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Fiction » Fantasy » Eleriel : Le Cristal de Sang Partie I : Av'Lee font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Ilithye
Fiction Rated: T - French - General/Drama - Reviews: 2 - Published: 03-19-08 - Updated: 08-31-09 - id:2491245

Un an plus tard...Hé ben c'est pas la vitesse qui m'a étouffé là...Désolée pour les potentiels lecteurs qui attendaient (n'hésitez pas à vous manifester je ne mords pas XD).

J'ai eu une année assez chargé, mais j'ai pu avancer, j'ai terminé la première partie, j'ai écris plusieurs nouvelles (j'en mettrais peut-être quelques-unes, celles que je ne soumets pas à des concours) et commencé un nouveau projet : le Silence du Crépuscule. Ce devait être une nouvelle et finalement ça tourne en un roman, je suis irrécupérable. Enfin ça avance bien.

Allez, bonne lecture, je promets de publier plus souvent :)

See you

Ilithye

*********

Deux heures plus tard, Lehmna les rejoignait sur le balcon, râlant allègrement sur le fait qu’aucune n’était prête pour le dîner.

– Il est encore trop tôt, soupira Nelclecia tandis que son amie prenait place à ses côtés.

– Dois-je te rappeler le temps qu’il te faut à te préparer, répliqua-t-elle avec autorité. En plus il va falloir trouver une tenue pour Sereynity.

– J’ai bien assez de vêtements dignes d’une soirée, assura la propriétaire des lieux avec désinvolture. Elle est plus petite et plus mince que moi, tout lui ira.

– Soit, mais n’oublie pas que nous allons être avec tous les descendants ce soir…C’est un rituel avant la cérémonie de demain.

– Très bien, capitula-t-elle en se levant. Tu as gagné Lehmna je m’en vais de ce pas prendre un bain interminable pour purifier ma peau salie de traîtresse.

L’autre leva les yeux au ciel devant son agacement inutile, puis se tourna vers la Priress qui affichait une mine désabusée devant leurs joutes verbales.

– Ton retour s’est bien passé ? S’enquit-elle avec sympathie.

– Oui, j’ai hâte de me retrouver dans un vrai lit, mais je ne suis pas mécontente de mon voyage, assura-t-elle avec sincérité.

Voyant l’air intéressé de son interlocutrice, et sachant qu’elle attendait très certainement les mêmes résultats que Nelclecia, elle lui apprit que Shayaress se trouvait très certainement au Pays des Exilés. La nouvelle l’étonna tout autant que la descendante concernée, mais elle ne se perdit pas dans des hypothèses, se contentant d’acquiescer pensivement. Elle la questionna par la suite sur certains points obscurs de ses rapports, puis sur ce qu’elle comptait faire maintenant que sa mission était accomplie. Elle venait tout juste de répondre quand leur hôte fit son apparition. Un sourire satisfait vint alors embellir le visage de Lehmna, alors qu’elle constatait à quel point son amie était magnifique. Ce n’était pas vraiment une question de beauté, elle-même était beaucoup plus jolie que Nelclecia, mais plutôt de maintien, de prestance. La fille El Ecritian avait un don pour imposer respect et admiration de la part de toutes les personnes qu’elle croisait. Elle était toujours sûre d’elle, se déplaçant avec détermination, son regard aux éclats dorés se posant toujours avec cette once de supériorité qui faisait clairement comprendre qu’elle évoluait dans un monde différent. Son esprit restait insondable, même pour Lehmna qui la connaissait depuis leur enfance, et pourtant elle pouvait comprendre que son amie avait une idée derrière la tête.

– Ma tenue convient-elle à la femme la plus courtisée de la capitale ? Ironisa Nelclecia devant son silence.

La concernée jugea sa robe d’un regard professionnel, constatant qu’il s’agissait de l’une des œuvres de la marque Rosas pour laquelle elle posait. Il s’agissait de l’une des rares tenues qui découvrait les jambes de sa porteuse, celle-ci n’aimant pas exhiber cette partie de son anatomie. D’un noir profond, évidemment, elle était en velours, et sa simplicité n’enlevait rien à son élégante coupe. Si devant elle s’arrêtait au niveau des genoux, derrière elle retombait sur le sol, telle une traîne. Les bretelles étaient fines, découvrant ses bras portant le magnifique tatouage faisant référence à Shayaress : deux serpents, un noir et un blanc, partaient chacun d’un index, le noir étant sur le gauche, puis s’enroulait autour de ses bras, se croisaient sur ses omoplates, et venaient se rencontrer au-dessus de sa poitrine. Animal symbolisant le Dragon Noir, le serpent représentait essentiellement la force physique, pour le noir, et mentale pour le blanc.

