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Fiction » Fantasy » Feuille de platane font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Sylvara
Fiction Rated: K - French - Mystery - Reviews: 2 - Published: 03-09-08 - Updated: 03-09-08 - id:2486572

Feuille de platane


Chapitre 1

x

Elle entendait le son de la cornemuse.

Sur l'air lourd de soleil des matins d'été ; au fond de sa cuisine, résonnant sur l'évier, elle entendait l'instrument pleurer.
Elle n'osait questionner que les plus anciens du port, mais chacun répondait à la jeune citadine que oui, de là où elle vivait on pouvait entendre le clocher mais, qu'une cornemuse, hé ce n'était pas comme ça que cela sonnait ! ...

En attendant, elle, savait bien ce qu'elle entendait.

. . . Et les jours se coursaient comme les vents dans les feuilles.

Elle n'écrivait pas. Son monde à elle était celui des formes et des couleurs ; elle dessinait. Cela allait du simple croquis à un ébat de couleurs, chaudes ou froides, le trait vague, léger ou riche et détaillé. Tout cela sans prétention. Elle ne pouvait imaginer vendre ce qu'elle produisait. C'était trop intime. Elle esquissait pour vider son âme, lorsque le besoin s'en ressentait. Et elle bâtissait ses rêves entre deux nuances de bleu, déchaînait la passion d'un coucher de soleil ou reproduisant les secrets anciens cachés dans une nature morte vue de la façon de son âme. Un de ces trucs à elle était l'impressionnisme. Pas celui que l'on connaissait avec sa définition et ses carcans. C'était son impressionnisme à elle. Et cela pouvait se traduire différemment selon le sujet de la peinture. Mais les images, les scènes qui lui venaient, qui s'imposaient derrière ses paupières ou dans la nature, riche en modèles, lui occupait davantage les pensées que les mains. Elle n'écrivait pas, mais cela ne l'empêchait pas de rêver, portée par le chant de la cornemuse...

Les arbres de la cour croissaient sous le vent. Ce n'était pas une mélodie bien différente, se disait-elle.
Et elle rêvait. Mais pas trop longtemps ni trop loin car elle avait des choses à faire. Les études coûtaient cher et l'héritage diminuait à vue d'œil ne laissait pas vraiment de marge d'erreur pour le diplôme.
Si elle voulait un jour quitter la ville pour un coin plus serein avec assez de confort, c'était le moment d'y travailler.

Mais lorsque la plainte s'élevait, pénétrant par la fenêtre ouverte, et venait sur les ailes du vent, lui chatouiller l'âme, elle oubliait facilement livres et cahiers.
L'automne arrivait. Cela se voyait sur les robes des platanes, dans les rues, stigmatisant presque chaque pavé de la route grise d'une couleur mélancolique, comme dans les odeurs de soupers chauds qui se glissaient un peu partout jusque sous les nez des passants. Et à mesure que l'on s'éloignait de la ville et que la province s'offrait à la vue, les cheminées plantées sur les toits en détail pittoresque, devenaient alors dans ce paysage tranquille et de plus en plus létal un équipement de survie pour les plus pauvres. La fumée s'échappait doucement de leurs toits de brique.
Elle résidait en banlieue, non loin du vieux port, là où seuls les vieux marins qui avaient gardé quelque chose de bleu dans leur gris, lui tenaient compagnie.

Le phare n'allumait plus depuis longtemps. On le savait là sans en faire grand cas. Il était trop vieux pour servir et trop récent pour être une curiosité touristique. Sa silhouette solitaire semblait écouter de cette mer qui l'avait délaissé, inutile. Elle le regardait, pieds nus depuis les grands galets de la grive ; le vent dans la masse de ses cheveux cuivrés faisait toujours valser en quelques savantes bourrasques tous ses efforts de présentation capillaire. Il aurait été plus pratique de les couper.

Elle avait fini par renoncer à cette solution la plus simple à cause des arbres. Oui à cause du platane d'en bas sur les ramages duquel donnait justement sa fenêtre. Lorsqu'elle prenait ses cheveux et les rapprochait des ciseaux, elle ressentait un infime, subtile courant électrique qui témoignait seul de l'opinion défavorable du vieil arbre. Elle secoua la tête désespérée par elle-même. Plantophile, disait le vieux Jean. Mais elle ne se sentait pas particulièrement proche des arbres. Elle aimait bien leur compagnie, respectait les couleurs et les ramifications centenaires de leur branches, mais lorsqu’ils vous regardaient du haut de leur statures imposantes, il n'était pas difficile de se sentir un peu légère dans cette enveloppe humaine.

Elle leur parlait rarement. Si elle le faisait, ce n'est pas souvent avec des mots, ayant trop à demander et pas vraiment le temps.
L'automne était là. Elle le sentait dans l'humidité de l'air, dans ses effluves soutenues, dans la force du vent... et au chant de la cornemuse.
Survolant une nature comme en rouille, la mélodie portait quelques chose de différent, de peut-être incertain. Mais peut-être était-ce ce vent d'automne qui faussait la donne...

En ce troisième anniversaire où la terre se drapait d'hier, le chant de la cornemuse était fatigué. Lorsque deux notes se firent traînantes puis la dernière carrément désaccordée; elle en fut certaine.

Cela faisait des mois que la cornemuse s'était tue. Ce vide soudain la dérangeait. C'était un changement mystérieux et d'autant plus obnubilant. Les platanes de la cour semblaient préoccupés. Le vent ne passait plus dans leur feuillage avec le même entrain. Rigides, ils étaient appréhensifs. Ils semblaient se préparer à un deuil ; un véritable automne du cœur. Parce que les arbres en tous cas en avaient du cœur, et elle ne put s'empêcher de se demander comment cela se traduirait sur leurs biais ou leurs fragrances.
La cornemuse ne jouait plus.
C'était d'abord une remarque qui venait de temps à autres dans les pensées embrumées de l'aube, et puis cela était devenu important ; rythmant les journées, vidant les idées, ça s'était imposé comme une prédiction funeste touchant - elle en était presque sûre - aux préparatifs de deuil des platanes.

La cornemuse ne jouerait plus. Ces mots étaient devenus intolérables...

Elle était sur les galets de la grive où trônait encore un peu le phare oublié. Elle avança jusqu'à l'escalier rustique circulaire qui s'élevait dangereusement au dessus de la crique.

Elle ne savait si elle pouvait y entrer. Et puis elle gravit les marches parce que l'automne la poussait...
Elle regarda en contrebas. Le vent soulevait les feuilles les soufflant vers la grande mer, le berceau des voyages. Elle releva la tête et ses yeux exercés ignorèrent parfaitement les lumières de la ville. Son regard se posa sur la petite porte, minuscule en regard de la tour à laquelle elle donnait accès. Elle posa la main sur la lourde serrure de fer. Le temps avait rongé le métal et la rouille avait tout pris. Les restes fragiles s'effritèrent au sol. Elle ne baissa pas les yeux sur les morceau à ses pieds. Son intérêt était ailleurs.

Elle poussa le battant de bois, armée d'une lampe torche. L'intérieur sombre fourmillait d'odeurs étranges qui lui emplissaient les sens. Elle s'en émerveilla, apposant, encore et encore, un pied devant l'autre sur les pierres dallant le couloir de lumière de sa lampe. Elle était comme envoûtée par le propre bruit de ses pas réguliers contre le sol.

' Un temple de mémoire, ' fut sa pensée fugace.

Tout en pesant ces mots, elle stoppa son mouvement dans les entrailles du veilleur de pierre. Les murs sentaient la mousse et le lierre dans un air humide de moisissure et champignons. Cela n'était pas déplaisant d'une certaine façon.
Elle laissa la porte grande ouverte pour s'orienter à la lueur de la pleine lune. Les escaliers apparurent derrière une seconde porte. Elle le tira sans difficulté. Les marches en colimaçon étroites comme jamais promettaient soit de longues minutes d'ascension, soit une chute fatale. Elle les regarda longuement avant de poser le pied sur la première. Quelque part, là où quelques pierres avaient été décollées du sol, un petit rongeur grattait dans la terre nue. Elle ignora les bruits stridents de l'animal qui s'enfuit en la voyant, et ferma les yeux. Il faillait qu'elle sache.
Avec cette détermination en tête, elle entama de gravir les marches et pour une raison qui lui échappait totalement, referma derrière elle.
Les marins disaient parfois que c'était la mer qui choisissait et appelait les hommes. Guidée par ce besoin dont la force dépassait la simple curiosité, elle, savait désormais qu'il en était de même pour l'aventure.

