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Author: Meanne77
Fiction Rated: M - French - Romance/Angst - Reviews: 68 - Published: 02-29-08 - Updated: 06-28-08 - id:2482115

Titre : De albis angelis
Auteur : Meanne77
Claimer, etc. : cf. prologue.

(Écrit entre les 11 et 13 novembre 2007 (production sous NaNoWriMo) ; corrigé en avril 2008)

RàR : Nadège, j’aurais vraiment aimé te répondre mais tu ne m’as pas laissé ton e-mail pour le faire ! (N’aies crainte, il n’apparaîtra pas sur le site, moi seule y aurai accès.) Les Réponses aux Reviews sont interdites sur ce site, je ne peux donc que te remercier rapidement.

De albis angelis
Chapitre 3

Toutes les facs devaient se ressembler, songea Gwenaëlle alors qu’elle esquivait un étudiant pressé. Les mêmes couloirs défraîchis à la peinture écaillée, les mêmes escaliers salis par des traces de pas, restes d’intempéries rapportées de l’extérieur et d’éclaboussures poisseuses de soda. Chaque accès à l’air libre était obstrué par un banc d’accros à la nicotine aux pieds desquels s’amoncelaient des tas de cendre et de cigarettes. Un nuage opaque de fumée brûlant les poumons accueillaient les chanceux dont les cours commençaient plus tard que les autres. Dans le hall d’entrée trônait le révéré distributeur de boissons chaudes devant lequel s’agglutinaient plus d’étudiants qu’un amphithéâtre ne pouvait en contenir ou presque. Il n’était pas rare d’y croiser un visage familier ; le jeu consistait alors à doubler la file sans en avoir l’air et à entamer la conversation.

« Salut, Nino ! Alors, tu traînes sans ton âme sœur ? À moins qu’il ne t’ait envoyé lui chercher son café ?

— Mon… ? Ah ! Tu parles de Gwen ! Non, il n’est pas là aujourd’hui. Et ce n’est pas toi, son âme sœur ?

— Si j’ai mon mot à dire sur le sujet, je te laisse la place volontiers. Qu’est-ce qu’il a ? Vraie maladie ou week-end prolongé ? »

Plus d’un étudiant avait saisi l’opportunité du mardi 1er novembre pour faire le pont le dernier jour d’octobre.

« Il n’est pas malade, t’en fais pas. Il sera là mercredi.

— C’est bizarre qu’il soit absent s’il n’est pas malade, estima-t-elle. En tous cas, il ne m’a rien dit de particulier avant-hier.

— Vous vous êtes vus samedi ?

— On s’est croisés au supermarché.

— J’oubliais que vous êtes voisins. Non mais ne t’inquiète pas, il va bien, il est juste… »

Le jeune homme fit un geste vague de la main, elle n’insista pas davantage. Pour une raison ou une autre, Nino était réticent à révéler le motif de l’absence de son ami, aussi surprenante fût-elle de sa part. Elle connaissait Gwenaël depuis peu ; pour autant, il ne lui avait pas fait l’effet d’être un « sécheur ». Malgré ses dehors anti-conformistes, c’était un travailleur animé d’une réelle ambition.

Elle changea donc de sujet :

« Tu vas à la fête d’Halloween ce soir ?

— Je passe pour cette fois, répondit-il, son malaise toujours présent. Et toi ?

— Hélas ! Laura a réussi je ne sais comment à me faire promettre de m’y pointer.

— Quel enthousiasme ! T’es pas du genre fêtarde ?

— C’est pas ça, j’aime bien sortir de temps en temps, seulement je me sens pas trop d’humeur en ce moment. J’aurais plutôt tendance à vouloir rester tranquille à la maison.

— Ah, oui… décidemment. »

D’un pas, il se porta face au distributeur, glissa ses pièces dans la fente et actionna les boutons de commande. Un gobelet en plastique tomba dans le réceptacle prévu à cet effet et un liquide brunâtre, qui se voulait être du café, s’y déversa dans un bruit de chaudière fatiguée.

