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Titre : De albis angelis
Auteur : Meanne77
Claimer, etc. : cf. prologue.
Écrit entre décembre 2007 et janvier 2008 ; corrigé en juin 2009
De albis angelis
Chapitre 10
L’air était saturé de poussière et de transpiration. Nino s’appuya paumes contre le mur, exténué. La salle paraissait résonner de ses halètements. Ses poumons le brûlaient et le manque d’oxygène lui donnait un début de migraine. Il voulut s’humecter les lèvres mais sa salive était devenue gluante et épaisse. La sueur lui coulait dans le dos et le long du visage, ses vêtements lui collaient à la peau, ses muscles le faisaient souffrir. La raquette pesait lourd dans sa main.
« T’en veux à quelqu’un ou quoi ? pantela-t-il. Pourquoi tu bourrines comme ça ?
— Avoue-le, si tu n’arrives pas à suivre, plutôt que d’inventer des excuses », rétorqua Gwenaël, lui-même à bout de souffle, tandis qu’il profitait de la pause implicitement demandée pour recouvrer des forces.
Nino pivota sur ses talons. La fraîcheur du mur contre son dos lui fit un bien fou. Il laissa sa tête aller en arrière et ferma les yeux un instant, attendit que les goulées d’air ne fussent plus douloureuses pour parler.
« Tu parles ! Tu verrais la tronche que tu tires depuis l’autre jour ! Cette pauvre balle a celle de qui, histoire que je sache qui on cogne ?
— Personne.
— À d’autres. Tu te défoules. Plus que d’habitude, je veux dire. J’ai l’impression d’être ton punching-ball. »
Gwenaël affecta de l’ignorer en allant leur chercher à boire. Nino joua alors des épaules pour détendre muscles et tendons soumis à dure épreuve depuis près d’une heure. Impitoyable, Gwenaël ne leur avait laissé aucun répit.
Assis à même le sol, sa raquette abandonnée à sa droite, il accueillit avec reconnaissance la bouteille d’eau que lui offrit son ami, regretta un court instant qu’elle ne fût point fraîche, avant de se délecter du plaisir procuré par le liquide contre ses lèvres puis dans sa gorge. Il se versa une poignée d’eau dans la main, qu’il porta ensuite à son crâne puis à son visage rouge d’effort. Après s’être désaltéré tout son saoul, il posa un bras sur ses genoux fléchis.
« Sérieusement… t’as pas l’air bien depuis quelques temps. Qu’est-ce qui se passe ? » insista-t-il, conscient de sa prérogative de pouvoir s’obstiner de la sorte et y survivre.
De toute évidence peu enclin à la conversation, Gwenaël le poussa à ajouter :
« Je ne pensais pas avoir besoin de le préciser mais tu peux me parler de ce qui te tracasse, tu sais ? »
Installé face à lui vers le milieu de la salle, avant-bras posés sur ses genoux pliés en tailleur et dos courbé par la fatigue, Gwenaël lui adressa une interrogation silencieuse. Nino prit une nouvelle gorgée, cette fois-ci moins motivée par la soif que par la nervosité.
« Évidemment… si tu préfères aborder certains sujets avec quelqu’un d’autre… Gwenaëlle est une fille bien, et ouverte d’esprit, je suis sûr qu’elle t’écouterait. Je comprendrais… »
Le regard scrutateur de Gwenaël le transperça. En spectateur impliqué, Nino s’émerveilla de la capacité de son ami de vous faire vous sentir mal à l’aise lorsqu’il devrait être celui dans ses petits souliers. Nino avait l’impression d’être celui attendant que le verdict tombât. Malgré les années, ils n’avaient jamais abordé cette question-là.
Enfin, et sans le lâcher des yeux, Gwenaël prononça, d’un ton plat de citation : « Je sais déjà que Gwelle est une fille bien et ouverte d’esprit. »
Gorge comprimée, Nino acquiesça. Il se fit un devoir de ne pas détourner les siens.
« Je n’ai ni la prétention ni l’intention de revendiquer une quelconque primeur sur tes… confidences, dit-il, ce qui m’importe est que tu ailles bien. Or je vois que ce n’est pas le cas, alors…
— Pourquoi m’avoir demandé où j’en étais avec elle ? C’était quoi ce cinéma ? Tu me tends des pièges, maintenant ?
— Mais non ! s’agaça Nino. Je n’étais pas sûr, voilà tout… et puis l’un n’empêche pas l’autre. Tu pourrais toujours, d’ailleurs. Je sais que tu catégorises et ranges les choses dans un ensemble de petits tiroirs que tu ne mélanges pas mais par déduction, et te connaissant comme je te connais, si c’était le cas tu en aurais au moins mentionné une depuis le temps.
