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Fiction » Fantasy » Constance Kerrien font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Nicole Pavlovna
Fiction Rated: K+ - French - Mystery/Supernatural - Reviews: 4 - Published: 01-28-08 - Updated: 01-28-08 - id:2468594

Brève de comptoir

Le Cadavre qui boit était le bar préféré de Constance Kerrien. Là-bas, au moins, elle ne détonnait pas, malgré sa chevelure broussailleuse, ses grandes cernes bleuâtres et son manteau noir trop grand – signe qui apprenait aux avertis qu’elle était armée jusqu’aux dents. Quand elle y entra, elle repéra immédiatement Michaël, assis au bar. Enfin… « Assis » n’était peut-être pas le mot.

Michaël avait l’âge de Constance, c’est-à-dire qu’il n’était pas bien vieux. Son manteau était posé sur le comptoir, ses yeux écarquillés et injectés de sang à moitié recouverts par sa tignasse noire, et tout son corps malingre pendouillait, mou, comme mort. N’importe qui aurait pensé en le voyant qu’il venait au mieux de se prendre une cuite monstrueuse, au pire qu’il était sous le point de mourir d’overdose d’une quelconque drogue. Constance savait qu’il n’en était rien : Michaël n’avait pas besoin de prendre de substance d’aucune sorte pour se retrouver dans cet état.

Remarquez, ça ne l’empêchait pas d’en prendre.

« Salut Kaelig, » fit-elle en se hissant sur un tabouret à côté du jeune garçon.

Celui-ci gargouilla un vague borborygme, histoire de faire comprendre qu’il avait entendu. Constance attrapa le barman par le bras.

« Eh, tu me sers un whisky-coca ?

- Sans problème, ma p’tite. »

Elle s’écroula sur le bar, dans une position vaguement semblable à celle de son voisin. Celui-ci tirait à présent la langue, louchant pour apercevoir le piercing qui s’y trouvait.

« T’as pas de verre ? » lui demanda-t-elle.

Michaël fit un léger signe de tête en direction d’une grande tasse de café, orné de plusieurs têtes de chiens – l’animal fétiche du propriétaire du bar, qui était allé jusqu’à empailler les corps de ses anciens compagnons à quatre pattes et à les disposer derrière le comptoir.

« Le patron est pas encore venu te faire la rubrique nécrologique ? »

La langue toujours dehors, son voisin secoua la tête.

« Ca tombe bien. Comme je sens que je vais pas y couper, ça t’évitera de l’entendre deux fois. »

Michaël rentra sa langue en soupirant. Le propriétaire du Cadavre qui boit était probablement son plus gros inconvénient. Cet homme n’avait pas besoin de porter une arme à feu, son babillage abominablement ennuyeux était plus redouté que n’importe quel revolver.

Le barman apporta son verre à Constance, qui se mit à le siroter doucement. Elle était exténuée et savait que l’alcool allait l’achever. Bientôt, elle glisserait dans le même était semi-comateux que Michaël.

« Salut ma poulette ! » aboya une voix à quelques centimètres de son oreille.

En son for intérieur, Constance poussa un très long soupir désespéré. Elle se résigna à écouter le discours du patron, quitte à bâiller ostensiblement deux ou trois fois. Elle supporta donc une interminable litanie sur les décès hebdomadaires, cette pauvre madame Truc qui était tombée dans ses escaliers, monsieur Machin qui s’était électrocuté avec son chauffe-eau, et puis madame Bidule morte dans un accident stupide : elle s’était faite dévorer par un des zombies qu’elle avait relevé et qui était un peu psychopathe. Horrible, hein ?

Ce fut en revanche avec un semblant de panique qu’elle l’entendit embrayer sur une comparaison entre différentes marques de nourriture pour chien. Mais ce fut Michaël qui craqua le premier.

Il avait hissé ses coudes sur le bar et, jetant un regard vide au propriétaire, il lui lâcha :

« Eh patron… Et si vous nous parliez d’autre chose que de la mort, des chiens… Ou des chiens morts ? » ajouta-t-il en jetant un coup d’œil aux animaux empaillés.

Son interlocuteur vira à l’écarlate. Il ouvrit la bouche pour parler, mais finalement, il se tut et tourna les talons.

« Tu l’as vexé, » nota Constance.

Michaël haussa les épaules, puis lâcha ce qui s’avérerait être ses dernières paroles intelligibles de la soirée.

« De toute façon, j’aime pas les clebs. »

22 mars 2007



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