| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
Prodigium
--
Chapitre 1 Horreur et Humanité
- Dis donc mon gars, si t’attends que le feu passe au bleu, y en a encore pour un moment hein !
Après un léger sursaut de surprise, David jeta un bref coup d’œil à son interlocuteur dans le rétroviseur, avant d’opter pour un démarrage simple et neutre suivi d’un grognement. Inutile de rétorquer quoi que ce soit au gentleman conducteur impatient : n’ayant même pas eu le temps de déjeuner, il n’avait sûrement pas le temps de suivre ses pulsions et de s’occuper de celui-ci.
Il soupira légèrement avant de tourner dans la rue indiquée par sa vieille vicieuse de supérieure qui l’avait choisi lui pour s’occuper de - très - bon matin d’une histoire de meurtre. C’était bien sa veine ça, un meurtre le lendemain d’une nuit blanche. Tu n’avais qu’à dormir, lui avait répliqué madame la commissaire d’un ton qui signifiait clairement qu’elle n’en avait rien à faire. David laissa s’échapper un nouveau grognement à cette pensée. Comme si c’était sa faute. Il avait passé la nuit à se tourner et se retourner dans son lit, se réveiller de cauchemars dont il ne se souvenait même plus, et maintenant, un meurtre. Une affaire corsée en plus, d’après ce qu’il avait cru comprendre.
Enfin, il stoppa son véhicule le long du trottoir qui faisait face à un terrain vague piétiné en tous coins par les agents déjà sur place, et dont les gyrophares attiraient les badauds et attisaient leur curiosité. Ces derniers se souciaient visiblement peu d’arriver en retard à leur travail, rendant celui de la police plus difficile, et au crépitement des radios se mêlait un brouhaha incessant que ni les agents ni les cordons de sécurité ne parvenaient à éloigner.
David leva les yeux au ciel avec mépris. Ce spectacle lui donnait systématiquement l’impression de voir des mouches rôdant autour d’un cadavre, ce qui renforçait le morbide de la situation ; il y avait de toute manière quelque chose de malsain dans l’attirance des foules curieuses pour les meurtres.
Sans plus s’attarder, il claqua alors la portière avec humeur et bouscula plusieurs des badauds, délivrant ainsi un pauvre policier qui commençait à être débordé par les évènements.
- Quand ils deviennent trop chiants, Deauvil, lui lança-t-il en le dépassant, c’est plus la peine de leur bredouiller des « s’il-vous-plaît, pardon » et autres conneries. Tu les vires de là.
Il fallut quelques secondes au pauvre jeune gardien noyé sous les évènements pour que son cerveau reprenne le cours des informations reçues.
- Ah, inspecteur Foresight ! s’écria-t-il enfin en s’élançant à la suite de David. On vous attendait !
- J’me doute, répondit son supérieur. Ca donne quoi ?
- Euh… Hé bien… ça… ça s’est passé dans le vieux cabanon au fond.
David suivit la direction indiquée par le gardien de la paix. Il s’agissait en vérité d’une petite cabane, probablement construite par des adolescents, qui n’offrait rien de plus que quatre murs et un toit précaire. La petite porte était ouverte. La police avait probablement déjà commencé le travail, mais il ne pouvait pas encore distinguer l’intérieur.
- Cette bicoque ? Que s’est-il passé là-dedans ?
- Madame la commissaire Tenvers ne vous a rien dit ?
L’inspecteur laissa s’échapper un bref soupir témoignant de son énervement.
- Non, « madame la commissaire Tenvers » ne m’a rien dit. Cette vieille pie n’a fait que me réveiller juste quand j’avais réussi à m’endormir pour m’annoncer que j’étais sur une affaire de meurtre avant de raccrocher. Alors de quoi s’agit-il ?
Devant l’hésitation de Deauvil, David se mit à croire qu’il serait arrivé au cabanon en question avant d’avoir eu un quelconque rapport. Il s’abstint cependant de presser le jeune homme, celui-ci étant plus pâle qu’un drap de fantôme - à croire qu’il en avait vu un.
- Hé bien… commença-t-il laborieusement. Le brigadier-chef Duvot vous attend en fait, et…
- Oh non c’est pas vrai, ce vieil abruti est sur l’affaire aussi ? marmonna David avant de se mettre mentalement une baffe pour avoir coupé son subordonné dans son élan. Bon, te fatigue pas va, je vais directement le voir. Retourne à ton poste, ils sont débordés par les emmerdeurs qui veulent voir ce qu’il se passe là-bas.
- Oui monsieur !
