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In the jungle
La maison est étrangement silencieuse, comme rarement elle l’a été ces derniers jours. J’attrape ma paire de chaussons près de la table de nuit et m’assieds au bord du matelas pour les enfiler discrètement. Vincent dort profondément de son côté du lit, allongé sur le ventre, le visage enfoui dans l’oreiller. Dans d’autres circonstances, j’aurais sûrement profité de l’occasion pour glisser une main au creux de son dos et le réveiller pour un câlin nocturne, mais je sais qu’il a travaillé comme quatre ces dernières semaines pour pouvoir tout boucler avant notre départ. Son doux ronflement m’accompagne alors que je traverse en silence la chambre, refermant la porte derrière moi pour ne pas troubler son sommeil.
Dès mes premiers pas dans le salon, Okami lève la tête et saute de son coussin pour me rejoindre au petit trot, quémandant son habituelle caresse sur la tête. Pendant un moment, j’ai songé à la laisser à Simon, redoutant l’effet que pourrait lui causer le voyage, mais je n’ai pas pu me résigner à la quitter pour si longtemps. Ses petits yeux tristes qui m’observent avec incompréhension lorsque je pars le matin ont suffi à me dissuader de la laisser seule plus de quelques heures. Elle ne sera pas la première à prendre l’avion, et si j’en crois les conseils de Michael, elle s’en remettra très bien.
Devant nous, la cuisine est si immaculée qu’elle en devient presque impersonnelle. Les ustensiles dont je me sers tous les jours sont soigneusement rangés dans leurs placards, hormis les plus importants que je n’ai pas pu m’empêcher de glisser dans ma valise. Vincent va faire une de ces têtes, quand il va trouver un fouet et des emporte-pièces au milieu de ses chaussettes…
Okami pousse un des placards du museau, espérant y gagner une croquette, mais elle n’obtient qu’une gratouille derrière l’oreille ; sa nourriture a elle aussi été empaquetée, et les restes jetés. Bien que Helena ait promis de passer au moins une fois par mois, on ne peut pas se permettre de laisser des produits périssables dans la maison alors qu’on ne sait pas quand on rentrera.
Cette pensée me déprime et je déserte la cuisine pour faire un petit tour du salon, éclairé par la pâle lumière nocturne ; trop pris par les derniers préparatifs, j’ai dû oublier de fermer les volets hier soir. Les livres et CDs restés sur les étagères ont été lus et encodés, les autres embarqués dans mon sac à dos, et j’effleure doucement leur tranche avec un petit sourire. La maison va définitivement me manquer, c’est une certitude, mais savoir qu’ils nous attendront ici me réconforte étrangement. Savoir que tout sera encore là à notre retour, cet univers familier auquel je tiens tant, est sûrement le meilleur des calmants à mon angoisse.
Okami se faufile par la porte ouverte de la chambre d’ami, anciennement ma chambre et bientôt celle de notre enfant, et je l’y suis machinalement. Je me souviens encore de la première fois où j’y ai dormi, plus malade que jamais, pour me retrouver complètement désorienté à mon réveil. Je me souviens quand les placards vides se sont remplis de mes petites affaires, quand mes CDs et mes partitions ont envahi la moindre surface, puis mes vieux vêtements et ceux que Vincent insistait à m’acheter, malgré mes protestations…
Les murs autrefois beiges sont aujourd’hui d’un vert lumineux, le même que celui de l’herbe au soleil, et ornés d’une petite jungle d’herbes hautes sur la moitié inférieure. Un peu de nourriture m’avait suffit à appâter Violaine et la persuader de m’aider à repeindre les murs comme je le souhaite, pas de façon trop enfantine mais assez personnelle pour donner de la chaleur à la pièce. Ma contribution, une petite coccinelle près de la table de nuit, ne me rend pas peu fier d’avoir accompli au moins ça ; reste à espérer que la décoration plaira à son futur occupant.
