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Regarde-moi
Saison 1, Episode 6
o
Les partiels commençaient directement après les vacances. Sayara arriva en avance au tout premier ; la tête dans les nuages, il sursauta lorsqu’on lui posa une main sur l’épaule. Il s’écarta d’un geste fluide et se retourna avec un sourire tout prêt. Fabien sourit à son tour, amusé :
« Ça fait trois fois que je t’appelle.
— Désolé, répondit Sayara, soudain vraiment joyeux. Bonne année !
— Toi aussi. J’ai reçu ton SMS avec deux jours de retard…
— Pareil, le tien et plein d’autres, comme tous les ans ! T’as passé de bonnes vacances ?
— Pas trop mal… Et toi ?
— Géniales, j’ai bougé. Mais je te rassure, tu m’as affreusement manqué, ça a failli tout gâcher.
— J’en suis absolument navré pour toi.
— D’un autre côté, te retrouver, ça veut dire qu’il faut se remettre au travail.
— Et la réunion de Guerbault se rapproche…
— M’en parle pas ! »
Fabien avait l’air un peu fatigué, se dit Sayara. Il manquait d’entrain, maisla rentrée et les partiels faisaient ça à tout le monde.
« Prêt ? » demanda-t-il.
Une grimace.
« Autant qu’on peut l’être. »
Grégoire les rejoignit à cet instant. Sayara et lui s’étaient vus au Nouvel An, et une ou deux fois pendant les vacances. Ils eurent tout juste le temps de se saluer et d’échanger quelques anecdotes avec Fabien, les portes de l’amphithéâtre s’ouvraient.
« Bonne chance tout le monde », lança Grégoire d’un ton lugubre.
Fabien et Sayara se sourirent, amusés, puis allèrent prendre place.
oOo
Je déteste ce temps, pensa Sayara à la sortie de son tout dernier partiel.
Le froid humide, les nuages bas d’un gris pas franc, le crachin d’hiver qui ne mouillait pas vraiment. Il souffla pour voir la buée blanche se former, n’obtint encore une fois qu’une fumée faiblarde.
Sayara aimait le froid piquant et sec ou les pluies torrentielles. Ce temps entre deux airs le mettait de mauvaise humeur et ne lui donnait envie de rien. De plus cela faisait quelques jours qu’il ne se sentait qu’à moitié bien, il luttait avec un manque de succès dramatique contre le rhume qui menaçait de lui tomber dessus.
Flemme, flemme, flemme.
Il avait prévu de traîner avant de rejoindre quelques amis au Pax Populi pour fêter la fin des partiels, mais plus le temps passait, moins il avait le courage d’attendre jusque-là.
Il était en train d’envisager de rentrer lorsqu’une voix peu familière l’appela :
« Sayara ! »
Il se retourna, surpris, eut un instant de flottement avant de replacer le jeune homme brun qui se pressait vers lui. Il avait fait la connaissance Victor par l’intermédiaire de Karim à la soirée du Nouvel An, ils avaient eu l’occasion de discuter un peu, sans vraiment approfondir.
Essoufflé, son manteau pas tout à fait bien mis, Victor le rejoignit en courant.
« Pfiou, j’ai cru que j’allais te rater.
— D’où tu sors, toi ? » demanda Sayara, intrigué.
Victor indiqua vaguement derrière eux.
« Je travaille comme serveur à mi-temps à La Flèche, expliqua-t-il. Je venais de finir mon service quand je t’ai vu.
— À La Flèche ? Tiens, j’y vais de temps en temps, je t’y ai jamais rencontré... »
Victor prit l’air embarrassé et lâcha un petit rire.
« C’est parce que tu m’as jamais remarqué, dit-il. Moi, je savais que t’étais un copain de Karim, et je t’y ai aperçu à plusieurs occasions. Mais je me suis occupé de ta table qu’une seule fois… »
Sourcils froncés, Sayara le dévisagea ouvertement pour essayer de se souvenir mais il ne voyait vraiment pas à quel moment ils s’étaient déjà rencontrés, en dehors du Nouvel An, bien sûr.
« Je suis désolé, ça me revient pas…
— Il vaut peut-être mieux, j’étais complètement à côté de mes pompes, ce jour-là, c’était assez pathétique. »
Il avait l’air de s’en être remis apparemment, il souriait.
