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Ce Matin
Ce matin je me suis réveillée dans le
silence pesant de ma petite chambre. Ou plutôt dans ses
frissons hésitants.
Les chiffres sinistres et rouges de
l'horloge m'imposaient leur criante vérité. Il Est
l'Heure, disaient-ils en luisant comme des insectes d'un autre temps,
d'une autre époque, s'agitant, grouillant dans l'obscurité.
Je
n'ai pas envie de me lever. Je ne veux pas être sage.
La
chaleur réconfortante de la couette est trop tentante. Si
j'avais été Ève, nul doute que j'aurai mordu
dans le fruit interdit sans plus tergiverser. En fait, je me
trompe, les couvertures ne sont plus si chaudes. J'ai beau m'y
blottir intimement, me rouler en boule comme le ferait un chat
paresseux, rien n'y fait. Je veux garder les yeux fermés, mais
de leur propre accord, ceux-ci cherchent la lumière
éblouissante de la lampe de chevet. Le froid aussi a décidé
de ne pas me laisser dans l'oisiveté plus longtemps. Alors il
faut se lever, sortir de la torpeur maladroite du réveil,
étendre les muscles paralysés par l'inactivité,
se laisser presque tomber à côté du lit, tout en
gardant les bras fermement ancré autour de la douceur molle et
velouteuse de l'oreiller.
Il est l'heure.
Les cloches de
l'Église ne m'épargnent pas à leur tour. Elles
clament haut et fort que le jour se lève. Pourtant, elles
mentent. Je me suis hissée sur la pointe des pieds, pour
regarder par la petite fenêtre embuée. Dehors, il fait
encore nuit. Les réverbères luisent toujours de leur
lueur ambrée d‘insectes crépusculaires.
Et
pourquoi se lever si le Soleil lui-même a décidé
de rester là où il est ? Perdu qu'il est dans les draps
noirs de velours brodé d'argent de la Nuit...
Un
vrombissement. Des voitures défilent dans la rue en bas, leurs
phares comme autant d'étoiles électroniques et sans
chaleur, impersonnelles.
Le silence revient. Froid.
Il faut
s'habiller, manger du bout des lèvres une nourriture au goût
de cendre et sortir.
Le jardin est couvert d'une délicate
pellicule blanche, éthérée. Je me penche. Les
brins d'herbe immobiles sont prisonniers de fines gangues de glace
fragile. Quelques rayons de soleil, et il n'y paraîtra plus.
Il
faut trouver mes clefs, les saisir, les tourner dans la serrure
grinçante, les doigts gelés. Mes mâchoires
claquent sans mon aval. Mes lèvres gercées me font
mal.
Refermer le grand portail derrière soi, découvrir
la rue, humide et sèche à la fois, chichement éclairée
par ces réverbères qui ne se lassent pas de me toiser
avec orgueil. L'obscurité règne pourtant
encore.
Descendre cette rue, les pieds glissant sur les plaques de
verglas. Le froid, le vent me pique les yeux. Des larmes doivent
perler sur mes joues rougies. Je marche dans les ruelles désertes,
pressée par un impératif inexistant. Vite ! Dépêche-toi
!
Mes pas me mènent à ce grand portail vert et noir.
On dirait presque qu'une mousse séculaire s'y est entassée,
marque imperturbable du temps qui file et ne s'arrête pas.
Et
puis.
L'aube est là. Timide, hésitante. Rosée,
dans sa grande robe d'or.
Bien qu'un sourire sur mes lèvres
gercées me fasse souffrir, je ne le réprime pas. Pour
cela juste, pour cette beauté modeste et humble de l'aurore
victorieuse, il valait la peine de se réveiller.
Et de
découvrir que le monde renaît chaque matin.
Demain il
fera jour.