Lehmna pouvait dire en toute sincérité qu’elle ne connaissait aucune autre personne pouvant porter aussi bien un tel tatouage. Bien plus qu’un simple dessin, il faisait partie intégrante de Nelclecia, renforçant son image puissante. Comme à son habitude, la jeune femme portait un large ruban autour du cou, cette fois-ci rembourrée de dentelle blanche, qui retombait avec légèreté jusqu’à ses chevilles. Elle s’était mise à le porter il y a un peu moins de dix ans, et depuis la descendante de Lehress ne l’avait jamais vu sans.

– Alors ? Pressa Nelclecia en repoussant ses longs cheveux noirs qui formaient une tignasse difficile à coiffer.

– Parfaite, répondit-elle simplement avec un haussement d’épaule. Je n’ai rien d’autre à ajouter. Je vais aller trouver une tenue pour Sereynity, va donc arranger ton visage pendant ce temps.

La jeune femme ne releva pas les sous-entendus de sa remarque, ayant l’habitude du franc parler parfois vexant de son amie, et se contenta d’obéir à ses indications. Après plusieurs essais infructueux qui mirent la patience de la Priress à rude épreuve, elle qui n’avait pas l’habitude de ce genre de choses, Lehmna lui trouva enfin un ensemble, noir également, un haut à longues manches transparentes, et une jupe ondulée qui traînait derrière elle. Elle s’occupa personnellement d’embellir sa cadette, lui conseillant de laisser ses cheveux libres, même si elle n’aimait pas ça.

– Fais attention, elle va te prendre les plus beaux courtisans si ça continue, se moqua Nelclecia qui avait finalement terminé de se maquiller.

– Mais non ! Tu sais très bien qu’il n’y a que des fous pour approcher les Fidèles de Shayaress, expliqua-t-elle avec un sérieux désarmant. Ils seront séduits, leurs compagnes seront jalouses, mais seuls les plus téméraires se risqueront à approcher le Dragon Noir.

Sereynity lança un regard peu convaincu à Nelclecia qui lui fit signe de ne pas s’en faire. La logique de Lehmna était souvent difficile à comprendre.

Lorsqu’elles furent toutes prêtes, le soleil commençait déjà à décliner au loin, projetant une lumière rougeâtre à l’intérieur de la luxueuse chambre.

– Ceenelle a dû faire préparer la voiture, supposa la propriétaire des lieux en quittant la pièce. Nous arriverons pile à l’heure.

– Dommage, j’aurais préféré que nous soyons légèrement en retard, regretta son amie. Nous aurions alors fais une plus grande impression en passant les portes.

– Lehmna, soupira Nelclecia avec lassitude. Tu ne changeras jamais.

– Regardez qui parle ! Je ne connais personne d’aussi campée sur ses positions que toi, je te signale, renvoya la concernée, piquée au vif.

Peu désireuse d’entrer dans leur faux conflit, Sereynity accéléra le pas, et monta la première dans la calèche une fois sortie de la bâtisse, tandis que les deux amies se rappelaient mutuellement toutes les situations qui pouvaient donner tort à l’autre.

Le dîner avait lieu dans le château principal, et était aux couleurs de la lignée précédente, à savoir celle du Dragon des Nuages. Peuple traditionaliste, les Autochtones obéissaient aux mêmes rituels depuis des siècles pour le choix de l’Empereur. L’ordre d’accession au trône restait inchangé pour les huit lignées, mais il arrivait de plus en plus rarement qu’il n’existe qu’un seul descendant de la famille considérée. Prônant l’égalité entre les hommes et les femmes, le choix se portait le plus souvent sur l’âge, et le degré de conformité avec la Déesse représentée. Ensuite, le candidat ou la candidate – il arrivait fréquemment que des Impératrices soient nommées –, était emmené sur le Cercle des Sages, où il était soumis aux épreuves psychiques des huit Sages.

