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Fiction » Sci-Fi » Fiat nox font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Nicole Pavlovna
Fiction Rated: K+ - French - Sci-Fi/Horror - Reviews: 3 - Published: 02-29-08 - Updated: 02-29-08 - Complete - id:2482147

Fiat nox

Mes yeux se sont ouverts sur l’obscurité. Probable que si la luminosité avait été plus importante, ils auraient été brûlés. Je n’ai jamais vraiment vu la lumière, elle ne filtre pas jusqu’ici. J’avoue que ça ne me manque pas ; j’ai lu dans un des prospectus de santé publique que le soleil brûlait la rétine et la peau, qu’il provoquait même des cancers. Je le laisse donc sans regret aux gens d’en haut.
Car même s’il fait sombre, je vois. Je vois des silhouettes qui rasent les murs, hésitantes, courbées. Je vois ce dont elles s’éloignent : il y a un corps là-bas. Ce n’est pas le seul à traîner dans les recoins de la ville-basse ; il doit donc être particulièrement répugnant pour être fui de la sorte. Quoiqu’il en soit, moi, je ne peux pas fuir. Je dois voir : je suis la nécromancienne de la ville-basse ; j’examine les cadavres, je m’en sers à l’occasion pour mes filtres. Faute de médecin performant dans le dessous, ce sont mes potions qui soignent, et c’est moi qui détermine les causes des décès. Mes parents faisaient déjà ce métier ; j’ai donc, à dix-neuf ans, des galons déjà acquis.
Cependant, ce corps me laisse perplexe.

Il me semble qu’il est mort de maladie ; mais laquelle ? Je ne saurais dire. C’est comme si toutes celles que je connaissais c’était abattues sur cet homme : la salive et la morve séchée lui couvrent le nez, la bouche, le menton et même le cou. Les ganglions sont enflés, les yeux injectés de sang, les vaisseaux éclatés un peu sur tout le corps, et puis des boutons, des plaies infectées…
Enfin bref, je n’aurais pas aimé être à sa place.
« C’était qui ? demandé-je.
- Un maquereau quelconque, baille Jacques. Pas une grande perte, si tu veux mon avis.
- Ouais, ben si ses filles ont chopé ce truc-là, elles en ont plus pour longtemps.
- Il avait quoi ?
- C’est bien ce que je me demande. »

Jacques est un peu mon bras droit. Il est un peu plus vieux que moi, enfin pas de beaucoup il me semble. C’est un enfant trouvé, il vient de nulle part, il s’est entiché de moi et j’avoue ne pas m’en plaindre. Par chance, il a esquivé toutes les infections que l’on attrape ici, quand on est gamin. Il a donc toutes ses dents, pas de cicatrices, pas de traces de vérole, il voit bien et il entend parfaitement. On dirait un garçon du haut. Il ne m’en a jamais parlé, cependant je suis certaine que les gardiens l’ont déjà laissé monter. Et il m’a murmuré un jour qu’il m’emmènerait, et qu’on nous laisserait passer.
Mais honnêtement, je n’y compte pas.

Nous rentrons sans nous presser, et je cogite. Quelles chances y avait-il que cette maladie soit contagieuse ?
« A quoi tu penses, mon cœur ? »
Ah, je déteste quand il fait ça. Je lui donne une petite tape à l’arrière de la tête.
« Ben puisque tu ne veux pas me répondre, je vais te dire ce que moi, je pense. Je crois que j’ai peut-être trouvé un truc pour faire fonctionner les objets qu’on a récupéré d’en haut. »
J’en oublie mon cadavre quelques minutes.
« Sérieusement ?
- Je crois que je peux remettre en état le groupe électrogène. Après, faudra réussir à le brancher au reste.
- Mais tu vas y arriver, on sait bien que t’es trop fort.
- Très marrant ».

Après les cadavres, notre autre passion commune est l’examen des objets jetés par les gens du dessus. Nous essayons de regrouper les bonnes notices avec les bons appareils. Nous cherchons également les manuels de mécanique, d’informatique, d’électronique. Pour l’instant, nous n’avons pas réussi à faire marcher grand chose. Mais nous ne désespérons pas.
Nous récupérons les appareils dans le tas qui grossis régulièrement près de la porte entre les deux villes. Les gardiens ne font même plus attention à nous ; ils savent que nous n’essaieront même pas de passer, pas avec nos habits et nos figures sales.