« C’est déguisé, je suppose ? reprit-il.

— L’une des raisons pour laquelle j’ai tant hâte d’y être. »

Il rit doucement. Elle soupira.

« Enfin, je trouverai bien le moyen de bricoler quelque chose. Une robe noire, les cheveux en pétard, un balai…

— Je suis sûr que tu feras une très bonne sorcière.

— Merci. Si déjà tu as reconnu le costume, c’est que je suis sur la bonne voie ! »

o'O'o

La prédiction de Nino se révéla exacte et, le surlendemain, Gwenaël était à son poste devant leur salle de Travaux Dirigés, un éternel livre à la main. Gwenaëlle était elle-même en avance ce matin-là : réveillée avant la sonnerie de son réveil, elle n’avait pas vu l’intérêt de traîner au lit pour une demi-heure, si bien qu’elle s’était retrouvée dans le métro plus tôt qu’à l’accoutumée. De bonne humeur sans raison apparente, elle prit les devants et s’en alla le saluer.

« Alors, Monsieur se prend des longs week-ends ?

— Aux jolis cernes que tu as sous les yeux, je devine que tu as plus profité de ces derniers jours que moi. Si jeune et il te faut déjà plus de vingt-quatre heures pour te remettre de faire la bringue ? Ou bien est-ce que tu as oublié de te maquiller ce matin ?

— Tu nous reviens en forme, dis-moi ! C’est un régal de te parler de bon matin ! Où étais-tu passé, tu refaisais le plein de vannes pour le mois à venir ? Nino était tout perdu sans toi, tu sais ?

— Le problème des animaux grégaires, c’est qu’ils ne supportent pas d’être séparés de leur maître.

— … C’est à se demander comment il te supporte.

— Je suis irrésistible », rétorqua Gwenaël, pince-sans-rire. « Et pour satisfaire ton insatiable curiosité, j’ai effectué mon pèlerinage familial annuel. Mes parents sont morts un 31 octobre, je vais défricher leur tombe tous les ans. »

La révélation jeta un froid. La jeune fille se serait baffée. Même Gwenaël n’irait pas plaisanter avec une chose pareille, songea-t-elle. Du reste, cela expliquait l’embarras de Nino à répondre à ses questions deux jours plus tôt ainsi que sa réticence à se soûler sur de la musique techno tandis que son ami se recueillait sur la tombe de ses parents.

« Je suis désolée », lui dit-elle avec sincérité.

Gwenaël haussa les épaules.

« L’avantage de ces événements à date fixe, c’est qu’on peut réserver ses billets à l’avance. On a de meilleures réductions. »

Cette remarque-là ne la surprit pas. Jouer les durs et amoindrir de la sorte l’impact émotionnel d’une telle perte était du Gwenaël tout craché. Le fait qu’il se rendît au cimetière chaque année démentait en soi l’indifférence qu’il affichait aujourd’hui.

« Tu auras besoin de photocopier les cours ?

— C’est bon. Je connais mon Nine, il s’en sera déjà chargé. »

D’un accord tacite, ils migrèrent à l’intérieur de leur salle de classe, devisant de choses et d’autres. Ils ne s’assirent pas l’un à côté de l’autre – Gwenaëlle préférait encore éviter si elle le pouvait – mais l’un derrière l’autre pour faciliter la conversation, la jeune fille une rangée devant. Elle voyait mieux le tableau ainsi et savait que Caroline, qui n’était pas encore arrivée, choisissait toujours une place pas trop éloignée des professeurs afin de limiter les désagréments du bruit de fond parasite.

« Au fait, ta sœur a apprécié son cadeau d’anniversaire ? s’enquit-elle.

— Vingt-deux novembre, répondit-il. Contrairement à certaines, je ne m’y prends pas à la dernière minute. »

De justesse, elle se retint de le frapper pour le faire taire. Cet élan l’étonna : il ne lui ressemblait guère. Le comportement de Gwenaël, lorsque vous ne trouviez les mots pour répliquer, vous incitait à recourir à cette forme de violence amicale. Intérieurement, elle devait bien admettre qu’ils devenaient amis.

