Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search Login Register Extras
Fiction » Romance » Regarde moi font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: shakes kinder pinguy
Fiction Rated: M - French - General/Romance - Reviews: 75 - Published: 02-29-08 - Updated: 03-10-09 - id:2482113

Note : Un chapitre par mois, on avait dit, hein ? Et dire que je croyais que la correction serait plus facile que l'écriture :p Merci à tous pour votre patience. Je risque de me battre aussi un peu avec la correction du prochain chapitre, mais les suivants devraient couler tous seuls et j'ai bon espoir d'avoir des délais plus raisonnables...

Rappel : Tout comme Gwenaël, la famille Fowler appartient à meanne77 :)

Regarde-moi
Saison 1, Episode 10

o

Revenir du week-end en Bretagne avait ce goût amer des rappels à la réalité.

Il y avait des choses que Sayara ne pouvait plus repousser, auxquelles il ne pouvait plus tourner le dos.

Un jour, il apprendrait à réagir avant d’être au pied du mur.

Sayara passa la soirée et la nuit du mardi au mercredi avec Victor, le mercredi midi il appelait Karim. Ils se rejoignirent dans un bar à mi-chemin de l’un et de l’autre en fin d’après-midi et après avoir discuté des vacances, de la reprise, du dernier film de sorti qu’ils iraient voir ensemble, ils cessèrent de tourner autour du pot.

« Victor est sérieux, dit Sayara sans regarder son ami dans les yeux.

— Je me sens coupable, j’aurais dû te prévenir, admit Karim.

— Non, c’est ma faute. J’aurais dû faire plus attention. Et c’est pas moi que t’aurais dû prévenir, c’est lui… Et moi j’aurais dû être clair tout de suite. C’est une mauvaise excuse, mais j’ai pas l’habitude d’en avoir besoin.

— Il était prévenu. J’ai fait une piqûre de rappel récemment. Mais il se fait des films de trois heures et demi. Des trilogies de film, même. »

Sayara regarda son verre un instant.

« J’aime beaucoup Vic.

— Je vais pas t’en vouloir si tu le plaques, Say.

— Tu devrais m’en vouloir d’être sorti avec lui. »

Karim esquissa une sorte de moue. Il fit passer son verre d’une main à l’autre, puis lâcha :

« En fait, j’espérais bêtement que ça marcherait, entre vous.

— … comment ça ?

— Depuis le temps qu’on se connaît, Say, t’es pas sorti avec beaucoup de mecs et c’est eux qui t’ont plaqué, va comprendre pourquoi. Je connais Vic, il… Quand il m’a dit que tu lui plaisais vraiment, j’ai pensé que… »

Il regarda Sayara dans les yeux.

« C’était con de ma part.

— … tu t’inquiètes pour moi, Karim ? »

Sayara n’avait pu cacher son incrédulité. Son ami prit l’air embarrassé.

« T’as changé, depuis quelques temps. Avec Vincent on trouvait que… t’avais pas l’air très en forme.

— Parce que Vincent est dans le coup aussi.

— Non. Pas vraiment. On en a juste discuté. »

Un petit sourire.

« Maintenant, peut-être que tu t’assagis, bêtement. C’est juste que ça avait pas l’air de te rendre heureux.

— Je me sens très perturbé.

— Ha, ha, ha. Ce que je veux dire, c’est que ouais, on s’inquiète pour toi, t’es préoccupé et… on est là, quoi. »

Sayara garda le silence un instant. Il était touché, plus qu’il ne voulait l’avouer.

« Ça va aller, dit-il, parce que refuser d’admettre que quelque chose n’allait pas serait comme rejeter Karim. Je crois… »

Il fit une nouvelle pause, fronça les sourcils, puis haussa les épaules, un sourire aux lèvres qui ne cherchait à convaincre personne.

« En fait, je crois que je me suis retrouvé dans une situation qui m’a rappelé de mauvais souvenirs, et j’ai mal géré. J’ai fait le con et c’est Vic qui va en pâtir à ma place. »

Sayara baissa les yeux, le trou dans son estomac un peu plus grand encore.

« Hé, Say. Je plaisante pas. Si je peux faire quelque chose…

— Je te le dirai, promis. »

Sayara lui adressa un sourire un peu plus vrai.

« Merci, Karim. »

Ce dernier hocha simplement la tête.

