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Fiction » Mystery » Chroniques des Immortels font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Nicole Pavlovna
Fiction Rated: K+ - French - Mystery/Supernatural - Reviews: 1 - Published: 01-28-08 - Updated: 01-28-08 - id:2468592

Immortels

Tristan

Je suis mort.

Il y a des gens qui meurent de façon très bête. J’en suis, et dès que je me le remémore, je m’en afflige. Imaginez-vous : un adolescent de dix-sept ans va pêcher sur un cailloux un peu au large, se fait prendre par la marée et se noie. Si, je vous assure, c’est terriblement stupide. Une fois noyé, mon corps a dérivé pendant plusieurs jours et s’est échoué sur une plage, pas très loin de mon village.

Et là, il est arrivé quelque chose contre-nature.

J’ai ouvert les yeux.

« Bienvenue parmi les vivants, » m’a dit une voix de femme, posée.

C’est comme ça que j’ai rencontré Julia.

L’époque où Julia a vu le jour tient plus de la légende que de l’Histoire. Plus de sept siècles et demi avant la naissance du Christ, elle vivait un peu au sud de Rome, avait été éventrée par des pillards et depuis elle n’avait cessé des parcourir le vaste Empire romain et de glaner toutes les connaissances accessibles. Et puis après plus de mille ans de vagabondage, elle avait senti.

Que j’allais naître, quelque part, dans un coin perdu de l’Armorique.

Le Moyen-Age débutait à peine. Je n’étais qu’un paysan, illettré, complètement inculte, ignorant que le monde ne se limitait pas à ma région et à la mer. Julia m’a enseigné des notions tellement essentielles que personne, au XXIe siècle, n’imaginerait vivre sans. Des notions comme… L’hygiène, entre autres. Croyez-moi, quand j’y repense, je n’en suis pas fier.

Certaines personnes disent que l’humain ne progresse pas. C’est faux. Bien sûr, il y a des hauts et des bas dans l’humanité. Le Moyen-Age, à tous les niveaux, était une terrible régression. Versailles, pour ce qui est de l’hygiène – encore lui ! serais-je devenu maniaque ? – était tout à fait atroce, si bien que Julia s’y trouvait rapidement mal et ne pouvait y résider. C’est donc seul que j’y ai passé plusieurs années avec quelques autres de mes semblables, issus comme moi de la crasse médiévale. L’homme, donc, s’améliore. Avec les siècles, j’ai l’agréable sentiment de m’éloigner de l’état de quasi-bête dans lequel je suis né, et où ont vieilli et sont morts mes amis, parents et premières conquêtes, dans l’indifférence la plus totale – la leur, et la mienne. Contrairement à nombre d’entre nous, je n’ai pas eu de mal à me couper des miens : je n’en voulais plus, ils me faisaient trop honte.

Il m’a fallu un bon siècle pour les regretter.

Ayant une aînée – Julia, bien sûr – pour m’épauler, j’ai été épargné par certaines difficultés qui assaillent ceux qui renaissent au monde seuls. Ceux-là ignorent durant quelques décennies que, si eux ne bougent plus, le monde continue à se mouvoir. Après un siècle, c’est le retour à la réalité. On retourne dans notre village natal et l’on ne reconnaît plus rien. La langue que parlent vos compatriotes n’est plus tout à fait celle que vous parlez. Quand vous sortez dans la rue, les gens vous regardent de travers : normal, vos vêtements sont démodés et vous êtes ridicule. Pour un mortel, ce n’est pas grave. Arrivé à ce stade, il est vieux. On lui pardonne. Il reste avec des personnes de son âge. Et puis de toute façon, il va mourir.

On ne pardonne pas à un adolescent d’avoir trente ans de retard. Pourquoi ? Eh bien parce que c’est aberrant. Pour un immortel, survivre, c’est ne pas stagner. Survivre, c’est évoluer.

