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Le Monstre du Labyrinthe
Le monstre du Labyrinthe, celui des
souterrains, est aveugle.
Forme grotesque et rachitique.
Maître
de cérémonie d'un festin déserté, il
attend en bout de table.
Momie épouvantable et
imparfaite.
Son père est un Mensonge proféré
dans les entrailles d'un arbre mort et grouillant d'insectes
noirs.
Sa mère est une Horreur née du clair de lune,
sous le ventre brûlant d'une louve déjà morte.
Les Muses le connaissent. Elles savent où se
tient son sanglant banquet. Alors, elles vont danser ailleurs, dans
les bois du crépuscule, dans les forêts de l'aube, dans
les bosquets de minuit.
Mais les Muses sont créatures
frivoles et désobéissantes. L'une d'entre elle
s'éloigna une nuit de la clairière où toutes
inventaient les chants du monde, tissant la trame des rêves
invisibles ou peignant les désirs innommables des dieux.
Elle
abandonna sa lyre, elle laissa de côté son rouet et
rangea ses pinceaux et son encre d'étoile. Sans fouler le
tapis d'humus noir, elle quitta la lumière des flambeaux,
s'éloigna du feu crépitant, un sourire mutin aux
lèvres.
Puis elle courut, comme un ruisseau, légère, insaisissable, enchanteresse. Le vent sifflait dans ses ailes dentellières, tant et si bien qu'elle s'élevait parfois au-dessus du sol, aérienne. Les oiseaux s'éveillaient à son passage, la saluant de révérences gracieuses. Elle riait, comme l'eau vive. Brise caressait sa peau rosée, Zéphyr passait ses longs doigts dans sa chevelure prise dans d'exquises toiles d'araignée, Eurus jouait malicieusement avec ses jupons de soie.
Les astres dardèrent sur elle leur regard
impérieux.
Infortune, avec un sourire tordu, fit tourner sa
roue.
La belle Muse interrompit sa course, devant la
silhouette torturée d'un vieux noisetier. Dans son antique
écorce boursouflée était une porte, grinçante,
gravée, ouverte. De l'intérieur montait une musique
joyeuse, de délicieux fumets de gibiers et de pain chaud.
Elle
entra.
Un long couloir la conduisit dans un hall aux piliers d'or
et d'ambre, surmontés de torches dansantes. Aux murs pendaient
des tapisseries aux couleurs chaudes et réconfortantes. Une
longue table de chêne traversait la pièce, ployant sous
la multitude de victuailles, sous les carafes de cristal remplies de
vin noir, sous les coupes de platine, sous les plateaux de fruits
d'autres contrées, sous les assortiments de pâtisseries
collantes de sucre.
Au bout de la table, dans un riche fauteuil
tapissé de velours amarante, le monstre était immobile.
Au loin, la porte du noisetier se referma en gémissant.
La Muse sautilla gaiement autour de la table, s'imprégnant des délicates odeurs, des fragrances rares et alléchantes, se gardant toutefois de réveiller son abominable hôte. Elle s'empara d'une pomme d'un rouge si profond qu'on eût dit qu'elle était de sang, l'effleura du bout de ses doigts graciles, fredonnant doucement une ritournelle d'un autre âge.
Avec un gargouillement terrifiant, le monstre se leva. Mouvements saccadés, inhumains, grinçants. Ses hanches se balancent, tordues, comme si son corps n'avait pas été fait pour le porter. Il s'approche de la belle créature, de sa démarche de cauchemar, ses longs doigts griffus s'apprêtant à saisir la gorge pâle de l'inconsciente.
Le loquet de la porte cliqueta au loin.