Après une ascension éreintante, elle s'arrêta. Une nouvelle porte se présentait. L'escalier semblait avoir jadis poursuivi sa route bien plus haut, mais un pan de mur écroulé sous la pression des végétaux qui s'étaient immiscés entre les larges pierres la rendait irrémédiablement impraticable.

La porte qui lui faisait face lui résista un peu mais elle en eut bientôt raison. Le battant ne grinça pas. Surprise elle regarda les gonds avant de reporter son attention sur l'intérieur de la pièce. Ce devait être un étage en dessous de la salle du sommet. Le plafond n'était pas très haut ; juste assez pour qu'un homme y passe. La pièce semblait avoir un jour servi de débarras. Une multitude de bibelots étranges remplissaient les étagères rustiques. La plupart d'entre eux, en bois, étaient joliment gravés et peints de motifs cunéiformes. Il y avait très peu de métal dans tout ça. Sur le côté, comme un mur, un grand carré de tissu était étendu, touchant presque le sol.

Elle regarda sa lampe torche qui perçait l'obscurité d'une lumière jaunâtre. Il s'agissait de résoudre le mystère avant que les piles ne rendent l'âme.
Sur le mur de pierre, le lierre avait su s'infiltrer, créant un ensemble de ramifications assez étrange.

Enivrée d'une curiosité qui touchait bientôt à son paroxysme, elle poussa un pan de drap à la couleur indéfinissable. Assez nombreux, ceux-ci semblaient segmenter l'espace de la pièce circulaire.
' Qui pouvait bien habiter le vieux phare de toutes les façons? ' Elle haussa une épaule, s'amusant de ses rêveries incongrues.

Quelque chose d'irrationnel la poussait pourtant à croire que le chant de cornemuse s'était toujours échappé de la vieille sentinelle. Quelque chose de tout aussi fou que la présence de tous ces objets qui trahissait le passage régulier d'une personne dans les lieux. Derrière le premier drap était une table de fortune où divers ustensiles de cuisine dormaient auprès d'un rouleau d'aluminium. Ils n'avaient plus rien de neufs, mais on avait percé une petite ouverture dans le plafond de pierre poudreuse où la lune s'infiltrait tristement. Cela la débarrassa de quelques doutes que sa raison ne s'avouait pas ; jusqu'à preuve du contraire, on n'avait jamais vu un fantôme cuisiner ou manger ni boire. C'était un être de chair et de sang qui fréquentait les lieux.

Elle approcha le mur de tissu qui lui faisait face ; la lumière avait du mal à dessiner de contours au travers mais elle devina deux ou trois piles de petits objets qui essayaient de concurrencer la tour de Pise au pied d'un meuble allongé. Elle se reprit un peu et repoussa l'épaisse couverture pour passer.

Celle-ci s'étala au sol, manquant de la recouvrir lorsque, dans un bruit sec, la corde se rompit. Elle l'évita et s'immobilisa considérant les sons de la pièce. Elle essaya d'entendre si quelqu'un arrivait mais seule la grive au lointain mugissement étouffé par la pierre lui répondit.

Elle se tourna alors vers le coin auparavant isolée par la couverture, et resta coite.
Une silhouette était allongée.
Le corps s'enfonçait dans un matelas gorgé de poussière à vu d'œil. Seul un bout de peau blanchâtre était visible sous des cheveux noirs en bataille. Revenant de sa surprise, calmant sa curiosité, elle rougit d'avoir malmené ce qui était de toutes évidences, l'installation de cette personne.
Après tout, elle n'avait strictement rien à faire ici. Mais visiblement, le claquement de la corde n'avait nullement perturbé le paisible sommeil de la personne ensevelie sous des couvertures.

Elle s'interrogea ; vivant ainsi isolée et censément accoutumé au silence, cette dernière aurait du être déjà perturbée par les bruits que son arrivée avait causé...

Elle haussa une épaule. En ramassant le tissu poussiéreux, tout en essayant de ne pas remuer la poussière qui l'alourdissait, elle remarqua les nombreux et larges tapis à poil long du même gris qui se suivaient, formant un semblant de moquette. Elle plia le tissu et le posa sur le petit tabouret. Le vieux siège bancal au bois noueux était à côté de ce qui s'avéra être plusieurs piles de livres. Le tabouret de bois oscillait sur ses trois pieds, agacé de tout le remue ménage que l'intruse venait de faire à peine arrivée.

Elle noua ensemble les extrémités rompues de la corde qui soutenait le linge et y réinstalla la couverture. Lorsque le rafistolage parut tenir bon, elle soupira lentement. Même s'il semblait y avoir de quoi vivre sommairement, elle se demanda comment on pouvait passer la nuit dans un phare aussi délabré... Un clochard ? Une dangereuse personne recherchée ?

Trop de questions ; cela ne la regardait pas. Même si le chant de cornemuse semblait lui être un peu adressé, même si elle avait envie de savoir, au delà du rêve il y avait un quelqu'un qui n'avait pas forcément envie que l'on fourre le nez dans ses pénates, fleur au museau. Elle éteignit sa lampe torche avec un peu de gène. Le chant de l'automne ne lui avait pas capturé l'âme ; il lui était monté à la tête. Elle s'était elle même fourrée dans quelques chose de probablement dangereux.
Plein de choses pouvaient se trouver sous ce lit... Ici, pour sûr, les pierres ne devaient pas avoir de difficulté à taire les appels à l'aide...

S'imposant le calme, elle entreprit de faire demi-tour pour sortir du gardien de pierre.

La cornemuse ne jouait plus...

Ses yeux glissèrent tous seuls vers la touffe de cheveux noirs qui dépassait du lit. C'était à de tels instants qu'elle remettait sérieusement en cause son bon sens. Peut-être y avait-il quelque tendance masochiste dans tout ça. Elle ravala la boule qui s'était formée dans sa gorge. Allez, l'air était trop renfermé ici! Elle n'y avait plus rien à faire...

Alors les lèvres bougèrent.

Elles remuèrent à peine, soulevant un peu les couvertures, faisant glisser quelques mèches fournies. Mais ses jambes à elle s'en satisfirent pour la clouer à nouveau sur place.
Des yeux vert gris s'entrouvrirent et se refermèrent derrière une frange de cheveux. Étudiant sommairement son attitude, elle en conclut qu'il était délirant.

' La fièvre, ' songea-t-elle un instant.

Et elle avança spontanément une main pour vérifier. L'hésitation fut longue.
' Piège ou maladie ? Danger ? Danger pour qui ? '

Elle se résolut ; la loi voulait qu'on assiste toute personne en danger, non? ' Même dans les pièces obscures de vieux phares délabrés...? ' La tension commençait à tirailler ses épaules.
Il fallait d'abord prévenir quelqu'un... au cas où.
Elle ôta sa main en suspens et se tourna pour quitter la pièce lorsqu'elle entendit un murmure.

Se retournant, elle s'efforça de recomposer son visage. Deux yeux écarquillés encore trop endormis pour raisonner mais brûlant déjà de questions rencontrèrent son regard.
'Rien n'empêche que je précède 'logiquement' la gendarmerie ou les pompiers...'

Décision prise, elle s'approcha du lit et lui toucha le front. Sa froideur anormale la laissa perplexe. Étudiant le visage masculin qui avait refermé les paupières, sans expression, elle sentit l'évidence couler comme un liquide froid le long de sa moelle épinière ; il était mourant.
Elle fut prise d'un vent de panique. Cherchant derrière chaque drap suspendu, elle finit par trouver, parmi divers récipients, une cuve et un baquet. Mais, d'eau, pas la moindre trace nulle part.

Si elle allait en chercher, peut-être mourrait-il avant son retour. Si elle ne lui donnait rien, sans doute mourrait-il bientôt. Il semblait tellement déshydraté...