« Ta décision, pour Vic ? demanda-t-il.

— Attendre la fin des partiels, répondit Sayara. Après… je vais discuter avec lui.

— Ok. Tiens-moi au courant. »

D’un commun accord silencieux, ils changèrent de conversation. Sayara le quitta en début de soirée pour rejoindre sa mère et son frère chez Sylvie, bon moyen pour se changer les idées. Ils repartaient le lendemain, Sayara sécha un de ses cours pour les raccompagner.

« On se voit dans pas longtemps, promit-t-il à Ishayu qui pleurait. Je viens vous voir. »

Sa mère le serra contre elle avec émotion, puis prit le plus jeune de ses fils dans ses bras pour aller passer la douane. Sayara attendit qu’ils aient disparu dans la salle d’embarquement pour repartir. Il erra dans Paris tranquillement. Il n’avait pas prévu de rentrer chez lui ce soir.

Il arriva chez Cédric vers dix-neuf heures après avoir envoyé un message d’avertissement.

Son ami n’était pas encore rentré, alors Sayara prit son temps pour leur préparer quelque chose pour le dîner.

« Y’a pas, arriver chez soi quand on t’attend, c’est le grand luxe », commenta Cédric à son retour.

Sayara leva les yeux au ciel mais alla l’enlacer quelques secondes. Cédric lui rendit son étreinte en silence. Ils dînèrent dans une bonne ambiance, Sayara autorisa Cédric à travailler un peu pendant qu’il lisait un livre de son côté. Puis, lorsque son ami rangea ses cours, il se glissa près de lui.

« C’était une mauvaise idée, Vic, hein ? » demanda Sayara à voix basse.

Cédric ne répondit pas tout de suite. Il passa un bras autour de ses épaules.

« Pourquoi tu croyais que c’était une bonne idée ? interrogea-t-il en retour. Pourquoi lui ? »

Sayara garda le silence à son tour, puis ferma les yeux et s’appuya contre Cédric, parce que c’était plus facile comme cela.

« J’ai été très hypocrite, en fait, murmura-t-il. Je m’aime pas beaucoup, quand j’y pense. »

Cédric pressa la main contre son bras en guise d’encouragement.

« Je savais qu’il… était du genre à être sérieux. Je me suis dit que ce n’était pas grave, parce que ça ne pouvait pas durer.

— Mais ça a duré.

— Mmmh. C’est agréable, d’être avec Vic, tu sais. Sur le moment. Comme si je prenais des vacances. Mais il attend de moi des choses que j’arrive pas à lui donner. Et ça me rend malade, Ced’. J’ai enfin la chance de… il y a quelqu’un qui a envie de quelque chose de sérieux avec moi et je suis incapable de suivre. »

Il pinça les lèvres.

« Je peux pas faire semblant. Je veux pas faire semblant mais c’est comme si j’avais pas le choix parce qu’il me regarde comme si… et je le vois qui se retient de faire des projets et je sais qu’il essaie de pas me faire flipper, mais il arrive pas vraiment à cacher qu’il veut vraiment plus et qu’il croit sincèrement que ça peut marcher et ça fait que souligner que je l’aime bien mais que je me vois vraiment pas rester avec lui. Et je peux pas faire semblant que ça marche. »

Cédric lui déposa un baiser sur la tempe.

« Bien sûr que non », murmura-t-il.

Benoît avait fait semblant. Benoît avait menti à Sayara. Il ne pouvait pas faire pareil.

« Vic est quelqu’un de bien, dit-il tout bas. Pourquoi ça a pas marché ?

— Ça vient pas de toi, Say. Ça arrive tous les jours. »

Cédric soupira.

« J’espérais qu’être avec Vic te détendrait. T’as l’air sous pression, ces derniers temps.

— Karim m’a dit la même chose, marmonna Sayara.

— Tu lui as parlé de Victor ?

— Il fallait bien… Mais je crois que je me suis monté la tête tout seul.

— Tu as tendance à te mettre la pression pour rien, sous tes airs tranquilles.

— Venant de toi… »

Ils se chamaillèrent un peu, puis revinrent à la conversation.

« Alors ça ira mieux, maintenant ? demanda Cédric.

