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La Reine
Des cris. Des voix. Des rires grinçants. Sans cesse, sans arrêt, sans interruption. Tout le temps. Elle s’en échappe, elle court, grimpant quatre à quatre les marches de sa grande et belle Tour d’Ivoire, dans l’espoir d’en être débarrassée. Souffle court. Ses talons claquent sur le sol, à une cadence effrénée. Derrière elle, dans la succession de ses petits pas pressés, la traîne de sa longue robe de velours balaye le marbre dans un froissement de tissu fantomatique. Ceux qui la voient passer croient à un mirage, à une hallucination. Qui est cette sorcière échevelée - ou cette poupée de porcelaine - qui s’enfuie pour une nouvelle nuit de sabbat ? A quel démoniaque sortilège, à quel diabolique sacrifice va-t-elle confier son âme ? Que cache-t-elle sous son masque d’or, de plumes et de perles, sous son regard opalin et mystérieux ?
Il est vrai qu’elle est un peu enchanteresse, il est vrai qu’elle cultive en secret les poisons comme d’autres collectionnent les médailles, et qu’elle nourrit à son sein les plus vicieux des serpents. Pourtant, on ne reproche point à une Reine de préférer la nuit au jour, de vivre sous la lumière cyclopéenne de la lune ou d’offrir ses chairs aux démons. Non, elle est au-dessus de telles accusations. Elle préfère être la proie des tentations et danser sur le fil du rasoir plutôt que de supporter plus longtemps la présence insolente des autres habitants du château, voilà tout. Cette cour abjecte, futile et jacassante, elle ne la supporte plus. Les aristocrates et les courtisanes piaillent de concert, bavardent et répandent d’infâmes commérages à longueur de temps, se nourrissant du malheur de leurs victimes. N’ont-ils donc rien de mieux à faire ? Ont-ils besoin de cracher leur venin létal sur la moindre âme innocente ? Ils s’adonnent sans retenue aux critiques, aux humiliations, aux orchestrations macabres et machiavéliques, prêts à tout pour briller plus fort que les autres, au firmament de la cruauté. Prêts à tout pour gagner les faveurs du Roi, pour entrer dans les grâces de la Reine.
Oh, mais la Reine peut bien critiquer. Elle ne fait pas mieux. Elle se prête volontiers à ces jeux cruels, elle ne refuse jamais de baigner dans la fange des fastes dorés de ses palais, elle prend grand plaisir à s’adonner à la débauche la plus grotesque et la plus pathétique. Elle se sait cruelle et avide de sang, elle ne se fait aucune illusion. Toutefois, quand le croissant de lune le plus acéré perce et découpe les ténèbres de la nuit, les sursauts de sa conscience abattent leur jugement implacable sur ses péchés les plus odieux. Alors elle se réfugie au plus haut étage de sa plus haute tour et se perd dans la contemplation des profondeurs indicibles de la nuit, bercée par le chant montant du rivage, dans l’espoir tu d’une rédemption.
Ses mains sont couvertes de sang. Une colombe gît à ses pieds, les ailes brisées, les plumes hirsutes. Sur le rebord de la fenêtre, un chat noir se pourlèche les babines, ronronnant de satisfaction.
A l’horizon, le soleil se lève.
Les voix n’ont pas cessé. Une musique infernale monte des salles de bal, tournoie dans les alcôves, soulève les jupons des robes, pourrit l’air et l’avilit. Bientôt, noyés dans l’alcool, le foutre et les mets les plus fins, les habitants du palais s’endormiront. La Reine quittera ses hauteurs et errera entre les tablées dévastées, pieds nus, ses cheveux noirs rougissant à la lueur des bougies qui s’éteindront. Elle tracera sur les gorges offertes des sillons sanglants et virevoltera au son des violons et des tambours qu’elle seule entend. Elle rira, seule, folle et désespérée.
Quand tous les cierges auront été soufflés, elle restera là, immobile et silencieuse.
Puis, devant elle, les battants des grandes portes d’argent s’entrouvriront. Une silhouette massive et puissante s’engouffrera à l’intérieur, couronnée d’étoiles. L’homme s’approchera d’elle d’un pas lent et majestueux, lui ôtera avec douceur et tendresse son masque de fête et lui soulèvera le menton, attendri. La femme qui se tient devant lui n’est qu’une enfant, perdue dans un monde qu’elle gouverne sans le contrôler.
Il lui tiendra la taille, et, avec un petit signe de tête, ils entameront une gracieuse valse, entre les coupes de vin renversées, les membres inertes et les tapis d’apparat. Lorsque leur danse mélancolique et passionnée s’achèvera, il embrassera son front d’albâtre, lui offrira une révérence, et se retirera sans une parole.
La Reine pleure alors son Roi jusqu’à la nuit suivante.
Baignée de rayons de lumière, ceux des petits matins, elle s’enfuit sur la rive et s’envole pour des mondes qu’elle seule sait arpenter. Ceux de ses rêves de liberté.