À l’époque où les Ress régnaient, les Sages étaient leurs plus dévoués Fidèles. Leurs âmes furent scellées dans des statues à leur mort, et grâce à la magie unique qui entourait tout ce qui avait attrait aux Déesses Dragon, leurs pouvoirs étaient toujours présents, au travers des monolithes qui donnaient ou non leur approbation à la nomination du candidat. Selon les règles, l’ancien Empereur devenait le Second de l’actuel, ce qui permettait d’effectuer une transition en douceur. Depuis l’avènement des descendants, il n’y avait encore jamais eu de problèmes quant à cette manière de faire. Le peuple ne se plaignait pas de ce mode de règne, même après l’arrivée des Citoyens, qui avait cependant ébranlé bons nombres d’esprits.

Ainsi la salle de réception était-elle parées de draperies, tapisseries, décorations et fleurs blanches. Un effet d’optique donnait l’impression que des nuages nacres flottaient sous la haute voûte de la salle. Une légère brise à température ambiante faisait voleter robes et cheveux, sans toutefois gêner les convives. Une douce musique reposante incitait à la discussion tout en détendant l’atmosphère. Plus d’une centaine de personnes était présente, essentiellement celles faisant partie de la vaste famille Ressienne. Celle-ci ne comptait pas que les descendants directs, de plus en plus rares, mais également ceux issus d’union entre les Dragons, ou bien avec d’autres familles puissantes, telle celle de Nelclecia. De plus, les éminentes personnalités de la cour étaient conviées, comme les Fidèles Supérieurs, le Représentant des Fidèles, la Grande Priress, le Général de l’Armée Impérial et le Représentant des Citoyens. Et si Nelclecia n’alla saluer comme il se le devait que la Grande Priress et les Fidèles Supérieurs en plus de l’Empereur actuel ; elle prit le temps d’aller présenter ses salutations à tous les autres descendants directs.

Le plus jeune était une adolescente de quatorze ans, nommée Solyheld « le Miroir d’Argent », de la lignée de Heldress qui ressemblait à s’y méprendre aux représentations de sa Déesse. De trois ans son aîné, venait ensuite Sun Tieru, silencieux et discret fils de Tyiress, le Dragon Terrestre. Jumeaux à la beauté envoûtante, tout comme Cheeniress, Cheeliael, « le Feu de l’élégance », et Harani « l’Esprit Ardent » étaient au centre de l’intérêt, ce qui ne leur déplaisait pas le moins du monde, du haut de leurs vingt années. Tout aussi entourée, mais plus modeste, Fayleena, sœur de Faydan, illuminait ses interlocuteurs d’une aura dorée, qui lui valait bien son nom « d’Or Béni ». En plus de Fayshayar et de Lehmna, venait Cyhara « le Vent de l’Esprit », qui avec ses quarante et-un ans aurait pu être l’actuelle Impératrice si elle n’avait pas préféré consacrer sa vie au développement de son don pour la guérison. Malgré le fait qu’ils habitaient tous à proximité, leurs différences d’âges et de comportement faisait qu’il était rare de voir tous les descendants ensemble. Pour sa part, Nelclecia n’avait de contact qu’avec Lehmna et Fayleena, au travers de son frère aîné. Il lui était arrivé de parler avec Heha, la future Impératrice, mais son devoir de mère depuis six ans avait quelque peu tarit leur amitié. Cependant elle n’avait rien contre les autres, aucun n’avait mauvais fond, ni n’était inutile.

Seulement il n’y avait que l’Obsidienne pour oser rester à ses côtés. Seule la force pouvait côtoyer la puissance. Sauf que pour l’occasion, Lehmna ne resta guère longtemps en sa compagnie elle s’éclipsa en direction de Fayleena et de sa cour d’admirateurs, emmenant Sereynity avec elle. Ce faisant, elle avait adressé un clin d’œil complice à son amie, tout en lui désignant la statue représentant une jeune femme entourée de papillons, l’animal symbole d’Anaress. Intriguée, la jeune femme se tourna dans cette direction, et ne put retenir un soupir de résignation en découvrant qui se trouvait près de cet endroit. Elle traversa toute la salle de sa démarche altière, prenant une coupe remplie d’un alcool typique du continent, d’une agréable couleur corail. Elle y trempa ses lèvres et vint s’adosser à la colonnade en jadéite la plus proche de la statue.