Elle réfléchit. Le confinement de cette pièce ne pouvait pas aider sa santé, mais quant à la poussière dans laquelle il reposait...
Elle chercha la tête des deux mains et la souleva pour l'aider à s'asseoir.

- Monsieur ?

Pourquoi était-il si léger ? Elle se retint de le secouer. Paniquer ne risquait pas d'arranger les choses.

- Comment vous sentez-vous ? Monsieur !

Il entrouvrit les yeux et tâta le matelas pour trouver appui. Elle hésita avant de le lâcher. Sa minceur aurait pu approcher de l'anorexie ; s'il n'avait le sourcil aussi sérieux et le regard un peu sombre, elle l'aurait pris pour un enfant au seuil de l'adolescence.
Elle s'efforça de ne pas montrer son haut-le-cœur. Le critique de cette situation et la poussière environnante avait de quoi chatouiller les nerfs. Il ne devait pas avoir plus de dix-neuf ans, vingt à la limite. Sous le drap, une chemise de crin brun clair, affublée de trois ouvertures pour les manches et le col. À son cou, une chaîne discrète où pendait le répliquât d'une perle. Il ne payait pas grande mine et n'avait pas l'air bien menaçant. Bien sûr, juger à l'apparence n'était pas chose très fiable...

Elle attendit qu'il se réveille tout à fait mais, sans crier gare, ses bras faiblirent et il retomba sur le matelas. Sa respiration avait pris un calme calculé. Il fronça légèrement les sourcils comme venant de noter un détail important et tourna les yeux vers elle.

Il les referma promptement et serra les lèvres. Les traits de son visage gagnèrent une parfaite apathie. Elle ne savait comment, de son côté, expliquer sa présence. Mais s'il était en passe de mourir, il ne poserait peut-être pas trop de questions ; c'était une chance qu'elle soit entrée finalement, non?

Tandis qu'elle cherchait quelque chose à dire, il bondit hors du lit. Si une chose était certaine, c'était qu'il avait du jadis posséder une grande agilité. De fait il ne fit que trois pas. À chacun elle aurait juré qu'il allait tomber, pourtant, faisant grincer le plancher de bois, il atteignit une des étagères, et essaya d'y attraper un couteau.

Elle suivait ses mouvement des yeux, et le reflet de la lame à la lueur de sa lampe torche la fit sursauter. Mais elle se détendit bientôt un peu ; vu son état, il ne risquait pas de causer grand dégât.

L'objet lui glissa justement des doigts. La main sur laquelle il s'appuyait s'était déjà mise à trembler. Il attrapa un autre couteau, le considérant avec une certaine urgence. Lorsqu'il le ramena à lui, elle crut trouver dans son regard une dangereuse mesure de détresse.
Il glissait au sol, une main tenait la lame, l'autre voulant la diriger lorsque, écarquillant les yeux, elle se jeta sur lui. Elle trouva son équilibre au dernier moment et le tourna sur le côté, déviant la trajectoire fatale de l'outil.

Il siffla quelque juron inaudible entre ses dents tout en cherchant à se débarrasser du poids de son visiteur pour se remettre debout. Mais, n'étant pas décidée à lâcher prise, elle se retrouva accrochée à sa taille tandis qu'il était parvenu à se mettre à genoux, tendant sans trop y croire une main vers le couteau qu'elle venait de lancer plus loin. Elle envisagea d'aller le récupérer mais un coup d'œil vers les autres objets coupants présents sur les étagères le long du mur lui fit changer d'avis. Elle fit un croche-patte à son hôte et lui retint la tête pour ne pas qu'il s'assomme ; ce qui aurait équivalu à revenir à la case départ.

Comment le faire tenir en place? Elle était maintenait convaincue qu'il devait être en cavale! Pourquoi mobiliser une telle énergie suicidaire si son méfait n'était bien grand et sa peine lourde?
En tous cas, délit ou non, elle était une fille pragmatique. Ce que son cerveau lui disait alors, c'était que ce garçon au bord de la mort aurait même du mal à parer ses deux, trois notions de self-défense. Alors bon...
Elle tira la couette de son lit et la plaqua au travers de son tronc, s'assurant de bloquer ses bras avant de s'asseoir victorieusement dessus.

- Et si nous discutions ?

Il essaya de maintenir son regard mais les muscles de son cou cédèrent et il soupira doucement. Sa tête retomba au sol. Il la tourna obstinément sur le côté.

- Il est peut-être vrai que je suis entrée... chez... vous, sans permission, fit-elle en appuyant ses mots d'une gestuelle un peu compulsive. Il n'est pas impossible non plus que je vous aie réveillé avec quelque bruit... Et force est de reconnaître que cela ne vous enchante pas. M'enfin, s'il vous plait, vous ne pensez pas que vous dramatisez? Est-il impératif que vous vous donniez la mort?

Elle attendit un moment. Lorsque le mutisme du jeune homme eut raison de sa patience, elle croisa les bras.

- Vous savez, personnellement, je me moque de savoir pourquoi vous êtes recherché. D'ailleurs, si vous n'étiez pas mourant, je serais déjà repartie. M'enfin, je doute que cela vous suffise à décider de renoncer au suicide, n'est-ce pas... De toutes les façons, je ne savais même pas que vous étiez là. Je suis montée parce que...

Oui pourquoi était-elle montée... ?

- Je suis montée parce que j'ai cru entendre le bruit d'une cornemuse, avoua-t-elle en baissant les yeux, sa voix déclinant rapidement. Et le pire dans tout ça," souffla-t-elle pour elle même dans un murmure inaudible. "Le pire, c'est que je suis sérieuse...

Il tourna lentement les yeux vers elle. Même si cela ne dura pas même une seconde avant qu'il ne se remette à l'ignorer, elle put voir sur le front auparavant placide se creuser la marque d'un souci.
Elle le regarda longtemps. Son visage seulement était source d'une multitude de questions ; toutes autant qu'il aurait été déplacé de poser si elle voulait seulement tirer de lui un rien de confiance. Elle pinça les lèvres comme pour les retenir.

- Je... J'essaye juste de vous aider. Et puis... je crois que vous n'avez pas le choix. L'euthanasie a beau être légale, je ne peux pas vous laisser partir comme ça. Si vous vous en allez... Je ne saurais jamais, n'est-ce pas? Cela fait longtemps, vous savez... J'ai besoin de comprendre.

Elle savait qu'elle radotait.
À chaque octave de sa propre voix, l'impression de soulever un tabou lui revenait. Elle leva sur lui des yeux incertains et nia la tête d'un air désolé mais résolu.
- Je ne vous laisserai pas mourir. Pas sans savoir comment sauver le chant de la cornemuse...

Elle se plaqua les mains sur la bouche puis les laissa retomber le long de ses bras en leur adressant des reproches muets. Oui c'était idiot, mais qu'importait? On disait bien que le ridicule n'avait jamais encore tué personne...

- Répondez à mes quelques questions et je fais le serment de vous laisser tranquillement vous éteindre.
Comme toutes les autres fois, seul le lointain murmure de l'écume sur la berge lui répondit.

' Bien. Parfait. Ne dites rien. Peut-être êtes-vous muet... Muet, ou sourd. '

Tandis que l'idée prenait forme, elle sonda les étagères du regard en quête de quelque feuille de brouillon.
Cela lui suffit.

En un instant, il s'extirpa de sa prison de tissu et se hissa jusqu'aux escaliers. Lorsqu'elle réalisa qu'il lui échappait, elle se leva pour le rejoindre. Il referma la porte des escaliers, comme changeant d'avis. Il était trop probable qu'elle lui fasse rater sa chute. Il poussa sur le battant de bois d'une fenêtre qu'elle n'avait pas remarquée. Sans doute dans le dessein de se hisser par dessus.
Cela ne put se vérifier ; lorsqu'il parvint à ouvrir grand, une fraîche et puissante bourrasque lui referma sec au nez.
Il appuya encore sur la lucarne, mais le vent résistait facilement à ses pauvres efforts.
Bien que cela lui coûtât, n'ayant pas trouvé la force de résister, il la laissa faire lorsqu'elle le reconduisit, le portant à moitié, jusqu'à son lit.
Ses lèvres, bien sûr, étaient toujours scellées.
Après un bon nombre de minutes silencieuses dans la pénombre des lieux, il fit mine de se relever du lit ; l'occasion de découvrir, ô joie, que ses membres plus que fatigués ne pouvaient répondre.
Elle cessa de parcourir la pièce de ses longs pas distraits et vint s'asseoir à son chevet pour soupirer.