« T’étais avec un type immense, ajouta-t-il. Et carrément bien fichu. Un blond, on aurait dit un mannequin…
— Gaël ? » s’étonna Sayara.
Cela faisait des mois qu’il n’avait pas croisé le chemin de Gaël, celui-cilui avait renvoyé un texto récemment et ils avaient prévu de se retrouver pour un café à un moment ou un autre. Cela dit, la dernièrefois qu’ils s’étaient vus, quand Gaël lui avait signalé qu’il se rangeait, ç’avait bien été à La Flèche...
« Le café ! » s’exclama Sayara.
Il ne put s’empêcher d’éclater de rire. Victor se passa une main sur la nuque, de nouveau embarrassé.
« Désolé, se reprit Sayara, mais j’avoue qu’on a trouvé ça un peu surnaturel. T’aurais dû dire que tu connaissais Karim !
— Ça n’avait pas vraiment de sens à ce moment-là. Et puis, bon. Voilà quoi.
— C’est marrant, cette coïncidence.
— Le monde est tout petit, confirma Victor. Enfin, c’est pas vraiment étrange pour moi : j’arrête pas de croiser des gens que je connais plus ou moins.
— Difficile quand tu veux éviter quelqu’un.
— Pratique quand tu cherches à le rencontrer. »
Sayara ne put s’empêcher de sourire franchement, Victor le lui rendit brièvement avant de détourner le regard.
« Je suppose que tu retrouves aussi Karim et les autres au Pax ? » demanda-t-il avec un peu d’espoir mal déguisé dans la voix.
Sayara hésita. L’envie de rentrer continuait à être plus forte que celle de rejoindre le reste du groupe.
« J’étais plutôt parti pour retourner chez moi, avoua-t-il. Je suis pas assez motivé pour attendre l’heure du rendez-vous.
— Oh… Hum, on pourrait peut-être… » commença Victor.
Sayara attendit la suite avec un intérêt qui le surprit, mais Victor se rétracta tout de suite.
« Hum, non, c’est pas grave, tant pis. »
Sayara consulta un instant ce sentiment inattendu pour voir s’il valait la peine d’être poursuivi mais il ne se sentait pas assez bien pour encourager Victor, ni même pour déterminer s’il avait vraiment envie de le faire.
On verra plus tard, pensa-t-il, du moins si les attentions de Victor se maintenaient, ce qui n’était pas acquis.
Ils se séparèrent à la bouche de métro avec la promesse de se voir plus tard en compagnie des autres ; Victor l’invita même à repasser à La Flèche lorsqu’il y travaillait.
« Non seulement je t’apporterai ton café du premier coup, mais en plus je te l’offre ! »
Sayara se mit à rire, leva la main pour le saluer puis descendit rapidement les escaliers.
Alors qu’il ouvrait la porte de son appartement, Florent Jillier surgit de nulle part, comme il avait tendance à le faire en ce moment.
« Salut, Say.
— Bonjour, toi. Quoi de neuf depuis… ce matin ? T’as pas cours ? »
Ils étaient partis en à la même heure, Sayara à son examen, Florent au lycée.
L’adolescent sourit largement.
« Rien de spé. Je finis tôt le mardi. Tu rentres ?
— Comme tu vois.
— Ah… »
Sayara allait pénétrer chez lui avec un au revoir à Florent lorsque la sœur de ce dernier surgi de leur appartement, cria le prénom de son frère suivi d’un « Téléphone ! » tonitruant.
« Ça va, j’arrive », répondit Florent.
Marion baissa la tête vers l’étage du dessous, ses longs cheveux devant le visage.
« C’est pas vrai que t’es encore en train de squatter devant chez Sayara... ! Salut, Say ! »
Florent devint écarlate et se mit à grimper les marches à la hâte ; Sayara se figea, lâcha un « Bonjour, Marion » faiblard puis se réfugia dans son appartement. Lorsque la porte se referma derrière lui, il grimaça.
Venant de quelqu’un comme Victor, ce genre d’incidents était assez agréable. Florent, c’était très perturbant.
Je le sens très, très mal.
