Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search Login Register Extras
Fiction » General » Le Chant des Colombes font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Nicole Pavlovna
Fiction Rated: M - French - General/Drama - Reviews: 1 - Published: 01-28-08 - Updated: 01-28-08 - id:2468611

Romance sur un Air de Pop

Août 1998

I

Loup colla son front à la vitre glacée et contempla le paysage défilant sous ses yeux. Il préférait ne pas avoir à regarder le conducteur du véhicule. Il le mettait mal à l’aise. Plus cet homme lui resterait étranger, mieux cela vaudrait. Il y en avait pour trois jours. Et après, pouf ! On n’en parlerait plus. Sa mère n’en saurait rien.
Loup était bien loin de respirer la santé et la joie de vivre. Pâle, maigrichon, crasseux et plutôt hargneux, il faisait figure de triste gavroche. Jusqu’ici, il n’avait pas dit grand-chose. Deux, trois phrases pour négocier, puis des monosyllabes histoire de répondre aux questions. Et puis plus rien.
« Tu veux mettre de la musique ? »
Loup fit lentement demi-tour et fixa le conducteur, bien content d’avoir à surveiller la route pour éviter de soutenir son regard vert, déchirant, lumière de ce visage exsangue.
« Euh… J’veux bien m’sieur.
- Tu cherches une station ? »
Il désigna l’autoradio. Loup s’exécuta, tandis que l’homme se sentait enfin délivré de son regard. Une mélodie s’éleva dans les airs. Quelque chose de banal, facile à retenir, une de ces innombrables chansons niaises pour adolescents mièvres. Il n’y eut plus de paroles alors. Juste cette radio dont le son, aux oreilles de Loup, avait l’écho sinistre d’un glas.

La nuit tomba sur l’autoroute. Sans mot dire, le conducteur prit une sortie conduisant à une aire de repos. Il se gara dans le coin le plus éloigné, le plus sombre du parking. Il coupa le contact. Nouveau silence. Après un long moment, il se tourna vers Loup.
« Tu vas à l’arrière ? »
Loup prit une grande respiration, puis détacha sa ceinture afin de gagner la banquette. Il ne devait se souvenir plus tard que des sensations de cet instant. L’étouffement par cette bouche qui lui prenait son air. La panique de sentir les fins remparts qui le séparaient de l’autre tomber un à un. Peur. Douleur et souffrance. Ténèbres.

Si Loup avait osé, il aurait donné un coup de pied dans l’autoradio. Crispé, honteux, il ne regardait même plus les plaines sombres derrière les vitres. Il ne regardait rien. Il n’écoutait plus. Son esprit suffoquait. Il se sentait en dehors. En dehors des mots, du temps, de la souffrance… Il sentait la peur remuer ses entrailles. La peur d’une bête traquée ; de celui qu’on poursuit, qui sait qu’on va le battre ou le tuer. C’était cette peur là.
Il se secoua. Non et non. Il n’avait jamais eu peur de personne. Peur, va-t-en ! Loup se força à faire le vide. A effacer. Il était très fort pour oublier. Oublier la mauvaise note qu’on doit dire à maman. Oublier que papa n’est pas là. Et voilà. C’est passé. Un poids s’est envolé et la panique est partie.
Ce sera moins effrayant la prochaine fois.

Loup reprit ses esprits après une longue période de somnolence brumeuse, alors que la voiture rentrait dans la cour d’une maison pavillonnaire plutôt luxueuse.
« Viens, on va sortir ton sac. »
Ses mouvements teintés de lourdeur, le jeune garçon se leva, presque indifférent. Il prit ses affaires avec des gestes blasés. Un peu agressifs, peut-être. Mais chez lui c’était naturel.
Entré dans la bâtisse, il fouilla le séjour du regard. Tout semblait neutre, ici. Les couleurs étaient le blanc, le beige, le bleu pâle. Il faisait tache. Oui, pas de doute. Sale et imparfait, il faisait tache dans le salon ; comme une tache d’encre dans un cahier de premier de classe. L’homme passa une main dans les cheveux bruns du garçon.
« Qu’est-ce que tu en penses ? »
Ce qu’il en pensait ? Il avait déjà décidé qu’il détestait cette maison, trop propre, qu’il avait l’impression de salir par sa seule présence et qui sentait si fort l’eau javel. Il garda donc le silence, mieux valait ne pas indisposer le propriétaire.
« Je peux prendre une douche ? »
Ne pas penser. Oublier. Les doigts chauds dans son cou glacé.
« Evidemment, tu pourras. »
Il a utilisé le futur, songea Loup. Il va recommencer, déjà ? Pendant un bref instant, la bête traquée refit surface. S’enfuir. Impossible. L’homme bouchait le couloir. Crier. Pour quoi faire ? Personne aux alentours. En une fraction de seconde, Loup examina toutes les possibilités. Et puis tout disparut. Oublié. Envolé. Caché. Ne plus penser.

Ce passage dans le couloir aurait pu, lui aussi, finir trouble ; juste un reste de fumée noire, persistante et immuable. Ce ne fut pas le cas. Loup put s’en souvenir dans les moindres détails, plus tard ; de sa sensation, de l’éclair de lucidité quand son dos heurta le mur immaculé ; de l’étreinte compulsive de ces grandes mains sur ses épaules nues, de ses pieds qui quittèrent le sol et de ses membres maigres étreignant avec force désespoir le corps de cet homme si bien portant, si rouge, si fort, pour évacuer, pour ne plus sentir… Mais ce qui reviendrait à l’esprit de Loup, dans ses cauchemars, c’était la sono que l’autre avait allumée en entrant et dont l’écoeurante guimauve se mêlait aux grognements et aux soupirs tant douloureux qu’impuissants.

Dans la nuit, une fois décrassé et après que l’homme se fut écroulé comme une masse, il se leva, aussi léger qu’une souris, et débrancha la sono.

Si tout s’était passé comme le samedi, rien n’aurait paru si long. Si indélébile. Quand Loup y repensa, il ne réussit à visualiser que des images brèves, fugitives comme une cassette qu’on aurait mise en avance rapide. C’était juste des lieux. Le salon. La chambre. La salle de bain. La cuisine. Le couloir blanc, blanc, blanc à vous en faire perdre la tête. Des expressions prises sur le vif qui ne s’étaient pas effacées aussi aisément que les autres. Un cri de plaisir de l’autre. Un brusque sentiment de dégoût. Les accès de haine ou de honte. Tout passa vite. Très très vite. Tellement vite… Et puis chute libre.


Return to Top