- Je suppose que cela veut dire que vous n'allez pas coopérer...

Quelques lourdes secondes passèrent. Ne tirant de plus pas plus de mots que de signes, elle se leva. Elle allait encore parler lorsque, se retournant, elle vit que les yeux du jeune homme s'étaient fermés. Lentement accroupie auprès de son visage, elle se pencha sur son oreille. Sa voix se fit légère.

- Que dois-je faire pour que vous croyiez en ma parole. Elle détailla son visage neutre.

Attendant quelque peu, elle finit par lever un sourcil incrédule, toujours à l'écoute de la lente respiration qui soulevait régulièrement son torse. Elle prit délicatement un de ses doigts et lui leva le bras, tendu à la verticale. Elle laissa retomber.
Lorsque le membre dévia de sa chute pour épargner le visage censément assoupi, elle tut un gloussement de rire et détourna les yeux pour épargner les bris de sa dignité.

Il entrouvrit un œil résigné, puis l'autre. Enfin, il laissa son visage trahir un peu d'exaspération en lui prenant la main. Surprise de ce tout premier geste à son initiative dépourvu de fin suicidaire, elle se figea et le regarda avec fascination frictionner sa paume.
Lorsqu'il s'interrompit et la lâcha, elle trouva au centre de sa main huit mots dans un français sommaire : ' Je ne ferai rien. Vous ne direz rien. '
Relevant les yeux vers lui, et ayant attendu une explication complémentaire qui, bien sûr, ne vint guère, elle descendit à nouveau le regard sur sa main, et écarquilla alors les sourcils.
' Un mot, un lien, et je m'éteins. '

Elle cligna des yeux, interdite, et y regarda une troisième fois. Avait-elle bien lu dès la première?
Alors, sa paume était vide ; blanche.

Il lui reprit la main, attrapa un fil en fouillant vaguement sous son lit, et le noua vite et bien à son auriculaire.
Elle avait beau regarder ; impossible de voir quoi que ce fût. Pourtant, elle pouvait le sentir au toucher ; un bout de ficelle aussi fin qu'impossible à ôter, comme fixé à même la peau...
Elle releva encore le regard vers lui et, comme elle ouvrit la bouche pour l'interroger, il se retourna et s’emmitoufla à nouveau dans ses couvertures. Elle serra les lèvres et toucha une nouvelle fois son auriculaire du pouce. Le lien semblait fiable.

Regardant par le trou creusé dans la pierre au dessus des ustensiles de cuisine, elle remarqua que les rayons du soleil avaient été remplacés par les reflets argent de la lune et décida pour lors que cet accord silencieux ferait l'affaire...

Lorsqu'à l'aube, elle tendit l'oreille, seul le grondement des automobilistes amorçant une nouvelle journée de travail lui parvint aux oreilles.
Elle ne savait pas exactement à quoi elle s'attendait, mais elle essuya promptement l'ombre de déception qui lui montait au cœur.
Elle savait, en allant en cours, qu'il lui serait quasiment impossible de se concentrer. Elle n'arrivait pas à pousser ses idées plus loin que son auriculaire ou elle tâtait encore et encore la petite ficelle couleur chair (couleur chair étant tout de même plus rationnel que invisible). Elle parvint tout au plus, en réunissant un peu de volonté à ramener deux ou trois notions de son cours. À la bibliothèque, c'était plus facile. Les pages capturaient les idées à la manière d'un attrape rêve ; les yeux glissaient sur une ligne à la fois, enchaînant mot sur mot, idée sur idée et parfois tome sur tome. Nombreux étaient les ouvrages qui lui étaient passés entre les mains depuis l'enfance.
La migraine se déclara franchement. Elle ferma le livre. C'était le second qu'elle venait d'ouvrir. Sur son bloc note, cinq pages avaient été noircies au possible. La semaine passée, elle y était allée un peu fort. Le bilan de ses comptes lui avait donné un sursaut de zèle et elle ne s'accordait de pause que lorsque la faim s'imposait.
Alors un plat préparé trouvait le chemin du micro-onde, ou bien quelque sauce en sachet se trouvait touillée dans un bol de cheveux d'anges. Elle ne cuisinait qu'en fin de semaine. Celle-ci cependant n'était pas encore finie et les jours tantôt s'enfuyant lorsqu'elle sentait avoir besoin d'approfondir une notion. Quel sadisme...

Elle rangea le tome dans son rayon. Sa montre affichait midi. Elle délaya la suite de ses recherches pour l'après-midi qu'elle avait libre. Chaque pas dans la rue était une seconde qui s'écoulait, et chaque seconde écoulée en était une de moins qui la séparait du mystère de la cornemuse...
Elle réchauffa et assaisonna sommairement un poulet à la forestière pour son déjeuner. En achevant celui-ci elle songea au phare et résolut de préparer le reste du sachet, n'y ajoutant simplement que du sel. Elle ne connaissait pas les goûts de cet homme mystérieusement lié à sa cornemuse, mais vu son besoin criant de vitamines, elle doutait que le sel ne lui fasse aucun mal. Elle regretta un peu de n'avoir rien de mieux à offrir mais changea d'avis en se souvenant qu'il était mourant. Cela le mettait difficilement en mesure de discuter la fraicheur (tout à fait correcte d'ailleurs) de ses carrés de légumes surgelés! Un sourcil critique se hissa de son mieux en approbation. Elle apporta, en plus de sa lampe torche, des allumettes pour les trois grandes lampes à huile qu'elle avait vu traîner sur les étagères et remplit une bouteille isotherme de thé vert. Tout cela dans un sac cabas, et elle ferma l'appartement. Elle touchait encore son auriculaire en arrivant au pied de la tour de pierre, espérant que les mots qu'il avait inscrits d'une façon ou d'une autre dans sa paume avaient pour lui quelque valeur morale...
Elle avait atteint le phare en un peu plus de trois minutes. Le ciel de midi était sombre. Il semblait lourd de tristesse. Mais dans la région ce ne serait pas la première fois que le temps virait au gris. Elle savait apprécier la pluie, seulement, là s'annoncer une véritable crue du ciel qui lui inspirait un léger malaise.
Elle entra dans l'enceinte du vieil édifice et monta. Une fois devant la dernière porte qui séparait le jeune homme isolé du reste du monde, elle se trouva hésitante. Comment cet homme qui désirait manifestement disparaître dans tous les sens du terme vivait-il son intrusion ? Elle se sentit presque cruelle.

Cela dura un instant.

Elle abaissa le regard et ouvrit la porte.

... La cornemuse jouait encore fort sur le tympan de sa mémoire.

x

Dans la pièce basse, quelque chose de différent. Comme un éclat nouveau qui n'était pas avant. Ce fut en humant l'air qu'elle comprit le mystère ; s'il restait renfermé, la poussière stagnante avait bien quitté cet univers figée. Les voiles suspendus, à la clarté retrouvée illuminaient la pièce, propageant du soleil les minces filets infiltrés.
Elle se fit un chemin jusqu'au vieux lit.

' Allongé sur le dos, le regard au plafond, fixe. Sans un mot, sans le moindre son. '

Elle le quitta des yeux après un bref moment de réflexion, désintérêt volontaire pour son hôte. Se gardant bien de le saluer, elle déposa au sol, alors étrangement propre, tout ce qui l'encombrait et retint un soupir de soulagement lorsque ses bras furent libérés.
Promenant le regard alentour, elle voulut d'abord faire un peu de place sur un établi de bois sommaire mais encore en l'état qu'elle venait de remarquer, seulement, n'en voyant finalement pas l'utilité (peut-être légèrement influencé par le nombre de bibelots qui le recouvraient), elle s'assit en tailleurs et vida son barda. Elle réuni ensuite deux grosses lampes à huile dont elle finit par comprendre le fonctionnement, l'Internet ayant la veille bien aidé. Elle versa, gratta une allumette, et en deux ou trois gestes, les lampes étaient prêtes. Disposées au sol, près du mur circulaire, elles étaient assez loin du résident imprévisible et assez près pour bien y voir, décida-t-elle.
En fouilla un peu les étagères elle sortit un ou deux ustensiles de cuisine qu'elle trouva curieusement aussi dépourvus de poussière. Mais le summum de sa surprise fut de découvrir que les tapis était en réalité d'un blanc neige.