Gwenaël posa son roman sur la table puis tira de son sac de quoi noter le cours. Tout d’abord, la jeune fille crut à une invitation à clore leur discussion. Cependant il ne se remit pas à lire (de toute façon, connaissant Gwenaël, il n’aurait pas hésité à le lui faire savoir avec le moins de diplomatie possible).

« C’est quoi ton livre ? »

Il lui donna le titre anglais puis sa traduction française officielle. Gwenaëlle en avait déjà entendu parler mais elle n’aurait jamais pu faire le lien s’il ne s’était pas donné cette peine.

« L’adaptation cinématographique ne va pas tarder à sortir. Pour pouvoir descendre le film, il faut avoir lu le bouquin.

— En V.O., bien entendu.

— Évidemment.

— Marrant, c’est un truc que je te vois trop faire, lire un roman rien que pour le comparer avec le film… En fait, tu es quelqu’un d’ultra prévisible !

— Oh, tu crois ça ?

— Tu as un fonctionnement assez simple, renchérit-elle avec une forme de triomphe.

— Dis plutôt que dans ton cas, je m’abaisse à ton niveau. »

Elle ne trouva rien d’intelligent à répliquer et, frustrée d’avoir une fois de plus perdu l’échange, enchaîna : « J’ai vu la bande-annonce sur Internet. Je ne pense pas aller voir le film, je n’aime pas les acteurs principaux. »

Le sourire en coin de Gwenaël indiqua qu’il avait parfaitement conscience d’avoir remporté le point précédent et qu’il ne comptait pas s’arrêter là.

« L’actrice principale, tu veux dire ? C’est vraiment petit de ta part, Gwenaëlle. Même si dans ton cas il n’y a rien à comparer, tu sais bien qu’elles se font toutes opérer, ta jalousie est déplacée.

— Tu sais que je commence sérieusement à m’interroger sur cette obsession que tu fais sur ma poitrine ?

— Encore faudrait-il qu’il y ait quelque chose sur lequel obsessionner.

— Le verbe, ce serait pas plutôt obséder ?

— Oh non, Gwen ! Tu peux faire mieux que cette pathétique tentative de changement de sujet ! » Elle ouvrit la bouche mais il ne lui laissa pas le temps d’exprimer le fond de sa pensée. « Et ne te contente pas d’un “ Je t’emmerde ”, je serai tellement déçu.

— Contrairement à certains, je ne fais pas de fixation sur la poitrine des filles. Je ne me sens donc aucunement jalouse de celles soi-disant plus “ avantagées ”. » Prise d’une soudaine inspiration, elle ajouta : « Cela dit, je vais finir par croire que la façon dont tu remets toujours le sujet sur le tapis dénote d’un profond malaise de ta part sur ton propre corps.

— J’ignorais que tu avais fait un double cursus psycho », railla-t-il, sourcil haussé.

Elle s’humecta les lèvres puis se pencha sur le côté pour regarder sous la table. Elle lui adressa ensuite un sourire mielleux.

« Tout ce que je voulais te dire, Gwen, c’est que si jamais tu avais besoin d’un avis féminin ou d’aide pour choisir un nouveau caleçon qui te ferait remonter tout ça, je suis prête à t’accompagner en magasin. »

Il cilla, les lèvres incapables de retenir le sourire qui menaçait de les gagner. Il porta la main à ses yeux et se cacha la moitié du visage mais, tout comme dans la boutique de lingerie une dizaine de jours plus tôt, le rire qui débuta silencieux ne tarda pas à le saisir tout entier. La jeune fille tira une certaine fierté de se savoir la cause de cette perte de contrôle, même si pour cela elle avait dû viser en dessous de la ceinture. Il était gratifiant de l’entendre rire pour de bon sans que cela se fît aux dépends de quelqu’un d’autre.