Les meubles se résument au strict nécessaire pour l’instant, une bibliothèque, une commode à tiroir, un lit taille enfant et sa table de nuit. Difficile d’adapter le décor sans avoir aucune donnée sur qui y vivra, mais j’avais besoin de m’occuper les mains ces dernières semaines, de me persuader que nous n’allons pas faire tout ça pour rien. J’avais besoin de m’imaginer que cette chambre trouvera son utilité le jour où nous remettrons les pieds dans cette maison, notre maison, et il fallait que tout soit prêt pour ce moment. Jusqu’aux photos sur les murs, celles de nous, de Nell, des jumelles et de leurs parents, d’Okami même, avec juste une place pour la sienne, le chaînon manquant de notre petit monde. Je veux qu’il ait le sentiment d’avoir une famille avant même de la connaître, qu’il trouve sa place dans cet endroit inconnu aussi vite que possible. Même en sachant que tout ne sera pas parfait dès la première seconde, je veux croire que ça finira par bien se passer. Qu’on arrivera à faire ça bien, comme des parents responsables…
Je m’allonge sur le lit, les jambes pliées pour pouvoir y tenir, et Okami n’a pas le moindre scrupule à m’y rejoindre, ne frémissant pas d’une moustache lorsque je claque la langue pour marquer ma désapprobation. Je me demande si elle va m’en vouloir d’introduire une nouvelle personne dans son quotidien, de calmer un peu l’affection sans borne que je lui porte pour la reporter sur une autre créature. Sûrement que oui, mais qui sait, elle l’aimera peut-être autant que moi ; quand je vois tout ce qu’elle laisse les filles lui faire quand elles sont à la maison, ça ne m’étonnerait pas de la voir se faire peluche pour un nouveau persécuteur.
Plongé dans mes pensées, j’entends à peine la porte de la salle de bain coulisser, et c’est le redressement brusque d’Okami, oreilles pointées vers son maître, qui me fait m’apercevoir de la présence d’un Vincent à demi endormi dans la chambre.
— Je t’ai réveillé ? chuchoté-je en m’asseyant au bord du lit.
— Ton côté était froid, grogne-t-il d’une voix lourde de sommeil.
Ses pieds traînent sur la moquette alors qu’il s’approche, pour finalement s’agenouiller devant moi et passer ses bras autour de ma taille. J’écarte les jambes afin de lui rendre son étreinte, accueillant avec un sourire son visage au creux de mon épaule, et pose mes lèvres contre ses doux cheveux ébouriffés.
— Je t’aime, viens te coucher, marmonne-t-il en me serrant un peu plus fort contre lui.
— J’arrive, j’avais juste envie de faire un dernier tour de la maison.
— Elle sera encore là à notre retour, tu sais…
— Je sais, mais ça n’empêche pas qu’elle va me manquer.
— Pas autant que tu me manques quand je me réveille dans un lit vide, soupire-t-il en redressant la tête pour frotter sa joue rugueuse contre la mienne.
Je lâche un petit rire en réponse à cet argument puéril et l’embrasse tendrement, touché par ces petits mots qui me font l’aimer un peu plus chaque jour.
— Allons nous coucher, alors. Il ne reste que quelques heures avant que le soleil se lève et qu’on doive aller prendre l’avion.
— Merveilleux, ronchonne Vincent en se relevant paresseusement, me tirant par la main pour me remettre sur mes pieds. Il ne reste plus que quelques heures pour te convaincre de profiter une dernière fois de notre lit.
— Il va falloir te montrer un peu plus persuasif que ça, lancé-je en effleurant son mamelon du bout de l’index avec un petit sourire taquin.
— Attends de voir…
Son bras se glisse autour de ma taille au moment où je passe la porte de la salle de bain, me tirant en arrière contre son torse chaud, et je sens en plus de ses lèvres dans mon cou une barre pulser contre mes fesses. On aura douze heures d’avion pour se reposer, après tout…
La chambre aux murs décorés disparaît derrière nous, laissant dans l’air une vague odeur de neuf, de bois frais et de peinture qui, bientôt je l’espère, sera remplacée par une douce odeur d’enfant. Très bientôt, même.