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Fiction » Supernatural » Emprise Aérienne font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Nuitari Aquarius
Fiction Rated: K - French - Mystery/Fantasy - Reviews: 2 - Published: 03-18-08 - Updated: 03-18-08 - Complete - id:2490926

Emprise Aérienne

C’est une maison froide, aux volets fermés depuis des années. Ils sont clos. Les persiennes sont craquelées, les vitres brisées, la peinture écaillée, la porte condamnée. Dans le jardin abandonné, les ronces s’accumulent et les branches mortes s’entassent. Elles se chevauchent, s’arc-boutent avec une grâce née d’une violence lente, silencieuse mais obstinée. Les pavés rongés par la pluie ne mènent nulle part, comme si le jardin tout entier s’était voué à la perdition et au silence feuillu des saules pleureurs. Là, derrière ces clôtures aux couleurs passées, le temps a brisé son infaillible clepsydre dont les eaux se sont déversées dans les gouttières roussies.

Mu par une volonté qui lui est propre, le lierre a enlacé amoureusement les murs. Il a escaladé la marquise de fer forgé, a déposé un baiser verdâtre sur ses lèvres rouillées puis s’est dispersé sur la façade, par jalousie. Il n’y a plus rien à cet endroit, à part le règne végétal de quelques lézards qui se dissimulent entre les pierres et réapparaissent brièvement, gemmes mouvantes noires et brillantes. Un éclair.

Pourtant, aux premiers jours du printemps, quand Mars frissonne encore et qu’Avril n’ose sortir des plis coquins et confortables de sa grande écharpe, la douce agonie du silence disparaît en volutes de coquetterie. Les marches du perron gardent l’immobilité du marbre, elles restent froides sous les efforts inutiles d’un soleil timoré. Et il y a ce son qui perce tout à coup l’air, qui le traverse de part en part et le soumet à ses exigences capricieuses. Les oreilles du promeneur imaginent alors un sortilège des temps anciens, immémorial, auquel l’âme humaine ne peut résister. C’est un cri chevrotant, un sanglot boisé.

Dans la maison, les escaliers protestent faiblement et mènent toujours dans le salon où le tissu des fauteuils a été rongé par les mites, où les cendres et les poussières se sont entassées dans la haute cheminée. Là, le miroir tremblote. Sa surface absolue ondule, poussée par une vague venant d’un autre monde. Les cierges fondus sur le linteau poursuivent leur lent pourrissement, avec une fragrance désuète de lait et de miel.

C’est ici que le chant du violon est le plus entêtant, le plus capiteux, comme un vin qu’on a conservé précieusement dans les coffres de la cave, comme un parfum suranné et lourd de femme fanée. Il enrobe les meubles et les tapis de torsades grasses et s’enroule ensuite autour des pieds des chaises avec des chuintements secs et torturés. Les bibelots frémissent à son contact blessant.

Il vit.

Il triomphe et claironne sa victoire. Il impose sa présence baroque et puissante, écrase le silence et l’assassine, fend l’air comme un long et large couteau. Il voyage d’une pièce à l’autre, fait vibrer les vitrines noircies par la saleté accumulée des années et tournoie, plus exubérant et vivace que jamais.

Puis soudain, c’est l’accalmie. Il se disperse, lui-même enveloppé par une voix aérienne et argentine, un souffle doux et mesuré qui le tempère. Avec parcimonie, la flûte sautille et rebondit sans un accroc dans le tissu mélodique. Les deux hymnes se mêlent et s’entremêlent, dans un rauque et léger ballet de passions farouches. Dans l’air se dessine une mâle figure, une ombre rude et belle, prise au piège dans les filets de platine d’une lumière sensuelle. Leurs pas pressés ralentissent avec un art consommé, faisant craquer et gémir le parquet, puis reprennent de nouveau leur folle cadence. Avec un crescendo irrésistibles, les deux voix s’envolent et jubilent à l’unisson. C’est le couronnement. L’apothéose.

Puis le silence.

A nouveau.

Avec un soupir désolé, les deux voix se taisent. Dans l’air restent en suspension leurs myriades affolées.

C’est une maison froide, aux volets fermés. Les fantômes qui y demeurent fredonnent toujours des mélodies oubliées.



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