» Je ne suis peut-être pas le mec le plus vif d’esprit au monde mais en presque dix ans j’ai quand même fini par remarquer l’absence d’un sujet de conversation entre nous, alors plutôt que de poursuivre nos simagrées, je me suis dit qu’il était peut-être temps d’y remédier une bonne fois pour toute. Ça m’évitera de devoir continuer à faire semblant de ne rien comprendre et de ne pas distinguer lorsque tu fais allusion à un copain ou à un copain. »
Comme Gwenaël n’ajoutait rien, il se souleva du sol et glissa à ses côtés.
« Écoute, Gwen, je ne te juge pas, ok ? Pour être franc, puisque je sais que tu veux que je le sois, je reconnais ne pas avoir été tout ce qu’il y a de plus à l’aise quand j’ai commencé à tiquer. J’ai pris de la distance, c’est vrai, j’ai analysé le moindre de tes gestes, suis revenu sur la moindre de tes paroles, bref comme un abruti je me suis mis à flipper. J’ai passé quelques nuits blanches quand tu dormais à la maison parce que soudain mon matelas me semblait minuscule, je sursautais au moindre mouvement que tu faisais dans ton sommeil, j’ai même envisagé convaincre les parents de la nécessité d’acheter un lit d’appoint.
» Et puis je me suis rapidement rendu compte qu’il n’y avait rien d’équivoque dans ton attitude envers moi et je me suis senti très, mais alors très con. Depuis qu’on s’est rencontrés, t’es toujours resté égal à toi-même – ce qui n’est pas un compliment au sens propre, note bien – mais t’as toujours été mon pote et encore maintenant je m’en veux d’avoir réagi aussi stupidement. »
Nino reprit son souffle.
« Tout ça pour dire que tu peux me parler de n’importe quoi. Si tu en as envie. Je réitère que je comprendrais si tu préfères raconter ce genre de choses à une fille, mais Gwen, sérieusement… je peux entendre parler de tout, même de garçons. »
Le silence qui retomba dans la salle fut semblable à une chape de plomb. Nino craignit un instant avoir été trop loin, pas dans ses propres aveux mais dans son instance à voir Gwenaël se confier. Il ne concevait qu’avec difficulté ce qui motivait un mutisme aussi long chez son ami ; au fil des ans, Nino avait pris soin de laisser traîner ici ou là des perches pour l’assurer de sa tolérance, dût Gwenaël en douter. Il ne pensait pas lui avoir fourni de raisons de s’inquiéter quant à sa réaction si l’on exceptait l’époque à laquelle il venait de faire référence, mais ils avaient été encore adolescents, alors, cela faisait si longtemps… Nino pensait sincèrement s’être racheté depuis, Gwenaël n’avait cessé d’être le bienvenu chez lui, malgré l’étroitesse de son lit. Que leur divan ne se transforme pas en lit n’avait pas été un problème très longtemps.
« Quand ça ? demanda Gwenaël après une minute de réflexion.
— Entre la Première et la Terminale, je dirais, difficile à situer, je n’ai pas eu de grande révélation, c’est juste… En Seconde, je me souviens que tout était normal. Non, attends, je ne voulais pas dire normal ! Je…
— Relax, Nino, et abrège. »
Nino se massa l’arête du nez.
« Désolé… Ce que je voulais dire, c’était que si tu n’ajoutais pas tes propres vantardises et appréciations à nos conversations, je me souviens que tu t’intéressais quand même au sujet. Mince ! je crois que je me rappelle moins Claire Maurini parce qu’elle me plaisait que pour tous les interrogatoires que tu me faisais subir à son propos ! En Première, tes questions ont commencé à sonner plus pour la forme qu’autre chose… et au bout d’un moment, j’ai remarqué que si je n’abordais pas le sujet, qu’on en parlait plus du tout. On n’était plus dans la même classe alors ça ne m’a pas frappé tout de suite. En fait… je crois que c’est quand ma petite sœur m’a pris la tête pour connaître ton genre de fille que je me suis dit que c’était bizarre que tu n’ai personne, ou que tu ne m’en parles pas, alors que c’était le cas avant. Et de fil en aiguille… j’ai commencé à faire plus gaffe à ton comportement, et à flipper. Ensuite, comme je te disais, j’ai réalisé que je n’étais qu’un con, et… voilà. »
Du coin de l’œil, il vit Gwenaël froncer les sourcils.
« Je ne me suis rendu compte de rien, dit-il d’une intonation absente.
— Vraiment ? Tant mieux, alors, même si ça ne change pas le fait que rétrospectivement, je m’en veuille. »
Un second froncement de sourcils et Gwenaël secoua la tête avant de sauter sur ses pieds et s’étirer. Il roula des épaules, fit craquer les articulations des coudes et du cou.
« Faut pas. »
Comme Gwenaël lui tournait le dos, Nino se leva à son tour. Il s’épousseta machinalement.
« Ça m’énerve d’avoir eu la réaction classique du type qui découvre qu’un de ses potes est homo et dont la première pensée est de ramener ça à lui. C’est ridicule.
— C’est compréhensible. »
Nino fixa ses pieds.
« Est-ce que tu trouves aussi ça excusable ? demanda-t-il doucement.
— Tu veux un certificat d’absolution ?
