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Author: shakes kinder pinguy
Fiction Rated: M - French - General/Romance - Reviews: 75 - Published: 02-29-08 - Updated: 03-10-09 - id:2482113

Note : Je me suis laissée un peu débordée et n'ait pas répondu à toutes les reviews du dernier chapitre. Merci à vous général tout de même, je le ferai plus personnellement un peu plus tard ! :) :) :)

Regarde-moi
Saison 1, Episode 7

Là, ça devient carrément ridicule.

Planqué au coin de la rue, Sayara jeta un coup d’œil plein d’appréhension en direction de la porte de l’immeuble où avait élu domicile Florent, en compagnie de quatre de ses copains. À leur vue, Sayara avait fait demi-tour net et décidé d’attendre un peu qu’ils se décident à bouger. Cela faisait presque dix minutes et ils n’avaient pas fait une seule fois mine d’aller ailleurs.

S’il avait su que c’en arriverait là, il aurait sans aucun regret renoncé aux vingt euros par heure et demie que lui payait Corinne Jilliers.

Sayara donnait des cours de rattrapage depuis deux ans à Florent et Marion, en maths, en économie parfois et surtout en allemand. Leur mère le lui avait demandé entre deux étages, alors qu’elle revenait de ses courses. Sayara avait hésité sur le moment mais il croyait aux bonnes relations entre voisins et surtout, Corinne payait bien. Il avait trouvé largement exagéré le « Sayara est comme un grand frère pour eux » qu’elle avait une fois sorti à une autre voisine, mais dans l’ensemble il les aimait bien.

Marion avait dix-sept ans, préparait son bac en Terminale économique. Elle était un peu midinette à ses moments, un peu inquiétante à d’autres, comme la plupart des filles à cet âge. Elle faisait aussi une fixation hilarante et tout à fait assumée sur Gwenaël, au point d’être venue réclamer une photo de lui à Sayara.

« Marion, tu es consciente qu’il est gay ? Même pas bi ?

– Un détail, avait rétorqué Marion. Il a surtout de très jolies fesses. »

Sayara, effondré de rire, n’avait pu s’empêcher de rapporter la conversation à Gwenaël. Ce dernier, en conséquent, se comportait de façon tout à fait charmante avec elle, c’en était effrayant.

Florent, quant à lui, était un garçon de seize ans comme on en voyait partout : une grande perche aux cheveux en brosse tendance pub Fructis et jean trop large qui dévoilait au monde entier que son caleçon n’était pas un Calvin Klein.

Marion lui faisait la bise si elle le croisait dans la rue et Sayara la laissait frimer un peu quand elle était avec ses copines en prenant le temps de discuter avec elle. Florent, lorsqu’il se trouvait en meute, le saluait avec nonchalance, de loin. Du moins, c’était ainsi que les choses s’étaient déroulées, jusqu’à récemment. Ces derniers temps, l’adolescent avait plutôt eu tendance à imiter sa sœur, quitte à traverser la rue pour abandonner son groupe.

L’événement précédant sa sinusite avaient paniqué Sayara sur le coup, mais Florent s’était tenu tellement tranquille après ça… Il s’était dit qu’il devenait paranoïaque, qu’il se faisait des idées. Mais ces derniers jours le nombre de fois où ils se croisaient sur le palier s’était multiplié de façon exponentielle. Sayara avait fini par admettre que peut-être, le pire était arrivé : il se retrouvait la cible des questionnements sexuels de Florent et le sentiment d’horrification qui en naissait ne lui donnait aucune alternative.

Dès qu’il mettrait la main sur elle, il annoncerait à Corinne Jilliers qu’il arrêtait les cours particuliers, par manque de temps ou une autre excuse du genre.

Il jeta un nouveau coup d’œil à son immeuble, la mini-meute n’avait toujours pas bougé. Pourquoi fallait-il toujours qu’ils soient devant la porte ? Qu’est-ce qu’il y avait de passionnant à camper devant une porte ?