Le lendemain matin, il se réveilla avec un mal de tête des plus pénibles accompagné de la gorge douloureuse requise en ces circonstances. Pour la peine il refusa de quitter le lit et ignora les SMS inquisiteurs de ceux qui se demandaient où il se trouvait. L’avantage, pensa-t-il, c’était qu’il pourrait annuler les cours avec les enfants Jillier et repousser le problème Florent d’encore une semaine au moins.
Aux alentours de midi, il envisagea de se lever pour se préparer une soupe. Il en avait mouliné une grande quantité quelques jours plus tôt avant de la congeler dans de petits tupperwares séparés ; il lui suffirait d’en passer un aux micro-ondes. Alors qu’il s’extirpait de ses draps, son téléphone sonna de nouveau. Cette fois il s’agissait de la musique spécifique à Cédric alors il fit l’effort de décrocher.
« B’jour…
— Houlà, t’es malade, toi.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Ta voix de nez bouché, la claire résurrection de ton caractère grognon originel ?
— Mrum.
— Rien de grave ? Tu veux que je passe ce soir ?
— Pas la peine de récupérer mes germes, répondit Sayara. La pharmacie de ma salle de bain est pleine et c’est un bête rhume.
— T’es sûr ?
— Ouiiiii. »
Il y eut un silence plein de doutes. Sayara soupira mais Cédric ne lui donna pas le temps de râler.
« Je sais comment t’es quand t’es pas bien, sale gosse, dit-il. Oublie pas tes médocs. Je passe demain quoiqu’il arrive, comme c’était prévu, et proteste pas ou alors je lâche Gwen sur toi.
— T’oserais pas…
— Tu me connais mieux que ça.
— Je suis malade !
— Justement. Oh, et évite de disparaître, signale aux autres que t’es juste pas bien, j’ai pas envie de me retrouver avec une crise de panique générale comme la dernière fois. Je suis pas certain que mon téléphone s’en soit remis. »
Sayara poussa un grognement indistinct que Cédric dut décider de prendre pour un signe de coopération, car après s’être assuré que son ami avait bien l’intention de se nourrir, il raccrocha. Sayara, sans enthousiasme, tapa rapidement « suis malade » dans un nouveau SMS, puis après un instant de réflexion, décida de ne l’envoyer qu’à Grégoire. Ce dernier possédait le cercle social le plus étendu et pourrait faire passer le mot à un maximum de personnes.
Il ne restait plus qu’à prévenir la mère de Florent et Marion, bien signaler qu’il était contagieux et qu’il ne pouvait recevoir aucune visite mais qu’il se trouvait tout de même en état de s’occuper de lui-même, puis il irait se remettre au lit.
Il savait d’expérience que les deux prochains jours seraient difficiles : il était un malade particulièrement désagréable. Plus il dormirait, plus vite il se rétablirait.
Peut-être que Cédric passerait quand même ce soir-là… L’idée qu’il pourrait grogner et se plaindre en toute impunité le rasséréna un peu. Il se décongela un bol de soupe et retourna au lit.
Le bête rhume de Sayara enchaîna sur une sinusite épuisante. Le stress de l’exposé qui se rapprochait n’arrangeait pas les choses, sans compter qu’il avait dû annuler un rendez-vous avec Fabien à cause de son état.
Fabien, de son côté, était facilement irritable sans raison apparente et leur mauvaise humeur respective donna lieu à une séance difficile la fois suivante. Le professeur Guerbault leur avait demandé de s’accorder sur un point particulier et Fabien ne trouvait aucun compromis à son goût. La barre de mal de tête qui pesait sur le front de Sayara ne cessait de s’accentuer.
À bout, il plaqua son crayon sur la table.
« T’as intérêt à avoir une bonne excuse pour faire suer le monde, parce que là je suis à deux doigts de te laisser te débrouiller tout seul. »
Fabien se frotta les yeux.
« Désolé, marmonna-t-il.
— T’as pas arrêté de râler depuis qu’on est là. On t’a jamais dit de laisser tes problèmes à la maison ? »
Fabien lui lança un regard exaspéré, Sayara posa les coudes sur la table et s’y appuya.
« On arrivera à rien comme ça. Vas-y, exprime-toi, je suis tout ouï. De mon oreille gauche. La droite est bouchée.
— Abruti, marmonna Fabien sans amusement. C’est rien. Ça va. »
Sayara lui donna un léger coup de la main.
« Qu’est-ce qu’il y a, sérieusement ?
