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J’ai cessé de compter les semaines. Pour moi, c’est comme si tu étais mort, comme si tu m’avais laissé à jamais et pourtant, je suis incapable de t’oublier, incapable de faire un pas sans que ton souvenir surgisse dans ma mémoire. Ton odeur est partout, sur mes vêtements, dehors, dès que je traverse une porte, quelque chose me ramène à toi et brûle mon cœur de ton absence. Les choses que je mange ont le goût de ta cuisine, ce que je touche me rappelle le contact de tes doigts, celui de ta peau lorsque tu t’allongeais près de moi. Je voudrais tellement que tu sois mort pour faire mon deuil et me remettre à vivre mais au contraire, ça devient de plus en plus difficile de respirer, de plus en plus en plus difficile de continuer alors que tu es si proche et pourtant hors d’atteinte.
Mon esprit me ment depuis quelques temps, il me fait croire que c’est ta faute si nous en sommes là, que c’est ta faute si j’ai perdu l’envie de vivre. Tu m’as quitté pour ton bien alors que je suis incapable de me débrouiller seul, tu m’as laissé tomber alors que je n’étais qu’un oisillon incapable de sortir de son nid. Toi tu peux être heureux ainsi, avec cette personne que je ne cesse de voir tourner autour de toi lorsque je t’épie, mais moi je n’ai plus rien. Plus rien n’a d’intérêt, les gens que je vois me donnent envie de vomir, ceux avec qui je couche envie de pleurer. Le temps passe et le trou dans mon cœur ne fait que s’agrandir.
J’ai perdu le compte du nombre de fois où j’ai tenu un couteau devant ma gorge, devant mes poignets ou en face de mon cœur, en songeant à la douceur qu’aurait cette libération. J’ai perdu le compte du nombre de fois où j’ai perdu le contrôle, où je me suis réveillé au milieu de nulle part sans pouvoir retrouver ma route, où j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux sans pouvoir mettre la main sur un instant sans toi. J’ai perdu le compte du nombre de fois où j’ai pu me maudire de t’avoir perdu.
Aujourd’hui je suis là, devant cette porte qui me sépare de toi, sans pouvoir faire le moindre pas en avant ou en arrière. Je n’ai pas encore trouvé le courage de te parler, de te faire des excuses pour ces fautes dont je me souviens à peine, même si je suis prêt à me repentir de mon existence même si c’est ce que ton pardon demande. Je devine ton regard lorsque tu verras ce que je suis devenu, la pâleur de mon visage que tu aimais bronzé, mes traits creusés depuis que je me contente d’absorber de quoi survivre. Je devine la lueur de dégoût dans tes yeux de me voir ramper jusqu’à toi comme un insecte, moi qui était le plus fort de nous deux, celui qui te portait et qui maintenant n’est même plus capable de se porter lui même. Je devine la haine que tu dois ressentir à mon égard.
Mais ces choses qu’il faut que je te dise, j’ai besoin que tu les écoutes. C’est le seul moyen qu’il me reste pour me libérer de ton emprise, me libérer de mes cauchemars et de ces souvenirs qui me rongent de l’intérieur. C’est la seule façon que j’ai trouvé pour mettre fin à mon calvaire, tout comme la seule façon de mettre fin au tien fut de me quitter. J’ai besoin d’être égoïste une dernière fois pour disparaître de ta vie.
Entre nous il y a encore ce fil, ce mince fil rouge qui relie nos petits doigts, cette attache invisible qui nous tire en arrière à chaque pas. Je le sens encore, vibrer au son de ta voix, trembler au rythme de tes pas. C’est trop dur d’avancer aujourd’hui, tu es parti trop loin de moi pour que je puisse supporter de le sentir encore noué autour de mon doigt. Seulement, il n’y a que toi qui puisse le défaire, toi qui as reconstruit quelque chose loin de mon influence malsaine, toi qui as la force d’être heureux alors que celle qui me reste me suffira tout juste à mourir.
Je n’ai rien à t’offrir pour me faire pardonner, rien à te promettre et rien pour racheter mes erreurs. Je ne suis même pas sûr de le vouloir à présent, je ne suis pas sûr de pouvoir relever la tête après avoir passé si longtemps à regarder le sol. Je ne sais plus de quelle couleur est le ciel et j’ai trop peur d’y voir celle de tes yeux pour avoir le courage de le contempler. Je ne sais plus de quelle couleur est le monde, pour moi la seule chose qui reste est le gris des pavés et le noir du goudron, sur lequel mes pieds se traînent sans but, attendant un signe qu’il est temps de mettre fin à cette lutte sans victoire possible.
Le bois de cette porte qui nous sépare est semblable à celui de cette table autour de laquelle nous avions mangé un jour, dans cet endroit magique où nous avions l’impression d’être seuls au monde. L’impression est toujours là, mais seulement pour moi cette fois-ci, seulement pour celui qui ne peut faire amende de ses erreurs.