Je vais quand même pas rester là pendant des heures…

Il poussa un soupir, se prépara psychologiquement, puis s’engagea dans la rue d’un pas décidé. Lorsque Florent l’aperçut, il s’écarta du mur contre lequel il était appuyé, afficha son air le plus faussement naturel et l’appela d’une voix qui souffrait un peu de sa mue :

« Salut, Sayara !

– Salut, Florent. Bonjour, ajouta-t-il pour les autres qu’il connaissait surtout de vue.

– Tu montes, là ?

– Oui…

– Ah. Bon, bah, on se voit pour les cours, hein ? »

Sayara ouvrit la bouche pour faire son annonce (en public, Florent n’oserait pas se faire trop remarquer, si ?) mais se ravisa. Il valait mieux en parler d’abord à Corinne. D’ailleurs…

« Mmh. Ta mère est là ?

– Ouais, normalement. Pourquoi ?

– Il faut que je la vois », répondit Sayara du ton le plus neutre possible.

Florent hocha la tête, songeant sans doute que cela avait un rapport avec une commande. Sayara lui sourit rapidement, tapa le code aussi vite que possible puis s’engouffra dans l’immeuble. Arrivé dans l’ascenseur, il pressa le bouton qui le mènerait à l’étage des Jilliers. Avec un peu de chance, cela suffirait à régler le problème.


« T’as arrêté de donner des cours ? s’étonna Cédric ce soir-là. Pourquoi ? Je croyais que ça payait pas trop mal ? »

Sayara hésita quelques secondes puis se décida à avouer :

« Je crois que Florent entre la phase difficile de l’adolescence. »

Gwenaël esquissa un sourire, on pouvait presque l’entendre ricaner.

« Tu veux dire qu’il s’est mis à vouloir TE peloter ? interpréta-t-il

– Florent ? Tu plaisantes ? fit Cédric, incrédule.

– Ah, seize ans, le bel âge. Tu devrais pas être autorisé à donner des cours après le début de la puberté, Say », se moqua Gwenaël.

Il échangea un sourire avec Cédric, Sayara leur balança ses chaussettes. et s’ensuivit un combat dans lequel vinrent se mêler quelques coussins. Lorsqu’ils se furent renversés par terre les uns les autres assez de fois pour que l’honneur de tous soit sauf, Sayara se laissa retomber sur son pouf.

« Tout ce que j’espère, soupira-t-il, c’est qu’il portera son attention ailleurs.

– Quoi ? s’étonna faussement Gwenaël. L’idée de guider une âme pure et innocente vers le côté obscur de notre force ne te tente pas ? Jouer les mentors ?

– Non », répondit Sayara avant de demander d’une voix joyeuse : « Eh, on le fête quand, mon anniv’ ? Le 28 ou le 1er ?

– Le 28, plutôt, intervint Cédric. C’est un mardi soir, on pourrait se retrouver quelque part au lieu d’aller à la patinoire, si ça te pose pas de problème, Gwen ? »

Ce dernier devait être d’humeur coopérative, il accepta gracieusement de ne pas mentionner le changement brutal de sujet.

« Le 28, ça me va.

– Adjugé, alors.

– Je veux du chocolat, déclara Sayara. Du chocolat noir et de qualité.

– C’est que ça a des exigences, en plus ? Tu veux qu’on y plante des bougies, tant qu’on y est ?

– Ce serait très bien de votre part.

– Tu le fêtes quand, avec ton père ? demanda Cédric.

– Le samedi suivant, à midi, répondit Sayara. Il a dit qu’il m’emmènerait déjeuner dans un restau très classe…

– Essuie ta bave aux lèvres », fit Gwenaël.

Sayara refusa de se laisser provoquer. Il prit le temps de continuer à jubiler un peu, puis ils lancèrent le film.


Florent sonna à la porte de son appartement le lendemain après-midi. Sayara, qui ne s’attendait pas à le voir, manqua lui claquer la porte au nez de surprise.

« Tiens, Florent. Qu’est-ce que qu’il se passe ? » demanda-t-il d’un ton innocent.

L’adolescent ne savait clairement pas sur quel pied danser. Il avait presque l’air blessé. Désolé, mon grand, songea Sayara avec un pincement de culpabilité au cœur. Crois-moi quand je te dis que je fais ça pour ton bien…

« Ma mère vient de dire que tu vas plus nous donner de cours.