Au fil des siècles, nous en avons croisé d’autres. Certains en binômes, comme nous, d’autres seuls, attendant leur cadet depuis parfois plus de deux mille ans. Voir un aîné patienter, seul, c’est un spectacle horriblement triste. Voir un couple se former, c’est indescriptible. Cela prend des années, des siècles. On voit parfois naître d’inébranlables amitiés où les deux s’admirent, s’estiment, et finissent par se connaître par cœur. Ils ne sont pas nécessairement amants, mais ne peuvent se passer l’un de l’autre. Pour d’autres couples, c’est la fusion. Intellectuelle. Charnelle. Ils sont prêts à se séparer pendant des décennies rien que pour pouvoir retrouver leur complicité et leur intimité. Julia et moi, c’est encore différent. Elle est ma sœur. Ma meilleure amie. Ma rivale. Ma maîtresse. Officiellement, nous avons même été mariés en diverses époques. Nous avons le même tempérament : peu expansifs, silencieux, discrets. Je n’ai pas besoin d’entendre ce qu’elle ressent pour moi. Et elle non plus.

Jusqu’au XVIIIe siècle, nous n’avons fait que croiser les autres. Mais quelques décennies avant la Révolution française, nous nous sommes tous réunis. A Paris. Julia et moi avions suivi, à la suite d’un pressentiment, un ami du nom de Jehan. Il était né et mort vers l’an mille – il avait eu le crâne défoncé par une pierre tombée d’un chantier – et se réjouissait que son cadet vienne au monde dans la même ville que lui. Mais nous nous sommes vite aperçu, connaissant bien Paris, qu’il y avait quelque chose d’anormal. Je ne parle pas de la misère ni du vent de révolte – ce n’était pas neuf, les parisiens sont de vrais têtes de mules – mais d’une ambiance, de regards anormaux vers nous. Ce que nous avons fini par comprendre, c’est que nous étions tous là.

La Révolution et l’Empire ont été un véritable âge d’or. Nous étions suffisamment riches pour vivre comme des princes, pas assez nobles ou importants pour être inquiétés. Nous avons essayé toutes les modes, vu tous les opéras, connus tous les personnages qui ont marqué l’Histoire, et nous n’étions plus seuls pour en profiter ; Pour parachever le tout, la romance toute neuve entre Jehan et son cadet – un nobliau qui est finalement mort en duel au pistolet à l’âge de vingt-deux ans, quand je vous dis qu’il y a des morts stupides – nous a valu quelques épisodes comiques, entre autres sur les banquettes des loges de divers opéras, vous savez, ceux qu’on ne voit pas de la salle. Eh oui, même des êtres millénaires font des paris volant au ras des pâquerettes.

Mais malgré cet épisode et quelques autres années de grâce, l’on peut observer chez certains d’entre nous une certaine amertume. Elle est surtout présente chez ceux dont la mort est intervenue avant la puberté. Ne pas se voir vieillir, c’est rassurant ; ne pas se voir grandir, c’est un humiliation terrible.

Arthur, originaire de la même région que moi, est mort de maladie en 512. Il avait treize ans. Son cadet, un coréen mort un peu après la Seconde Guerre Mondiale, a le même âge. Leur vie est de plus en plus infernale.

Pas de carte de crédit. Pas de restaurant en amoureux. Pas de possibilité de sortir tard sans être repérés. Tutoiement automatique. Contrôle obligatoire de la scolarité. Bref, un calvaire.

D’ailleurs je crois que c’est Arthur qui, le premier, en a parlé.

Nous avons tous pris l’habitude de nous adresser à Julia pour les sujets graves. Etant notre doyenne, son expérience est la plus longue et la plus complète, elle l’est tant que ses suppositions en deviennent des prédictions. C’est donc elle qu’on a envoyé à la communauté scientifique pour leur annoncer bouche en cœur qu’elle avait plus de 2 600 ans. Comme d’habitude, je l’accompagnais.

Ils ne nous ont pas crus.

Au début.

