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Jacob et Simone étaient un couple sans histoire aux yeux du voisinage. Certes ils n’avaient jamais eu d’enfants, mais en-dehors de cela ils n’avaient jamais eu de problèmes, et on chuchotait volontiers en riant que les deux étaient peut-être liés.
On les avait toujours vus ensembles, voisins de couffin, ils étaient devenus camarades de jeu. C’est donc tout naturellement qu’au retour du premier voyage de Jacob en tant que marin, ils s’étaient mariés. Ils auraient pu être parfaitement heureux à vrai dire, si Jacob, retournant en mer, n’avait pas chuté de la misaine et ne s’était pas cassé la jambe. Le chirurgien avait bien essayé de la remettre en place, mais Jacob était resté boiteux, et le serait sans doute à vie.
C’est alors que Simone avait définitivement quitté sa place de bonne et qu’ils avaient ouvert une taverne où passaient régulièrement les camarades de bordée. Au fil des années, leur établissement était devenu prospère et bientôt on ne parla plus de Jacob le boiteux avec mépris ou condescendance.
Tout aurait pu en rester là, si il n’y avait pas eu cette nuit, cette nuit de mars dont Simone se souviendrait sans doute pour toujours. La taverne était pratiquement vide ce soir-là, et on aurait dit que le diable était de sortie tant les rafales étaient violentes et comme elles transformaient la pluie en millions de griffes acérées. Quand on frappa à la porte, Jacob se leva pour aller ouvrir tandis que Simone se signait. En ouvrant la porte, l’homme vit une forme courbée devant lui et eut un sursaut de frayeur, était-ce le diable en personne qui se tenait face à lui ?
- Simone, articula la forme d’une voix de femme affaiblie, Si...
Il s’effaça pour la laisser entrer, tout en posant les yeux sur sa femme. D’abord effrayée, elle poussa bientôt une exclamation en reconnaissant son ancienne maîtresse.
- Ma Dame ! Mais que faites-vous ici, trempée ? Jacob, ajouta-t-elle à l’adresse de son mari, va chercher quelque chose à boire, quelque chose de fort et de chaud.
Lorsqu’elle s’approcha pour prendre le manteau de la Dame, elle la vit faire un mouvement de recul avant de découvrir qu’elle dissimulait un paquet sous sa cape brodée. L’homme revint bientôt avec une cruche de vin chaud, échangea un regard avec sa femme puis se retira. Sans doute rassurée par son absence et réchauffée par le breuvage épicé, la comtesse se mit à raconter son histoire.
Depuis le départ de Simone, elle avait été faite veuve, puis s’était remariée et avait eu un nouvel enfant, un garçon. Or sa fille, Marie Ange Catherine, de son premier lit, était la seule à pouvoir prétendre la direction du comté à l’âge adulte. Mais son second époux lui avait clairement signifié qu’il était hors de question qu’elle remette en cause les droits de son fils, et qu’il fallait donc faire disparaître l’enfant.
- Vous venez d’un milieu moins doux que le mien, dit-elle en plongeant ses yeux dans ceux de sa bonne, vous trouverez peut-être le courage, vous ou votre époux, de...
Mais à peine Simone avait-elle entraperçu les yeux du bébé emmailloté qu’elle avait su qu’elle ne pourrait pas, ni elle ni son Jacob, lui faire le moindre mal. Et comme ils étaient sans enfant depuis si longtemps, peut-être pourrait-il y avoir un autre arrangement. Elle pria la Comtesse de l’excuser un instant et l’engagea à se resservir de vin tandis qu’elle allait en parler avec son mari.
Sitôt derrière la porte, elle ne put retenir un petit cri de joie et se précipita vers Jacob qui venait à sa rencontre. Elle lui exposa tout d’abord les faits, puis son idée et se réjouit en voyant qu’il y adhérait.
- Ma Dame, fit-elle en revenant, je crois avoir trouvé la solution.
La Comtesse leva vers elle des yeux emplis d’une douleur reconnaissante et le remercia faiblement.
- Non, s’exclama Simone, ce n’est pas ce à quoi vous pensez ! Mais voyez, nous sommes sans enfant et si le vôtre vous pèse... elle hésita, si le vôtre vous pèse alors nous le traiterions comme le nôtre.
La lumière revint alors dans les yeux de la noble dame et Simone la trouva à nouveau belle, rajeunie, comme allégée du poids de ses soucis.
- Mais comment ...
- Nous dirions que c’est la fille d’un camarade de mon Jacob qui nous l’a laissée en partant et qu’il n’est jamais revenu.
Un peu plus tard dans la nuit, alors que le diable lui-même semblait être allé se coucher, la Comtesse repartit et, l’enfant dans les bras, les nouveaux parents lui firent signe de la main jusqu’à ce qu’elle tourne au coin de la rue.