– Oui, je lui ai dit hier. Je ne vais plus avoir le temps.

– C’est ce qu’elle nous a raconté.

– Je continuerai quand même jusqu’à ce qu’elle trouve quelqu’un d’autre, mais elle m’a dit qu’elle avait déjà quelqu’un en tête.

– Ouais. Un cousin. »

Il y eut un silence puis Sayara, crispé mais sourire aux lèvres, demanda : « Tu voulais autre chose ? » et se frappa mentalement l’instant d’après. Ce n’était franchement pas la peine de lui lancer une telle perche !

Heureusement, Florent sembla préférer se rétracter plutôt que de la saisir.

« Non, rien », marmonna-t-il.

Il recula.

« Salut.

– À plus tard, Florent », dit gentiment Sayara

Il referma la porte doucement puis s’appuya contre elle. C’est bon, pensa-t-il. Je suis sauvé.

oOo

Fabien vérifia pour la énième fois qu’il avait toutes ses affaires, tripota son col et se retint de justesse de se passer la main dans les cheveux.

« Ça va aller, t’es sûr ? demanda Cyril. Tu veux vraiment pas que je te dépose en voiture ?

– Si tu m’emmènes, tu seras en retard, on en a déjà parlé…

– C’est pas dramatique si je rate le début de la réunion, Nicolas me fera le résumé.

– Cyril. Ça ira. »

Cyril n’ajouta rien, mais Fabien le sentait sur la défensive. Il soupira intérieurement puis lui prit le visage entre les mains, appuya les lèvres contre les siennes et l’embrassa doucement. Cyril plaça les doigts sur sa nuque.

Tu n’as rien à me prouver, eut envie de lui dire Fabien, comme cela lui était arrivé souvent ces trois dernières semaines. Et peut-être qu’il finirait par le faire, mais il n’avait pas le temps pour cette conversation-là maintenant.

« Je te jure que tout va bien se passer.

– Mmh. »

Cyril esquissa un sourire, enfin.

« Bonne chance, alors. Tu rentres ce soir ?

– Bien sûr, pourquoi ?

– Je sais pas, t’auras peut-être envie de célébrer la fin du projet avec ton binôme.

– C’est pas prévu, on verra ça la semaine prochaine. Je serai ici ce soir.

– Je devrais être là avant toi, je t’attendrai. »

Fabien acquiesça, l’embrassa une dernière fois puis finit par sortir de l’appartement. Le trajet en métro lui parut durer des siècles, le changement fut interminable. Il savait qu’il avait le temps, qu’il était largement en avance, mais il ne pouvait s’empêcher de regarder sa montre toutes les cinq minutes. Lorsque le métro s’arrêta enfin à sa station, il sauta presque sur le quai. Il rejoignit l’université à grands pas. En arrivant devant l’entrée, il aperçut Sayara non loin, en pleine conversation avec un type brun plus grand que lui. Il se dirigea vers eux, le cœur battant de stress. Sayara l’aperçut et lui fit signe de la main. Il avait l’air tendu lui aussi, constata Fabien.

« Vivement dans deux heures, lui fit-il en guise de bonjour.

– M’en parle même pas, marmonna Fabien.

– Tu as tout ?

– Vérifié dix fois. T’as vu Guerbault ?

– Pas encore, il a dit de le rejoindre à l’intérieur et je voulais pas y aller sans toi, et puis on est tellement en avance que… »

Fabien vit Sayara sursauter. Le type brun s’était glissé à ses côtés, un bras autour de sa taille.

« Ça va pas ? s’indigna Sayara.

– Pendant quelques secondes, j’ai eu l’impression que tu m’oubliais, Say. Heureusement je te connais mieux que ça. »

Il jeta un coup d’œil à Fabien, avec un sourire en coin qui avait quelque chose de moqueur.

« Je sais pas comment je pourrais envisager de t’oublier, Gwena’uld, soupira presque Sayara. Fabien, Gwenaël, Gwenaël, Fabien, on peut y aller, maintenant ?

– Alors que tu te décides enfin à me faire rencontrer le fameux Fabien ? »

Il regardait Fabien presque sans ciller.