J’ai besoin que tu me dises que je ne mérite pas de vivre.
Le son de mes doigts qui frappent le battant résonne une seconde, une seconde de plus avant le cliquetis de la serrure, avant le grincement qui précède ton apparition. Un frisson me parcourt et je concentre toute l’énergie qui me reste pour me maintenir droit, ne pas laisser paraître que je tremble et que le moindre souffle de vent pourrait me faire m’effondrer. Je ne veux pas que tu penses que je ne suis plus rien.
Tu t’appuies contre l’encadrement et croise les bras, tes longs doigts si soignés délicatement posés sur le tissu de ta chemise. J’ai le sentiment de replonger dans un rêve, face à ta silhouette parfaite, à ce visage impassible dont la bouche reste silencieuse et les yeux posés sur moi, dénués de toute la colère que je m’attendais à essuyer.
— Il faut que je te dise…
Mais je ne sais pas si je vais y arriver. Je ne comprends pas pourquoi tu ne bouges pas, je ne comprends pas pourquoi tu me laisses cette opportunité de t’approcher alors que je mériterais que tu m’achèves pour tout ce que je t’ai fait subir. J’hésite un instant à m’agenouiller au sol, à pleurer et à te supplier de me laisser une chance, à te supplier de me reprendre. J’hésite à m’ouvrir les veines devant toi pour te prouver que je ne suis pas digne que tu me regardes, que je ne mérite pas de souiller ton air. J’hésite à m’approcher de toi pour t’embrasser une dernière fois.
Il faut que je te dise que c’est fini, que j’ai cessé de me faire des illusions, cessé de croire que quelque chose me raccroche encore à ce monde. Il faut que je te dise que je n’ai pas pu garder tes affaires, qu’ils les ont pris lorsqu’ils ont pris la maison, et que tout ce qu’il me reste de toi ce sont d’insignifiants souvenirs qui me déchirent le cœur lorsque mon regard s’y pose. Il faut que tu saches que je n’ai plus rien, parce que sans toi rien ne vaut la peine d’être gardé, même pas moi, surtout pas moi. Il faut que tu comprennes que tu as fait le bon choix, parce que ma solitude à été le seul remède à la pourriture qui rongeait mon esprit et consumait lentement ton bonheur. Il faudrait sans doute que je te remercie, mais il n’y qu’une seule chose que mes lèvres ont le pouvoir d’articuler.
— Pardon.
Tes yeux n’ont pas flanché une seule seconde, telle une statue de marbre tu as attendu mon heure et maintenant que celle-ci est passée, tu sembles attendre mon départ pour sceller ces paroles à jamais. J’espère que tu as compris tout ce que cela implique, j’espère que ces choses silencieuses que je souhaite te faire comprendre sont passées entre nous, comme il nous était possible autrefois de communiquer sans la moindre parole, en ce temps lointain où la magie était encore présente.
Je ne me souviens plus comment je suis arrivé ici, sur cette plage où je n’ai pas remis les pieds depuis notre dernier rendez-vous. Je ne sais plus comment j’ai fait pour m’éloigner encore une fois, pour traîner cette carcasse misérable sur les kilomètres qui me séparent de cette crique perdue. C’est comme si mes pieds se souvenaient d’eux même de la route à suivre, comme si j’étais un de ces animaux qui retournent à leur lieu de naissance pour mourir. Ce jour où je t’ai vu ici, où tu as ris en me voyant lutter contre un crabe qui voulait avoir ma peau, c’est à ce moment où je suis né. C’est là que j’ai ouvert les yeux et que j’ai vu le monde et ses couleurs, toi la plus brillante d’entre elles, la seule qui n’ait jamais compté.
L’eau est glacée à l’aube de ce jour, ce dernier jour, mon dernier jour. Elle enveloppe mes jambes tandis que je m’agenouille dans son lit, plongeant mes doigts dans le sable qui glisse doucement entre mes doigts, ce sable qui me rappelle la sensation de notre première étreinte. J’aimerais pouvoir vider mon corps de toutes ces larmes qui ne cessent de couler, se mêlant à l’écume blanche qui caresse mes membres engourdis. J’aimerais m’éteindre ici, ainsi, sans le moindre effort, cesser de vivre et garder en moi le parfum de la mer, le parfum de ton corps et l’image de tes yeux dans les miens alors que je m’enfonce dans ses profondeurs. J’aimerais que tout s’arrête.
Maintenant.
Le vent porte avec lui la senteur familière de ton corps, telle une dernière illusion. Il porte le son de tes pas qui traînent dans le sable, envoyant une poussière dorée se mêler à la lumière du crépuscule. Il recrée la sensation de tes doigts qui glissent dans mes cheveux, les écartant lentement de mon visage, et soudain dans un souffle chaud, un souffle au parfum de tes lèvres sucrées, j’entends un murmure s’élever :
— Il était temps que tu t’excuses.