Trouble-fête involontaire, Caroline pénétra dans la salle et vint s’installer aux côtés de Gwenaëlle. Peu après, leur professeur gagna la table qui lui servirait de bureau et le cours commença. Gwenaëlle subit alors le contrecoup de l’échange qu’elle venait d’avoir avec son homonyme. À présent rouge de honte, elle éprouva la plus grande difficulté à se concentrer. Gwenaël faisait ressortir un aspect de sa personnalité qu’elle ne se connaissait pas. Pourtant, quelque part, cela lui faisait un bien fou. Pouvoir se lâcher de la sorte sans finalement se soucier de la personne en face et – mieux ! – savoir que ladite personne ne demandait que ça était libérateur. Pour un peu, elle lui en aurait été reconnaissante.

En définitive, ce qui la perturbait le plus était cette ambiguïté qui se construisait dans leurs rapports. Aussi incroyable que cela pouvait paraître, elle se sentait à l’aise avec Gwenaël et n’avait pas envie de perdre cela. Une question demeurait pourtant : est-ce que pour lui aussi, ça n’allait pas plus loin ou bien attendait-il davantage ?

xox

Lorsque le cours de cartographie prit fin, Gwenaëlle sortit de la salle en compagnie de Caroline et Gwenaël. Elle ne s’en rendit pas immédiatement compte mais Gwenaël n’adressait que peu la parole à Caroline, comme s’il ne l’avait pas décrétée suffisamment intéressante pour mériter cet honneur, et quand il prenait cette peine, c’était avec sa gentillesse habituelle. Dans le baromètre des relations sociales du jeune homme, Gwenaëlle s’interrogeait sur ce qui avait pu lui faire gagner des points. À moins que ce ne fut un tirage au sort, comme à une loterie à laquelle elle n’avait pas demandé à participer mais pour laquelle elle aurait tiré le gros lot, et dont ses amies subissaient malgré elle les dommages collatéraux.

Ils se dirigeaient vers l’amphithéâtre où se tenait un cours magistral regroupant toute leur section quand la voix de Nino les interpella.

« Gwen ! »

Les deux homonymes se tournèrent comme un seul homme.

« Heu, non, désolé », fit Nino, parvenu à leur hauteur à petites foulées. Son regard dériva de la jeune fille à son ami. « Je voulais dire… Gwen.

— Tu soulèves un problème important, intervint ce dernier. On ne peut pas continuer comme ça. »

Gwenaëlle secoua la tête.

« Continuer comme quoi ?

— Tu ne peux pas continuer à usurper mon prénom de la sorte.

— Qu’est devenue ta tirade sur les âmes sœurs ?

— Je me rétracte, compte tenu du fait qu’il me serait préjudiciable que l’on puisse te confondre avec moi. À partir de maintenant, tu t’appelleras… Gwelle.

— Gwelle ? répéta-t-elle avec une grimace.

— Deux l-e.

— Et pourquoi tu ne t’appellerais pas Gwel, un seul l, toi ?

— Parce que Gwen, c’est moi, comme vient de très justement nous le faire remarquer mon camarade ici présent…

— Ne me mêle pas à ça s’il te plaît.

— … et parce que je ne te demande pas ton avis. » Il désigna Nino d’un mouvement de tête sur le côté. « Tu crois que ça lui plaît d’être un nombre, lui ? Et pas la bonne moitié du meilleur, en plus !

— J’ai pas envie d’être appelée Gwelle !