« Le fameux Fabien ? répéta ce dernier, un peu mal à l’aise.

– Le silence à ton sujet a été assourdissant.

Gwen. »

Sayara le foudroyait du regard, ce qui ne paraissait pas le déphaser plus que cela. Fabien ne savait quoi répondre. L’attitude de Gwenaël était… particulière. Pas franchement hostile, mais Fabien se sentait sur la défensive. Le bras passé autour de son ami avait un côté marquage de territoire perturbant. Le voir si proche de Sayara donnait à Fabien un sentiment d’anomalie étrange.

C’est parce que Sayara se laisse pas toucher, réalisa-t-il d’un coup.

Il avait vu Sayara toucher les gens mais rarement ceux-ci le faire en retour. En y réfléchissant, même avec lui Sayara maintenait une distance de sécurité que ce dernier était le seul à franchir. Les rares fois où Fabien lui avait touché l’épaule, le bras pour attirer son attention, il se souvenait que Sayara s’était toujours tendu, comme surpris, s’était toujours écarté.

Et depuis leur pseudo dispute, trois semaines plus tôt, Sayara s’était de nouveau mis en retrait. Fabien s’était excusé de son comportement, Sayara de son impatience, mais Fabien se rendait compte que son binôme, bien que toujours charmant, avait cessé d’aller spontanément vers lui.

Fabien avait eu d’autres chats à fouetter, vu ses problèmes avec Cyril. Pourtant, devant la différence de comportement de Sayara avec Gwenaël, il ne pouvait plus ne pas le remarquer.

Il avait sursauté lorsque Gwenaël l’avait touché mais il ne s’était pas écarté. Peut-être même s’appuyait-il un peu contre lui.

Gwenaël avait resserré son étreinte, penché la tête, la bouche tout près de l’oreille de Sayara.

« J’adore quand tu prononces mon nom de cette façon.

– Fais pas attention, dit Sayara à l’intention de Fabien. Il adore surtout se faire remarquer.

– T’es moins timide d’habitude, reprit Gwenaël. Je vais finir par croire que Fabien est une mauvaise influence, il réveille tes inhibitions.

– Parce qu’il en a ? » réussit à sortir Fabien.

Il faillit se mordre la langue, jeta un coup d’œil anxieux vers Sayara. Ce dernier n’affichait que l’air indigné de la victime outrée.

Gwenaël le jaugea du regard puis sourit de nouveau de ce coin de lèvres narquois. Fabien n’aurait pas juré avoir passé le test.

« C’est fini, oui ? râla Sayara. Il faut qu’on y aille ! Gwen, tu récupères Ced’ ?

– Il faut bien que je me console d’une façon ou d’un autre.

– Tu seras largement récompensé, promis.

– Tu sais que je n’accepte les récompenses qu’en nature… »

Le sourire de Sayara à ce moment-là mit Fabien plus que mal à l’aise. Pour le coup, c’était lui qui avait été oublié, et complètement.

« Je sais ce que tu aimes », souffla Sayara.

Le regard qu’ils échangèrent fut tel que Fabien dut détourner les yeux. Ils se seraient sautés dessus, là, à l’instant, que ç’aurait été à peine étonnant.

J’hallucine.

« À plus tard, Fabien, lança Gwenaël. Et Say, oublie pas qu’on va être dans le public et qu’on te regarde… »

Sayara leva les yeux au ciel ; leur moment d’intimité érotique avait pris brutalement fin, il n’en restait plus rien. Gwenaël s’éloigna en direction de l’entrée de l’université.

« Junkie, marmonna Sayara.

– Vous êtes ensemble ? »

Fabien avait parlé avant de s’en rendre compte.

« Avec Gwen ? »

Il éclata de rire, puis d’un geste étrangement affectueux, d’autant plus maintenant que cela devenait rare, il attrapa le poignet de Fabien.

« Raconte pas n’importe quoi ! »

Il le tira doucement en avant.

« Allez viens, ou on va réussir à être en retard… »

Fabien se laissa entraîner, le regard posé sur son poignet emprisonné. Sayara se serait-il laissé faire, lui, ou se serait-il dégagé habilement, sourire aux lèvres et babillage tout prêt pour détourner l’attention ?

