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Author: Gwendolen66
Fiction Rated: T - French - General/Suspense - Reviews: 3 - Published: 01-03-08 - Updated: 01-25-08 - id:2457947

Prodigium

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Chapitre 2 Shania

They only wait to
Lay flowers on my life
Always thinkin’ I’ll
Let it end tonight
But what if I change
No bless no help
Just waiting for my grave

Sa bulle violacée de chewing-gum éclata devant sa bouche, et Shania se remit à mastiquer nonchalamment en fredonnant le refrain que ses écouteurs lui répétaient. Totalement désintéressée de ce qu’il pouvait bien se passer dans l’autocar, elle laissait traîner son regard à travers la fenêtre, sur les passants que le véhicule ne faisait que croiser rapidement.

A vrai dire, sa motivation n’avait d’égal que son indifférence. C’était un jour comme un autre, bus-boulot-dodo, et seule la partie « dodo » était susceptible de l’intéresser. Elle soupira légèrement, et cliqua sur le replay de son baladeur tout en s’installant plus confortablement dans son siège. La route était longue avant d’atteindre l’Université. Ou au moins assez longue pour se repasser sa chanson.

Cependant, son baladeur ne sembla pas être du même avis. Au moment où, connaissant même le timing de la chanson par cœur, elle allait souffler les premiers mots, un bruit de ferraille suivi d’un long bip aigu lui perça les tympans au lieu de les flatter d’une une mélodie tranquille. Le brusque et douloureux réveil lui fit s’arracher les écouteurs, tout en proférant sans le savoir le même juron qui échappait au même moment mais pas au même endroit à un inspecteur de police :

- NOM DE DIEU !

De rage, et sans cesser de jurer, elle jeta ses écouteurs à terre, sans se soucier un instant des regards apeurés ou courroucés que dardaient sur elles les autres passagers. Elle ne les remarqua par ailleurs qu’en détournant son regard des écouteurs maudits, pour mieux frotter énergiquement ses oreilles meurtries.

- T’as pas autre chose à mater ? s’écria-t-elle sans pitié à l’adresse d’un pauvre vieillard à qui son hurlement avait rappelé la guerre.

En prenant bien le temps de croiser son regard noir avec ceux inquisiteurs de quelques grand-mères qui chuchotaient déjà combien la jeunesse actuelle était mal élevée, et tandis que le vieillard regardait maladivement ailleurs, elle entreprit de ramasser ses écouteurs et le baladeur qui avait suivi.

- Mais qu’est-ce qu’il leur a pris à ceux là ? Maugréa-t-elle comme elle ne parvenait pas à rallumer le baladeur. Ils sont pétés ou quoi ?

Elle n’eut pas le temps de s’en assurer, car au même moment le bus freina brusquement, secouant tous ses passagers sans exception. S’étant auparavant assise tout au bord de son siège, Shania ne put que se sentir tomber, tête et écouteurs les premiers.

Deux bras la rattrapèrent avant qu’elle ne heurte le sol, et en quelques secondes, elle se retrouva nez à nez avec un jeune homme qui lui souriait de toutes ses dents très blanches. La succession des évènements lui parut un peu trop rapide et incongrue de si bon matin ; il lui fallut un instant pour que son visage se départisse de son expression perdue, yeux grand ouverts et bouche tordue en une question qui ne passait pas, et ce uniquement parce que son sauveur brisa le silence qui régnait dans tout le bus en un mot :

- Salut.

Alors, pendant qu’elle s’arrachait des bras de l’inconnu et de son sourire trop éclatant pour être sain, les passagers revinrent de leur choc.

- Doux jésus, fit une des dames âgées qui auparavant fixaient Shania. Que se passe-t-il ? Pourquoi n’avance-t-on plus ?

Sa question fut suivie d’un bourdonnement d’autres questions, teintées de panique et accompagnées des klaxons d’automobilistes coincés derrière. Levant les yeux au ciel, Shania prit sur elle de faire ce que personne encore n’avait eu le réflexe de faire, et ramassa son sac pour se diriger vers le chauffeur.

- Hé, vous êtes en panne ? demanda-elle.

C’est un jeune chauffeur au visage tordu par l’angoisse qui délaissa son volant pour se tourner vers elle. Les autres passagers s’approchèrent aussi.

- Je… Je sais pas, le moteur s’est coupé d’un coup je… Mon dieu je sais pas quoi faire, ça répond plus, on est au milieu de la route, mon dieu je…
- Arrêtez d’invoquer quelqu’un qui s’en fout, répondit la brune passablement agacée. Si ça redémarre plus, c’est qu’on est en panne, et que je vais louper mon premier cours. Oooh, je la sentais pas cette journée, je le savais…

Visiblement tout nouveau dans le métier, le chauffeur parut encore plus paniqué et désappointé par la révélation.