Jacques ne s’était pas avancé légèrement. Après quelques branchement, et après avoir tripoté quelques boutons, je vis soudain l’appareil – un lecteur de mini-disque, qui faisait musique, films, radios et même, en bricolant, téléphone et émetteur. C’est en tout cas ce que prétendait la notice. Nous ne pouvons utiliser de télévision – on n’a pas encore compris comment ça marche. Je prend donc un mini-disque et le glisse dans le lecteur.
« Prête ? » me glisse Jacques avec son sourire plein de malice. J’acquiesce.
Il appuie sur le bouton « play ». Et tout de suite, je fais la grimace.
Les sons sont discordants, très forts, insupportables. Jacques éteint la machine presque aussitôt et me regarde, la mine dépitée. Notre première expérience technologique vient de tourner court.

La journée passe et Jacques a l’air de bouder, au milieu de tout ses câbles. Il est déçu, et même vexé d’avoir fait fonctionner une machine qui n’a servi à rien. Il me prend l’envie de le consoler.
« Hé, Jacques… »
Il grogne. Je me blottis dans son dos.
« Tu sais, on s’en fout de ces conneries. Les gens d’en haut, ils savent pas ce qui est vraiment bon. Mais moi je veux pas que ça te fasse de la peine. »
Il tourne vers moi ses grands yeux de fille, tout embués.
« Ca me fait de la peine parce que ça veut dire que je suis pas aussi intelligent que les gens d’en haut. »
Je me lève, irritée.
« Mais non ! On est très intelligents, toi et moi ! D’ailleurs, si on me donnait le choix entre toi et un fiancé d’en haut, ben je le renverrais chez lui à grands coups de pied aux fesses. »
Et je m’en vais en le laissant tout seul. Il m’énerve quand il me fait le coup du complexe d’infériorité…

Mais à peine suis-je revenue chez moi qu’on revient me chercher : il y en a un autre.
Et mes soucis reviennent au galop : le nouveau corps est dans un état bien pire que le premier : il est tout bonnement méconnaissable. De toute façon, ce n’est qu’un vagabond.
On le traîne jusque dans mon atelier : je veux regarder ça de plus près. Le cadavre est décidément répugnant. En l’opérant, je me rend compte qu’il s’est presque liquiéfié de l’intérieur ; aucun organe n’est intact, et tous baignent dans un mélange de sécrétions diverses. Heureusement que mon estomac est devenu solide avec les années.
Soudain, la porte s’ouvre en coup de vent et la voix de Jacques parvient à mes oreilles.
« Y a quelque chose que tu dois absolument savoir à propos de… »
Il s’interrompt en voyant que j’ai les mains plongé le ventre de ce qui était, il y a peu, un être humain.
« Enfin de… Lui, là.
- Je t’écoute.
- Je crois qu’on sait comment il a chopé le virus. »
Je relève la tête vers Jacques.
« On lui a injecté, à ce qu’il paraît. »

Le lendemain, nous entrons dans ce qu’il existe de plus profond dans la ville du bas. Il y a des petits lampadaires, qui ne brillent pas bien fort, et à part ça, c’est l’obscurité totale. Nous sommes à la recherche d’un espèce de marabout local. Outre ses prétendues capacités médicales, psychiques, etc., c’est avant tout un agité politique. On l’aurait entendu parler au dernier homme malade, des histoires d’injections, en échange de monnaie sonnante et trébuchante. Une belle arnaque, en somme.
Il n’y a pas de cadavres par terre, ici, à part ceux des rats. Mais il y a une odeur de pourri, de moisi qui monte depuis les tréfonds de la ville. Elle est très forte à cet endroit, à tel point que je suffoque. Il paraît que si l’on reste trop de temps ici, on garde l’odeur dans ses narines toute sa vie.
Finalement, nous trouvons sa porte. Jacques tient à passer devant, c’est donc lui qui frappe.
On tousse à l’intérieur, avant de nous crier – tant bien que mal – d’entrer. J’ouvre la porte, et je ne vois rien.

