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Dimanche matin
Je m’assois sur l’asphalte au beau milieu du carrefour. La route est totalement vide.
Il est à peu près cinq heures du matin et on est dimanche. Je ne sais pas ce que je fais là. Ou plutôt si : tout à l’heure, quand j’ai voulu aller me coucher, j’ai vu que le ciel n’était non plus noir mais bleu sombre et qu’il y avait des oiseaux qui chantaient. J’ai ouvert la fenêtre de ma chambre, et alors j’ai senti l’odeur.
J’ai pris un jean, un t-shirt, mes clefs, un pull, et puis je suis sortie respirer l’odeur. Il m’est venu à l’idée d’aller voir le lac entouré des immeubles de briques, le lac des Arcades. Je marche et je ne rencontre personne, les rues sont vides. Quand je sors de ma résidence, j’arrive à une grande route. Les feux fonctionnent : rouge, vert, orange, rouge. Sauf qu’ils ne servent à rien : pas un bruit de moteur ne trouble le silence du mois de juin. Je traverse sans attendre que ce soit mon tour. Soudain, je m’arrête et regarde la route toujours vide. Lentement, je me dirige vers elle et je pose un pied, puis deux, sur le goudron. Non, je ne m’enfonce pas ; non, on ne va pas venir me percuter. Tout en reprenant ma route, je regarde les maisons. Il y a une fenêtre allumée ; un autre noctambule sans nul doute.
Je marche jusqu’au lac. Là aussi, il y a de la lumière à une fenêtre. Elle clignote, vacille : c’est une télé. La plupart du temps, ici, il y a des promeneurs, des familles. Là, je suis toute seule. Je décide d’aller vers le centre-ville, et je me mets à courir, comme ça. Parce que j’ai envie. Mais je commence vite à boitiller. J’avais oublié que mes pieds comptaient à eux deux une bonne dizaine d’ampoules, et bêtement, je les ai réveillées. J’enlève mes chaussures. Cela m’oblige à continuer sur la chaussée : le trottoir est plein de gravier, c’est douloureux : le goudron, lui est tout doux.
C’est là que je me suis retrouvée au carrefour. C’est un des plus fréquenté de la ville ; je le sais, j’habite à moins de cent mètres. Mais ce matin, je suis la seule présence humaine. « Comme si tout le monde était mort, » pensé-je. Oui, c’est ça. Comme si toute la ville était soudainement tombée sous le coup d’une maladie mortelle, sauf moi, la survivante. Les humains ne sont plus là, mais ils ont laissés leurs œuvres ; les boutiques sont toujours là, la route, les feux, les maisons, témoins immobiles de leurs anciens maîtres. A présent, le paysage me paraît apocalyptique : je suis dans une ville contaminée par des radiations nucléaires et la population, déjà attaquée par des nuages toxiques, est partie en catastrophe et m’a oubliée au passage. Ou alors c’est l’armée ennemie qui approche et les gens se sont exilés : je suis dans le no man’s land.
Et puis soudain, une autre illumination : tout est à moi. Si tout le monde est mort, je peux défoncer les vitrines des boutiques et y prendre tout ce dont j’ai envie. La ville m’appartient. Je descends toute la route à quatre voies vers le centre ; je veux voir mes restaurants, mon université, mon parc.
Etrange hasard, en ce moment ils nettoient le canal qui serpente devant le lycée, les boutiques, les immeubles. Même les poissons sont partis. La maladie (ou la bombe) n’a pas touché que les humains. Les grilles sont descendues devant les boutiques. Je me dirige vers le parc universitaire : ça, ça n’est jamais fermé.
On dirait qu’il a fait humide dans le parc pendant la nuit : les collines sont couvertes de rosées. Il ne fait pas assez chaud pour qu’elle s’évapore.
Mais soudain je m’arrête. Il y a un couple sur une des buttes, et ils me regardent. Je m’enfuis en courant.
Le monde s’éveille.
Je dois aller dormir.
30 mars 2007