- Comment ça, « en panne » ? Répéta-t-il, et de nouveaux coups de klaxons anéantirent ce qu’il lui restait de sang froid. Mais c’est pas possible, y a des gens derrière, je peux pas être en panne, on va plus avancer ! Qu’est-ce que je vais faire ?
- Mais j’en sais rien moi ! Se défendit Shania, le sentant sur le point de se mettre à genoux devant elle. J’ai pas de supers pouvoirs, et je sais encore moins comment réparer un bus ! Appelez un flic pour régler la circulation, et laissez nous descendre !
- Un… Un flic ! – nouveau coup de klaxon, suivis de quelques protestations orales – Oui, oui, oui, bonne idée ! Un téléphone !

Excédée, Shania leva encore les yeux au ciel avec un air de reproche, quand une bonne âme, qui n’était autre que son sauveur, fit remarquer au chauffeur que sa radio pouvait le mettre en contact au moins avec d’autres chauffeurs.

- Bon, vous ouvrez les portes maintenant ? S’impatienta la jeune fille.

Le malheureux chauffeur allait acquiescer en cherchant le bouton adéquat, mais une soudaine explosion du moteur de l’autre côté de la vitre le fit plutôt se recroqueviller sur lui-même en appelant au secours. Ce n’était vraiment pas sa faute, et il n’avait pas à en avoir honte, car tous les passagers – Shania comprise – poussèrent un cri de surprise et se protégèrent le visage par pur réflexe.

Une fumée noire se dégageait maintenant de l’autobus, et le chauffeur eut comme ultime instinct de survie celui d’appuyer sur le bouton d’ouverture des portes – portes à travers lesquelles les passagers se ruèrent non sans être suivis du chauffeur lui-même. Le capitaine ne quitte pas toujours son navire le dernier.

Cependant, de peur de se faire emporter par la foule et sa folie, Shania s’était accrochée au siège le plus proche. Le silence revenu et l’hystérie collective éloignée, seule dans le bus, sans même un coup de klaxon tant l’explosion et la fumée noire avaient effrayé, elle se permit enfin de lâcher sa bouée de sauvetage comme si l’océan autour d’elle s’était retiré.

Elle poussa un long et presque étouffé sifflement en contemplant la fumée noire qui s’échappait toujours du moteur, puis, se sentant brusquement un peu fatiguée, elle s’assit sur son siège, et marmonna le refrain qu’elle écoutait encore dans le calme et la normalité quelques minutes auparavant.

- I’m strong, but I’m afraid, They only wait to lay flowers on my life...

Une nouvelle explosion, bien plus légère que la précédente, brisa à nouveau le silence, et elle se leva enfin pour sortir comme la police arrivait.

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Il est un fait reconnu que l’être humain n’est jamais satisfait. Un homme menant une vie simple et réglée se plaindra de la routine assommante que la société, selon lui, lui impose, sans jamais travailler à changer quoi que ce soit – se conformant, finalement, à ce que lui aussi impose à ses congénères. Par conséquent, si un jour le sujet voit son carcan routinier se faire anéantir par un évènement extérieur totalement inattendu, il trouvera le moyen de s’en plaindre, et même de regretter le temps béni où sa vie était facilement résumable, et où la routine, finalement, n’était qu’une sécurité bien rassurante.

C’est pourquoi l’homme ne change pas. C’est pourquoi aussi, ce jour-là, Shania avait beau pester contre tous les moteurs de bus du monde, elle se trouvait désemparée. Rien ne l’avait jamais préparé à l’éventualité que son bus tomberait en panne sinistre au beau milieu de la route à une demi-heure – en roulant – de son Université. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-elle fait ?

Assise sur un trottoir éloigné de ceux que les automobilistes bloqués par l’autocar polluaient, le menton appuyé sur ses mains, la jeune fille devait cependant bien admettre que l’envie de trouver une solution de secours lui manquait. L’évènement qui avait brisé pour un jour sa routine n’avait pas été d’une importance assez grande pour l’impressionner, et tout ce qui lui venait en tête au moment présent était de laisser tomber la fac, et de prolonger son week-end. L’idée en effet lui paraissait bonne. Mais elle restait sur son trottoir sans prendre de décision, écoutant les bruits de circulation effrénée venant de la rue qu’elle avait laissée derrière elle, à regarder dans le vide avec lassitude.

En réalité, elle n’avait par d’idée concernant ce qu’elle pourrait faire au lieu d’aller à la Faculté de Sciences Humaines et Sociales Monvignon, et elle n’en cherchait pas vraiment. Elle se sentait étrangement fatiguée, tellement qu’elle ne pouvait plus en accuser son réveil, et comme en total désaccord avec elle-même.

