| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
In memoriam
Tout le monde oublie.
Vous, par exemple, vous oubliez.
Il n’y a pas de honte à ça, vous savez. La plupart de vos mauvais souvenirs s’enfouissent peu à peu dans votre inconscient et ne ressurgissent qu’occasionnellement, à l’occasion d’une bonne psychothérapie. Pour les miens, ça ne se passe pas comme ça.
J’ignore comment cela est possible. Mes parents ont une mémoire normale, ma famille n’est pas rancunière à l’excès, quant à moi, je ne suis après tout qu’un garçon très banal. A cette exception près : je suis capable de me rappeler d’absolument tout. Le moindre mot, le moindre geste est gravé dans ma mémoire et ne s’en ira plus. Et je ne comprends pas pourquoi.
A l’époque dont je vais vous parler, je le vivais particulièrement mal. Depuis quelques mois, je ne cessais de me repasser en boucle, comme une cassette vidéo, les moments les plus pénibles, les plus humiliants de ma vie. Ils avaient encore une netteté parfaite. Ca me rendait complètement fou. Quand quelqu’un me parlait, me venait à l’esprit tout ses mots, ses gestes, ceux qui font mal, qui vous prennent à la gorge et qui vous étouffent. Mais je ne pouvais rien montrer : la personne n’aurait pas compris.
C’était une comédie permanente.
Ce matin-là, j’avais décidé que ce serait le dernier. J’avais été au bord des larmes toutes la soirée précédente rien qu’en regardant ma mère et en me rappelant les colères qui la prenaient parfois et les beignes qu’elles me mettaient. J’ai pris un couteau dans la cuisine et je suis parti au collège avec.
Là-bas, les professeurs s’inquiétaient pour moi. Il mettaient mon apparente déprime sur le compte de mon jeune âge : j’avais déjà deux ans d’avance, et pour couronner le tout, j’étais de fin d’année ; je n’avais donc que onze ans quand mes camarades en avaient déjà quatorze – voire plus pour les redoublants et multi-redoublants. Encore quelque chose que je devais à ma mémoire, mais ça je ne m’en plaignais pas. De toute façon, je ne me serais pas mieux entendu avec les autres élèves de 6e. Et puis je voulais une chance de sortir plus vite du cauchemar scolaire. En attendant de me tirer, je comatais dans mon collège miteux.
Mais bon, j’avais décidé d’en finir.
Je me suis retrouvé dans les toilettes – sales, comme toutes les toilettes de tous les collèges. J’ai pris une grande respiration, et j’ai commencé à entailler mon poignet gauche. Mais je n’ai pas eu le temps de terminer.
« Hé ! Machin ! Ouvre la porte ! »
Je me suis figé, décidant de faire le mort.
« T’es sourd ou quoi ? Ca marche pas avec moi ce genre de truc ! »
J’ai déglutit, et puis j’ai bredouillé :
« Qui t’es ?
- Moi c’est Constance.
- Qu’est-ce que tu fais dans les toilettes des garçons ?
- T’occupe. Sors, maintenant. »
J’ai obéi.
Je suis tombé face à face avec ma future meilleure amie.
Constance Kerrien avait mon âge, mais elle paraissait plus, surtout si elle prenait la peine – ça lui arrivait rarement – de s’apprêter un peu. Elle avait de long cheveux bruns très épais, un teint un peu crayeux. Mais surtout, ce qui m’a saisi, c’était ses yeux noirs immenses et perçant. En me voyant, elle a tordu sa bouche pulpeuse en une moue boudeuse.
« Merde alors, j’suis pas arrivée assez vite encore. »
Elle a sortit un mouchoir de sa poche et a appuyé sur l’entaille. Elle a regardé les dégâts et a hoché la tête.
« Enfin c’est bon, t’as pas eu le temps d’atteindre une veine importante. »
Elle m’a sourit, s’est passé une main dans les cheveux, et elles s’est finalement présentée.
« Bon, moi c’est Constance. Je suis en 5eA. Mais l’année prochaine, je saute une classe, alors je demanderai qu’on soit dans la même. Ca nous fera deux ans d’avance à tous les deux.
- Hein ? »
Son sourire s’est encore élargi.
« Je sais qui tu es. Tu t’appelles Michaël, t’es super intelligent, c’est pour ça que t’es déjà en 4e. Je pense qu’on pourrait faire équipe toi et moi. »
Je fronçai les sourcils.
« Qu’est-ce que tu veux dire par équipe ? »
Elle a perdu un peu de son sourire.
« Viens avec moi, je vais te montrer un truc. »
Elle m’a prise par la main et m’a emmenée hors du collège.
C’était facile de sortir du collège. Derrière la cour de l’école, il y avait un bout de grillage complètement déglingué, on pouvait facilement grimper dessus. Elle m’a emmené au centre-ville, puis dans un parking, en face de l’église – qui, dans notre ville, sert aussi de temple protestant. Nous sommes descendus jusqu’au dernier niveau.
Là, elle m’a regardé d’un air grave.
« Il faut que tu regardes bien, et que tu te rappelles bien de ce que tu vas voir. Je te fais confiance, hein ? »
Elle a soulevé une bouche d’égout. J’ai cru que j’hallucinais.
C’était un nid de vampire. Chez nous, ils sont reconnus, mais comme ils font encore souvent partie intégrante de la pègre, ils continuent de se cacher… Constance s’est penchée vers moi.
« Moi je les repère à tous les coups. Si tu pouvais te rappeler de qui est qui, qui vit où, on pourrait devenir des agents de renseignements.
- Qu’est-ce que tu racontes ? On est trop jeunes pour faire ce genre de truc !
- Pas vrai. J’suis déjà avec eux. A cause de mes parents, ils m’ont vite repéré. Et moi je t’ai repéré. »
J’ai regardé les vampires et je les ai mémorisés. Tous, sans exception.
On est retourné vers le collège, mais finalement, on n’est pas retourné en classe.
« Maintenant on fait équipe, Michaël. Et on est pote, donc tu ne fais plus de connerie, d’acc’ ? »
J’ai baissé la tête.
« Tu sais, c’est pas facile d’avoir un don, Michaël. Moi je le sais bien. Surtout, si t’as un problème, hésite pas à venir me parler. De toute façon, l’année prochaine, on sera dans la même classe. »
Je ne savais pas pourquoi, car à l’époque j’ignorais encore l’étendue de nos pouvoir respectifs, mais j’étais sûr en l’écoutant que j’avais trouvé quelqu’un qui comprenais.
19 avril 2007