— Déjà, je vais me séparer de Vic… Et peut-être voir où en est Florent de ses interrogations. Je veux pas jouer le mentor, mais s’il a des questions... ça m’embêterait qu’il fasse des conneries. On est con à seize ans. J’en sais quelque chose.

— On n’en guérit pas forcément.

— Oooh, il faut que t’arrêtes de fréquenter Gwen, toi ! Encore que ça m’attristerait de te priver de ce plaisir.

— Say.

— Ouiiiii.

— Lâche-moi.

Jamais », répondit Sayara.

Cela avait un parfum de renouvellement de promesse plutôt que de menace. Cédric lui sourit, lui donna une tape derrière la tête. Sayara soupira.

« Vivement les vacances. »

oOo

Florent devança la bonne volonté de Sayara. Il était trois heures du matin dans la nuit du samedi au dimanche lorsque son téléphone portable sonna, avec le nom de l’adolescent affiché pour la première fois depuis des semaines.

Sayara s’était réveillé une demi-heure plus tôt, attendait quatre heures pour aller se recoucher. Le coup de fil le prit par surprise, il faillit rater l’appel.

« … Florent ?

— Say ? Je te réveille ?

— Non, mais t’aurais pu, t’as vu l’heure qu’il est ?

— … t’es chez toi ?

— … Oui…

— Hum, je suis en train de rentrer d’une fête. »

Il y eut un silence significatif.

« Tu pues l’alcool, la clope et je ne sais quelle substance illicite et tu veux te rafraîchir avant de rentrer chez toi au cas où ta mère t’attendrait dans le couloir.

— On peut résumer ça comme ça…

— T’es où ?

— Entre le métro et l’immeuble, je suis là dans deux minutes… Merci.

— Je t’attends. »

Sayara raccrocha puis s’extirpa du canapé pour aller enfiler son jean et un t-shirt. Il allumait la grande lumière dans la pièce principale lorsqu’on frappa doucement à la porte.

Florent sentait effectivement la cigarette, l’alcool, et peut-être l’herbe, mais il avait surtout une tête de déterré.

« Tu fais peur à voir.

— Merci, ça me rassure. Putain, je flippais trop à l’idée que tu sois pas là. M’man se réveille toujours quand on rentre, je veux même pas imaginer l’engueulade si j’étais revenu dans cet état !

— Moi j’imagine très bien, ç’aurait réveillé l’immeuble. Va te foutre sous la douche, je t’ai sorti une serviette. Y’a un sèche-cheveux dans le placard sous l’évier. Je peux rien pour tes fringues, par contre

— Cool, merci. T’inquiète pour les vêtements, elle peut rien dire, pas comme si c’était ma faute si les gens fument autour de moi… » répondit Florent avec un large sourire.

Il partit sous la douche et Sayara se réinstalla sur le canapé en attendant qu’il termine. La douche fut rapide, il entendit le bruit du séchoir pendant quelques minutes puis Florent sortit de la salle de bain, sa serviette humide à la main.

« Je te la mets où ? »

Sayara se leva pour le rejoindre.

« Le panier à linge est dans ma chambre. Passe-la-moi. »

Florent la lui tendit, mais au moment où Sayara la prit, il se rapprocha brusquement ; Sayara eut un mouvement de recul surpris qui manqua le faire tomber, Florent le retint et l’embrassa sans préambule, un simple contact de lèvres contre lèvres plus douloureux qu’agréable. Furieux, Sayara le repoussa brutalement avec moins de difficulté qu’il ne s’y attendait, vu Florent le dépassait d’une demi tête.

« Florent je t’ai déjà non, bordel !

— Tu m’as pas dit “non” !

— C’est tout comme, et s’il faut que je te l’épelle c’est non, n-o-n ! »

Florent croisa les bras d’un air buté.

« Pourquoi ? »

Sayara faillit lui répondre qu’il avait un petit ami, mais ç’aurait été d’une hypocrisie sans nom, même pour lui.

« T’es trop jeune pour moi », dit-il à la place.

Ce qui était tout aussi hypocrite. Sayara avait l’âge de Florent lorsqu’il avait sauté sur Benoît, et l’écart avait été bien plus important. Mais Sayara ne voulait être le Benoît de personne et encore moins celui de Florent.

« C’est l’excuse la plus bidon que t’aurais pu me sortir, rétorqua ce dernier. Y’a pas exactement un écart de génération entre nous. Je me sens pas trop jeune pour toi. Et j’en ai marre que tu me regardes comme si j’étais un gosse qui sait pas ce qu’il veut !