- Je ne vous retiendrai pas longtemps c'est promis, murmura-t-elle avec une certaine gêne de l'entêtement qu'elle manifestait.

Sans la moindre hésitation, pourtant, elle aligna pas sur pas jusqu'au lit couvert d'innombrables couvertures. Elle déposa son plateau sur celui-ci. Son appréhension suffisamment poudrée par la nonchalance, elle vérifia une dernière fois son agencement du regard avant de s'assoir en tailleur non loin sur le sol froid.
Elle lui avait mis simplement les restes du plat, un quignon de pain aux noix et une tasse de thé vert ayant à moitié perdu sa chaleur, et avait rajouté un mouchoir.
C'était frugal et le service pas mieux, mais ce qu'il pouvait en penser alors la préoccupait peu. Elle regarda le visage immobile et resta songeuse, ne sachant toujours pas trop comment demander ce qui lui tenait à l'âme. Par égard pour ses souhaits, elle prit sur elle de laisser là tout forme de politesse plate ou fausse modestie qui eut pu rallonger leurs échanges unilatéralement appréciés.

- J'ai cherché hier. Il n'y a pas plus de cornemuse que d'eau ou de nourriture ici, n'est-ce pas ?

Elle tourna le regard vers la vieille fenêtre et fit un grand geste pour désigner la pièce nouvellement dépourvue de poussière.

- Y a-t-il quelqu'un d'autre qui vienne ici ? Cela expliquerait les choses. Quelqu'un ayant le sens de l'hospitalité, rajouta-t-elle en maugréant tout bas. Peut-être que je me suis trompée de personne...

Après une longue attente, elle lui offrit un regard à trancher le beurre et s'approcha de son matelas pour prendre sa température à son front. Il repoussa sa main d'un geste vif presque instinctif et lui retourna froidement son regard. Elle promena un instant les yeux dans la pièce et alla choisir sur les étagères ou étaient quelques étoffes, un torchon épais dont elle déchira un carré qu'elle plia et gorgea du reste d'eau de sa bouteille isotherme restée ouverte. Elle tint le linge à bout de bras par la fenêtre une bonne minute puis le déposa frais sur les yeux du mourant.

- C'est afin que vous soyez plus repos. Ainsi, comme convenu, vous pourrez m'expliquer les choses." Elle se rassit au sol en tailleur tandis qu'il levait un bras un peu plus fatigué à son visage. "Si vous l'ôtez, je le remettrai jusqu'à ce que vous n'ayez plus la force de contester." Elle posa sa mâchoire dans sa main.

La couette qui couvrait son buste se soulever puis s'abaisser lentement. Un long soupir. Son regard descendit alors vers le plateau qu'elle avait laissé depuis bientôt une bonne heure près de lui. "Si ça peut vous aider, je n'ai pas plus craché dans le plat que dans le pain ou le thé."

Pour toute réponse, il ôta le linge de sa face et tourna le regard vers le mets qu'il regarda longuement. Peut-être de l'hésitation.
Il finit par fermer les yeux et s'hydrata tout le visage avec le linge déjà tiède, avant d'attraper elle ne sut jamais où, un volumen de vélin qu'il tâcha de lire.

- Vous avez dit que vous ne vous laisserez pas mourir si j'étais discrète! Que croyez vous faire en ne mangeant rien de consistant?

Attendant sa réaction sans plus trop y compter, elle trouva un très net sourcil qui se haussa haut avec loquacité sur son visage immobile
- Si vous êtes réellement si pressé de quitter ce monde, alors vous poseriez ce.." Quel était le terme usité pour désigner ces anciens livres que l'on lisait en déroulant? Elle retrouva le terme avec satisfaction. "Ce volumen. Et vous répondriez à mes questions.

Il déroula une autre section du livre dont le bas du rouleau tenait sur son ventre et se rehaussa un peu sur son lit, puis réarrangea une mèche de cheveux qui gênait sa lecture. Tout cela dans une lenteur délibérée.
Deux heures plus tard, résignée pour cette bataille, elle finit par quitter les lieux avec une envie de meurtre, les bras chargés d'objets et pas l'ombre d'une réponse à ses interrogations à l'horizon.

x

Elle referma la porte de l'appartement à clef. Ravaler ses pulsions criminelles ne fut pas aussi facile qu'à d'autres occasions. Elle ne pensait pas être du genre à s'enflammer pour un rien, mais elle n'avait jamais connu de personne plus frustrante que la bizarrerie qui passait ses journées à ruminer le silence en regardant les araignées vieillir sur les poutres depuis son empilement de vieux matelas. Quel âge avait-il d'abord? Et qui avait fait la poussière?
Se moquant pertinemment des réponses possibles à ces questions, toute sa volonté s'orientait vers le chant de l'instrument de musique mystérieux. C'était tout ce qui importait.

' . . . Tout ça pour un stupide mélodie qui avait cessé. '

Lorsqu'elle ferma les yeux, la contrariété était un bref souvenir. La journée du lendemain était très clairement planifiée : elle obtiendrait ses réponses à n'importe quel prix. Le mourant jouissif allait être déçu s'il pensait se débarrasser d'elle en se faisant haïr. Elle ne savait pas pourquoi, mais il n'était plus question de logique ni de raison, toute ses facultés mentales étaient désormais orientées vers le personnage. Elle se jura de le faire parler avant qu'il ne s'en aille.
L'horloge se moquait d'elle. Elle en avait la ferme conviction. Les heures de cours s'étaient, bien sur, éternisées, mais cela restait du domaine de la cruauté loyale; non, ce qu'elle ne comprenait pas, c'était pourquoi lorsqu'il s'agissait pour elle de gagner du temps, les aiguillent glissaient comme des dératées sur le fil de sa journée. Pourquoi le four guettait la moindre occasion de faire noircir son rôti, pourquoi la mousse au chocolat ne voulait pas monter et la salade composée avait mauvaise mine. D'accord, elle n'avait jamais été un cordon bleu, mais elle ne se souvenait pas d'avoir raté tant de tentatives de cuisine en une seule journée. Ce ne serait pas un hasard s'il la renvoyait le nez dans la crème avec ses questions.
Poussant un soupir à réveiller les morts, elle serra les poings et plissa les yeux.

C'était elle ou le four.

Une gentille heure passée, la machine métallique relâcha une bouffée de fumée comme une exclamation victorieuse. Ses vieux ressorts firent alors claquer la portière en un 'blam' satisfait.

Elle secoua la tête de dépit. Cette machine lui en voulait c'était certain maintenant. Une fois ses préparations arrangées dans un panier, elle prit la route du phare et laissa ses pensées la devancer.

Que lui fallait-il pour parler? Il était évident qu'il la méprisait. C''était lisible partout sur son visage. Mais quant à la raison de tant d'affinités, alors là, c'était le blanc total. Il ne pouvait pas être buté au point de lui en vouloir à cause de sa maladresse de l'avant veille, tout de même! Il devait y avoir une véritable raison.
Pour cette fois, elle avait séparé les différents types de denrées. Elle espérait ainsi en apprendre un peu plus sur ses gouts. C'est à dire, sur ce dont elle pourrait le gaver afin de lui bloquer l'âme dans le corps en attendant d'en avoir fini avec lui.
Son pas volontaire s'arrêta devant la porte intérieure de la tour. Avec tout le raffut que faisait ses bottines sur la pierre, nulle doute qu'il l'avait entendue arriver.
' Bien. '

Elle entra, et le plus lentement possible, s'assurant toutefois que ses chaque pas résonne avec détermination, elle se dirigea vers le tas de linge où il était probablement enseveli.

- Bonjour, créature mythique, salua-t-elle avec un sourire ouvertement hypocrite. Oh, serait-ce un chant d'oiseau que l'on entend? Serait-il possible que l'hiver soit passé? Et si l'on cessait d'hiberner pour commencer à chercher des truffes?"