— Tu le signerais ?
— Il me semblait l’avoir fait à l’instant. Pourquoi cette soudaine incertitude ?
— Je te sais rancunier.
— Tu voudrais que je te fasse la gueule pour quoi, Nine ? Parce qu’il y a six ans tu t’es demandé si ton copain pédé avait des vues sur toi ? Moi aussi, je l’aurais mauvaise si mettons Gwelle me faisait le coup. Attrape plutôt cette raquette, que j’achève de te botter le cul. »
Nino secoua la tête.
« On n’a pas tant d’écart, je peux encore me refaire !
— Après cette séquence émotion ? Il nous reste cinq minutes avant de devoir rendre la salle alors bouge ! »
Gwenaël attendit que Nino récupérât sa raquette pour servir. Nino se mit en position, prêt à renvoyer la balle.
Au final, ils n’avaient parlé de rien.
o'O'o
Il avait plu dans la nuit, laissant l’air humide et l’asphalte détrempé. Le vent froid de mars ne parvenait pas à sécher les rues jonglées de détritus urbains et de rares feuilles mortes tombées aux pieds des arbres dénudés. Les passants pressaient plus que d’ordinaire le pas, les uns attendus ailleurs, les autres fuyants le ciel chargé de nuages lourds. Lorsqu’elle ne faisait pas les cent pas, Gwenaëlle s’arrêtait devant les vitrines des deux magasins devant lesquels elle s’impatientait, le premier de chaussures, le second de lingerie, et regardait sans les voir les articles exposés. Elle était arrivée en avance, de crainte d’être en retard et pressée d’en finir. À présent que sa décision était prise, la rupture lui paraissait déjà effective. Il lui tardait de l’officialiser. En se levant le matin même, elle s’était sentie déchargée d’un poids qui lui pesait depuis si longtemps sur l’estomac qu’elle en avait oublié l’existence. Malgré le temps maussade, il lui semblait apercevoir des rayons transpercer le ciel anthracite. Le soleil n’était pas loin.
L’esprit serein par anticipation, elle ne se souvenait s’être jamais sentie aussi légère qu’en ce matin-là. Elle avait répété son texte la veille, trop agitée pour parvenir à se concentrer sur la rédaction de son mémoire, simulant en pensée différentes réactions de Didier, à voix haute ses réponses en retour, les reformulant maintes fois pour les rendre les moins blessantes possible. Il était hors de question de suivre les conseils de Gwenaël.
Elle avait préféré reporter l’annonce de la nouvelle à sa mère. Bien que ne lui ayant jamais présenté Didier, Gwenaëlle savait que sa mère n’attendait que ça, trop heureuse de voir sa fille de vingt-deux ans enfin recommencer à sortir avec un garçon. Certains jours, Gwenaëlle regrettait presque de l’avoir laissée la percer à jour tant il lui semblait que sa mère se réjouissait moins pour elle que parce qu’il était « normal » d’avoir un petit ami, quel qu’il fût. Consciente qu’elle ne pourrait repousser l’inévitable indéfiniment, Gwenaëlle se préparait d’ors et déjà aux regards emplis de déception qu’elle ne manquerait pas de recevoir. Si elle avait de la chance, sa mère serait trop occupée par son tout proche déménagement pour désirer avoir en prime une « discussion » que Gwenaëlle connaissait déjà par cœur. Michelle pouvait bien penser ce qu’elle voulait, se marier lorsqu’elle n’avait guère été plus âgée que sa fille aujourd’hui ne lui avait pas tant réussi.
La jeune fille poussa un soupir. Elle aimait sa mère mais ne pouvait s’empêcher de se sentir soulagée pour les centaines de kilomètres que le transfert de son beau-père dans l’est de la France allait mettre entre elles, ce malgré la culpabilité que cette pensée engendrait. En dépit de tout, si Gwenaëlle n’était pas pressée de se voir mariée-trois-enfants, elle accueillait cette imminente indépendance avec impatience. Étrangement, cette perspective de liberté nouvelle était, dans son esprit, associée à un célibat. Si elle avait encore douté de la nature de ses sentiments pour Didier, elle aurait tenu là la preuve qu’il ne s’agissait pas de sentiments amoureux.
Didier apparut enfin au coin de la rue, trottinant vers elle d’un pas embarrassé. Gwenaëlle eut un pincement au cœur d’agacement contre elle-même. Mignon, gentil, cultivé… quel défaut lui avait-il manqué au juste pour la séduire ?
Un sourire d’excuses aux lèvres, il se pencha pour l’embrasser. Elle se déroba à moitié.
« Tu fais la tête ? demanda-t-il, contrit. Je suis pas si à la bourre, si ?