— Dommage pour toi. Si Nine s’est fait une raison, tu en feras autant. » Il se tourna vers Nino, ce qui pour lui signifiait le sujet clos. « Au fait, tu voulais quoi ? »

o'O'o

Du pied, Gwenaël claqua la porte derrière lui. Il accrocha sa veste à l’une des patères à l’entrée et jeta ses clés dans le panier en osier prévu à cet effet. Il lança un : « Bonsoir ! » à la ronde tandis qu’il arpentait le couloir menant à sa chambre. Sans doute désireuse de confirmer l’identité de l’arrivant, Virginia émergea de la salle de bain. Ses cheveux roux flamboyant étaient attachés par un élastique en queue de cheval mi-haute, un serre-tête lui dégageait le front. Ses yeux marron n’étaient qu’à moitié maquillés. À ses oreilles pendait une paire de boucles qui appartenaient à sa mère et pour l’emprunt desquelles elle s’était assurément passée de son autorisation. Nus pieds, elle portait un pantalon synthétique noir et moulant. Son buste n’était couvert que par le Wonderbra que Gwenaël lui avait offert pour son anniversaire quatre jours plus tôt. Si sur le vif sa réaction avait été mitigée, Gwenaël ne s’était pas fourvoyé en prétendant connaître la jeune fille. Ainsi, il n’avait pas été surpris le moins du monde de la voir arborer son nouveau décolleté dès le lendemain.

Les deux jeunes gens ne s’étaient pas vus de la journée, ils se firent la bise dans le couloir.

« Dis donc, toi, c’est quoi cette tenue ? Promène-toi à poils tant que tu y es !

— Ça te va bien de jouer les pudiques, tiens !

— Ne viens pas te plaindre que les voisins te reluquent après ça.

— Je ne suis pas devant la fenêtre, répliqua-t-elle sans se démonter. Tu m’as l’air bien moralisateur, aujourd’hui ! Ça tombe bien, j’ai très exactement ce qu’il te faut pour soigner ça !

— Non.

— Oh, allez ! On va bien s’amuser !

— On n’a pas la même conception du divertissement. »

En vain, elle tenta de le convaincre de se joindre à elle pour la soirée. Ses dix-neuf ans révolus étaient tombés un mardi cette année-là aussi avait-elle dû patienter jusqu’au vendredi pour le célébrer comme il se devait avec ses amis. Malheureusement, Gwenaël demeura intraitable sur le sujet.

« Tu accompagnes bien Ian quand il te le propose ! protesta-t-elle, pendue à son bras. C’est quoi ce favoritisme ? Ou bien t’as honte de sortir avec ta petite sœur ?

— C’est peut-être la perspective d’être entouré d’une horde de filles à peine pubères qui me fait flipper d’avance ? Sans compter que si tu t’accroches comme ça à moi en public, ta vie amoureuse ne risque pas de décoller. »

Virginia eut un rire bon enfant.

« C’est vrai que pour la ressemblance physique, on repassera ! T’as toujours fait très vilain petit canard sur les photos de famille !

— Et pour cause ! C’est difficile de se ressembler quand on ne partage aucun lien de parenté.

— Roh, arrête de dire ça ! Je t’échange contre Ian à la première occasion !

— J’ai entendu », signala ce dernier, justement de passage depuis le salon. « Je peux savoir ce que j’ai encore fait ?

— Tu es un canard et moi un cygne, rétorqua Gwenaël. Rien contre lequel tu puisses lutter. La petite me préfère, fais-toi une raison.

— Je ne sais pas de quoi vous parliez mais s’il s’agit de subir Gini, je te la laisse sans hésiter.

I feel so special », commenta Gwenaël sur un ton sarcastique tandis que la jeune fille adressait une grimace à son frère aîné.

Ian ne se préoccupa pas davantage d’eux. Virginia, quant à elle, revint à la charge.

« Vraiment pas, alors ?

— Désolé, s’excusa-t-il, une bise sur la joue. Je vois Say et Cédric, ce soir. Peut-être une autre fois.

— Tu dis tout le temps ça ! Qu’est-ce qu’il ont de plus que moi, hum ?

— Say cuisine pour Ced’ et je profite des restes. »

Bonne perdante, elle lui concéda la victoire avec un rire et contre la promesse de lui rapporter une part si d’aventure le dessert comportait du gâteau au chocolat.

xox

Du pied, Gwenaëlle empêcha de justesse la porte de claquer derrière elle.

