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Fiction » General » Le Chant des Colombes font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Nicole Pavlovna
Fiction Rated: M - French - General/Drama - Reviews: 1 - Published: 01-28-08 - Updated: 01-28-08 - id:2468611

III

Dès lors, je ne quitte plus les Sainte Colombe. Ma mère ne me voit plus, enfin… Encore moins. Je m’assois à leur table pendant le déjeuner, ils m’attendent devant ma classe lors des pauses et je passe presque tout mon temps libre dissimulé au manoir. Je découvre un aspect que j’ignorais de leur personnalité, et bizarrement cela ne me déplaît pas ; eux, si gentils et prévenants envers moi, deviennent machiavéliques, cruels, ils prévoient tout, envisagent tout même le pire ; le poison ? L’asphyxie ? Faire croire à un suicide, à une longue maladie ? Et si nous étions pris ? Quel alibi, quelle solution ?
Je réfléchis à tout cela en avalant l’infâme nourriture de la cantine, lorsque j’entends un bruit de plateau devant moi. Je lève la tête et je vois s’installer un grand rouquin fier de ses quinze centimètres et deux ans de plus que moi.
« Salut Renaud. »
Il me répond d’un ton peu aimable. On ne s’est presque pas parlé depuis la rentrée ; je ne vois pas pourquoi nous l’aurions fait. Après tout, il retape et je suis le petit surdoué de service.
« Faut qu’on ait une conversation toi et moi. »
Je déglutis. Qu’est-ce qu’il veut ? Epais comme je suis, je ne fais pas le poids face à ce géant. Reste calme, Loup. Reste calme.
« De quoi veux-tu parler ?
- Des Sainte Colombe. »
A mon tour de froncer les sourcils.
« Qu’est-ce que tu leur veux ?
- Toi, qu’est-ce que tu leur veux ? rétorque-t-il. Vous êtes toujours ensemble, depuis quelques temps. »
Je n’en crois pas mes oreilles. Et alors ? En quoi cela le concerne-t-il ?
« Et… Et alors ? »
Il devient rouge jusqu’à la pointe des oreilles, semble réfléchir un instant puis se lance avec une rage contenue.
« Je tiens à te prévenir que Nathan, c’est chasse gardée, t’as pigé ? »
Je cligne les yeux, le temps d’intégrer, et lâche doucement :
« Je n’avais pas l’intention de tenter quoi que ce soit.
- Très bien. »
Et il se replonge dans son assiette, tandis que je continue à le fixer. Renaud et Nathanaël. Ce n’est pas possible, il y a maldonne, là. Je n’ai rien contre Renaud – même s’il avait l’air prêt à me sauter dessus pour me mettre en charpie il y a deux minutes –, mais déjà que lui et moi sommes très différents ; alors Nathanaël et lui, cela doit tenir de l’antithèse. Agacé par mon regard, il lève le sien et recommence à grogner.
« Quoi ?
- Non, rien ; je me disais juste que vous étiez... si… différents… »
Renaud recommence à rougir.
« Il est très patient… Il laisse passer toutes mes conneries, mais… En fait c’est bizarre… »
Il secoue la place.
« C’est vraiment compliqué. Moi-même je comprends pas. Demande à Marguerite, c’est la seule qui a l’air d’avoir tout compris. Moi… Je suis le crétin de l’histoire. »
Il a dit cela d’un ton désinvolte, on dirait qu’il s’en fiche à présent. Je n’ose plus rien dire.
Dès que je sors de la cantine, laissant Renaud à son assiette, une main m’attire dans un couloir désert.
« Nous avons trouvé, fait Marguerite.
- Trouvé quoi ?
- Comment faire. »
Le meurtre. Dès qu’on en parle, mon pouls s’accélère et l’adrénaline envahit mes veines. Je ne suis pas violent à la base, mais je le suis devenu en ressassant ma haine ; ce meurtre a envahit mes rêves, je voudrais déjà y être, je l’attends, je l’espère. Marguerite a repéré la soudaine lueur émanant de mes prunelles, car elle sourit. Mais pas longtemps.
« Ne te réjouis pas tout de suite, Loup. Ca ne va pas être une partie de plaisir. »
Et Marguerite m’expose le plan. Marguerite est très impressionnante, quand elle parle. Ses phrases sont précises, elle parle vite, elle fait des gestes, des mimiques pour tout me faire comprendre. Et qu’est-ce qu’elle est belle quand ce qu’elle raconte la passionne.