Et elle déposa bruyamment son panier au sol à défaut de pouvoir passer sa frustration sur quelque chose d'autre. Ou quelqu'un d'autre.
Déballé et apprêté, elle leva le plateau repas à hauteur de son lit, mais en posant les yeux sur l'adolescent, ses commandes motrices rouillèrent tout d'un coup.
Oui. Grands ancêtres, par tous les maitres chocolatiers, c'était un sourire qui lui fendait la face. Sur le visage. Juste devant.
Se souvenant de ses capacités d'être vivant, elle remonta sa mâchoire inférieur à un niveau un peu plus maniéré et déglutit. Il savait donc faire ce genre de choses.
' Quel visage... '

Bien que l'idée l'agaça un tantinet, elle était une grande fille. Alors elle l'accepta comme partie de programmation 'jeune femme désœuvrée face à une personne de la gente opposée possédant quelques arguments d'apologie', et la laissa là, dans ce tiroir, pour continuer sur le chemin de ses projets immédiats. Les yeux droit dans le regard de la chose de la tour, un sourcil prit le temps de se hisser au plus haut étage de son scepticisme. Peut-être était-il fiévreux. Un rien crispée, elle étira méthodiquement les coins de propres lèvres vers le haut en ce qui se voulait un sourire, et posa le plateau sur les draps à son côté.
Elle remballa les premières suggestions sardoniques proposées par son cerveau et forma une phrase civilisée. Du moins dans la mesure du possible.

- Voici, j'espère, de quoi entretenir cette humeur.

Il baissa les yeux sur ce qu'elle lui avait présenté.

- J'ai également apporté un bloc notes." Haussement d'épaules. "Au cas où il vous prendrez l'envie de communiquer.
Après tout, malgré son articulation sarcastique il n'était toujours pas exclu que son interlocuteur eut pu être muet...

Quoi qu'il en fut, fatiguée de la rugosité du sol de pierre froide, tandis qu'il auscultait les couverts avec minutie, elle alla se percher sur le rebord de la fenêtre. Quoi qu'ait pu être l'objet de cette étude, il lui adressa ensuite un furtif coup d'oeil auquel elle frémit inexplicablement. Il y avait eu une lueur pas nette dans les iris bleus...
Quelques secondes suivirent. Il détourna la tête, et puis... ce fut la réalisation : il était vraiment en train de manger.
La chose du phare consommait de la nourriture sans causer d'Armageddon.
C'était un miracle. Pire - non - mieux ; il semblait apprécier les aliments.
Elle raya mentalement la ligne 'vampire' dans la liste de propriétés pouvant s'apparenter à l'adolescent...

Une seconde !
Il avait, en une poignée de jours seulement, réveillé un côté de sa personnalité qu'elle avait cru perdue depuis longtemps. Elle qui détestait le sarcasme !
Juste un bénéfice de plus allant de pair avec la fréquentation de l'énergumène...

Elle sauta à terre et s'approcha bras croisés de son lit.

"Je n'ai pas plus craché dans le thé ou la mousse que dans le plat, vous savez," dit-elle en feignant la vexation.
'De toutes les façons tout le monde aime le chocolat, n'est-ce pas?'

Elle rapprocha le petit tabouret et s'assit à son chevet, une main sous la mâchoire.

Il lui renvoya un regard fixe pendant une seconde, puis, quelque chose se passa. Tout devint noir.

Elle refusa tout net de croire à l'explication qui s'offrait.

Il y avait pourtant ce le bruit mat. Spongieux. L'odeur du cacao, et puis la sensation humide l'accompagnant.
Alors avant de s'y résoudre, elle inspira lentement.

Ce qui devait être un doigt vint alors essuyer le bout de son nez. Glacée par la rage, elle s'essuya grossièrement les paupières.
Le doigt en l'air, il marqua une pause avant d'en sucer négligemment le chocolat.
Puis il leva les yeux et, une fois sur d'avoir son attention, renversa calmement le plateau au sol. Aliments et thé s'étalèrent sur le tapis blanc à poils longs en quelques tâches grasses d'une largeur adorable. Elle resta un instant à regarder bêtement les récipients empilés par dessus.

Dans son esprit, elle bloqua les envies les plus virulentes. Elle se surprit d'ailleurs de la solidité de ses nerfs. Secouer un mourant comme une dingue n'allait pas vraiment dans le sens ses projets. Après le mal qu'elle s'était donnée...

Elle se maitrisa suffisamment pour se lever, tourner le talons, et quitter la pièce.
Sur le pas de la porte, elle s'assit et s'efforça de chasser de sa mémoire ce qu'il venait de se passer.

Le temps passa. Quelques minutes peut-être. Ou quelques heures.
Elle reprit lentement conscience. Ses yeux ouverts, elle s'étira. La colère l'avait épuisée. Elle ne se souvenait plus trop s'être assoupie. Mais cela ne pouvait pas être plus mal.

La porte grinça. Elle laissa ouvert. Derrière la séparation de tissu, allongé, il lisait sereinement son volumen.

Elle se dirigea vers le tabouret et ramassa le couvert. Celui de la pièce sur une étagère, ce qui lui appartenait dans son barda, et elle dégrossit rapidement l'amas de nourriture collé au tapis.

Elle adressa un "Salut" de moins quinze degrés à la séparation de tissu, fit volte-face, et entama le chemin du retour. Un pas, puis l'autre. Elle choisit de se concentrer sur le bruit qu'ils faisaient sur la pierre froide en s'enchainant machinalement.
Lorsque qu'elle fut sortie du phare, elle vida ses poumons et engouffra vigoureusement l'air marin.

x

Bien sur, elle revint le jour suivant. Quitte à rater un cours où elle baillait aux corneilles, elle mit un point d'honneur à revenir le lendemain soir avec de la mousse au chocolat. D'ailleurs, hormis un sandwich au soja, ce fut tout ce qu'elle apporta. Lorsqu'il la vit entrer dans son petit royaume, le doute lisible sur son visage quant à l'identité de cette mixture lui échappa un court instant. Mais elle eu le temps de lire la question: était-ce la même qu'il avait renversée la veille?

Quoi qu'il en fut, il ne le sut jamais. Elle la présenta avec sourire puis brandit une thermos dont elle apposa le bord à ses lèvres. Le lait glissa dans sa gorge tandis qu'elle lui pinçait les narines. Ce ne fut que lorsqu'il sentit le liquide qu'il crut à ce qu'elle avait osé faire. Le choc le paralysa sur l'instant. Il releva d'un geste sec les yeux sur elle et essaya de lui trouer la tête avec un regard chargé d'hostilité.
Celui-ci eût, en d'autres circonstances, pu susciter amusement ou - qui sait? - de la culpabilité, s'il n'avait appartenu à la personne la plus odieuse qu'elle eut croisé de toute l'année.

L'esprit de la jeune femme était clair. Aussi loin qu'elle se sentait concernée, sa présence dans la tour de pierre ne servait qu'à ses objectifs. Et malheureusement pour son résident, il en fallait bien plus pour la décourager.
Notant, un peu blasée que l'épais tapis blanc était à nouveau immaculé, elle laissa alors son regard traîner sur la silhouette du soit dit mourant.
On aurait dit que qu'entre la peau et les os... Mais oui, effectivement, c'était bien de la chair!

- Un repas frugal par jour ne peut remettre quelqu'un sur pied.

Elle tira le tabouret sans plus de manière et s'y percha, croisant les jambes.

- C'est, si je ne m'abuse, juste assez pour garder quelques couleurs. Et a condition de ne pas trop se dépenser. Alors... Comment avez-vous si meilleure mine?

Ignorant sereinement la jeune femme, l'adolescent tendit le bras sous le sommier de son lit. Seule une discrète perplexité sur son visage.
Il releva les yeux et elle lui montra le vélin en question. Elle secoua la tête en sifflant sa désapprobation entre ses dents.

- Si vous voulez en finir, Il va falloir parler." Elle désigna de la tête le bloc note posé sur le lit. "Parler ou communiquer d'une façon ou d'une autre.