— J’étais en avance. Écoute… faudrait qu’on parle. »
Il opina, attentif, attentionné. Elle lui en voulut de ne pas se douter de ce qui allait suivre. « Il faut qu’on parle » était pourtant la phrase universelle des ruptures, non ? Celle qui préparait si bien le terrain qu’on avait presque rien besoin d’ajouter d’autre. Hélas, sans doute fort de leur « je t’aime » tout récent, l’attitude de Didier ne trahissait nul soupçon, rien qui lui faciliterait la tâche. Les idées s’embrouillèrent dans l’esprit de la jeune fille : impossible de retrouver la première tirade de son discours, celle dont devaient découler toutes les autres selon une logique bien établie. À force d’attendre, elle s’était déconcentrée. Le cœur battant, elle se retrouva à bafouiller. Elle ne recouvra son assurance qu’à mesure que Didier l’obligeait à s’expliquer. Son incompréhension était légitime, d’autant que Gwenaëlle lui refusait l’humiliation d’apprendre que leur déclaration reposait sur un malentendu, mais rapidement elle fut partagée entre le sincère désir de se mettre à sa place (comme elle l’avait souvent été) afin de minimiser la blessure, et l’agacement : qu’y avait-il à expliquer dans des sentiments qu’elle n’éprouvait pas ? Comme elle l’avait dit à Gwenaël, on ne choisissait ni ne contrôlait ces choses-là. L’énervement gagna Didier à son tour, selon lui il fallait être malade pour se comporter comme Gwenaëlle l’avait fait depuis le début. Le cadeau d’anniversaire mystère que la veille encore il trouvait d’une bizarrerie adorable se transformait soudain en la preuve d’un déséquilibre mental. L’attitude de girouette de Gwenaëlle ne faisait qu’aggraver son cas. Dans ces conditions, il devint difficile de se défendre. Lorsque Didier tourna les talons dans un mouvement d’humeur, Gwenaëlle ne tenta rien pour le retenir. Dût-elle l’avoir appelé, elle doutait qu’il se serait retourné.
Ça ne s’était pas bien passé. Pourtant, elle continuait de ne s’être jamais sentie aussi bien.
o'O'o
Le gâteau laotien – une rareté pour laquelle il se damnerait si cela se conservait plus de quarante-huit heures et n’impliquait pas de traverser la moitié de Paris – l’attendait bien en évidence sur son bureau que Gwenaël, en bon magicien, avait réussi à ranger sans rien déplacer : d’un coup d’œil, Ian s’y retrouvait comme dans son bazar coutumier.
L’atmosphère était restée tendue depuis leur dispute qui, si elle avait été loin d’être la première, ne serait pas la dernière mais n’en demeurait pas moins la plus éprouvante. Chacun en gardait les séquelles. Lorsqu’ils ne marchaient pas sur des œufs, ils se défiaient du regard de reprendre là où ils s’étaient arrêtés, là où Ian avait fui. Chacun campait sur sa position, y penser serrait le cœur d’Ian. Il désirait en parler encore avec Gwenaël, ne pas laisser cette incompréhension entre eux, il voulait saisir pourquoi Gwenaël réagissait comme il le faisait parfois et l’aider si c’était en son pouvoir. Mais il craignait de voir la conversation dégénérer comme la précédente, brisant peut-être irrémédiablement quelque chose dont la fêlure était pour l’heure restée sous contrôle. Avec Gwenaël, un statu quo, même bancal, était souvent préférable à une confrontation directe : Gwenaël laissait rarement une relation s’en tirer vivante. Pire, il semblait sincèrement croire pouvoir se séparer sans dommage émotionnel des gens qu’il décidait perdus. Si l’affection de Gwenaël vous tombait dessus que vous la vouliez ou non, il vous fallait accepter de l’endurer mais aussi vous battre pour la conserver sous peine de vous voir à jamais disparaître de sa vie. Il n’y avait pas de seconde chance. Ian redoutait soudain que leur lien fraternel, qu’il savait à présent être le seul à voir, ne lui accorde pas plus d’immunité qu’à un quelconque étranger.
Son offre de paix en main, il se porta auprès de son petit frère, plongé à corps perdu dans ses études afin, sans doute, de moins remarquer le silence qui s’était installé entre eux. Son premier geste fut de lui ébouriffer les cheveux, il l’arrêta juste à temps. La main en suspend, il la posa sur son épaule.
« Merci pour le gâteau. »
Gwenaël répondit par un grognement concentré mais à l’altération du rythme auquel il tapait sur son clavier, Ian sut qu’il avait fait plus que l’entendre. Il ne voulut pas le perturber davantage dans son travail aussi le laissa-t-il à la rédaction de son mémoire et s’en retourna-t-il lui-même à ses livres de droit.
o'O'o
Gwenaëlle posa sur le sol le livre de près de mille pages qu’elle tenait jusqu’alors en équilibre sur son bras gauche, son flanc soutenant une partie de son poids. Il devenait plus lourd de seconde en seconde, trop pour qu’elle pût le supporter plus longtemps sans devoir interrompre ses recherches. Le cou tordu pour distinguer les titres sur les tranches des couvertures, elle parcourrait minutieusement des yeux la succession de livres rangés sur leurs étagères. Certains, anciens ou très consultés, étaient difficiles à déchiffrer, d’autres déposaient sur les doigts la couche de poussière de leur impopularité. Gwenaëlle passait plus vite sur ces volumes, désirant avant tout des références récentes.