« C’est moi, je suis rentrée ! » lança-t-elle sur le seuil de l’appartement aux lumières éteintes.

Personne ne lui répondit à l’exception de Mishra qui vint se frotter contre ses jambes, queue frétillante, en ronronnant. Elle en déduisit que sa mère et son beau-père se trouvaient encore sur leur lieu de travail respectif ou en chemin pour la maison.

« Je me fais l’effet de Michelle Pfeiffer dans Batman », fit-elle, une caresse pour l’animal qui réclamait son attention, « et quand on voit ce qui lui arrive… »

Elle éclaira les pièces sur son passage, brancha la radio et chercha sur une station des musiques à son goût à mettre en fond sonore. L’appartement se para d’un semblant de vie. Elle grignota ensuite un morceau pour se redonner de l’énergie. On était vendredi soir et Gwenaëlle se sentait fatiguée par sa semaine de cours, même la perspective de l’équitation suivie d’une séance de cinéma le lendemain ne rechargeait pas ses batteries. Elle alla s’écrouler devant la télé et zappa sans conviction. Un tour des chaînes fait, sans rien trouver qui captivât son attention, elle se souvint qu’elle avait oublié de supprimer le mode vibreur de son téléphone portable. Après avoir pesé le pour et le contre – cela valait-il la peine de se lever pour ça ? –, la curiosité l’emporta. Elle s’extirpa du canapé au fond duquel elle était tombée pour fouiller dans son sac et vérifier qu'elle n’avait pas manqué d’appel.

Un SMS de la part de son amie Virginie lui était parvenu lors de son trajet retour en métro, à en juger l’heure de réception. Cette dernière lui proposait de les rejoindre le soir même, elle et les autres, dans le bar que leur groupe d’amis avait l’habitude de fréquenter l’année précédente, lorsqu’ils étaient tous dans le même amphithéâtre de troisième année de Licence de Géographie. Elle hésita un instant puis confirma sa venue. Elle n’avait que moyennement envie de sortir mais cela l’extrairait de l’indolence qui s’était emparée d’elle. Bien souvent, il fallait la tirer hors de chez elle ; une fois sur place, elle passait généralement une bonne soirée et ne regrettait pas de s’être fait violence. Elle n’avait pas vu Virginie et les autres depuis plusieurs mois, cela lui ferait du bien de s’aérer la tête et d’échanger les dernières nouvelles.

xox

Il y avait foule à La Mira d’Or ce soir-là, le vendredi était toujours aussi prisé par une populace en mal de décompression. L’éclairage atténué et le bruit qui régnait dans la grande salle donnaient d’emblée le ton. Au travers de l’épaisse fumée de cigarette et de deux éclats de rire qui perçaient la musique trop forte se distinguaient des formes humaines, majoritairement jeunes, de la vingtaine à la trentaine. Rares étaient les silhouettes isolées, discerner un visage familier revenait à participer à un jeu de cache-cache. Devant l’ampleur de la tâche et le peu d’efficacité probable du recourt au téléphone portable en un tel lieu, Gwenaëlle usa l’atout de la prévisibilité. Le bar avait été leur place de prédilection.

Elle joua des coudes pour atteindre la zone surélevée par rapport à la piste de danse où, un peu à l’écart du bar, se trouvaient les tables à banquettes. Elle espérait que Virginie ou l’un des autres était arrivé assez tôt pour leur réserver une place, comme avant.

Ils étaient cinq déjà présents, dont trois qu’elle reconnut aussitôt (les deux autres étaient de dos). Bertrand fut le premier à la voir, elle lui fit de grands signes du bras en réponse aux siens et se faufila jusqu’à eux.

« Bonsoir tout le monde ! » lança-t-elle d’une voix forte afin de couvrir le brouhaha ambiant.

Un à un, ses amis la saluèrent. Elle sourit à la ronde jusqu’à ce que son regard tombât sur Alban.