La réponse était évidente. Fabien se demanda pourquoi il en ressentait un si fort pincement au cœur. Puis ils rejoignirent le professeur Guerbault et il n’y pensa plus.

oOo

Le lendemain de leur présentation, Sayara retrouva Karim et d’autres au Pax, où il dut raconter les événements de la veille.

« J’aurais jamais cru que ça se déroulerait aussi bien. Ce matin, Guerbault a pas arrêté de nous sourire, c’était presque flippant !

– Qu’est-ce qui est flippant ? demanda soudain une voix derrière.

– Vic ! T’as fini tes cours ? Tu vas pas bosser, finalement ? demanda Karim avec un sourire.

– Je suis off ce soir, et comme tu m’as dit que vous seriez là…

– Bonsoir, Vic, dit Sayara.

– Salut… »

Victor sembla hésiter sur l’endroit où s’asseoir. Sayara aperçut les yeux levés au ciel de Vincent lorsque ce dernier se rapprocha de Karim pour faire de la place. Victor se glissa à ses côtés, la conversation reprit tranquillement. Sayara passa une bonne soirée. Victor, sans vouloir trop le montrer mais sans réussir à être autre chose qu’évident, ne l’avait pas lâché. Sur le chemin du retour, Sayara prit le temps de réfléchir à ce qu’il allait faire à son propos. Il continuait à ne pas vraiment l’encourager mais sans vraiment le dissuader non plus. Pour l’instant, l’attitude de Victor était assez ambiguë pour se faire passer comme innocente ; Sayara, lui, en profitait lâchement pour ne pas agir. Même si Victor se comportait plus comme s’il savait vraiment ce qu’il voulait, Sayara n’était pas certain de vouloir se fixer.

Il pénétra dans son appartement, retira son écharpe, ses gants et son manteau, puis alla s’allonger lourdement sur son canapé. Il ferma les yeux, un bras en travers du visage.

Pas certain de vouloir se fixer, mais d’un autre côté cela pourrait être agréable pour quelques temps. Victor n’avait pas l’air de quelqu’un de compliqué. Mais il pouvait avoir des attentes, se faire des illusions. On se faisait toujours des illusions à propos de Sayara. Elles finissaient toutes par être déçues.

L’important, pensa-t-il, l’important, c’est que moi je ne m’en fasse pas.

Soudain agacé, Sayara retira son bras et ouvrit les yeux pour fixer le plafond blanc. Il n’y avait aucun bruit, le silence lui paraissait étouffant. Il se sentait épuisé, comme si tout le stress et l’euphorie de ces trois derniers jours lui retombaient dessus d’un coup.

Je veux pas être tout seul ce soir, pensa-t-il, mais il n’avait pas eu envie de rentrer avec Karim, ou Vincent, ni d’appeler Grégoire pour savoir s’il était disponible, encore moins de se déplacer pour trouver quelqu’un de nouveau.

Je suis fatigué…

Fatigué, mais de cette fatigue qui promettait une insomnie, une fatigue pleine de pensées disjointes qui finissaient par se rejoindre pour l’empêcher de dormir. Il fallait qu’il s’occupe. Attraper la dernière séance au cinéma, peut-être, mais cela impliquait de bouger. La patinoire était fermée, à cette heure, se mettre à écrire ne lui disait rien.

Cuisiner un truc. Préparer quelque chose pour demain. Qu’est-ce qu’il avait dans les placards, dans le frigo ? Qu’est-ce qu’il pourrait combiner ? Rien ne venait.

Et là, j’ai plus qu’à annoncer que je suis en pleine déprime subite et incompréhensible.

Pathétique.

Envie de voir Cédric.

À cet instant, comme par une sorte de synchronisation psychique, son téléphone portable se mit à jouer la sonnerie de son ami. Sayara bondit sur ses pieds, se précipita sur son manteau et décrocha vite.

« Ced’ ?

– T’es chez toi ? demanda Cédric.

– Oui, tu viens ?

– Je sors juste de l’hôpital. Suis là dans une demi-heure.