Elle revenait d’un déjeuner avec Virginie et comptait bien rentabiliser son après-midi de travail à la bibliothèque pour compenser la sous-production de cette matinée d’avril. Les deux amies s’étaient restaurées dans une brasserie toute proche, Virginie ayant été assez gentille pour se déplacer jusque là afin d’éviter à Gwenaëlle toute perte de temps supplémentaire. Depuis la mémorable soirée de novembre, l’essentiel de leurs contacts avait été téléphonique, par manque de temps de part et d’autre mais également par une prise de distance, de la part de Gwenaëlle du moins. La jeune fille ignorait pourquoi et comment mais elle s’était sensiblement éloignée : elle n’avait plus grand chose à dire à Virginie, ou simplement moins envie de le faire alors que deux ans plus tôt cela n’aurait pas même été une option, et ne s’intéressait plus que de manière distraite à ce que son amie avait, elle, à lui raconter.
Naturellement, Virginie avait régressé au rang d’amie que l’on éprouvait du plaisir à voir deux fois l’an, sans plus. Gwenaëlle en était un peu triste mais ne se sentait pas plus affectée que ça. C’était la vie, se disait-elle avec un détachement empreint d’une philosophie douteuse, ou d’un cynisme résigné.
Elle se passa une main sur sa nuque raidie d’avoir été tendue si longtemps, pencha la tête à droite, à gauche, grimaça lorsqu’un claquement sec résonna dans ses cervicales. Elle roula des épaules pour les détendre, entama l’inspection d’une nouvelle rangée, buta du talon sur l’ouvrage posé à terre quelques minutes plus tôt. Un glapissement de surprise lui échappa mais une poigne ferme sur son coude la secourut.
« Doucement… ! »
Le cœur affolé par la chute qu’elle s’était déjà vue faire, la main qui se porta à sa poitrine exprima son soulagement.
« Tu devrais faire attention, lui conseilla Nino.
— Comme tu dis… Je viens de me flanquer une sacrée trouille ! Encore un peu, je m’affalais par terre !
— Je suis sûr que l’auteur de ce livre t’es reconnaissant de t’en être abstenue.
— Grâce à toi. Mais reconnaissant, il peut l’être, je ne m’en suis pas servi comme marchepied ! »
La jugeant suffisamment stable sur ses jambes, Nino lui lâcha le bras puis lui sourit.
« Besoin d’aide pour en attraper un en particulier ?
— Non, pour l’instant je ne faisais que regarder. J’ignorais que tu étais là, je ne t’ai pas vu dans la salle. »
Rieur, Nino mentionna une sieste digestive et ils plaisantèrent sur le pouvoir soporifique des bibliothèques. À chacune des tables sur lesquelles planchaient une brochette d’étudiants concentrés se trouvaient un ou deux dormeurs. Sitôt l’un d’entre eux réveillé, un autre prenait sa place l’espace d’un quart d’heure,visage enfoui dans des bras croisés, comme si une loi universelle imposait une forme de roulement. L’esprit rechargé par ce court repos arraché à leurs études, ils se replongeaient avec rage, motivation ou désespoir, qui dans ses révisions, qui dans la rédaction d’un mémoire, tandis qu’en face un autre étudiant sombrait. La tranche horaire des onze-quatorze heures était particulièrement meurtrière. Ayant déjà récupéré du poids de son sandwich sur son estomac, Nino avait avec mansuétude permis à un camarade d’infortune de prendre le relais dans un repos bien désiré.
Se croiser de la sorte n’avait rien d’extraordinaire, la moitié de l’IFG, entre autre, se retrouvait à travailler dans cette bibliothèque, riche d’ouvrages intéressant leur spécialité. Il n’était pas rare de partager un coin de table avec un visage familier. Gwenaëlle avait à plusieurs reprises rencontré là Caroline ou Laura sans qu’elles se fussent à l’avance concertées. C’était la première fois qu’elle y rencontrait Nino, pourtant un assidu des lieux selon ses propres dires. La salle, immense, avait tendance à vous noyer dans la masse.
Ce jour-là, de son petit groupe d’amis géopoliticiens, il ne manquait plus que Gwenaël.
« Je ne crois pas qu’il vienne bosser ici, lui apprit Nino, on dirait qu’il s’est emmuré dans sa chambre. Même quand on l’appelle, on tombe plus souvent sur son répondeur que sur lui. Tu l’as vu récemment ? »
Gwenaëlle prit le temps d’y réfléchir.
« Si on exclut les séminaires, et c’est vrai qu’il ne s’attarde pas après, la dernière fois était en mars… »
Elle se souvenait bien de cette journée où, tout juste un mois auparavant, elle lui avait parlé de son intention de rompre avec Didier. Elle avait toujours le livre que Gwenaël lui avait prêté, d’ailleurs.