— Parce que tu sais ce que tu veux ?

— Oui.

— Développe. »

Sayara croisa les bras, lèvres pincées. Florent ouvrit la bouche une première fois, avala sa salive et hésita nettement mais refusa de baisser les yeux.

« Je veux t’embrasser, dit-il, les mains agrippées à son jean. Et j’ai envie de toi.

— Moi et qui ? demanda Sayara sans ciller.

— Quoi ?

— T’as seize ans, Florent. Moi et qui ? Ton meilleur copain ? Ta voisine de cours ? Christian Bale ? Angelina Jolie ? »

Florent serra les poings.

« T’es injuste.

— Non, crois-moi, tu me remercieras plus tard. Alors ? Ta sexualité, tu la sens comment ?

— Bi, répondit Florent, dents serrées.

— T’as expérimenté, déjà ?

— … pas complètement. Avec des filles, c’est tout. »

Sayara hocha la tête.

« Et qu’est-ce qui te fais dire que t’es bi ?

— Je sais à quoi je me branle », rétorqua agressivement l’adolescent.

Sayara refusa de se laisser provoquer.

« Il y a beaucoup de gays autour de toi ? demanda-t-il encore.

— Toi. Mon prof de philo, il paraît, mais il a au moins quarante ans.

— Il y a des hommes de quarante ans tout à fait bandants.

— … ouais, bah pas lui. »

Sayara ne put s’empêcher d’esquisser un sourire, mais ne laissa pas Florent se détendre pour autant.

« J’ai pas l’intention de te laisser expérimenter avec moi, dit-il.

— Hé…

— Laisse-moi finir. Parce que moi, ça me dérange que t’aies que seize ans, et ça joue beaucoup sur si je bande ou pas.

— … ouch. »

Sayara essaya d’adoucir le coup.

« Si t’as des questions, je peux y répondre. Mais c’est tout ce que je ferai.

— C’est bien joli, ça change pas le fait que j’ai envie de te sauter dessus.

— Ni celui que je te laisserais pas faire. Encaisse. »

Florent se renfrogna, puis il lâcha un soupir de déception.

« J’avais l’intention de passer la nuit ici, avoua-t-il. Mes parents m’attendent pas avant demain en fin de matinée. »

Sayara écarquilla les yeux, Florent le défia du regard.

J’hallucine.

C’était flippant, il devait accorder cela à Benoît.

« Je te laisse mon canapé-lit, lui dit-il, mais sache que j’ai le sommeil léger et que si t’essaies de te glisser dans mon pieu je te jetterai par terre. »

Florent fit grand cas de bouder, ce qui n’arrangeait pas spécialement son cas, mais finit par dire :

« Laisse tomber, dans ce cas-là autant que je rentre chez moi. J’aurais qu’à dire que la soirée était pas aussi bien que je le pensais et j’aurais même pas menti.

— Y’en aura d’autres.

— Mouais. Merci quand même pour la douche…

— Je t’en prie. »

Florent leva la main en guise de salut, puis sortit de l’appartement, les mains dans les poches de son jean à l’odeur de cigarette. Sayara referma la porte, presque essoufflé.

Ça c’était mieux passé qu’il l’avait espéré. Il ferma les yeux.

Il faut plus que j’attende. Il faut que je parle à Vic, vite.

oOo

Les résolutions, c’était bien joli, mais Sayara ne put mettre la main sur Victor aussi vite qu’il l’aurait voulu. Les circonstances se liguèrent contre lui, un serveur était tombé malade et Victor travaillait deux fois plus à La Flèche, ce qui additionné à la période d’examens ne leur facilitait pas la tâche. Une semaine et demie plus tard, ils ne s’étaient toujours pas vus. Bouffé par son sentiment de culpabilité, Sayara avait cessé de répondre au téléphone lorsque Victor appelait. Son sommeil était encore plus erratique qu’en temps normal. Pour la toute première fois, il allait être celui qui romprait et il n’aurait jamais imaginé le stress que cela pourrait lui causer. Il se demanda si c’était normal ou s’il dramatisait encore. Toujours était-il que le vendredi soir suivant, lorsqu’il reçut un sms de Victor en plein rendez-vous SGC lui demandant s’ils pouvaient se voir le lendemain, il éprouva un mélange de soulagement et d’angoisse qui lui flanqua la nausée.