– T’as mangé ? T’as faim ? Tu veux que je te prépare un truc ?

– Je veux bien, j’ai juste avalé un truc rapide tout à l’heure.

– Je t’attends.

– À tout de suite. »

Sayara raccrocha. Il n’était pas assez superstitieux pour croire que Cédric avait senti son désir de le voir. Cédric et lui avaient besoin l’un de l’autre et cela suffisait comme explication.

Omelette tomates-champignons, décida-t-il. Bien épaisse, avec un peu de salade à côté.

Cédric arriva une quarantaine de minutes plus tard. Sayara, qui le guettait, lui ouvrit la porte avant qu’il n’ait le temps de sortir sa clef. Cédric lui attrapa les épaules et l’enlaça sur le champ, là, sur le palier.

« Soirée difficile à l’hôpital ? demanda Sayara.

– Pas particulièrement. »

Cédric s’écarta un peu puis regarda son ami d’un œil critique.

« T’as l’air fatigué.

– Un peu.

– Mmh. Séquelles de ta crève ?

– Probablement… Reste pas là, entre ! »

Sayara tira Cédric à l’intérieur. Son ami se défit de son manteau.

« J’ai cours demain matin qu’à dix heures, je partirai de chez toi.

– Ça marche. Viens, j’ai juste à finir de cuire ton omelette… »

Ils parlèrent d’un ton léger alors que Cédric mangeait, puis lorsqu’il eût terminé, que Sayara eût fait la vaisselle (Cédric ne cherchait plus à proposer de la faire, Sayara avait ses manies lorsqu’il s’agissait de sa cuisine et ne laissait personne s’interposer entre son évier et lui), ils allèrent se bouiner l’un contre l’autre sur le canapé. Après un court instant de silence, comme un répit, Sayara demanda :

« Ced’, tu crois que je devrais tenter quelque chose, avec Vic ? »

Cédric, surpris, mit quelques secondes à répondre. Il avait toujours entendu Sayara parler de Victor avec un peu d’amusement, il n’avait jamais semblé particulièrement intéressé par l’ami de Karim.

« Il s’est décidé ?

– Non. C’est juste au cas où ça lui prendrait.

– T’as envie ?

– Je sais pas. Je crois que je serais pas contre, en fait. Ça me ferait du bien, d’avoir quelqu’un pendant quelques temps, et Vic est sympa. Il a pas l’air compliqué, surtout.

– Fais attention, Say. S’il est sérieux… »

Sayara émit un petit rire.

« Sérieux ? Il me connaît pas assez pour ça. Il s’imagine qu’il veut être sérieux.

– Et s’il le devient ?

– Comme qui ? » demanda Sayara sur un ton qui frôlait l’autodérision.

Cédric aurait pu se prendre comme exemple, mais il ne le fit pas. Parce qu’eux, ce n’était pas pareil. C’était spécial. Surtout, ce n’était pas le sujet.

« J’aimerais qu’un jour, tu finisses par réaliser que Benoît était un connard, purement et simplement. Qu’il mérite pas que tu continues à te traîner cette histoire comme un stigmate.

– Ça n’a rien à voir avec Benoît. »

Cédric secoua la tête ; il prit le visage de Sayara entre ses mains pour le forcer à le regarder dans les yeux.

« Avec toi, ça a toujours à voir avec lui, d’une façon ou d’une autre. »

Sayara pinça les lèvres. Cédric lui caressa la joue du pouce.

« Je me fous de ce qu’il t’a dit. C’était un connard, et c’en est probablement toujours un. Sayara, t’as pas eu de chance. C’est tout. Et un jour… »

Il se tût. Un jour quoi ? Un jour Sayara trouverait quelqu’un qui irait au-delà de son masque et qui le forcerait à regarder les choses en face, à cesser de fuir ? Il manquait si peu à Cédric pour devenir cette personne. Il manquait peut-être un simple baiser, là, à cet instant. Il suffirait de l’embrasser et de le garder prisonnier de ses bras, de supporter sa crise de panique, la suffocation qui le prendrait, de rester fort et d’accepter de lui faire mal s’il le fallait. Pas s’il le fallait, il le faudrait : Cédric savait qu’il lui faudrait briser Sayara pour changer les choses entre eux. Peut-être qu’il était temps…

Un baiser, songea-t-il, le regard plongé dans celui de Sayara.