— Rien du tout, lâche-moi. On reprend.
— Non. »
Fabien redressa la tête, surpris. Sayara rassemblait déjà ses affaires.
« On arrive à rien, et là j’ai vraiment, vraiment trop mal au crâne pour pas finir par te jeter par la fenêtre. » Il se leva. « Je rentre. Va régler tes problèmes ou dormir ou je sais quoi, et rappelle-moi quand tu seras capable de sortir un mot sans grogner.
— Oh, putain, on n’a pas le temps pour tes caprices ! » s’énerva Fabien.
Sayara remit sa chaise en place d’un coup sec et le dota d’un regard glacial.
« On n’a pas le temps mais on le perd quand même et dans ce cas-là, je préfère encore être dans mon lit. »
Fabien émit un ricanement étouffé.
« Ben voyons. »
Sayara pinça les lèvres, Fabien détourna les yeux un court instant mais son expression restait mauvaise.
Lorsqu’il releva la tête, Sayara avait disparu. Il ramassa à son tour ses affaires, un pincement de culpabilité au cœur qui n’arrivait pas tout à fait à surmonter son irritation générale. Sayara n’avait pas l’exclusivité sur la mauvaise humeur, bon sang !
Fabien fit une bonne partie du trajet jusque chez lui à, il n’avait pas spécialement envie de rentrer. Les festivités de Noël et du Nouvel An n’avaient rien arrangé au comportement négatif de Cyril ; entre les partiels et l’exposé, Fabien avait essayé de trouver un moment pour forcer son petit ami à discuter de ce qui n’allait pas et n’avait réussi qu’à se faire jeter, les derniers jours avaient été tellement tendus qu’ils ne pouvaient se demander de passer le sel sans avoir l’air d’engueuler l’autre.
Cyril n’allait pas tarder à craquer. Il avait intérêt parce que Fabien arrivait sincèrement au bout de sa patience.
Et ce soir-là, après un dîner pesant, Cyril se décida. Fabien était en train de finir la vaisselle lorsqu’il demanda d’une petite voix :
« Je peux te parler ? »
Fabien aurait poussé un cri de soulagement s’il avait pu. Il se rinça les mains puis éteignit le robinet.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? » fit-t-il calmement
Cyril se frotta le visage de la paume des mains.
« Ça fait un moment que je voulais t’en parler, dit-il, les yeux rivés au sol. J’ai jamais trouvé le courage. »
Fabien sentait monter une inquiétude sourde. Il se força à garder le silence, de peur d’exiger des explications immédiates. Cyril releva la tête pour la baisser aussitôt. Une inspiration.
« C’est mon stage, lâcha-t-il enfin. Ils m’ont proposé une prolongation, peut-être pour m’engager. Mais je dois partir. Un an au Canada. Enfin, au Québec. Montréal. »
Cette fois, Cyril se força à tourner les yeux vers Fabien.
« J’ai dit oui. »
Fabien, sous le choc, ne dit mot. Les mains agrippées au rebord de l’évier derrière lui, il pinça les lèvres, le regard fixé sur le mur. La succession d’émotions – la joie, l’incertitude, la plus que mauvaise surprise – l’avait laissé comme vidé. Il ferma les yeux, puis d’une impulsion des bras s’écarta de l’évier. Il dépassa Cyril sans rien dire. Ce dernier se mordit la lèvre et le suivit hors de la cuisine.
« Fabien, dis quelque chose…
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Tout ce que tu te reproches déjà mais que t’as fait quand même ? »
Cyril détourna les yeux.
« J’ai pas envie de crier, dit Fabien d’une voix égale. Ça va rien changer.
— Je préférerais que tu cries, fit Cyril. Merde, Fabien… S’il te plaît. »
De fait, Fabien en avait vraiment envie, hurler, demander pourquoi Cyril ne lui en avait pas parlé. Évidemment que savoir n’aurait rien modifié : Cyril serait parti quand même. Mais ils formaient un couple. Fabien aurait dû avoir le droit de lui dire que ça allait être difficile. Cyril aurait dû faire semblant d’hésiter, de vouloir l’opinion de Fabien avant de prendre sa décision finale.
Ils auraient dû pouvoir se dire, ensemble : on va souffrir mais on y arrivera.