« Bonsoir, Gwenaëlle, lui dit-il avec le sourire charmeur dont elle ne se souvenait que trop.

— Qu’est-ce que tu fais là ? »

Elle se sentait trop prise de cours pour faire bonne figure.

« Virginie m’a invité. J’ai accepté parce qu’elle m’a dit que tu viendrais peut-être. Assieds-toi. »

Gwenaëlle gratifia Virginie, ainsi que le reste de la tablée, d’un regard courroucé. Complices, aucun ne se poussa pour lui faire de la place ; elle n’eut d’autre choix que de s’installer à côté de son ex-petit ami. À trois sur une banquette encombrée de leurs affaires, ils durent se serrer.

« Ça me fait plaisir de te revoir, lui dit-il. Comment est-ce que tu vas ?

— On fait aller.

— Tu as été acceptée là où tu voulais, à ce que Virginie m’a dit.

— Oui. Et toi ? Je suis surprise de te voir seul.

— Avec Anaïs, c’est fini.

— Tu m’en vois vraiment désolée », fit-elle, pleine de sarcasme mais agacée contre elle-même. Gwenaël aurait trouvé mieux que ça.

Tandis qu’Alban s’obstinait à lui faire la conversation, elle envia le naturel avec lequel Gwenaël parvenait à être désobligeant.

« Je vais prendre des cours, songea-t-elle. Ô mon maître, enseigne-moi ton art. »

C’est inné chez moi mais continue de m’appeler maître et je verrai ce que je peux tirer de toi, rétorqua-t-il dans son esprit. Ou quelque chose comme ça.

Elle sourit, trouva regrettable qu’Alban se méprît sur la cause.

Son second verre, dont le niveau descendait plus vite qu’il n’était raisonnable, ne fit rien pour rendre supportable les tentatives de réconciliation de son ex. Le summum fut atteint lorsque, autour du troisième, il essaya de la convaincre de leur redonner une chance.

« On était bien, tous les deux, tu te souviens ? On a vécu de bons moments… » lui glissa-t-il à l’oreille pour se faire entendre, le bras autour de ses épaules.

Tous les sentiments que lui avaient procuré les circonstances de leur rupture remontèrent à la surface.

« Je vais aux toilettes », répondit-elle, avec une sincère envie de vomir qu’elle ne pouvait entièrement attribuer à l’alcool.

Virginie se leva.

« Attends, j’y vais aussi ! »

Gwenaëlle hocha la tête en silence mais, sitôt hors de vue, elle explosa.

« Je peux savoir ce qui t’as pris de me faire ça ? Toi et tous les autres, j’arrive pas à y croire ! Je dois remercier qui pour ce complot ?

— Complot, comme tu y vas ! On s’est simplement dit que ce pourrait être sympa de tous se réunir. Alban fait partie du groupe, lui aussi !

— Sympa pour qui ?

— Gwen, Alban et toi, ça fait sept mois…

— Ce soir, j’ai l’impression que c’était hier. »

Virginie grimaça.

« Tu sais, Gwen, on s’inquiète tous pour toi. T’es sortie avec personne depuis Alban, on se disait…

— Vous vous dites beaucoup, apparemment, mais pour ce qui est de me demander y’a plus grand monde ! Ça vous a pas effleuré l’esprit que la dernière chose au monde dont j’avais envie, c’était de passer une soirée avec lui ? Puisque ma vie amoureuse te passionne à ce point, apprends pour ta gouverne que j’ai déjà rencontré quelqu’un qui me plaît, toute seule comme une grande ! Me jeter en pâture à Alban, j’arrive pas à imaginer pire insulte !

— Eh, calme-toi ! T’y vas un peu fort, là, tu crois pas ?

— Toi, tu crois ?

— Je pense surtout que tu as trop bu, tu devrais avaler un verre d’eau, manger un morceau, ça te fera du bien.

— J’aurais besoin de changer d’air, cracha-t-elle.

