C’était une fille, lâche-t-il comme s’il lisait dans mes pensées.
C’est la première fois qu’il en parle et ça m’embarrasse presque.
— Nell… ?
Violaine lui avait demandé de choisir le prénom de sa troisième fille et l’idée morbide qu’il lui ait donné le prénom de la sienne défunte me provoque un désagréable frisson.
— Non, elle n’aurait jamais voulu d’un prénom américain. Elle penchait plus pour des classiques.
Moi j’en aurais bien voulu, d’un prénom américain. Du sien même, s’il voulait.
— Je suis désolé d’avoir pris sa place, soufflé-je tout bas sans pouvoir m’en empêcher.
— Tu…
Il me retourne subitement face à lui et me saisit les épaules avant de se laisser tomber assis sur le sable. Je me retrouve à genoux, avec tout juste le temps de m’appuyer contre son torse pour ne pas m’écrouler sur lui. Il m’enlace à nouveau, étroitement, une main sur ma nuque et son menton pressé sur mon épaule.
— Tu m’as sauvé.
Sa voix est rauque, sensuelle dans sa tristesse, et je serre à mon tour mes bras autour de lui.
— Je ne sais pas ce que je serais devenu sans toi. Pas un seul instant j’ai pensé à elle en pensant à toi, pas un seul instant tu m’as rappelé le passé… je t’aime parce que j’ai l’impression que ma vie a commencé lorsque tu es arrivé.
— Je t’aime aussi, dis-je bêtement avec une pointe de sanglot dans la voix.
— Je ne veux pas que tu croies que je m’ennuie avec toi, que je cherche à t’empêcher de sortir ou que je ne te fais pas confiance. Je veux juste qu’on soit ensemble… m’excuser de ne pas toujours être là quand il faut, de ne pas toujours faire ce qu’il faut…
— Ça va, le coupé-je en m’écartant un peu pour poser son front contre le mien. Je sais que tu ne fais pas ça contre moi et je ne t’en veux pas. Je ne t’ai jamais demandé d’être parfait, tu sais.
— Je fais ce que je peux, répond-il avec un petit sourire.
— Hum hum…
Je tente de me relever mais il me retient, me poussant soudain en arrière pour que je tombe allongé dans le sable. Il s’étend alors au-dessus de moi et je ne résiste pas à lui passer les bras autour du coup pour un baiser, qu’il prolonge jusqu’à manquer d’air.
— Ça me frustre de devoir cacher que l’on est ensemble, ici.
— Pourquoi tu as choisi cet endroit, alors ?
— Parce que je t’ai vu regarder des brochures, l’autre fois…
Je glousse et l’embrasse à nouveau, secrètement heureux qu’il fasse attention à ces petits détails insignifiants dont j’ai moi-même du mal à me souvenir.
— Tu sais, lâche-t-il soudain en retrouvant son air sérieux, il y a quelque chose dont tu as parlé… enfin, pas à moi, mais comme Violaine est incapable de garder un secret…
— Ravi de l’apprendre, grogné-je en passant en revue tout ce que j’aurais pu lui dire de compromettant.
Il rit doucement et secoue la tête.
— Avec moi, je parle. Enfin… est-ce que tu voudrais vraiment qu’on adopte ?
Je crois que je suis resté un peu trop longtemps les yeux écarquillés et la bouche ouverte car son doigt vient gentiment me tapoter la joue pour me sortir de mon mutisme.
— Tu… tu es sérieux ?
— Je n’en ai pas l’air ?
— Mais… enfin, c’est beaucoup de responsabilités, tu ne peux pas te décider sur un coup de tête…
— Ce n’est pas un coup de tête. J’ai envie d’avoir un enfant avec toi, vraiment.
— Tu…
Je ne parviens qu’à laisser échapper une longue expiration, suivie par un petit rire censé masquer mon envie de pleurer que je ravale de mon mieux.
— C’est encore mieux qu’une déclaration, soufflé-je en évitant son regard.
— Tu te rends compte que ça va être long, difficile, stressant, et probablement la cause d’un bon nombre de crises à venir ?
— Tu peux attendre cinq minutes avant de gâcher mon euphorie ? rétorqué-je en lui donnant un petit coup de poing sur le torse.
Je n’arrive pas à croire que ce soit lui qui ait abordé ce sujet alors que je me retiens de le faire depuis toujours, inquiet qu’il le prenne mal, inquiet qu’il ne rejette l’idée après la perte de son premier enfant. Et d’un seul coup, je découvre que non seulement il accepte d’en parler, mais qu’il a aussi envie d’en avoir un avec moi. Je veux dire, avec moi ? Moi, celui qui le rend dingue et qui le contredit à la moindre occasion ?
Ouaip, moi.
— On devrait retourner au cottage, dis-je soudain en le poussant pour pouvoir me relever.
Il s’écarte et hausse un sourcil, surpris par ma soudaine résolution.
— Pourquoi ?
— Fêter ça ! Louis nous a laissé un petit cadeau.
— Quel genre de cadeau ?
Je tends la main pour l’aider à se remettre debout, chassant de l’autre le sable qui colle à mes vêtements, et lui envoie un clin d’œil malicieux.
— Un qui va te plaire.
(1) Va te faire foutre
(2) Ethnie amérindienne qui occupait les Antilles avant la colonisation
A l'occasion du jour le plus long de l'année, nous retrouvons une fois de plus nos deux amoureux dans un endroit où l'on aimerait tous être aujourd'hui, je pense... le cycle reliant la fin de Twilight à son épilogue se complète doucement, et bientôt toutes les questions que vous vous posez sur les dix années écoulées entre ces deux chapitres seront résolues (en tout cas je l'espère) !
Cet extra est dédié à Niwa (et Béli), voyez avec elle pour toute réclamation concernant le décor du chapitre ! Merci encore et toujours à Aceituna pour les corrections, et merci à tous pour vos reviews. A bientôt !