« Ça va ? demanda Cédric.

— Je vois Vic demain.

— Ah. »

À ces mots, Gwenaël releva la tête.

« Quoi ? T’es encore avec ce type ? Tu te fous de ma gueule ? »

Sayara, à fleur de peau, rétorqua plus sèchement qu’il n’en avait l’intention :

« Oui, on est encore ensemble, qu’est-ce que ça peut te foutre ?

— Comment ça, qu’est-ce que ça peut me foutre ? C’est quoi ce bordel, depuis quand tu te le traînes, maintenant ? Je croyais que ça devait pas durer !

— Eh bah ça a duré plus longtemps que prévu, et alors ?

— Oh, excuse-moi, je savais pas que c’était aussi sérieux. Quoi, t’es amoureux ? demanda Gwenaël de son ton le plus sarcastique.

— Gwen, commença Cédric, mais la voix de Sayara noya son appel au calme.

— Pourquoi, je peux pas ? Et si c’était le cas ? T’en as la prérogative, Gwen ? »

Gwenaël avait commencé à rire, mais il s’interrompit brutalement et se redressa, le regard glacial.

« Moi, je joue pas avec les sentiments des gens, je leur fais pas croire qu'on vit une relation…

— Je ne joue pas avec Vic !

— Ah non, c’est vrai, tu es son petit ami, c’est ça ? Alors, depuis quand tu joues au petit ami, Say ? T’as passé l’âge de la poupée.

– Putain mais tu sais même pas de quoi tu parles ! explosa Sayara. Qu’est-ce qu’il te prend, de la ramener là-dessus ? Je joue pas avec Vic, bordel, j’ai jamais joué avec lui, j’en ai jamais eu l’intention et ça aurait jamais dû se passer comme ça ! Et même si ç’avait été le cas, qu’est-ce que tu peux en avoir à foutre, merde ?

– À partir du moment où tu profites comme ça des sentiments que Victor a pour toi… »

Sayara, crispé, lâcha un rire bref et froid ; Cédric voulut intervenir mais Sayara le coupa immédiatement, le regard braqué sur Gwenaël :

« Alors c’est ça qui te gênes ? Mais c’est bon, Gwen, t’es pas obligé de tout ramener à toi, non plus, c’est pas parce que ça fait des années que tu te laisses crever pour Ian que… »

Sayara s’interrompit net, horrifié ; Gwenaël cingla :

« Oh, tu veux parler d’Ian ? Très bien, parlons d’Ian, Say. Sois donc l’Ian de Victor, puisque ça t’amuse. La différence entre lui et toi c’est que tu laisseras “crever” Victor en connaissance de cause ! »

Sayara ne répondit rien, il avait détourné les yeux, puis fermé les paupières. Cédric s’interposa entre eux, une expression tendue sur le visage :

« Ça y’est ? Vous vous êtes faits assez mal ? demanda-t-il d’un ton calme.

— Oh ça te va bien de jouer le médiateur, toi, rétorqua Gwenaël. Te crois pas innocent, dans l’histoire. T’as été tellement actif, t’es toujours tellement efficace, quand il s’agit de Sayara ! »

Cédric encaissa le coup sans broncher, mais refusa de répondre. Gwenaël pouvait lui faire tous les reproches du monde et Cédric lui parlerait sans problème de Sayara, mais pas devant ce dernier.

Gwenaël secoua la tête, attrapa sa veste puis ouvrit la porte de l’appartement.

« Plaque-le, Say. Tu vaux mieux que ça. »

Il claqua la porte derrière lui ; Cédric se tourna alors vers Sayara.

« Tu bouges pas de chez toi, dit-il d’un ton ferme. Si je te retrouve pas quand je reviens, je te jure que ça va barder. »

Sayara garda le silence, Cédric lui effleura la tempe des doigts puis sortit à son tour. Le cœur battant, il descendit les escaliers quatre à quatre. Dehors, il tourna sans hésiter dans la direction du métro et rattrapa Gwenaël au coin de la rue.

« Gwen ! appela-t-il. Gwen, attends ! »

Comme Gwenaël ne s’arrêtait pas franchement, il lui attrapa doucement le bras.