Car curieusement, elle est la plus motivée de nous tous. Après moi, quand même. Mais c’est elle qui a le plus d’idées.
L’idée est simple, à la base. Dans quelques jours, la famille du professeur - car il a une famille, ce salaud - va déserter la maison pour une visite à une quelconque grand-mère. Nous pourrons donc entrer chez lui, le tuer, et faire croire à un crime de rôdeur. Au cas où cela tourne mal, Catherine couvre les Sainte Colombe, les Sainte Colombe me couvrent.
« C’est pour bientôt », achève Marguerite.
Nous restons silencieux un instant, puis j’embraye sur un autre sujet : le couloir est maintenant un peu plus fréquenté.
« Au fait, Renaud m’a abordé. Il m’a fait une crise de jalousie.
- Ce n’est guère surprenant il a toujours été très jaloux.
- Pourquoi vous n’me l’avez pas dit ?
- A quoi cela aurait-il servi ? La vie sentimentale de mon frère ne te concerne pas.
- Vous savez que vous êtes chiants ? » fais-je, agacé.
Mon rapide changement de comportement semble la surprendre. Elle cligne plusieurs fois des yeux et me demande :
« Qu’as-tu donc ? Cela t’a troublé à ce point ?
- Non (Menteur, menteur !) ; ce qui m’énerve, c’est que vous n’me dites jamais rien. »
Qu’est-ce qui me prend ? Je me sens soudain comme un grand gamin fragile. Plus doucement, je poursuis.
« C’est vrai, vous savez tout de moi, vous devinez tout, alors que je ne sais rien, rien, rien, je découvre tout par hasard, sur le tas. J’ai l’impression que vous n’me faites pas confiance. »
Imperturbable, elle se tait, le temps que je reprenne mon calme.
« Ta fiabilité n’est pas en cause, dit-elle enfin ; c’est juste que nous ne nous lions pas facilement et que nous nous confions moins encore. Maintenant, si tu as des questions, tu peux me les poser et j’y répondrais. »
Plutôt soulagé, je demande alors la première chose qui me passe par la tête, puis les questions s’enchaînent naturellement.
« Ca fait combien de temps, Nathanaël et Renaud ?
- Deux ans qu’ils se tournent autour.
- Comment ça se fait ? Enfin, je veux dire, ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre…
- Au départ, c’était physique. Enfin, pour Renaud seulement. Nathanaël a tout de suite été amoureux fou. Et puis… Il est tellement influençable.
- Influençable ?
- Mais oui ! Le pauvre n’a jamais eu de caractère. Mère a tout mis en œuvre pour qu’il soit ainsi. Résultat, ça a été une passion totalement dominant-dominé : Renaud était là pour le fun et faisait n’importe quoi - en plus de cela c’est une brute - et Nathanaël encaissait. Cela s’est un amélioré depuis, mais je crains que cela ne s’arrête jamais tout à fait.
- Alors pourquoi ils restent ensemble ?
- Parce qu’ils s’aiment, gros malin ! Mais Renaud n’est pas fichu de se l’avouer alors cela crée des tensions.
- C’est à dire ?
- Nathanaël est persuadé que si Renaud reste, c’est seulement parce qu’il le fait grimper au rideau, impression que les autres lycéens ont une fâcheuse tendance à maintenir. Quant à Renaud, il se persuade que ç’en est resté au stade sexuel pour eux deux alors qu’il est fou de mon frère. C’est vraiment pitoyable. »
Il y a un petit silence. Puis ma curiosité reprend le dessus.
« Tu as un petit ami ? fais-je en retenant ma respiration.
- Non. (Dieu qui n’existe pas, merci.)
- Pourquoi vos parents vous ont envoyés ici ?
- Parce que j’ai essayé de tuer ma mère. »
Là, malgré mon ouverture d’esprit, le choc est tout de même rude.
« Ta mère ? Tu as voulu tuer ta mère ?
- Oui. Et tu sais quoi ? J’ai réessayé depuis. Ils ne s’en sont même pas rendus compte. Et j’en ai réussis deux autres. Ils ne l’ont pas vu non plus.
- Tu as commis deux meurtres ?
- Et bientôt je vais t’aider à en commettre un nouveau, rappelle-t-en. »
Et elle part, courant presque. Je n’aurais jamais dû poser de question. Elles lui ont fait peur.
La femme que j’aime est encore plus folle que moi.