En revanche, je sens. Une odeur reconnaissable entre toutes : des cadavres. Je tiens, mais Jacques rend son petit déjeuner. Quand je commence à m’accoutumer, j’essaie de parler.
« Mettez de la lumière, s’il vous plaît. »
Une bougie s’allume. Je jette d’abord un coup d’œil à mon ami, qui a de toutes évidence très mauvaise mine. Ce qu’il y a sur le sol, ce ne sont même plus des êtres humains. Le seul autre homme vivant de la pièce est un vieil homme, ridé comme une vieille pomme, rabougri.
« C’est vous qui êtes responsable de tout ça ? »
Il se ratatine encore sur lui-même.
« Hé, le vieux, on sait que tu peux parler, marmonne Jacques, encore barbouillé.
- Qu’est-ce que vous me voulez, gamins ? »
Je désigne le sol du menton.
« Déjà, savoir si c’est contagieux. »
Le visage du vieil homme se tord soudain dans un rictus qui se révèle comme étant un sourire.
« Pas pour vous, mes petits. Ce truc là c’est pas pour vous.
- Pour qui, alors ? »
Tandis que Jacques l’interroge, le vieil homme s’assoie sur un morceau de torse. Il tend la main vers un morceau de papier de couleur bleu et me le tend. Je m’en saisis et réalise que je connais très bien ce papier.
« Qu’est-ce que vous avez contre le parti de la Pureté ?

- Lis donc, petite, lis. »
Le parti de la Pureté, c’est un parti politique d’en haut. Alors autant vous dire que je m’en soucie comme de mes premières chaussettes. D’ailleurs, tout le monde s’en fiche dans le dessous. Déjà, comme la plupart des gens ne savent pas lire, ils ignorent l’existence même de cette organisation.
Je parcours donc très vite ce papier que j’ai déjà vu mille fois par terre, déchiré, sali, utilisé comme mouchoir. Et soudain, ça me saute aux yeux.

« Ils veulent nous tuer ? »
Le vieil homme ricane.
« Ces gens se fichent de nous, petite. Nous sommes des insectes, nous ne payons pas d’impôts, nous ne votons pas… Pourquoi nous garder ? »
Jacques s’est précipité sur le papier et commence à lire lui aussi. Il devient soudain encore plus blême.
« Les gens d’en bas ne peuvent pas attraper la maladie que j’ai créé, si ce n’est par injection, mais pas ceux du haut. »
Cette fois, j’ai compris.

Je n’ai jamais été aussi bien habillée. Je suis rouge, rouge, écarlate, même. Je crois que je vais casser les doigts de Jacques, à force de les serrer. Ca y est, on va partir en haut. Je suis toute propre. Et morte de trouille, par la même occasion.
Nous avons passés la porte ; il parlait et moi je souriais bêtement.
Je n’aurais jamais cru que ce serait aussi facile.
Nous montons dans un ascenseur, c’est la première fois ; je suis blottie contre lui, je dévore du regard les murs, les véhicules, les bâtiments, qui sont de plus en plus colorés. Arrivée en haut, je suis aveuglée. Et je laisse tomber le tube à essai dans le rue bondée, où il se brise. Ca y est.
Quand Jacques se décide à m’embrasser, je ne me moque même pas de lui.

Julien sortit de sa douche en baillant. Maintenant qu’il était bien réveillé, c’était le moment de son check-up médical quotidien. Il possédait le plus perfectionné de tous les portiques médicaux, qui donnaient en moins d’une minute votre état de santé dans le détail, et les traitement à apporter. Il imprimait même les ordonnances. Tous ses voisins en avaient bavé de jalousie, et à présent tous cherchait à remplacer leur vieil appareil par le nouveau.
Il passa sous le portique, puis alla se faire un café en attendant le verdict.
Quand la machine indiqua le verdict « maladie mortelle », avec 0,01 de chances de guérison, ses jambes se dérobèrent sous lui. Il ignorait qu’à cet instant, il n’était pas le seul à avoir cette mauvaise surprise.

30 avril 2007



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