Fabien voulait demander pourquoi, mais il se doutait que Cyril n’avait pas de réponse à lui donner en fin de compte, qu’il n’aurait qu’un « je sais pas, je croyais, j’aurais dû, pardonne-moi, je recommencerai pas ».
Et ça, ça, il n’avait pas envie de l’entendre.
« Fabien, s’il te plaît, parle-moi !
— Parce que tu m’as parlé, toi ? J’aurais été content pour toi, tu sais ? Qu’ils te gardent, c’est génial. Un an à l’étranger, un an séparés, c’est dur, et j’aurais pas été ravi, mais dans le fond c’est bien pour toi et je m’en serais accommodé. »
Il ne crierait pas. Il ne crierait pas. Il ne donnerait pas cette satisfaction à Cyril.
« Je vais passer la nuit ailleurs. »
Thomas et Pauline accepteraient sans doute de l’accueillir, sinon il se réfugierait chez Stéphane qui habitait dans une chambre de bonne au-dessus de chez ses parents.
« Ne fais pas ça ! Tu peux pas… Merde, Fabien !
— Quoi ? T’as pris ta décision tout seul, je vais régler mon problème avec ta décision tout seul. »
Cyril se prit la tête dans les mains, le dos courbé. La première impulsion de Fabien fut de l’enlacer, mais la colère, la trahison et la douleur qu’il ressentait formaient une boule dure et noire dans son estomac. Il attrapa son manteau, vérifia qu’il avait sa carte de transport et ses clefs.
« Je déteste quand tu fais ça », fit Cyril la voix rauque.
Fabien ouvrit la porte pour sortir.
« Comme ça on est quittes. »
« Je le savais », avoua Pauline, ce qui n’arrangea pas les choses.
Thomas et Fabien la dévisagèrent, Thomas avec une sorte de stupéfaction résignée, Fabien, incrédule et blessé.
« Il t’en a parlé. Mais pas à moi. »
Ça faisait mal.
« Il savait pas comment te le dire. Si ça peut te consoler, j’étais vraiment pas d’accord avec lui, mais ce n’était pas à moi de t’annoncer ça. Je lui ai dit qu’il aurait dû en discuter avec toi avant, mais… Et puis je sais pas, vous pouvez être sacrément cons, même entre vous. Pas vous deux en particulier, les mecs en général, précisa-t-elle au profit de Thomas.
— Sympa, merci de m’inclure gratuitement », commenta ce dernier avant de s’adresser à Fabien : « La dernière fois que vous vous êtes engueulés, c’était déjà à cause d’un truc du genre.
— Des fois, Cyril prend les décisions comme s’il était tout seul. C’est jamais spécialement agréable, mais là… On va rester un an quasi sans se voir et j’ai l’impression de n’avoir même pas le droit de m’en plaindre. »
Ni Thomas ni Pauline ne fit de commentaire. Il n’y avait rien à ajouter. Fabien s’appuya contre le dossier du canapé, la main sur les yeux. Il se sentait épuisé, et la boule noire était toujours là, au creux de son ventre.
Ça ira mieux après une nuit de sommeil, pensa-t-il sans y croire.
Un an.
Le lendemain, lorsqu’il rentra chez lui, Cyril l’attendait. Fabien retira son manteau, s’avança dans le salon sans vraiment le regarder.
« Et ton travail ? demanda-t-il d’une voix neutre.
— J’avais pris ma matinée, répondit Cyril. Fabien, je…
— T’aurais mieux fait d’y aller. Pour le moment je t’en veux trop. »
J’ai trop mal, aurait voulu dire Fabien, mais il n’y avait pas besoin de le préciser. Encore que. Cyril, qui avait esquissé un geste vers lui, se rétracta pour s’entourer de ses bras.
« Je suis désolé, souffla-t-il d’un ton malheureux.
— Si je comprenais seulement ce qu’il te passe par la tête dans ces moments-là ! explosa enfin Fabien. Bordel, tu devais savoir, quand même ! Ça fait plus de deux ans qu’on est ensemble ! Ce type de décision, je crois que j’ai le droit d’en avoir un avant-goût !
— Je sais ! Je sais, bon Dieu, et je m’en suis rendu malade, mais je voulais rien dire avant qu’ils me le confirment et après c’est allé très vite, et…
— T’aurais dû ! Dès l’instant où t’as eu la proposition, t’aurais dû me le dire ! C’est le genre d’information qui fait la différence entre être ton petit ami et être ton colocataire ! »
Cyril pâlit, s’écarta du mur et fit quelque pas désespérés dans sa direction.