Ça y est. Il fait nuit et nous sommes devant la maison. J’ai dans la main le morceau de métal qui va me servir à crocheter les serrures mais je tremble. J’ai peur soudain. Je n’ai pas réalisé, quand on m’a dit que nous le tuerions chez lui, que ça serait dans cette maison, perdue en pleine campagne. Je suis déjà venu. Ca n’a pas beaucoup changé. Ce n’est plus la même voiture dans l’allée. Les massifs de fleurs ont fanés. Mais de cette bâtisse, un parfum de propreté malsaine continue de se dégager ; c’est toujours blanc, blanc, blanc partout. Quand j’arrive enfin à ouvrir, c’est pire encore. Une fois dans l’entrée, je vacille ; Marguerite essaie me rattraper mais malgré cela je glisse sur le sol.
« Eh, fait-elle, ça ne va pas ? »
Je hoche la tête. Juste un petit moment. J’arrive. Heureusement, la patience des Sainte Colombe n’a pas de limite. Quand ma respiration se fait régulière, Marguerite, penchée sur moi, me murmure à l’oreille :
« Il faut qu’on y aille, maintenant. »
Elle me glisse quelque chose dans les mains. J’ouvre les yeux et je me rends compte que c’est un grand couteau de cuisine qu’elle a amené pour moi ; je m’aperçois aussi que les autres se sont éloignés : ils inspectent les lieux, attentifs à tout sauf à moi, écroulé contre un mur, et à Marguerite, qui m’étreint doucement.
« Il va être temps de te venger. »
Le mot réveille alors en moi une lueur soudaine, une petite résistance que je ne soupçonnais pas. C’est alors que je réalise que Marguerite est là, si près, toujours glacée et folle. Je me jette à l’eau. Je l’embrasse.
Aimer. C’est ça, la vengeance.

Un cri nous interromps. La lumière s’est allumée brusquement ; il est là. Debout, en plein milieu du couloir. Il me fixe avec des yeux furieux, fond sur nous sans crier gare et attrape Marguerite par sa tresse. Ses frères et sœur se rapprochent mais sont trop loin pour agir dans l’immédiat. Il la gifle, la secoue ; elle se débat comme elle peut mais elle est bien trop frêle. Je ne réfléchis pas plus. Soudainement mû par une colère toute neuve, je me lève et je frappe de toutes mes forces avec le couteau de Marguerite. Il s’écroule. Mais il n’est pas mort.
« On fait quoi ? interroge Zack. On le tue tout de suite ?
- Non. »
Les autres tournent vers moi leurs visages impassibles.
« Je voudrais monter dans les pièces du haut. S’il est toujours vivant quand on part, on l’achèvera.
- Pas de problèmes, on s’occupe de la mise en scène » achève Blanche.
Tous partent donc mettre les éléments en place, sauf Marguerite. Je me dirige vers les escaliers du premier étage, elle me suit. Je n’ai presque pas de souvenir de cette partie de la maison. Je n’y suis monté que deux fois. Il y a les chambres des enfants. Il en a deux ; un garçon, une petite fille. J’espère qu’il ne leur a rien fait. Il en aurait bien été capable, ce pervers. La troisième porte, c’est son bureau ; j’y pénètre donc et Marguerite avec moi. Des paquets de copies, un ordinateur, des cigarettes, une tasse de café, en bref tout ce que possède un prof normal. J’ouvre les tiroirs un par un. Je les vide complètement et jette leur contenu sur le sol ; rien d’intéressant, rien n’ayant de la valeur ; des archives, des factures et des dessins signés par ses enfants - les seuls documents que je pose avec précaution près des copies. Mais au fond du dernier tiroir - il la cachait bien -, il y a une photo.
C’est moi. J’ai onze ans ; je suis dans le jardin, clope au bec, je regarde ailleurs. Heureusement que je suis tombé là-dessus, ça aurait pu mener l’enquête jusqu’à moi. Marguerite, qui m’a patiemment regardé faire, me la prend des mains. La photographie finit dans sa poche.
Nous nous occupons ensuite de saccager la petite bibliothèque du fond de la pièce. Il aurait pu y cacher quelque chose. N’oublions pas que nous devons agir comme des voleurs. Mais il n’y a rien, ni derrière ni entre les livres. En un sens, cela m’agace. Il se cachait donc tellement bien ? Il doit bien avoir des indices, des choses à montrer, qui prouveraient que c’est un sale type. Même pas.
D’un pas rapide, j’entre dans la dernière pièce. La salle de bain. Je sais où sont les bijoux, je les avais trouvés la dernière fois. Je les passe à mon amie, puis j’ouvre les tiroirs pour faire mine d’avoir cherché.
« Elle a une très belle collection de rouge à lèvre, commente Marguerite tandis que j’en ouvre un rempli de maquillage. Il faut qu’elle travaille dans les cosmétiques pour en avoir autant.
- Tu parles, fais-je en haussant les épaules. C’est lui qui les achète. Elle n’les a même pas tous utilisé. »
Silence. Quel idiot, je l’ai mise mal à l’aise.
« Comment le sais-tu ?
- Parce qu’il m’l’a dit. »
J’hésite, puis ajoute :
« En fait, ça l’excite le rouge à lèvre. Il disait que j’étais mieux avec. »
Je jette un coup d’œil à la glace. Mes joues sont rouge vif. Je crois que j’en ai trop dit. Mais les souvenirs sont trop présents, là, maintenant, tout de suite, pour les taire sans problème. Le miroir ne me rend plus mon image de grand adolescent rougissant, mais celle d’un gamin avec des cheveux dans ses yeux hagards et des traînées de rouge à lèvre sur le visage. Je sors, Marguerite terminera patiemment le travail.