Autour d’elle, pas grand-chose n’allait non plus. Elle observa ainsi avec une lassitude à peine teintée de curiosité deux énormes poubelles s’écrouler devant les passants, le camion des éboueurs tomber en panne sèche quand le conducteur jurait qu’il avait fait le plein à peine quelques minutes auparavant, un distributeur de boissons libérer tout l’argent qu’il contenait à la grande joie d’un clochard qui n’espérait qu’une canette de Cola, et trois chiens aboyer de concert devant un lampadaire normal.

- Hé ben, souffla Shania en libérant une de ses mains pour s’ôter une mèche brune du visage. C’est le bordel aujourd’hui.
- Ça, tu l’as dit.

Haussant les sourcils, la jeune fille tourna la tête pour identifier à qui appartenait la voix perturbatrice. Allant de ses pieds baskettés à sa tête châtain, elle reconnut vaguement le garçon qui avait empêché sa propre tête de faire connaissance avec le sol dans l’autocar, et tout en admettant qu’il n’était pas moche, elle fit une moue ennuyée.

Sans se décourager, celui-ci ne se départit pas de son sourire et poursuivit :

- T’es à la Fac Monvignon, non ? Je t’ai déjà vue.
- Moi je t’ai jamais vu, à part dans le bus qui vient de nous lâcher, répondit-elle d’un ton traînant.
- Bah c’est pas grave, il y a du monde à la Fac. Et t’as pas l’air motivée pour y aller apparemment.
- J’me sens pas de faire à pieds ce que le bus prend trois quarts d’heure à faire, juste pour les beaux yeux du vieux fou qui va m’expliquer qu’au Moyen-Age, les femmes ne la ramenaient pas comme aujourd’hui.

Le garçon eut un rire compréhensif.

- Fac d’Histoire hein ? fit-il. T’as peut-être pas tort de rester là alors.
- Ouais. J’suis bien sur mon trottoir.
- Tu vas y passer la journée ?

Peut-être un peu agacée par le fait qu’un inconnu lui pose la même question qu’elle se posait elle-même sans parvenir à y répondre, elle se tourna à nouveau vers lui pour répondre un peu sèchement :

- T’as une autre idée ?

Vraisemblablement pas intimidé pour un sou, le brun eut un sourire amusé qui fit penser à Shania qu’il était peut-être un peu trop sûr de lui.

- Je m’appelle Matt, reprit le jeune homme sans répondre à la question. Matthias Onell. Mais je préfère Matt.
- Ouais, t’as raison…
- Et toi, miss râleuse ?

Shania tilta, surprise qu’un potentiel emmerdeur puisse aller aussi loin sans baisser les bras face à son mauvais caractère évident, allant même jusqu’à oser la désigner en tant que râleuse. Elle dévisagea en silence « Matt » avec perplexité, avant de finalement lâcher :

- Shania Will.

Matt eut un nouveau sourire reconnaissant - et éblouissant -, et s’accroupit pour faire face à la jeune fille. Celle-ci aurait juré avoir aperçu, l’espace d’une seconde, une sorte de voile lumineux dans ses yeux, mais il ne lui laissa pas le temps de se poser des questions :

- Hé bien, Shania Will, dit-il, tu ne devrais pas passer ta journée seule sur un trottoir, les rues ne sont plus très sûres...
- … C’est une menace ? demanda la brune, surprise par le ton sombre qu’avait pris son interlocuteur.

Un chien errant se mit à hurler à la mort devant un bac de fleurs, mais Matt répondit sans se laisser démonter et en riant :

- Non, une invitation à aller boire un verre. Tu me laisses une chance ?

Shania le sonda un instant du regard, finalement curieuse, puis laissa son regard aller vers l’agent qui chassait le chien. Elle n’avait rien de mieux à faire après tout. Et le Matt n’avait pas l’air plus bête qu’un autre. Alors elle tendit sa main pour qu’il l’aide à se relever.

- Une chance alors, Matt, dit-elle en rendant finalement un demi-sourire.

Et tout en suivant le jeune homme ravi, elle remarqua que les fleurs du bac devant lequel le chien aboyait étaient mortes. Dérangée sans trop comprendre pourquoi, elle se promit de demander à Matt ce qu’il entendait par ses « rues plus très sûres ».

Elle ignorait que plus si loin que ça, un inspecteur répondant au nom de David Foresight avait fait une découverte qui allait bouleverser sa propre routine… Et peut-être bien la sienne également. Seule une étrange intuition qui lui serrait quelque peu le cœur lui fit reprendre à voix basse son refrain : I’m strong, but I’m afraid…

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Merci Toxicberry pour ta review, j’espère que la suite ne te décevra pas !
Merci Ashu-sama, Sana-chan, Gin-kun et Tchii de Clamp-fanfics pour les avis constructifs!



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