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Petite nouvelle pour un devoir d'expression... Reviews?
« J’SUIS EN RETAAARD ! »
L’origine de ce cri était une adolescente efflanquée, aux yeux noisette et au visage constellé de taches de rousseur qui slalomait entre les villageois moqueurs.
« Alors, Anne, on s’est pas réveillée ? »
Sans répondre, la jeune fille courut jusqu’au château, où elle travaillait comme servante, laissant derrière elle les bruits du village. Ce ne fut qu’une fois arrivée dans la cour que la jeune fille s’aperçut du silence. Ce lieu, qui aurait dû fourmiller d’activité, semblait à l’abandon.
Dans les cuisines, où l’adolescente se rendit en premier, il n’y avait nul mouvement. Il y avait des gens pourtant. Un marmiton transportait une marmite, un plongeur tendait la main vers une écuelle de bois pour la laver, une de ses collègues transportait un plateau, une autre plumait une volaille, l’intendante, les mains sur les hanches, semblait crier quelque chose… Mais nul ne bougeait, nul son ne sortait de la bouche de la gouvernante, on aurait dit un immense tableau.
Mais un tableau sans couleur. Anne n’avait pas remarqué tout de suite ce détail, trop inquiète par l’immobilité de ses amis. Des récipients en bois, au visage contracté par l’effort du marmiton, en passant par la marmite qu’il transportait ou les plumes du poulet, tout avait la teinte grise et froide de la pierre.
« Il y a quelqu’un ? S’il vous plaît ! Quelqu’un m’entend ? Répondez, je vous en prie ! »
Elle courait maintenant de pièce en pièce, son inquiétude et sa peur augmentant au fur et à mesure qu’elle découvrait le château immobilisé. Alors qu’elle suivait un couloir, elle se figea en entendant des pleurs venant d’une des chambres. Là, cachée sous le lit, non loin d’un noble figé, Anne découvrit une petite page terrorisée. Elle détonnait au milieu de la grisaille environnante, avec ses vêtements aux couleurs vives, ses cheveux blonds miel et ses yeux bleus rougis par les larmes. Il fallut quelques minutes avant qu’elle ne se calme, et ne raconte à Anne ce qu’il s’était passé.
« Ce matin, un homme est entré dans la chambre, sans même frapper, et il a demandé quelque chose à mon seigneur. Il a repoussé l’homme, et après… »
La fillette s’interrompit en larmes.
« C’est un démon de l’enfer, j’en suis sure ! »
Anne serra la fillette dans ses bras, à la fois pour se rassurer et pour consoler l’enfant. Un homme au pouvoir aussi terrifiant qui se promenait dans les couloirs, voilà qui n’était pas une idée rassurante ! D’un commun accord, les deux jeunes filles décidèrent d’aller voir le prêtre qui officiait dans la petite chapelle. C’était un homme sévère, mais juste, et il saurait les protéger du démon. Les deux fillettes coururent vers la petite église, et s’immobilisèrent brusquement. Devant eux, un vieil homme, couvert de haillons, marmonnait quelque chose en avançant à tâtons. Ses cheveux étaient emmêlés, ses yeux blancs semblaient vides, et les rides incrustées de poussières lui donnaient l’air d’un démon sorti droit des enfers. Sa voix était rocailleuse.
« Tous pareil ! Ils s’en vont! Ils veulent même ne pas répondre au vieux Mathias ! Ils le laissent tout seul dans le noir ! »
La petite page terrorisée se cacha derrière Anne, pas plus rassurée, avec un gémissement. Ce dernier attira l’attention du vieil homme, qui se dirigea vers les deux enfants en tâtonnant.
« Où êtes-vous ? Ne laissez pas le vieux Mathias tout seul ! Il veut juste savoir, ne partez pas ! »
Les deux enfants reculaient doucement, évaluant du regard la distance les séparant de la petite église, un peu à droite du vieillard. S’élançant brusquement, Anne se précipita vers le bâtiment, suivie de peu par la petite page. Mais les deux jeunes filles avaient sous-estimé la rapidité de l’homme, qui attrapa la petite page par le bras.
« S’il vous plait ! Ne vous en allez pas ! C’est quoi le rouge ? C’est quoi le bleu ? »
« Je sais pas, lâchez- moi ! »
La fillette avait à peine prononcé ces mots qu’elle perdit toutes couleurs et se figea comme les autres, sous le regard horrifié de la petite servante. Un gémissement s’échappa de la gorge de l’aveugle, alors qu’il sentait sous ses doigts le bras de l’enfant se pétrifier.
« Que se passe-t-il ? Mon Dieu, que se passe-t-il ? »
Plus que l’air à la fois étonné et inquiet de l’homme, c’est l’appel à Dieu qui empêcha Anne de fuir à toutes jambes. Car, et cela le père Olsen avait toujours été très clair là-dessus, jamais un démon ne pourra prononcer le nom divin !
« Vous l’avez pétrifié. VOUS AVEZ PETRIFIE TOUT LE MONDE ! »
Les mots de la petite rouquine semblèrent frapper le vieil homme comme une gifle. Anne, les poings serrés, se sentait étrangement mieux d’avoir réussi à dire ce qui se passait, comme si une porte s’était ouverte dans sa tête, et qu’une bourrasque en eut chassé toute sa peur, jusque-là refoulée, et lui laissant les idées claires. Le vieil homme, en revanche, ébranlé par l’accusation, s’était recroquevillé sur lui-même, et pleurait comme un enfant.
« Reculez, jeune fille ! Ne restez pas à côté de ce démon ! »
La jeune fille recula précipitamment, tandis que le père Olsen accourait de l’église, de toute la vitesse que lui permettaient ses jambes grassouillettes, tenant sa soutane dans une main, et une grande fiole d’eau bénite dans la main.