« Chacun sa façon de bosser, s’il y arrive mieux en ermite… » fit-elle, mais la bouche de Nino prit un pli soucieux. « Enfin, tu le connais mieux que moi… Est-ce qu’on doit s’inquiéter ? »
Le jeune homme eut un rire franc.
« Avec Gwen ? On devrait toujours s’inquiéter, quand il n’a pas la forme mais surtout quand il l’a ! »
Elle sourit. Rien n’était plus vrai que cette affirmation. Pourtant, le rire de Nino céda la place à la contrariété. Il secoua la tête.
« Non, je sais pas… y’a un truc qui va pas. »
Le regard perdu au-dessus d’elle, il se passa une main dans ses cheveux sombres. Malgré le rire qui avait voulu dédramatiser l’atmosphère, son attitude corporelle trahissait sa préoccupation. Gwenaëlle réalisa qu’en définitif, elle connaissait peu Nino, majoritairement à travers Gwenaël et plus en tant qu’ami de ce dernier qu’en individu propre, mais Gwenaël s’apparentait aux trous noirs ; il était difficile de prêter attention à autre chose lorsqu’il se trouvait dans les parages. Nino, lui, était d’un naturel plus en retrait, une sorte de Premier Général d’un Empereur romain, ou un dompteur d’animal sauvage. Sans être pour autant effacé, il ne cherchait pas la lumière des projecteurs. Pas pour la première fois, elle s’interrogea sur la singularité de leur relation des deux garçons, sur ce qui les avait rapprochés, tout d’abord, puis avait maintenu leur amitié (tant il était également vrai que Gwenaël faisait tout pour vous faire fuir ; pourtant, elle-même s’était laissée prendre dans ses filets). À bien y regarder, Nino et Gwenaël n’avaient pas grand chose en commun et possédaient des personnalités plus dissemblables que complémentaires. Le plus flagrant chez eux, cependant, était la loyauté implicite mais palpable dont ils faisaient preuve l’un envers l’autre.
Enfin, Nino haussa les épaules, fataliste et résigné, car rien au monde ne pourrait faire parler Gwenaël s’il n’en avait pas envie.
« Et sinon, ça va, toi ? demanda-t-il à la place d’une voix basse et étonnamment douce. L’une des rares fois où j’ai réussi à avoir quelques minutes de son précieux temps, il m’a dit que tu n’étais plus avec ton copain…
— Ça va, je te remercie. Je suis du bon côté de la rupture, il faut dire, alors je n’ai pas vraiment à me plaindre.
— Tant mieux, alors.
— Je te soupçonne de passer beaucoup trop de temps à t’en faire pour les autres et pas assez pour toi, plaisanta-t-elle.
— Touché, rit-il. Gwen ne m’avait pas donné l’impression que tu avais le cœur brisé mais en même temps, c’est Gwen…
— Tu es gentil. Ça va. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est la panacée parce que je vais d’échec en échec mais… je sais pas, peut-être que Gwenaël a raison lorsqu’il prétend que je suis une petite fille qui croit encore aux contes de fée. Le hic c’est que soit j’ai un goût déplorable en matière de prince charmant, soit je me révèle incapable d’en tomber amoureuse quand j’en trouve un bien ! » Elle haussa les épaules avec nonchalance. « Finalement, je n’ai plus envie de me prendre la tête avec ça. Je sais que ce n’est pas en restant dans son coin qu’on risque de rencontrer l’âme sœur mais je supporte de moins en moins ces filles qui font d’avoir un mec leur obsession et je n’ai pas envie de leur ressembler. »
Nino eut un rire nerveux agrémenté d’un haussement de sourcils.
« Je vois ! Eh bien… Il ne faut pas se montrer défaitiste comme ça non plus, ce n’est pas parce que tu as connu quelques écueils que tu dois baisser les bras. »
Avec le recul, elle songeait que Gwenaël n’avait pas eu tort sur tous les plans, au sujet de Didier. Elle n’avait pas couché avec lui mais cette relation, vouée d’avance à l’échec, lui avait en un sens servi de rebond. Elle regrettait que cela ce soit fait au dépriment de quelqu’un ; pourtant, elle-même se sentait mieux. À mesure que les semaines passaient, elle se sentait plus sereine. Elle ne pouvait qu’espérer que la sensation perdurerait lorsqu’elle rencontrerait le prochain garçon. D’ici là, contrairement à ce que lui conseillait Gwenaël, elle continuerait à prendre son temps.
« Oh, je ne baisse pas les bras, j’ai simplement décidé que mon univers ne tournerait pas autour de ça.
— Message reçu. Si je peux quand même me permettre, je trouve la réputation des chevaliers sur leur cheval blanc très surfaite. Tu n’es peut-être pas faite pour être princesse mais il n’y a rien de mal à ça, et peut-être que… qu’un palefrenier t’attend quelque part, qui sait ? »
Gwenaëlle sourit avec bonne humeur, une joie simple au fond des yeux.