« Attends… »

Gwenaël se dégagea, la mâchoire crispée, et refusa de se tourner vers lui, mais il ne fit pas un pas de plus. Cédric poussa un soupir de soulagement intérieur.

« Écoute, faut que tu saches… Sayara voit Victor pour rompre. »

Cédric vit Gwenaël se tendre.

« Ça fait un moment qu’il veut le faire. Quand il s’est rendu compte que Victor et lui n’étaient pas du tout sur la même longueur d’onde. Il… attendait la fin des partiels. »

Gwenaël ne disait toujours rien, mais n’avait pas fait mine de repartir.

« J’avais oublié, continua Cédric doucement, que tu ne connais pas Say depuis aussi longtemps que moi… Ce serait un peu long à expliquer mais Victor a sans le vouloir réveillé chez lui des choses pas très agréables, pour ne pas dire franchement sensibles. »

Il marqua une nouvelle pause, fixa la nuque de Gwenaël.

« Je voulais que tu le saches. Et aussi que ça explique peut-être son comportement, mais ça ne l’excuse pas. »

Une fois encore, Gwenaël sembla se tendre.

« Je suis pas là pour défendre Say, dit Cédric parce que c’était important. Juste pour t’expliquer. »

Il y eut un silence, puis Gwenaël effectua un hochement bref de la tête et reprit son chemin. Cette fois, Cédric le laissa partir, mais il le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse. Puis il se passa une main dans les cheveux et fit demi-tour.

Maintenant, il allait falloir réussir à sortir Sayara de son mutisme coupable et ce n’était pas gagné. La violence verbale et émotionnelle de Sayara l’avait désagréablement pris par surprise. Il avait mal calculé l’impact que toute cette histoire avec Victor avait eu sur lui

Lorsqu’il remonta, Sayara était à l’endroit exact où il l’avait laissé, le regard rivé au sol. Cédric referma doucement la porte et parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire, il le prit dans ses bras, le força à s’appuyer contre lui.

Parfois, il ne pouvait s’empêcher de se dire qu’à eux deux, Gwenaël et Sayara lui causaient plus de stress que toutes ses années de médecine réunies.

oOo

Comme dans un mauvais film, le lendemain il pleuvait.

Sayara attendait dans le petit parc près de La Flèche où Victor et lui s’étaient donné rendez-vous.

Victor s’imaginait qu’ils se retrouveraient là pour passer la soirée ensemble.

Sayara espéra, ardemment, que Victor ne soit pas trop affecté par leur rupture. Qu’il s’en remette vite, quitte à le détester si cela pouvait l’aider.

Cela n’avait rien de noble, il s’agissait d’un sentiment parfaitement égoïste : Sayara se sentirait mieux si Karim pouvait lui dire rapidement que Victor allait bien.

« Say ! Pourquoi t’es resté sous la pluie ? Je t’ai envoyé un message pour que tu me rejoignes au café ! »

Victor le rejoignait en courant, sous un parapluie immense. Sayara jeta un coup d’œil à son portable ; perdu dans ses pensées, il ne l’avait pas entendu sonner. Victor s’arrêta devant lui, tendit le parapluie pour protéger Sayara qui n’avait qu’une capuche.

« Viens, on va se mettre à l’abri.

— Vic ?

— Mmh ? »

Sayara serra les poings et après un instant d’hésitation, ne trouva pas mieux que le cliché :

« Il faut que je te parle… »

oOo

L’entrée de l’immeuble des Fowler était protégée par un code que Sayara n’avait pas. Après quelques instants d’hésitation, il fit quelques pas sur le côté pour rejoindre la librairie qui appartenait au parrain de Gwenaël et, les doigts crispés sur la bandoulière de la glacière portable, il poussa la porte.

Un petit couloir aux murs recouverts de livre menait directement à la caisse, dans ce qui semblait être une première pièce. Un grand homme roux, très probablement Shawn Fowler, était penché derrière, mais il releva la tête lorsque Sayara entra, un sourire accueillant aux lèvres.

Comme Sayara se rapprochait de lui, il dit d’une voix chaleureuse et avec un très fort accent :

« Bonjour, comment puis-je vous aider ?

– Bonjour, excusez-moi de vous déranger. Je suis un ami de Gwenaël », répondit Sayara.

Il espérait qu’il l’était encore, du moins. Son cœur se serra.