Il lui retourna un long regard irradiant un puissant ressentiment. Mais en fait, cela ne semblait pas la déranger beaucoup... En retour, elle le jaugea longuement, le visage illisible.

- Je crois que vous êtes assez intelligent pour comprendre qu'il en faut plus pour me décourager, siffla-t-elle froidement.

Alors le regard de l'adolescent perdit son hostilité au bout de quelques secondes. Il se mua en quelque chose de différent.
Effrayant, était le mot.

Ses pupilles rétrécirent à l'extrême. Les siens plongés dedans, elle réalisa que le feu qui embrasait ces yeux n'avait plus rien de commun...

Soutenir ce regard aussi longtemps que le tolère l'instinct de survie... et puis déglutir.

Elle aurait juré qu'il avait fini par entendre le martèlement de son coeur lorsqu'il inclina imperceptiblement la tête.
Et elle crut voir dans ces iris quelque chose d'impossible. Une couleur luminescente imprima sa rétine si fortement qu'elle sentit ses membres trembler.
Elle cligna des yeux.
Le regard était redevenu égal, simplement obstiné, et tout le reste semblait avoir appartenu à quelque rêverie.

Quelle était cette farce? Lorsqu'il haussa les sourcils sous le regard accusateur qu'elle lui porta, elle crut elle-même un instant avoir rêvé.
Mais cela passa bien vite. Celui qui lui faisait face était un inconnu, et, selon quelque règle relativement logique, cela faisait de lui un personnage imprévisible.
Elle quitta ses spéculations juste à temps pour freiner son instinct, s'interdisant de reculer lorsque un octave profond se mit à vibrer sur une intonation à l'accent lointain.

- Et je croi que vos estes assez opinastre per vos douter que bei plus que silence serait demande constre responses."


Elle referma sa bouche entrouverte - un instant oubliée - et cligna encore des yeux.
C'était du galassen! Elle hésita un instant et puis son visage se recomposa. Son interlocuteur devait être étudiant.
Rien de bien compliqué : un peu plus vieux ou surdoué.
' Quel âge devait-il avoir ? '

- Commencez par montrer un peu de respect je vos pri. Toiser les genz est totalement disgracieu.

Peut-être dix-huit. Allons bon. Au maximum vingt.
Quoi qu'il en fut, elle n'avait pas du tout entendu sa dernière tirade sur le respect. 'Pas du tout', jura-t-elle sèchement sur sa fine patience.
Elle s'humidifia les lèvres, le sourcil un rien crispé.
- Qu'est-ce que pourrait m'être demandé, questionna sa bouche dans un murmure.

- J'aviserai. A chaque demande, un dus. Autrement, de vous en aller…

- D'accord.

Sa réponse précipitée et volontaire résonna un peu contre la pierre. Mais de toutes les façon, elle l'avait bien compris à présent. Ce n'était pas elle qui parlait mais la curiosité. Cette même flamme qui avait tendu son oreille vers les soupirs d'un instrument, qui avait mené ses pas jusqu'au veilleur de pierre, et encore qui, à son comble, était allé jusqu'à en réveiller le résident…
Ce dernier prit son temps pour se relever.
Une cascade de cheveux sales et en bataille glissa dans son dos. Il demanda ciseau, s'en saisit, et d'un geste précis coupa aux épaules. Le rideau capillaire noir tomba, propre et lisse.

Un cran de plus s'ajouta aux plis des sourcils de l'étudiante.

- Comment avez-vous fait cela?

Il tourna les yeux vers elle.

- Telle est donc votre question?

Elle secoua vivement la tête et souffla l'infirmation du bout des lèvres. Après quelques secondes de réflexion, elle prit une inspiration.
- Avez vous quelque rapport avec le son de cette cornemuse qui m'est parvenu jusqu'au mois dernier?

- Ce est for possible.

Elle retourna la réponse dans tous les sens et finit par plisser les sourcils. Elle croisa les bras et détourna la tête.

- Quel genre de réponse est-ce là?

- Vous aimez le destail ? murmura-t-il. Je dics ; telle mesure en ma prescision, tel prix per votre gage.

- Ce que vous êtes agaçant, s'exclama-t-elle. Malgré elle, l'appréhension la mettait peu à peu sur les nerfs. 'Pourquoi parlez-vous en galassen?'

- Pourquoi essayez-vous de me berner, rétorqua-t-il de but en blanc.

Elle se mordit la lèvre. ' Tic nerveux en passe de devenir un toc? '

- Alors... Bien. Quel sera votre requête?

- Votre nom et date de naissance.

- Pardon?

Cela semblait trop simple. Et pourtant... S'était-elle encore présentée, depuis trois jours qu'elle était entrée?

- Vous me devez response, rappela-t-il d'un ton égal.

Elle se retint de hausser les épaules et répondit simplement.
Il souleva alors un sourcil critique puis soupira de dépit.

- Lion. Besoin de tout comprendre et de tout dominer, est-il bien vrai?

- Mais non pas du tout," s'offusqua-t-elle sur le coup.

- Bien sur. Ce doit estre votre tour.

Imaginant différents moyens plutôt violents de lui ôter cette légèreté condescendante, elle lui adressa son regard le plus noir et s'assit sur le tabouret pour trier une nouvelle fois ses questions sur le volet. 'Qui êtes-vous?' songea-t-elle.

- Comment définiriez vous le chant de cornemuse qui s'est tu, demanda-t-elle pourtant.

Il croisa les jambes et appuya ses mains derrière lui sur son lit. Ses paupières se fermèrent et il demeura un instant immobile.
Et puis il releva son regard. Elle retint un petit sursaut.

- Quitte a prendre gage, ne préférez-vous pas demander un 'pourquoi'?

Elle fut un instant surprise par la rapidité à laquelle il perdait son accent. Quelque chose en elle trouva la chose un peu triste.

- J'y gagnerais? Sa voix tintée de curiosité lui résonna à l'oreille.

Il haussa négligemment une épaule. Le col de sa chemise trop grande glissa de l'autre côté. Sa peau était trop pâle. ' Combien de fois sortait-il du phare? '

- J'ai seulement pensé que ce type de questions tient d'avantage au cœur humain.

' Sortait-il du phare? '
Elle secoua la tête puis affronta encore le regard placide du jeune homme assis en vis-à-vis.

- Ce qui m'intrigue plutôt est votre recherche de la mort."

Il sourit.
C'était amer et glacé à la fois. Un visage fatigué sous une peau d'enfançon. Elle vit dans ces yeux au bleu qui s'éteignait, solitude et lassitude s'étirer et s'embrasser.

- Rien ne me retient plus ici. Ce monde n'est depuis longtemps plus mien. Et puis… Je n'aime pas les alliages.

- Les alliages?

- Le mercure, le courant. Tout va trop vite… Il sembla, pendant un instant feuilleter les pages de ses souvenirs.

Lorsqu'elle lui demanda de s'expliquer, la voix de la jeune femme était réduite à un faible souffle. Mais son regard se calqua à nouveau sur le sien.

- Pourquoi tant de bruit pour une cornemuse? s'enquit-il alors, en faisant abstraction de son interruption.

Elle ferma les yeux. Derrière ses paupières, la pièce disparut. Les matelas, les livres, le phare s'évanouit et ne resta qu'un précipice couleur terre. Au dessus, un ciel marin et brumeux. Elle entendit le chant qui se lança lentement dans l'immensité muette. Il s'étira lascivement comme une brise d'été. Elle le laissa envahir son cœur et ses poumons. Il gonfla son âme, mélancolie inexplicable.
Elle ouvrit les yeux.

- Son chant a l'ancienne saveur de l'éternité.

- Et une spontanéité innocente que l'homme a tué.

Elle ne sut dire qui avait prononcé les mots qui avaient suivis.
Il s'était redressé l'air grave, quelque chose de convivial brulant pourtant dans ses yeux inflexibles.
Son regard lié, subjugué par les mystères du sien, elle se sentit, dans une progression à l'agonisante lenteur, drainée de sa quintessence.

- Tu y crois encore à l'éternité? entendit-elle lui murmurer la voix caressante, empreinte d'une langueur, d'une passion troublante.