« J’adore les chevaux ! Un palefrenier me conviendrait très bien ! »
o'O'o
Le couloir était désert, le soleil se déversait sur les murs par les fenêtres grandes ouvertes et aux carreaux sales. Dans une pièce contiguë, un téléphone sonna une dizaine de fois avant qu’une voix lointaine, étouffée par la distance malgré le calme ambiant, ne répondît à l’appel. La chaleur de ce premier samedi de juin annonçait d’ors et déjà un été caniculaire. Postée devant une rangée de boîtes aux lettres profondes sur lesquelles étaient collées des étiquettes aux noms de différents professeurs, Gwenaëlle glissa par la fente de l’une d’elles la grande enveloppe contenant les exemplaires de son mémoire du second semestre. Elle vérifia une fois, deux fois par la fente qu’elle ne s’était pas trompée de casier. La voyant faire à une extrémité du couloir, un sourire monta aussitôt aux lèvres de Nino. Il se porta à sa rencontre. Son ombre que la luminosité projetait sur le sol, attira l’attention de la jeune fille avant qu’il n’eût pu lui adresser la parole.
« Salut, Gwelle.
— Bonjour, Nino » répondit-elle avec un sourire enjoué, sans relever l’usage du surnom.
La première fois que Nino l’avait employé – il devait reconnaître qu’alors, il lui avait échappé – elle lui avait confié (contre la promesse de ne pas le répéter à Gwenaël) qu’elle s’y était faite et même attachée. Ç’avait été peu de temps après que Gwenaël l’eût baptisée ainsi et l’une des rares fois où ils avaient discuté brièvement en tête-à-tête. Depuis, Nino s’était senti libre de l’appeler de la sorte de temps à autres, la distinction faite entre « les deux Gwen » étant bienvenue car évitait les confusions. Autour d’eux, d’autres s’y étaient mis – comme l’avait prédit Gwenaël –, à commencer par Laura et Caroline, les amies les plus proches de Gwenaëlle à l’IFG. Tout le monde abrégeait leur prénom et Nino appréciait pouvoir également le faire vis-à-vis de la jeune fille. Pour lui, « Gwen » se référait à son ami de lycée et il aurait regretté la mise à distance que n’utiliser que son nom en entier aurait fatalement impliqué entre la jeune fille et lui.
« Je vois que je ne suis pas la seule retardataire », fit-elle avec malice, un geste du menton en direction de l’enveloppe que Nino tenait à la main. « Laura a rendu le sien hier soir.
— Comment ça, retardataire ? Il reste près de trente minutes avant l’heure limite pour les rendre. J’aime me considérer comme ponctuel.
— Tout à fait ! Tu as raison, nous sommes ponctuels et c’est une grande qualité ! Tout le monde ne désire pas frimer comme Caroline et déposer son mémoire pour la première cession !
— Tu parles de frime ? Gwen a rendu le sien dix jours avant la date limite de première cession !
— Y’en a qui sont confiants… mais dix jours, tout de même, ça ne doit pas être très bien vu, si ?
— Bien vu, je sais pas, mais c’est très Gwen en tout cas.
— Il a passé son oral, alors.
— La semaine dernière. Il en était très satisfait quand je l’ai eu le soir au téléphone.
— Ah la la ! J’aurais peut-être dû faire ça, moi aussi, histoire d’être débarrassée !
— Je voulais, à la base, mais je me connais : pas fichu de le rendre avant la dernière limite, rien qu’au cas où j’aurais une modif’ à faire.
— Pareil. Je viens de le faire relier ! Ça a pris plus de temps que prévu, tu m’aurais vu en train de me ronger les ongles en surveillant ma montre. J’avais l’air fin, tiens ! Ce qui ne m’empêchera pas de recommencer la prochaine fois ! Faut croire que j’apprends rien.
— On ne se refait pas… Enfin, on peut souffler un peu, au moins pour ce week-end, avant de se remettre à angoisser pour l’oral. Un café, ça te dit ?
— Je ne compte plus les nuits blanches passées à finir ce truc, une dose de caféine sera la bienvenue ! »
Ils se rendirent dans l’une des brasseries autour de leur fac et s’installèrent à une table à la terrasse afin de profiter du soleil. Ils discutèrent de leur études, tout d’abord, de leurs projets personnels et de ceux des autres pour l’année suivante puis passèrent à un plus court terme et parlèrent de l’été qui débutait. Gwenaël avait déjà entamé son travail estival à l’ambassade d’Irlande, dans le XVIe arrondissement de Paris, pistonné par un ami de son parrain qui connaissait intimement une personne bien placée là-bas.
Nino, lui, débuterait début juillet un stage de deux mois en tant que chargé de communication institutionnel tandis que Gwenaëlle avait trouvé une place pour l’été dans une ONG parisienne. Elle avait hâte de commencer. Elle lui confia se lasser des études, l’une des raisons pour laquelle elle avait choisi la filière professionnelle au lieu de celle de recherche, et bouillonnait d’enfin entrer dans la vie active, de toucher un vrai salaire et de prendre pour de bon son indépendance. Pour Nino, il s’agissait moins de lassitude que d’état d’esprit. Il n’avait pas envisagé faire des études aussi longues mais s’était vu poussé par ses parents et l’inquiétude de ceux-ci. La filière lui plaisait, néanmoins, mais cela faisait déjà deux ans qu’il voulait en finir et entrer sur le marché du travail.