Puis, avec un soupir imperceptible, Sayara se dégagea le visage pour poser la tête sur l’épaule de Cédric, s’accrocher à lui de toutes ses forces.

« Je sais pas ce que je ferais sans toi, Ced’ », murmura-t-il.

Cédric, encore une fois, céda et laissa l’instant filer.

oOo

Fabien et Cyril n’avaient jamais vraiment fêté la Saint-Valentin. Cyril était de ceux qui s’arrêtaient au côté commercial du sacro-saint 14 février , Fabien s’attachait plus au fait qu’à l’origine, la Saint-Valentin était une fête pour célibataire à la recherche d’une moitié, il n’avait donc aucune raison de la célébrer. Cyril et lui se contentaient de prendre ce prétexte pour se partager une boîte de chocolats d’excellente qualité.

Mais cette année, c’était différent, pensa Fabien avec un peu de tristesse.

Doucement, il déposa un baiser sur l’épaule nue de Cyril qui resserra ses doigts entremêlés avec les siens.

Cette année, ils étaient fragiles. Plus d’un mois après leur confrontation, ils marchaient encore sur des œufs. Cyril cherchait désespérément à rattraper ses paroles, à prouver ses sentiments pour Fabien. Ce derniern’arrêtait pas d’interroger chacune de ses actions, en équilibre entre la peur d’étouffer Cyril, cette nécessité soudaine de lui laisser un maximum d’espace, et la terreur que s’il partait trop loin, Cyril disparaîtrait pour de bon.

Ils ne valaient pas grand-chose, tous les deux. Ils étaient assez pathétiques, même. Comment pouvait-on s’aimer et se comporter de façon aussi ridicule ?

Ils dansaient l’un autour de l’autre sans oser se toucher, tendre une perche.

Alors cette année, un besoin de se rassurer l’un l’autre les avait conduit, comme des milliers d’autres couples, dans un petit restaurant à l’ambiance intime, leur avait fait faire l’amour après comme s’il s’agissait d’une occasion spéciale. Fabien ne savait pas si avoir respecté le rituel plus classique du 14 février avait apaisé Cyril. Lui, cela n’avait fait que l’inquiéter un peu plus. Il ferma les yeux puis demanda à voix basse :

« Quand pars-tu ? »

Contre lui, le corps de Cyril se tendit, sa respiration se bloqua.

« Je commence le 3 septembre, murmura-t-il enfin. Il faut que j’y sois un peu avant pour trouver un endroit où loger. »

Fabien hocha la tête. Il faudrait qu’il y pense aussi. Il ne pourrait pas garder l’appartement actuel s’il y habitait seul, ce serait bien trop cher.

« On pourrait économiser un peu, dit-il. Partir début août tous les deux, te chercher quelque chose et en profiter pour faire du tourisme. Je ne suis jamais allé au Canada. »

Avant qu’il ne termine de parler, Cyril s’était retourné. Dans la pénombre, Fabien ne voyait pas bien l’expression de son visage, mais le son étranglé de sa voix suffit.

« C’est vrai ?

– Oui, répondit Fabien, faussement sérieux. Je connais bien la côte Est des États-Unis mais pas du tout le Canada.

– Fabien ! C’est pas ce que je veux dire et tu le sais très bien !

– Oui, je sais, mais ta question était stupide, et tu le sais aussi… Si je te le propose… »

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, Cyril l’avait plaqué au lit et l’embrassait passionnément. Fabien répondit au baiser, chaleur pour chaleur, et il n’y avait aucune fragilité lorsqu’ils se touchèrent, aucune des incertitudes qui les avaient poursuivies ces dernières semaines.

Les bras autour de Cyril, solide et présent contre son corps, Fabien se jura qu’ils s’en sortiraient. Canada ou pas.

(à suivre)

Novembre 2007
Révisions :
vendredi 30 mai 2008 ; mercredi 2 juillet 2008 (ahem.)


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