Nous mettons plusieurs heures à mettre la maison sens dessus dessous. Et à ma grande satisfaction, quand nous avons fini, l’homme est toujours vivant. Sans que j’aie besoin de leur demander, les autres s’en vont attendre dehors sans dire un mot. Il n’y a plus que nous. Je reste silencieux longtemps, je me contente de le regarder gémir dans sa petite mare de sang. Finalement, je m’assois à califourchon sur son ventre et je le regarde dans les yeux.
« Alors ? Ça te fait quoi ? Tes impressions sur le vif, raconte ! »
Pour appuyer mes paroles, je prends son visage dans mes mains et je rapproche mon visage du sien. Il pousse un cri de douleur.
« Pourquoi tu m’fais ça… Loup ? réussit-il à dire dans un souffle.
- Pourquoi ? Pourquoi ? »
Je tremble de fureur.
« Tu m’demandes pourquoi ? Ma vie est un enfer par ta faute ! »
Il gémit, murmure mon nom ; Loup, Loup, pourquoi ? Pourquoi ? Mais moi je n’écoute plus vraiment. Je lui lance au visage tous les cauchemars que j’ai faits depuis cinq ans, mes envies de suicide, de violence, ma souffrance, ma peur. Je ne crois pas qu’il comprenne, mais ça fait du bien, ça fait du bien… Un soulagement sans borne m’envahit. Et puis il y a ses yeux exorbités, enfin, qui me fixent et me craignent. Enfin, je lui fais peur. Comme lui m’a terrorisé toutes les nuits de ces cinq dernières années.
Quand je n’ai plus rien à dire, le silence se fait. Je sens le corps de l’homme trembler entre mes jambes. Il est temps de finir. Je prends le couteau de cuisine que j’ai laissé un peu plus loin et je le colle sous son nez. Il hurle. Je le maintiens comme je peux et j’essaie de me rappeler ce que m’a dit Marguerite. Pas la gorge, ça gicle. Le cœur. C’est de quel côté, déjà ? Ah oui. Gauche. Un tout petit peu à gauche. Je frappe.
L’homme continue ses soubresauts, de plus en plus violents. Je ne lâche pas prise. Et petit à petit, son corps s’immobilise.
Il est mort.

A la lueur du feu, la tête sur les genoux de Marguerite, je mesure avec peine mon soulagement. Il est six heures, nos gants maculés de sang brûlent dans la cheminée, Nathanaël et les jumeaux dorment. La jeune fille passe ses mains dans mes cheveux et caresse ma joue ; une fraîcheur qui fait du bien à mes joues enflammées. Il y a un vide en moi, désormais. Je n’ai plus à me soucier de cet homme, cela va me changer.
« Marguerite ?
- Oui ?
- Je peux t’appeler Margot ? »
Elle me sourit.

Alors ce sera Margot.

Janvier 2005


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