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Author: Nicole Pavlovna
Fiction Rated: K - French - General - Published: 01-28-08 - Updated: 01-28-08 - Complete - id:2468616

Terra Incognita

Le garçon était recroquevillé sur son lit d’hôpital. Ses yeux allaient et venaient d’un appareil à un autre, d’un médecin à une infirmière, puis il regardait les personnes qui l’observaient depuis le couloir. Sarah sentait son cœur battre à tout rompre chaque fois que ce regard vert se tournait de son côté.

« Vous ne savez pas quelle langue il parle ? dit-elle doucement.

- Non. Un de mes internes prétend que cela ressemble à du français, mais que c’en est tout de même trop éloigné pour pouvoir communiquer avec lui.

- Et on n’a toujours pas d’indices sur ce qui a pu lui arriver ? ajouta Michael.

- Pas le moindre. Il n’avait rien sur lui et il n’est pas gravement blessé, il aurait pu se faire ces égratignures n’importe où. Enfin bon. Signez là et on vous le confie. »

« Allô Diane ? »

Sarah s’était emparé du combiné dès qu’elle était rentrée.

« Oui ?

- C’est Sarah. Je suis désolée mais je vais devoir annuler pour ce soir.

- Qu’est-ce qui se passe ?

- On a retrouvé Jimmy.

- Comment ça ?

- A l’hôpital. On ne sait pas d’où il vient, ce qui lui est arrivé, rien ; et il ne parle même pas anglais. On l’a ramené à la maison et on ne va pas le laisser tout seul. »

Alors que son épouse téléphonait, Michael avait emmené Jimmy dans sa chambre, au fond de l’appartement. Un peu par gêne, un peu par énervement, Michael ne cessait de babiller, tout en débarrassant le lit de gros cartons.

« Bon, c’est l’ancienne chambre d’ami, c’est pas très personnel pour l’instant, on arrangera ça. Demain tu iras avec maman, on t’achètera d’autres vêtements, ceux-là sont trop grands… Tu vas voir, Jimmy, on va être bien tous les trois. »

Il se tourna vers son fils, qui n’osait pas bouger. Il se balançait d’un pied sur l’autre et tirait sur ses manches délavées. Michael se baissa à sa hauteur et le regarda dans les yeux. L’expression de Jimmy était plutôt neutre, mais éveillée, avec une petite pointe de nervosité, peut-être d’inquiétude. Michael lui caressa l’épaule, puis le prit dans ses bras. L’enfant n’eut d’abord pas de réaction, mais finit par poser se mains contre le dos de son père et par blottir sa tête dans le creux de son cou. Après un temps, Michael se détacha de lui.

« Viens, mon cœur, on va préparer à dîner. »

Sarah était nerveuse. C’était la première fois qu’elle emmenait Jimmy chez sa sœur, elle espérait que rien ne viendrait l’effrayer. Il s’était révélé très craintif ; tout ce qui était bruyant le figeait dans une attitude terrorisée. A leur première sortie, lorsque Sarah lui avait acheté des vêtements neufs dans les boutiques le long de la plage de Venice Beach, il s’était blotti contre elle en voyant les propriétaires des stands installés sur toute la promenade, criant aux passants de signer la pétition, d’acheter le bracelet ou de se faire tirer le portrait. Heureusement, deux des trois enfants de Diane était déjà presque adultes, plutôt calmes et raisonnables, ils ne viendraient donc pas le tourmenter.

Diane ouvrit la porte, poussa une exclamation joyeuse et fit entrer sa sœur et son neveu. Elle sortit des beignets d’une boîte en carton graisseuse et les installa sur une assiette au milieu de la table du salon. Elle appela ses deux grands, prit Allison, la petite dernière, et la cala dans une chaise pour bébé. Jimmy s’assit timidement mais n’osa pas se servir, ne commençant à manger que lorsqu’on lui tendit explicitement l’assiette. Il observa, tête baissée, ses cousins qui discutaient tranquillement, lui glissant parfois de petits sourires entre la sympathie et la pitié.

Par la suite, il s’installèrent devant la télé, tandis qu’Allison et Jimmy dessinaient, installés sur le sol.

« Il ne sait pas non plus écrire ?

- Pas dans notre alphabet, en tout cas. Parfois on dirait qu’il écrit, mais personne ne reconnaît les signe, on ne sait pas à quoi ça correspond.

- Ca lui fait quel âge ? Douze ans ?