« Dis pas ça, supplia-t-il. On ne va pas casser pour ça ! »
S’il s’était laissé aller, Fabien l’aurait attrapé par les épaules pour le secouer.
« Non, on ne va pas casser pour ça ! répondit-il, exaspéré. Encore que dans les magazines de ma mère ça doit révéler un truc désagréable à propos de la stabilité de notre couple ! Mais on pourrait casser à cause de cette séparation d’un an, et je t’avoue que làj’ai pas trop confiance en notre capacité à surmonter la distance vu le résultat quand on vit ensemble !
— Tu es injuste…
— Injuste ? Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que pas une seconde tu as pensé au risque que tu a pris pour nous deux. »
Cyril détourna le regard.
« Tu crois pas qu’on est un peu jeunes pour parler comme ça ?
— C’est pas une question de jeunesse, rétorqua Fabien. C’est une question de savoir si on a envie que ça marche ou pas, que ça dure vraiment ou pas. Et là, j’ai l’impression d’être le seul à le vouloir.
— Ce n’est pas vrai…
— Alors ça te fait pas peur, qu’on passe un an séparés.
— Bien sûr que si, ça me fait peur ! rétorqua Cyril. Ça me terrifie ! »
Il ferma les yeux un court instant.
« Mais j’ai du mal à envisager ma vie quotidienne sans toi, avoua-t-il. Et d’en être là… Ça… ça aussi, ça me terrifie. »
Fabien ne répondit pas tout de suite. Cyril avala difficilement sa salive.
« Qu’est-ce que tu veux ? demanda Fabien d’une voix étrange.
— Je veux pas te perdre, répondit Cyril sans oser le regarder. Je veux que tu me prennes dans tes bras, que tu me dises que tout ira bien.
— Tout ça après m’avoir sorti que t’as peur de ce qu’on est. De notre couple.
— Oui. »
Un murmure, à peine. Fabien ne bougeait pas alors Cyril, suppliant, se rapprocha de lui, appuya le front contre son épaule. Il passa des bras hésitants autour de sa taille.
« Fabien, s’il te plaît…
— Je sais pas quoi te dire », souffla-t-il, mais il enlaça Cyril à son tour et le serra contre lui.
Il avait la voix rauque, le corps tendu.
« J’arrive pas à comprendre que tu peux avoir peur de ça, continua-t-il sur le même ton, et m’affirmer quand même que tu veux pas me perdre. Comment je peux te laisser partir sans me dire : c’est la dernière fois que je t’embrasse, que je te tiens dans mes bras, si tu as peur de me revenir ?
— Je t’aime. Je t’aime, Fabien. »
Les doigts de Cyril s’agrippaient à lui, il pouvait les sentir trembler. Fabien se mordit la lèvre et inspira.
« Alors de quoi as-tu peur ? Et depuis quand ?
— Je sais pas », répondit Cyril d’un ton découragé.
Il secoua la tête.
« C’est comme si on s’était mariés à un moment ou un autre et que je réalise seulement que j’ai pas fait la crise de panique usuelle.
— Mais on n’est pas mariés, Cyril. Pas comme si on pouvait, de toute façon.
— C’est comme si, non ? On est quasi plus établis que Thomas et Pauline.
— Et ça te fait peur.
— Ça n’a pas de sens, je sais… »
Hésitant, Fabien amorça un baiser que Cyril prolongea avec soulagement. Ils gardèrent le silence quelques instants, puis Fabien finit par capituler.
« Tu déjeunes ici ? demanda-t-il pour clore le sujet.
— Oui, je reprends qu’à 14 h…
— Bon. On devrait aller faire les courses, il reste plus grand-chose de frais au frigo… »
Cyril acquiesça. Leur discussion n’était pas totalement terminée et serait reprise plus tard, mais pour le moment ils se contenteraient du statu quo. Il serait temps, lorsque Fabien devrait demander des détails à propos du départ de Cyril au Canada, de le rompre et recommencer à se faire du mal.
(à suivre…)
novembre 2007
Révision : lundi 12 mai 2008 et mardi 13 mai 2008