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Author: Nicole Pavlovna
Fiction Rated: K - French - General - Reviews: 1 - Published: 01-28-08 - Updated: 01-28-08 - id:2468600

High School Blues

Aujourd’hui, je sèche.

Comment pourquoi ?

Parce que.

Parce qu’on est au troisième trimestre, parce que je sais déjà que j’aurai mon bac les doigts dans le nez d’ici deux mois et parce que vraiment, vraiment, je crois que ma semaine a été trop nulle pour que je puisse supporter de rester assis une heure à moins de trois mètres de ma prof de latin.

Non, là, il faut que j’aère mes neurones.

Mes neurones, justement, cela leur fera quatorze ans de scolarité en juin où on leur répète que je dois être un petit garçon obéissant, avoir la mention très bien au bac, avoir un dossier béton pour entrer dans une bonne prépa…

J’ai donc décidé – l’esprit de contradiction, la « crise d’adolescence » comme dirait mon père – de les abrutir un bon coup. Direction ciné. Là je ne risque pas de croiser mes parents/mon frère/un prof – rayez les mentions inutiles – qui pourraient aller raconter à tout le monde que non, je n’ai pas été soudainement frappé par un virus aussi nocif que foudroyant.

En plein vendredi après-midi, les cinémas ne passent pas grand-chose, juste de quoi distraire Madame Michu, les mômes que les grands-mères gardent, voire aussi quelques anonymes désoeuvrés. Je paye donc une place pour un film dont je ne connais pas l’histoire, mais dont la tête de l’acteur principal m’est familière – je ne me rappelle pas de son nom, je suis fâché avec les noms propres, mais je sais qu’il est hollywoodien, qu’il gagne des millions, et que les filles de ma classes trouvent qu’il a des yeux sublimes. Une tête à claque, en quelque sorte.

Je rentre dans la salle – déserte, bien évidemment –, j’essaie de me trouver un siège bien au milieu, et je m’apprête à commencer une sieste en attendant le début du film. Mais en balayant la salle du regard, je m’aperçois qu’il y a quand même un autre spectateur.

C’est une fille. Je la regarde un peu, pour voir si elle est jolie, si elle est un peu, beaucoup plus vieille que moi, quand elle effectue soudain un geste caractéristique.

Elle passe son bras derrière sa tête, prend une longue mèche de cheveux du côté droit et la ramène devant son épaule gauche. Il n’y a sûrement qu’une seule fille au monde qui fait ça avec ses cheveux.

Permettez que je vous explique.

J’ai mis deux ans à percuter le nom de cette fille. On est dans le même cours de latin – donc elle sèche, elle aussi – depuis que nous sommes au lycée, mais elle est tellement passe-partout que les deux premières années, je ne l’avais pas remarquée. Elle s’asseyait au fond, ne parlait pas, n’avait pas de notes mirobolantes, ne rendait pas les devoirs facultatifs, bref, une élève parmi d’autres élèves, une élève comme moi.

Et puis cette année, elle est au premier rang. La raison pour laquelle j’ai fini par remarquer sa présence, c’est que cette fille sait tout sur tout.

Par sur le latin, c’est vrai. Là, en général, elle regarde par la fenêtre. Mais sur tout le reste, elle a l’air incollable. A chaque question, elle souffle une réponse et c’est toujours la bonne. La prof ne s’en rend pas compte – que voulez-vous, je crois qu’elle est presque sourde bien que malheureusement pas aveugle -, mais nous, nous n’entendons que ça.

Et cette fille est la seule personne sur Terre à avoir cette manie.

Je me pose un instant la question : je me lève, ou je ne me lève pas ?

« Salut Marie. »

Elle lève des yeux un peu surpris vers moi.

« Tu sèches ? continuai-je.

- Et toi ? »

Elle tient sur ses genoux son sac, avec un écusson de Saint-Malo cousu sur la poche. Je m’assois à côté d’elle avant de répondre.

« Marre du dinosaure.

- Même chose. »

Nous sommes restés silencieux un moment. Elle n’est pas très liante et pour être honnête, moi non plus. Mais finalement, elle a quand même trouvé quelque chose à me dire.

« Où tu vas l’année prochaine ?

- Dans une prépa de lettre, la meilleure possible.

- T’es pas en S ?

- Choix des parents. »

Elle hoche la tête.

« C’est là où je vais aussi. »

Elle déplace une mèche qu’elle a devant les yeux.

« Et surtout je veux que ce soit loin de cette ville.

- Tu fais ta crise, tu veux te tirer ? »

Elle baisse la tête avant de murmurer.

« De toute façon, tu dois comprendre, t’es un élève dans mon genre. On était trop au-dessus pour le cursus classique. On s’est trop ennuyé.

- Comment tu sais ça ? »

Elle me fixe droit dans les yeux.

« T’es-tu fais un seul ami au lycée ?

- Non.

- Pourquoi es-tu ici ? En vrai, je veux dire ? »

Je ne réponds pas et m’enfonce dans mon siège.

Quand je suis au lycée, je déprime. Quand je ne suis pas au lycée, je déprime de devoir y retourner après quelques heures.

Là, j’ai décidé que je n’irai pas. Signe que je n’ai finalement pas réussi à rentrer dans le moule.

Et ni Marie ni moi ne nous en plaindrons.

Finalement, j’avais choisi le bon film.

Mars 2006



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