Et une certitude venant de l'intérieur lui assurait que ni l'une ni l'autre ne lui était vraiment adressée.
Elle entendit une faible protestation passer par ses lèvres. Juste un souffle ; subtil et trop fugace pour en être sûr. Il se trouvait en face d'elle, assis sans bouger sur cet ensemble de choses qui formaient son lit. Mais tandis qu'elle sentait trop clairement sa capacité de choisir s'étioler, elle songea qu'il aurait pu être partout à la fois et l'idée de contester... ne lui vint pas.

Le visage de l'être se fendit d'un sourire lumineux. Lui vint d'ailleurs l'impression - absurde - que la pièce s'était illuminée d'avantage. Et se brisa le charme qui l'étreignait, avec le sentiment de mélancolie.
Elle cligna des yeux.

- Le tour est tiens de prendre parole," offrit-il simplement, le regard limpide.

Ce nouveaux ton engageant résonna sur la pierre mais elle le sentit vibrant distinctement sur son cœur.
Ses sourcils se froncèrent et elle se leva en un seul bond.
L'émotion avait affaibli ses jambes et ses pas étaient instables, mais elle parvint tout de même à les faire obéir.
Elle poussa un pan de la séparation de tissu. Et il semble qu'un dernier volte-face lui fut imposé par sa 'tendance humaine au pourquoi'. Elle ne se préoccupa plus d'empêcher les sentiments de s'afficher trop franchement. Son enfant intérieur était nu et effrayé.
Il lui renvoya sereinement son regard, comme si son mouvement ne voulait rien dire, toujours auréolé de cette subite gaieté.

- Avant que de t'en aller, murmura-t-il d'une voix claire. Le ton était celui de la confidence. Sa respiration se calma. "Libère-moi de mon serment.
Il désigna sa main du bout du doigt. Cette grâce imperturbable qui l'habillait avait quelque chose de dérangeant.
Elle tourna la paume, confuse. Bien sûr quatre mots étaient à nouveau là, mais… il savait qu'elle ne voulait pas accepter sa mort.
L'appréhension de l'inconnu fut remplacée par de la colère contre cet inqualifiable individu.

Elle serra les poings et allait pour lui cracher quelque réponse lorsqu'un bruit d'eau projetée violemment sur la plage se fit entendre.
Elle gagna la fenêtre. Celle-ci semblait bloquée de l'extérieur.
Alors elle fut brutalement poussée de côté par le jeune homme qui se précipita vers la porte.
Se débarrassant de sa surprise, elle le rejoignit en quelques secondes au pied du phare
Un vent incroyable agitait la grive. Avec la force du mistral, il referma la lourde et vieille porte dans un claquement si sec, qu'elle la crut en miette.
Le bois était plus solide qu'il n'y paraissait. Elle se retourna vers la mer. Il était au bord d'un des rochers, fixait les flots comme attendant un ordre.
Et, lorsque la mer cessa de s'agiter, il lança un galet, réussissant à dessiner un chemin de ricochets sur quelques mètres. Le caillou coula, mais curieusement, les mouvement circulaires perdurèrent sur l'eau. Il sauta, pour plonger sans l'ombre d'une hésitation. Elle eut un mouvement de panique, imaginant déjà la vague soudaine qui fracasserait son corps mince contre les rochers. Elle en voyait déjà, éclaboussés de vermeille, se laisser lentement nettoyer par le lèchement des flots dans un calme macabre.
Les jambes alourdies par la stupeur, elle fonça, trouvant miraculeusement l'équilibre d'un rocher à l'autre, vers sa silhouette qui avait déjà quitté terre.

Bien sur, elle arriva trop tard.
Mais alors, dans les airs, une nouvelle bourrasque suffisamment puissante renvoya valser le corps du jeune homme sur elle. L'air fut chassé de ses poumons. Entraînée par l'impact, elle eut juste le temps de faire un pas en arrière, calant un pied au bon endroit pour ne pas subir le sort qu'il aurait eu en tombant sur la roche.
Elle pesta silencieusement et retourna le corps qui l'avait frappée. Sur son visage était une forte expression d'incrédulité. Sans un mot, il se releva lentement, et se mit en marche vers le ponton de bois du rivage, plus loin, d'un pas à la vivacité crescendo.
Elle le suivit, tout aussi décidée, mais dans le dessein arrêté de lui donner deux claques et lui faire remonter le bon sens à la tête. Son comportement bizarre et dangereux commençait vraiment à jouer sur ses nerfs.
Elle allait lui donner une raison de faire attention à ses invités.
Pourtant elle marqua une pause lorsque, au bout du ponton, il lançait encore son galet. ' Ah non... '

Elle commença à courir par réflex, puis s'arrêta. Elle avait failli se tordre le cou dans les rochers pour lui, et c'était une fois de trop pour un tel original.
S'il voulait se tuer...

Elle s'assit avant l'amorce de la construction de bois, sur un haut rocher d'où elle croisa les bras.

' Ce type de personnes...'
Elle connaissait... Promesses, promesses... De un jour à toujours la différence n'était pas bien grande... Même si l'objet changeait, ce n'était pas plus qu'un serment léger de plus, envolé avec la première bourrasque de vent. Il n'avait donc pas de parole lui non plus.

Elle regarda, peut-être un peu trop blasée, comme le vent répétait le même manège, rejetant sa silhouette sur le ponton. Et lui se relevant, lançant son caillou et ressautant...

Le vent lui au moins, semblait se souvenir de sa promesse.

Un subtil dégoût lui passant sur l'âme, elle laissa son regard dériver vers l'horizon.
Au bout de l'immensité bleue - était-ce la lune ? - une étoile cyan dans l'horizon. Forte comme un reflet de l'hélianthe resté bloqué seulement tout là-bas, au delà du champ de la vision humaine...

Résigné ou manquant de forces, il était resté là, tel que la dernière bourrasque de ce vent étrange l'avait rejeté sur le ponton de bois.
Il finit par se relever. Au lieu de chercher un énième galet par terre, il fit demi-tour et rebroussa chemin vers le phare, le regard lui assombrit d'une lourde déception. Tête abattue, il remonta dans le phare. Là-haut, sur les couvertures de son lit, étaient deux plumes bleues et une blanche, de la taille de trois petites pétales. Il les fit disparaitre dans sa main et se réinstalla sous la masse de ses draps.
Elle s'appuya discrètement l'épaule sur un mur. Perplexe et - pour une raison qui dépassait totalement son entendement - un peu gênée pour lui.

x

Une main sous les couvertures, il lançait de l'autre, une balle prise sous le lit, se déchargeant lentement de sa frustration. Elle faillit bondir lorsque, soudain, sa voix s'éleva gravement.

- Demande ce que tu veux. Je répondrai exactement." Le mouvement régulier de la balle s'accéléra. "Ensuite, nous allons effacer serment. Et tu vas en accorder un nouveau." Il leva les yeux sur elle. "Lequel tu signeras sur ta conscience."

' Sur ma conscience... Pas de lien étrange? Pas de sorte d'aikus sur la main? Mon gars, cette fois tu n'es pas drôle... '

- Cela ne vous ennuie pas ? demanda-t-elle d'une voix mi hésitante mi gênée.

Qu'importe, elle n'allait pas laisser passer une telle occasion d'assouvir sa curiosité !
Sentant l'adrénaline monter, avec la fascination d'une petite fille, elle s'assit sur le tapis blanc à la netteté parfaite, et s'allongea pour observer les larges poutres au plafond.

- Êtes-vous d'ici ? Silence dans la pièce, alourdi ; le vide lui revint sans un bruit.

Au dessus de lit, la balle cessa de s'élancer dans les airs. Lentement, elle passa d'une main ... à l'autre ... et encore ... fluide geste automatique.

- Je suis né en ces lieux, murmura-t-il lentement. Mais le phare n'était pas, alors. Ni le phare, ni le port. Ni le village ...

Les mots, légèrement, vivants et détachés, s'enlacèrent dans son esprit. Et elle se laissa bercer dans sa brumeuse mélancolie.

Elle entendait déjà, ente les silences, la promesse d'aventure se glisser comme un murmure...


La suite est actuellement en cours de réécriture. Désolée. "

NB: pensez à me laisser vos impressions ( Review ) Merci. ; )



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