« J’espère quand même passer en deuxième année. Entrer en M1 n’a pas été facile et j’ai peur de devoir finir mon Master ailleurs… »
Gwenaëlle lui adressa un sourire de compassion mais s’abstint des plates réassurances d’usage. Rares étaient ceux à ne pas partager son appréhension. Une vingtaine ne passerait pas le cap de la dernière année, et c’était sans compter les candidatures extérieures qui volaient chaque années des sièges supplémentaires.
La discussion se prolongea et le café se transforma en déjeuner.
o'O'o
La lumière stroboscopique des images à l’écran papillonnait sur les visages des trois jeunes gens. Plus loin dans la pièce, une lampe d’appoint avait été allumée pour épargner leurs yeux. La table basse était jonchée de restes de victuailles et de boissons, quelques paquets de biscuits éventrés pour tenir loin dans la nuit. La mère de Gwenaëlle s’était absentée pour la semaine, rejoindre son époux dans ce qui serait bientôt sa nouvelle demeure et laissant à sa fille la garde de leur appartement parisien. Celle-ci avait profité du week-end précédent son retour pour organiser le vendredi soir un second marathon de films cultes auquel elle avait convié Nino une quinzaine de jours plus tôt. Tous deux avaient passé leur oral, Gwenaël était le seul dont le travail d’été avait déjà commencé ; ils pouvaient donc veiller jusqu’à une heure avancée sans pénaliser leurs obligations respectives.
Ils en étaient au début du troisième film – choisi par Gwenaëlle, les garçons ayant bénéficié de leur tour – quand elle sentit Nino la pousser gentiment du coude pour attirer son attention. D’un geste du menton sur le côté, il désigna la forme profondément assoupie de Gwenaël, avachi à l’opposé du canapé. Mishra, qui comme tous les félins possédait un sens inné de qui ne les aimait pas, avait mis un point d’honneur à faire d’un bras à l’abandon son repose-tête. Gwenaëlle pouffa devant le tableau représenté.
« Si tu savais comme je peux le détester quand il fait ça… chuchota Nino. Il s’endort n’importe quand n’importe où ! Je sais pas si tu l’as déjà vu faire mais il pose la tête sur l’oreiller et il n’y a plus personne jusqu’au lendemain. »
Gwenaëlle réprima un rire.
« On devrait peut-être éteindre la télé ? » proposa-t-elle à voix basse.
Elle aussi commençait à fatiguer.
« Ça risquerait de le réveiller, laissons plutôt le film se dérouler.
— Je vais lui chercher une couverture, alors. »
Elle en rapporta deux : un large plaid polaire dont elle recouvrit Gwenaël et un couvre-lit de laine aux couleurs et quadrillages écossais pour eux. Elle se rassit sur le canapé dans l’espace exigu entre l’accoudoir et les deux garçons. Nino avait profité de sa courte absence pour installer sans le réveiller Gwenaël de façon plus confortable, ne leur laissant qu’une place et demie à se partager.
« Il paraît si inoffensif quand il dort…
— La tranquillité du cerbère, oui ! »
Ils avaient perdu un quart d’heure de film mais aucun d’eux ne songea à revenir en arrière. À moitié tournés l’un en face de l’autre, leurs genoux fléchis camouflés sous la couverture, ils conversèrent entre deux scènes avec animation, veillant à ce que leur volume sonore ne dépassât pas celui d’un chuchotement. Nino avait le bras le long du dossier, le téléviseur diffusait une lumière tamisée sur leurs visages, et lorsqu’elle riait en silence, ses cheveux venaient lui effleurer la main. La première fois que ses doigts s’y attardèrent, elle pensa à un simple hasard, à la seconde, à plus qu’une coïncidence. Levant les yeux sur lui, elle le vit nettement déglutir puis laisser tomber le masque de l’inadvertance pour une troisième caresse. Son pouce lui effleura la joue puis la tempe ; l’esprit vide, elle eut du mal à respirer. Il se pencha et déposa un baiser hésitant sur ses lèvres, elle réalisa qu’elle avait fermé les yeux. La respiration de Nino était tremblante sur son visage mais sa bouche, ferme, chaude, un peu sèche. Et toujours, ses doigts dans ses cheveux, l’auriculaire qui lui frôlait la nuque. Il posa une main sur sa hanche, la remonta jusqu’à sa taille, incertain. Ses scrupules lui parurent moins être la conséquence d’une prévenance à son égard que le reflet qu’il ne savait pas plus qu’elle ce qu’il était en train de faire. Ce fut peut-être pour cela qu’elle laissa s’approfondir le baiser.
(à suivre)