Après des mois et des mois d’examens divers et variés, de carbone 14 et de prise de sang, un scientifique s’est avancé vers nous, l’air surexcité, troublé, les lunettes de travers et la chemise froissée. Les résultats avaient parlé. Nous adolescents apparemment sains et normaux, avions en réalité déjà passé les mille cinq cent ans. Eh bien, ç’avait été laborieux, mais on y était arrivé.

« Et… Il y en a beaucoup d’autres ? »

J’échangeai un regard avec Julia.

« Un certain nombre, » répondis-je.

Le lendemain, nous nous sommes tous présentés à l’Elysée.

Avez-vous déjà essayé de prendre rendez-vous avec un ministre ? C’est beaucoup moins simple sous la République que ça ne l’était sous la monarchie. On vous trimballe de secrétaire en secrétaire, de bureau en bureau, et on vous demande sans cesse le motif de votre visite. Franchement, est-ce que vous nous voyez raconter à une secrétaire que nous sommes des êtres immortels à la recherche d’un statut ? Il a fallut contourner, mentir par-ci par-là, un vrai parcours du combattant. Cela me rappelait le tribunal révolutionnaire.

On a fini par nous aiguiller vers le ministre de la recherche. Ce n’était pas vraiment ce que nous voulions, mais avec un peu de chance, il allait nous obtenir une entrevue avec le premier ministre.

Mais lui aussi, il a fallut le convaincre.

« Mais si tout ce que vous dites est vrai, où est l’intérêt pour vous d’un statut particulier ? »

Julia prit une profonde inspiration. Elle a toujours eu horreur des gens qui ne comprenaient rien à ses explications. Et c’était reparti pour un tour, la complexité croissante des changements d’identité, impossibilité pour les plus « jeunes » de vivre comme l’entendent… Le ministre hochait la tête d’un air pénétré.

Mais je ne pus m’empêcher de me demander s’il nous écoutait vraiment.

Il faut croire. Ou alors, la secrétaire lui avait dit qu’il tenait une occasion rêvée pour faire oublier les problèmes les problèmes de budget dans sa branche – quoiqu’à mon avis, cette stratégie soit perdue d’avance. Quoiqu’il en soit, c’est le président lui-même qui nous a convoqué.

Après quelques siècles, les hauts dirigeants de ce monde ne sont plus pour nous, la plupart du temps, qu’une belle brochette de guignols, essayant d’emmagasiner suffisamment de sous pour être à l’abri du besoin durant les quelques années qui leur reste. Comprenez donc que je ne les prenne pas trop au sérieux.

Le président de la République Française est un gros monsieur à lunettes, qui essaie de prendre une expression compatissante mais qui ne peut malgré tout s’empêcher de prendre un air condescendant. Je sens rien qu’à le voir que Julia ne s’entendra pas avec lui. Il n’y a plus qu’à espérer qu’elle ne s’énerve pas trop fort. Je me tourne vers elle et constate qu’en effet, elle arbore son plus beau sourire hypocrite.

Mon dieu.

Elle va en faire de la bouillie.

Effectivement, le sourire du président n’a pas fait long feu. Le bon côté des choses, lorsqu’on est riche et immortel, c’est qu’on finit par tout savoir de la vie des puissants de ce monde. Et l’on sait appuyer là où ça fait le plus mal.

Cela a pris une demi-heure à Julia pour mettre le président plus bas que terre et le convaincre qu’il ferait mieux de nous donner une existence légale le plus vite possible. Nous sommes repartis avec la promesse que dans le mois, nous recevrions des cartes d’identité spéciale, avec également un communiqué officiel sur notre existence dans tous les journaux, et tout le toutim.

En sortant de l’Elysée, Julia a désormais un sourire un peu mystérieux, qui veut dire qu’elle mijote quelque chose.

« Julia, à quoi tu penses ?

- Tristan, ça te plairait d’être premier ministre quand je serai présidente ? »

14 mars 2007



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