« Sayara Lefèvre, continua-t-il. Je venais le voir, j’ai quelque chose à lui donner, mais je viens de réaliser que je ne peux pas entrer dans l’immeuble… »

Bien sûr, il aurait pu téléphoner à Gwenaël mais Sayara refusait de l’avoir au téléphone avant qu’ils se soient vus. Avant que de lui avoir fait des excuses.

« Sayara, oui, fit Shawn Fowler, toujours souriant. Vous êtes celui qui cuisine.

— C’est ça », répondit le jeune homme avec soulagement.

Il désigna sa glacière, une justification de sa présence :

« Hum, je lui apporte des crèmes aux œufs.

– Oh. »

Shawn regarda la glacière comme si elle venait de prendre une signification particulière. « Mais Gwenaël n’est pas là », dit-il d’un ton presque attristé.

Sayara retint un soupir de lassitude. Il aurait dû s’en douter, ç’aurait été trop facile… Il avait enfin pris son courage à deux mains et Gwenaël se débrouillait pour se trouver ailleurs .

Mauvais karma, pensa-t-il, et tu l’as plus que mérité.

Gwenaël avait parfaitement le droit de refuser de le voir. Sayara ne savait pas ce qui lui avait pris, comment il avait pu dire une chose pareille. Mais cela n’arriverait plus jamais. Avec un peu d’espoir ce ne serait pas parce que Gwenaël ne voudrait plus jamais entendre parler de lui.

« Mais si vous voulez, montez quand même, suggéra Shawn. Ma fille ou mon épouse doit se trouver à l’appartement, vous pourrez mettre les crèmes au frigo. S’il n’y a personne, je les garderai. »

Sayara hésita, puis secoua là tête. Monter, entrer chez les Fowler sans y être invité par Gwenaël serait comme une intrusion et Sayara en avait déjà assez fait.

« Heu, non merci, ça ira. Je ne voudrais pas vous déranger plus, si je peux vous laisser les crèmes, la glacière les protégera comme il faut… »

Sa voix devait être un peu angoissée, Shawn Fowler le dévisagea avec une curieuse gravité mais n’insista pas. Il prit la glacière lorsque Sayara la lui tendit.

« Je suis sûr que cela lui fera plaisir. »

Sayara lui fit un pauvre sourire crispé et Shawn ajouta :

« J’en profite pour vous remercier en personne pour la bûche à Noël, elle était délicieuse. Sans compter ce que Gwenaël nous ramène de temps en temps.

— Je vous en prie, répondit Sayara, embarrassé.

– Nous attendrons vos nouvelles expérimentations avec plaisir. »

Sayara eut la curieuse impression qu’il cherchait à le rassurer, à le réconforter, et le sourire qu’il adressa alors au parrain de Gwenaël fut un peu plus sincère.

« Il y en a assez pour tout le monde, dit-il. Ne le laissez pas tout manger seul. »

Shawn lui promit qu’il défendrait la part des autres, puis Sayara rentra chez lui, dans un mélange d’anxiété et d’apaisement.

En début de soirée, enfin, il reçut un message de Gwenaël. Il contempla longuement le nom affiché sur son portable, puis se traita d’idiot et l’ouvrit d’un coup de pouce décidé, le cœur battant et la respiration bloquée.

« Quand est-ce tu vas intégrer que je les aime que nature ? »

Avec un sourire de bonheur brut, les doigts tremblants de soulagement, il tapa sa réponse :

« Tout n’était pas pour toi, junkie », et il sut que tout irait bien.

oOo

Fabien regarda la pluie tomber sans enthousiasme. Son dernier examen venait de se terminer, il n’avait pas spécialement envie de retourner chez lui. Cyril devait être déjà parti pour passer le week-end chez ses parents, l’appartement serait vide au retour de Fabien et ce dernier n’avait pas envie d’anticiper ce qu’il allait vivre à la rentrée de septembre.

Après un instant de réflexion, il extirpa son téléphone portable du fond de son sac. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas vu Sayara. Il sélectionna son numéro mais après quelques sonneries, tomba sur le répondeur. Après un rapide coup d’œil au ciel puis à sa montre, il décida de laisser un message. Il n’était pas pressé.

[Fin de la première saison]

(à suivre)

Merci encore à vous tous de vos encouragements et votre patience :3


Return to Top