— Gwen, écoute, Alban a changé. C’est vrai, je t’assure. Sa rupture avec sa blondasse ne date pas d’hier, ça fait plus de trois mois et…

— Je suis terriblement impressionnée par cet exploit d’abstinence ! Je vois pas en quoi ça devrait me concerner.

— Il a changé, je te dis, et tu lui as sincèrement manqué.

— Qu’est-ce que tu peux en savoir ?

— Je le crois lorsqu’il le dit. Ça n’aurait pas été le cas avant.

— Je dois me fier à ton bon jugement, alors ? Tu ne sais rien, Virginie, rien ! Tu n’as aucune idée de ce qu’il s’est passé, de ce que j’ai ressenti, tout comme tu ne sais rien de ma vie à l’heure actuelle alors tes conseils en matière de mecs, tu te les gardes, d’autant que tu es vraiment la dernière personne à pouvoir m’en donner !

— Ça c’est bas, Gwen.

— Peut-être que c’est moi qui ai changé, et je serais tentée de dire que c’est en bien.

— Moi pas. C’est l’alcool qui parle.

— Écoute ce qu’il te dit, alors, parce que j’en pense chaque mot. Il ne m’aide qu’à ne pas les garder pour moi pour une fois.

— Gwen, on est amies…

— Marrant que tu le mentionnes parce que je suis en train de revoir ma définition du terme et oh ! attends ! Inviter Alban sans me le dire fait partie des antonymes !

— D’accord ! D’accord ! Calme-toi ! Je suis désolée, j’aurais jamais pensé que tu te mettrais dans un état pareil ! Je m’excuse, ok ? Je suis sincèrement désolée.

— Puisque tu es si soucieuse du bien-être d’Alban, pourquoi tu ne te dévoues pas pour le consoler ?

— Gwen !

— J’ai eu ma dose, je me casse. »

Virginie tenta en vain de la retenir. D’un pas vif, Gwenaëlle traversa la salle jusqu’à leur table. Elle récupéra ses affaires – qu’elle n’aurait jamais dû poser pour commencer – et fusilla Alban du regard.

« Toi, ne songe même pas à me raccompagner », dit-elle, la voix glaciale. « Je vous souhaite une bonne soirée, vous la terminerez sans moi. Le premier d’entre vous qui se lève pour me suivre ou je ne sais quoi s’en mordra les doigts. Bye ! »

Sous les yeux ébahis de ses amis, elle fonça vers la sortie avec l’impression jouissive que la foule de gens s’écartait sur son passage. Au dehors, la nuit l’enveloppa en silence, le bruit de la salle resta cantonné derrière la porte. Elle ferma les yeux. L’air froid de cette fin novembre l’apaisa.

« Comment tu m’as trouvée, Gwen ? » songea-t-elle après un temps.

Y’a de l’idée. La prochaine fois, frappe davantage où tu sais que ça fera mal. Vise ta vraie cible et sois moins émotive.

« Toi non plus, tu ne connais pas toutes les circonstances », marmonna-t-elle.

Alors raconte-moi.

Elle s’arrêta au beau milieu de la rue.

« Je deviens folle, voilà que je dialogue avec un Gwen imaginaire ! »

Elle secoua la tête pour le chasser de ses pensées et reprit le chemin jusqu’au métro. Il n’était pas si tard, elle avait faim et c’était bien la dernière fois qu’elle ingurgitait autant d’alcool sans rien manger à côté.

(à suivre)

NdA : Encore et toujours, un énorme merci à vous tous qui suivez et reviewez cette histoire ! (Amour sur vous !) Vous ne vous en rendez pas forcément compte – en fait, j'espère que d'un point de vue lecture, c'est invisible ! – mais les remarques et spéculations dont vous me faites part influent sur les chapitres suivants pourtant déjà écrits : dans celui-ci par exemple, je me suis retrouvée à rajouter toute une scène suite à une réflexion innocente d'une personne qui ne se reconnaîtra sans doute même pas ! :D
Merci à vous, donc, qui m'aidez à rendre cette histoire meilleure.



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