Et il repartit avec un soulagement qui n’échappa pas à l’inspecteur – soulagement peut-être de ne pas avoir à retourner sur le lieu du crime. David l’interpella alors une dernière fois :
- Hé, Deauvil !
- Inspecteur ? fit le jeune homme en redevenant blanc à une vitesse fulgurante.
- La prochaine fois que t’as le malheur d’être sur un coup du genre, contente toi de virer les emmerdeurs, et laisse Duvot se farcir le côté sombre de l’affaire ! Tu dormiras mieux.
--
Le brigadier-chef Duvot sortait justement de la cabane, suivi de quelques uns de ses hommes qui n’en menaient étrangement pas plus large que le jeune Deauvil. En voyant sa vieille figure d’homme satisfait de sa personne et gêné par le reste du monde, David se reprit à penser tendrement à son oreiller, et maudit intérieurement et plus que jamais tous les meurtriers du monde. L’idée de faire demi-tour l’effleura même, quand…
- Tiens, inspecteur Foresight ! On est sauvés les gars, voici l’homme qui « sait tout, voit tout »(1) !
David choisit de ne pas relever la raillerie qu’il connaissait déjà par cœur pour porter son nom depuis sa naissance, et franchit tant bien que mal la distance qui le séparait du brigadier.
- Ton cynisme n’arrive même pas à faire rire tes hommes Duvot, répondit-il. Mets moi plutôt au parfum tu veux ?
Un rictus forcé apparut sur les lèvres du vieux et gros brigadier qui essuya la sueur de son front avec un mouchoir, et David remarqua que lui non plus, finalement, ne semblait pas être au meilleur de sa forme. Il en avait pourtant vu bien d’autres – tout au moins si on comparait avec le jeune agent Deauvil.
- Il sent très mauvais ton parfum, commença-t-il. Les victimes sont quatre adolescents, de quinze et dix-huit ans… Ils s’amusaient vraisemblablement à invoquer les esprits ou je ne sais quelle autre connerie d’après les deux mômes de quinze ans qui les ont découverts.
- Qu’est-ce qu’ils faisaient sur le lieu du crime ces deux là ?
- Ils prétendent qu’ils connaissaient la bande et qu’ils voulaient passer les voir. Il était quatre heures du matin passées quand ils ont alertés par leurs cris les deux agents en patrouille dans le quartier, Andson et Vogier. Un sacré choc pour eux. Et pour elles.
David refusa la cigarette que lui proposait Duvot et leva les yeux au ciel.
- OK, que foutaient-ils dehors à quatre heures du matin ? marmonna-t-il sans réellement attendre de réponse. Leurs parents peuvent pas mieux les garder ?
- Ils disent qu’ils revenaient de boîte.
- A quinze ans, en boîte ? C’est plus des boîtes, c’est des garderies !
- Comme tu dis mon jeunot ! s’écria Duvot en s’allumant sa cigarette. Il souffla lentement une bouffée avant de reprendre : M’enfin, je peux pas vraiment t’en dire plus pour le moment. Faut que t’ailles voir. Faut que tu comprennes, Foresight.
Notant le manque de railleries habituelles dans le discours du vieux brigadier, l’inspecteur haussa un sourcil mais se contenta de se diriger vers l’entrée étroite et sombre du cabanon. Il n’avait aucune idée de l’hésitation qu’avait connue Nella Andson quelques heures auparavant pour faire le même geste, et même s’il pouvait s’inquiéter en sentant sur lui les regards pesants des policiers livides, il ne s’attarda pas une seconde : David Foresight n’était pas homme à hésiter. Pour lui, une seconde d’hésitation pouvait être fatale. Aussi entra-t-il immédiatement, en faisant attention à ne rien toucher ni frôler.
Ce qu’il vit cependant réussit à le clouer sur place.
Si Duvot ne lui avait pas dit qu’il s’agissait de quatre adolescents, il n’aurait jamais pu s’en douter : les victimes gisaient en morceaux séparés dans toute la pièce pourtant pas bien grande, sans aucune trace d’explosion nulle part. Tétanisé, il tourna son regard vers les seules choses qu’il pouvait malheureusement voir. Ça et là, des ventres ouverts, comme s’ils avaient éclaté de l’intérieur, des jambes dont les os dépassaient, brisés, des bras qui semblaient essayer de trouver une issue pour un corps qui ne suivait plus, des murs… Des murs couverts de sang, et une odeur lourde et âcre partout, comme des relents provenant de l’Enfer lui-même. Et puis surtout, surtout…
David s’agenouilla presque inconsciemment, comme appelé par la tête gisant seule à ses pieds ; ce qui avait été celle d’un enfant témoignait par des yeux exorbités et désormais morts de toute l’horreur, de tout le dégoût, et de toute la peur que l’humanité entière n’aurait jamais pu ressentir.