- C’est ça.

- Il fait plus jeune. Mais il est drôlement mignon, quand même. Vous devez être fiers ; Mike et toi.

- On est surtout soulagé de l’avoir retrouvé.

- Ils n’ont toujours pas de piste sur son enlèvement ?

- Officiellement non, mais on commence à penser qu’il a été enlevé par une secte.

- Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

- D’abord, j’ai l’impression qu’il n’avait jamais vu de télévision avant de venir chez nous. Il a eu l’air extrêmement perplexe quand on l’a allumée. D’ailleurs, il avait l’air de trouver tous les appareils électriques bizarres, un peu comme s’il n’était jamais sorti d’une grotte où il n’y aurait pas eu l’électricité ! Et puis il y a ces tatouages dans son dos ! Un dragon, avec des serpents. Il paraît que ce genre d’organisation enlève régulièrement des nourrissons dans les maternités, mais en général on les retrouve. Mais il y a aussi des fois où ils disparaissent pour de bon. Ca correspondrait aux circonstances de sa disparition, tu sais, les infirmières, les médecins qui n’ont rien vu.

- Faut dire qu’ils n’avaient pas l’air d’être des lumières dans ta maternité.

- Et puis il y a ces dessins, ces gestes, on dirait qu’il fait des rituels et qu’il prie.

- Des dessins ?

- Il y en a un avec une espèce d’animal, un peu comme un petit diable, tu sais, et puis l’autre une femme avec de très longs cheveux et des fleurs. Parfois il claque des doigts, puis on dirait qu’il attend quelque chose, mais que cette chose ne vient, alors il soupire et repart comme si de rien n’était. »

Elle marqua une pause et jeta un coup d’œil à son fils.

« Des fois, ça nous fait peur, tu sais. Je ne crois pas qu’il ait compris qu’on était ses parents. Il commence tout juste à réagir quand on l’appelle Jimmy, je n’ai pas réussi à savoir quel nom il utilisait avant.

- Ca va venir, tu verras, ça va venir. Il va s’habituer. »

A ces mots, Jimmy se retourna et regarda sa tante. Elle déglutit et saisit son verre, pour se donner une contenance.

Jimmy, assis sur la plage, fixait l’Océan pacifique. Il avait refusé de se mettre en maillot de bain et d’aller se baigner. Ses parents l’avaient laissé sur le sable, lui faisant des signes pour lui expliquer qu’ils n’allaient pas loin et qu’ils reviendraient bientôt. Il avait glissé ses mains et ses pieds dans le sable, rêveur et fermé à toute perturbation extérieure. Il avait cessé de sursauter à chaque fois qu’un passant quelque peu excentrique – et la plage de Venice n’en manquait pas – passait près de lui. Il semblait avoir atteint un stade d’observateur muet.

Il ne bougea pas jusqu’au retour de ses parents, et remua à peine lorsqu’ils revinrent, ruisselants d’eau de mer. Il ne bougea pas non plus lorsqu’ils commencèrent à se rhabiller, estimant qu’il était temps de rentrer. Soudain, alors que Sarah allait l’appeler pour prendre le chemin du retour, il bondit sur ses pieds.

Ses yeux s’écarquillèrent.

« Jimmy ? Ca va ? »

Il n’écouta pas et tendit les bras vers l’océan.

Il y eut un éclair aveuglant.

La première chose que Sarah ressentit, c’était une impression de froid. Elle était toujours sèche, pourtant. Elle ouvrit les yeux et poussa un cri de surprise. Elle n’était plus sur la plage, mais dans une sorte de plaine, verdoyante, et au-dessus de sa tête, un ciel gris menaçant. Elle vit son mari et son fils autour d’elle, leur demanda si tout allait bien.

Mais Jimmy n’écoutait toujours pas, et il se mit à courir.

C’est alors que Sarah remarqua une petite fille qui regardait vers eux, vêtue d’un long manteau noir.

Gabriel sauta dans les bras de Marie.

« Tu es revenu ! » s’exclama-t-elle.

Puis fronçant les sourcils, elle ajouta :

« Qui sont ces gens ? Ils ont l’air effrayés ! »

Ils se rapprochèrent du couple déboussolé.

« Ce sont eux qui se sont occupés de moi, tout le temps où j’étais parti. Ils sont gentils. Mais ils ne parlent pas notre langue… Il va falloir leur apprendre s’ils ne peuvent pas repartir. »

19 janvier 2007



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