« Vade rétro… SATANAS ! »
De toutes ses forces, l’homme d’église lança le contenu de son flacon sur Mathias, le trempant comme une soupe. Au moment où le liquide toucha le vieil homme, un cri de dépit s’éleva, et une fumée grise entoura le vieillard.
« Qui a crié ? Que se passe-t-il ? »
Ce dernier, ne pouvant voir les évènements qui venaient de se passer ne comprenait rien, et s’affolait.
« Non mais ça va pas la tête ? Vous êtes vraiment chiants, vous les humains ! »
La fumée grise prit la forme d’un enfant d’une douzaine d’années. Il avait des cheveux noirs en bataille, qui encadraient un front surmonté de deux petites cornes noires, et des yeux jaunes de chat.
« Franchement ! On ne peut pas s’amuser peinard ou quoi ? Et toi… Et toi le gros lard, poursuivit-il à l’attention du prêtre, qui marmonnait frénétiquement des prières agrémentées de signe de croix, c’est pas la peine de faire le clown, je partirai pas !
Le petit démon avait croisé les bras avec une grimace, déterminé à ne pas partir.
« C’est le vieux qui m’a appelé ! « Les hommes sont égoïstes, et patati, et patata, et qu’ils soit maudits, et gnagnagna ! » Moi je rends service, c’est tout ! »
« Espèce de petit démon ! s’écria le vagabond. Ce n’étaient que des propos tenus sous le coup de la colère et de la boisson ! »
« Alors c’est vous qui les avez transformés ? »
Anne, poings serrés et larmes aux yeux regardait le petit diable, assise à côté de la petite page, toujours à terre.
« Vé c’est moi pisseuse ! Pourquoi ? Tu veux aussi ? Pis c’est le vieux schnock aussi ! S’il n’était pas si curieux ! Et c’est quoi le rouge, et c’est quoi le bleu ? Mais quel casse-pieds alors ! »
« Je voulais juste savoir ! » Le vieil homme serrait les poings de rage.
« Le rouge c’est le chaud qui me viens aux joues quand on me gronde, ou quand le fils du forgeron me fait des compliments. C’est la couleur des cerises en été, du sang aussi… »
L’intervention de la petite servante fit s’interrompre tout le monde. L’aveugle releva la tête brusquement, le prêtre s’étouffa dans ses prières, et l’enfant démon… L’enfant démon avait perdu son air insolent et fier, et semblait effrayé.
« Le bleu c’est l’immensité du ciel ou de la mer, c’est une couleur si grande qu’elle nous englouti tout entier… »
Le vieil homme pleurait à présent, pour la première fois qu’on lui répondait.
« Ça suffit ! s’écria l’enfant aux cornes. T’es rien qu’une servante ! Qu’est ce que t’y connais aux couleurs hein ? Puisque t’es si maligne, dis lui c’est quoi, le blanc, le rose, le noir, l’ambre ! Hein, miss maligne ? »
Si les propos de l’enfant étaient pour le moins violent, la terreur qui perçait dans sa voix était audible par tous.
« Le blanc, répondit le père Olsen, c’est la couleur de la pureté, de la bonté ! C’est la couleur de la lumière, c’est celle des ailes des anges, une couleur si belle qu’elle nous élève ! »
Ce fut comme un coup porté au diable. Il semblait moins tangible, plus transparent.
« Le rose, c’est la couleur de l’amour, c’est celle des roses qui embaument le jardin ! »
L’aveugle souriait à présent, à travers ses larmes.
« Le noir, je sais ce que c’est, ne vous inquiétez pas. »
« Enfin l’ambre c’est la lumière qui se reflète dans une perle de feu, c’est la chaleur du feu enfermé dans une perle de miel. »
Ce fut le coup de grâce pour le petit démon qui poussa un cri de dépit avant de disparaître dans un nuage de fumée.
Un observateur extérieur aurait pu croire que l’aveugle, la jeune servante et le prêtre grassouillet avaient été touchés par la malédiction, au vu de leur immobilité. Tous les trois stupéfaits ne parvenaient plus à émettre un quelconque son, ne sachant si le démon était parti ou non. Le vieux Mathias, quant à lui, pleurait silencieusement ayant pour la première fois trouvé réponse à ses questions. Il se passa plusieurs minutes avant qu’une voix les sortis tous de leur torpeur.
« S’il vous plait ? Que se passe-t-il ici ? »
La petite page s’était relevée et sursauta violemment au hurlement de joie d’Anne qui la serrait dans ses bras.
« Mais qu’est-ce qui vous prend ! Vous allez abîmer ma robe ! Et mon seigneur doit très certainement se demander où je suis passée ! »
La tirade de la fillette surprit au plus haut point la jeune servante, qui lâcha aussitôt la petite page en bafouillant, sans que l’enfant l’écoute, vu qu’elle était déjà repartie en courant vers les appartements de son seigneur.
« Laissez tomber, jeune fille, il est probable que, le sort rompu, plus personne ne se souvienne de quoi que ce soit ici… Nous sommes désormais les seules personnes qui retiendrons les événements, et les leçons qui en découlent. »
Le prêtre aida l’aveugle à se relever, avant de regarder gravement Anne dans les yeux.
« Rentrez chez vous, jeune fille, et ne racontez jamais à quiconque ce qui s’est passé ici. »
La petite servante acquiesça, avant de partir en courant jusque chez elle. Elle y trouva sa mère ravaudant de vieilles chausses.
« Tu es déjà de retour ? Tu rentres tôt, dis donc ! Tu as dû en voir de toutes les couleurs, aujourd’hui ! »
Anne sourit. Sa mère ignorait à quel point elle avait raison.
Fin