Reculant brusquement, comme s’il s’était brûlé, David eut l’impression d’avoir devant lui quatre personnes mortes sans avoir eu le temps de comprendre.
--
Si l’inspecteur Foresight avait été un peu plus en état, il aurait remarqué que pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Duvot témoignait compréhension et compassion, et qui plus est à son égard.
Appuyé contre le mur extérieur de la vieille cabane dont il venait de quitter la pièce maudite, bras croisés et sourcils froncés sur un regard qui ne regardait plus rien, il nota à peine sa venue silencieuse à ses côtés. Tout autour, les policiers qui avaient appréhendé la réaction d’un inspecteur renommé pour son cran et sa résistance morale et physique, paraissaient désormais éviter plus que jamais d’avoir à rester trop longtemps sur les lieux du crime.
Résistant, David l’était. Duvot était bien forcé de l’admettre, car ce n’était pas faire un métier qui risquait de confronter à des cadavres qui endurcissait. De par son expérience, le brigadier pouvait donc l’affirmer : on ne s’habitue pas à l’horreur, on l’endure. Et endurant, David l'était, pour parvenir encore à contrôler ses émotions là où tous avaient témoigné de leur malaise d’une quelconque manière.
Mais David était aussi comme les autres, humain. Par conséquent, là où il s’efforçait de ne voir qu’un corps que la vie avait quitté, en bonne personne terre à terre, il n’avait pas pu ne pas voir l’horreur qu’il y avait derrière, plus forte dans la scène à laquelle il tournait le dos que dans n’importe quelle autre sombre affaire. Il lui fallait à présent le temps de revenir à la réalité. La réalité, pour la comprendre... Et y faire face.
Duvot se permit donc de terminer lentement son énième cigarette, avant de prendre la parole.
- T’as compris, gamin, fit-il.
David prit une lente inspiration, et sans se redresser ni décroiser les bras, répondit d’une voix atone :
- N’oublie pas à qui tu parles, brigadier.
- Je n’oublie rien, inspecteur. Et je n’oublierai rien. Encore une foutue affaire qui va revenir nous hanter longtemps pendant la nuit, hein ?
- Les familles ?
- Mises au courant bien sûr, mais grâce aux deux mômes sans qui on n’aurait pas su de qui il s’agissait. Ce fut très délicat, comme tu l’imagines. On inspecte encore les lieux avant de ramasser… Enfin, t’as compris.
- On a trouvé quelque chose ?
- Rien pour le moment. On sait même pas comment ces gamins sont morts, et la terre était trop sèche pour garder de quelconques empreintes. Aucune piste sur l’assassin.
Foresight entreprit de fermer les yeux un bref instant, instant durant lequel Duvot ne doutait pas qu’il mettait tout au clair dans sa tête. Quand il les rouvrit, ce fut un homme qui avait repris le contrôle de soi et relégué derrière ses sourcils froncés toutes ses émotions, qui se releva. L’inspecteur qui avait déjà résolu avec brio et intelligence de nombreuses affaires relevait, bon gré mal gré, l'étrange défi que la Fatalité avait mis sur son chemin.
- C’est dedans qu’il faut chercher, dit-il. Prélever le sang sur les murs, sur tous les murs s’il le faut, tous les cheveux qui traînent, n’importe quoi, on le ramasse, et je veux des relevés d’empreintes et d’ADN précis et complets. Qui a-t-on appelé pour les autopsies ?
- On a pensé au vieux Silva.
- Parfait. L’équipe technique ?
- Elle doit arriver d’ici deux heures.
- Toujours les mêmes qui se lèvent tôt apparemment… Bon, prends deux hommes que tu juges plus résistants que les autres et fais les venir avec nous. On va commencer sans eux. Et que personne n’oublie les procédures à suivre.
Tandis que Duvot acquiesçait pour une fois sans broncher à ses ordres, David enfila une paire de gants et entra à nouveau, suivi peu après par le brigadier et les deux hommes demandés.
Vue une seconde fois à travers des yeux préparés, la scène lui parut aussi irréelle qu'une toile. Peinte avec un troublant réalisme, certes, mais qui rendait les tableaux si dérangeants et si insolites que l'homme ne pouvait que la penser extérieure à sa propre réalité. Il détourna néanmoins son attention sur les murs en premier lieu, décidé à ne pas se laisser submerger une nouvelle fois.
- Qu’est ce que c’est ça ? demanda-t-il au brigadier en montrant des traces dans le sang qui maculait le mur à gauche de la porte en entrant.
- Andson. C’est elle qui est allée voir ce qu’il se passait après l’appel des deux gamins.
- Et pourquoi est-ce qu’elle a foutu sa main là-dedans ? Elle a déjà oublié le métier ou quoi ?
- Elle dit qu’elle cherchait un interrupteur parce qu’il faisait sombre et qu’elle ne voyait rien. Tu voudras l’interroger ?
- Je voudrai.
En l’espace d’une dizaine de minutes qui avaient parues une éternité aux quatre hommes, la pièce fut fouillée à nouveau de fond en comble - autant que faire se pouvait sans rien déplacer. Cheveux et caillots de sang étaient les principales trouvailles, et les policiers doutaient qu’ils puissent appartenir à quelqu’un d’autre que les adolescents.
Furieux, David dévastait la pièce du regard. Qui avait bien pu faire une chose pareille ? Qui aurait à la fois la force, la vitesse, et la monstruosité pour assassiner de la sorte quatre gamins ? Un dément ? Le jeune inspecteur secoua légèrement la tête, en observant les corps éparpillés. Tous les membres avaient été arrachés. Même un dément n’aurait pas pu commettre un tel massacre, c’était physiquement impossible, et il n’y avait nulle part de traces de coups – seulement de peur. Y avait-il plusieurs assassins à chercher?
Comme il baissait enfin les yeux, incapable d’en voir autant, David se prit à penser qu’un être humain ne pouvait être responsable d’un tel massacre, et sans qu’il puisse certifier pourquoi... Cette pensée le rassura.
- Aouch !
- Nom de Dieu ! Qu’est-ce que tu fais, imbécile !
David revint de sa surprise avec lassitude, et se tourna vers Duvot pour vaguement l’observer s’énerver après le pauvre policier accusé d'avoir troublé le silence.
- J’ai… J’ai trébuché chef !
Un déclic se produisit dans la tête de l’inspecteur Foresight, qui d'homme indifférent et maussade passa au statut de policier en alerte.
- Sur quoi tu as trébuché ? s’écria-t-il en s’élançant vers lui, au fond de la pièce.
Aucune réponse n’était requise. Tous trouvèrent des yeux une petite poignée en fer rouillé, calée au sol contre le mur. Et quelques longues secondes passèrent avant que Duvot n’ouvre la bouche pour briser le silence :
- Une trappe ? Ici ?
- Vraisemblablement, marmonna David en s’agenouillant.
Chacun fit à nouveau silence, retenant même leur respiration, tandis qu’il donnait quelques coups dans le sol, cherchant où cela sonnait creux. Il s’avéra que la trappe en question n’était qu’une petite ouverture où passait à peine une personne adulte.
- Peut-être la réserve de nourriture des gamins, hasarda un des hommes présents. On utilisait déjà ce système de planque quand j’étais gosse.
L’explication parut satisfaisante à tous. Pourtant, quand David attrapa la poignée pour soulever la trappe, les trois autres sursautèrent d’une telle façon que, si la situation avait été moins grave, le jeune inspecteur en aurait ri longtemps, ne serait-ce que pour rappeler à Duvot "la fois où une trappe lui avait fait peur" quand par inadvertance il lui reprendrait l'envie de mépriser le "menu fretin" autour de lui.
Mais le moment n'en était pas à une telle jouissance, et la trappe ouverte sur une épaisse obscurité, David entreprit de sortir de sa poche la lampe torche qu’il avait apportée.
- Y a peut-être des araignées là-dedans…
- Ne soyez pas crétin, Risono ! s’écria le vieux brigadier d’une voix dont le léger tremblement le trahissait. Vous avez peur des araignées maintenant ?
Cette fois, David prit le temps de lever les yeux au ciel. Pas un pour rattraper l'autre dans la police… Il allait s'offrir le plaisir de lancer au brigadier une réponse bien cynique, quand un bruit, oh, à peine un frôlement, venant de l’obscur sous-sol, suspendit gestes et paroles. Puis encore un, et quelque chose cogna contre ce qui semblait être un pot en verre, qui tomba et se brisa.
Ce n’est pas possible, pensa David en reprenant ses esprits. Ce ne peut-être qu’un rat là-dedans !
Et sans plus réfléchir, tandis que Duvot sortait son arme derrière lui, il alluma sa lampe et sauta dans la petite cave improvisée.
- NOM DE DIEU !
--
(1) Pour les non-anglophones, foresight est un mot anglais signifiant prévoyance. Il ne s'agit donc là que d'un mauvais jeu de mot fait dans un sombre moment sans inspiration... Ainsi que d'un petit jeu de l'auteure qui entend bien en faire voir de toutes les couleurs à ses personnages chéris.