Deux jeunes gens discutaient, un homme et une femme. Et si celle-ci paraissait particulièrement entreprenante, son compagnon ne semblait guère intéressé, ne cessant de jeter des coups d’œil en direction du buffet. Un sourire s’étira sur le visage de Nelclecia sans qu’elle ne s’en rende compte, ses yeux mordorés détaillant l’étrange couple. La jeune femme, un peu plus jeune qu’elle-même, portait les apparats du Dragon de Feu, ce qui confirmait ses talents de séductions. Ses cheveux cuivrés étaient coiffés en un élégant chignon d’où des mèches fines s’échappaient de manière stratégique. Elle n’était pas vilaine, mais son visage était un peu trop banal selon la fille El Ecritian. L’homme quant à lui avait fait un effort vestimentaire pour une fois. Il portait une veste noire ornée de boutons et d’un liseré dorés, à demi ouverte sur une chemise semblant être recouverte d’un film cuivre, et son pantalon sablé était accompagné d’un pan jaune pâle sur le côté gauche. Il s’était correctement rasé, et avait discipliné ses cheveux blonds aux éclats d’or, ce qui lui donnait un air docile qui ne lui correspondait pas. Son visage était plus fin que celui de sa sœur, et bien qu’il ait quatre ans de plus qu’elle, il paraissait de son âge. Il n’affichait pas de tâches de rousseur, et même s’il n’irradiait pas son entourage d’un halo d’or, il méritait cependant son nom de « Don de l’Or », car il dissimulait en lui de nombreuses qualités qui lui conféraient un don que peu de personne connaissait.

Il s’agita subitement, parcourant rapidement la salle de son regard, une ride d’inquiétude barrant son front, qui n’accueillait pas de mèches désordonnées ce-soir. C’est alors que ses yeux dorés se posèrent sur elle. Aussitôt son visage exprima son soulagement, et un sourire narquois se peignit sur ses traits séduisants. Voyant que son interlocuteur ne s’occupait plus d’elle, la jeune femme se tourna et eut un instant d’hésitation en découvrant Nelclecia. Elle observa furtivement les deux descendants qui ne se quittaient pas du regard, et décida de s’éclipser. Elle n’était pas de taille pour lutter contre le Dragon Noir.

– Bonsoir, Faydan, déclara posément cette dernière en portant son verre à sa bouche.

– Arrête, tu sais bien que je n’aime pas quand tu m’appelles comme ça, grimaça-t-il en levant les yeux au ciel.

– Tu le portes pourtant bien mieux que tu ne le crois, objecta-t-elle.

– J’espère que tu n’as pas fait fuir ma potentielle proie juste pour me dire ça, soupira-t-il en s’approchant.

– Ta proie ne paraissait pas t’intéresser, d’autant plus que tu en cherchais une autre pendant tout ce temps.

– Autre proie que je viens de retrouver et qui me semble d’une humeur bien combattive, souleva-t-il en plantant son regard dans le sien.

– Disons que j’ai reçu des nouvelles particulièrement réjouissantes, commença-t-elle avec un sourire entendu.

– Je ne savais pas que mon futur mariage te ferait autant plaisir, railla-t-il ouvertement.

– Quoi ? ! S’écria-t-elle en manquant de lâcher son verre.

Son étonnement sincère surprit son interlocuteur, qui s’en voulut d’avoir été si brusque.

– Tu n’es pas au courant ? Je pensais que Lehmna s’empresserait de te le dire…

– Elle m’a informé du fait que ton père voulait te passer la corde au cou avant la fin de l’année, mais pas que cela avait déjà été fait, répliqua-t-elle d’une voix blanche.

– Ce n’est pas encore le cas, assura-t-il, touché par la peine qu’il pouvait entrevoir dans ses yeux. J’ai exagéré, je ne suis pas fixé pour le moment, j’ai dis ça juste pour…

Il ne termina pas sa phrase, incapable de s’expliquer autrement que par un haussement d’épaules.

– Ah ! D’accord, j’ai cru que…Enfin peu importe, j’ai eu peur d’avoir manqué quelque chose, se justifia-t-elle avec hésitation.

– Alors quel est le sujet de ces nouvelles si importantes ? Tenta-t-il en revenant sur leur sujet principal.

– Je ne peux révéler cela au descendant de Fayress, déclara-t-elle sur un ton catégorique qui oscillait entre sérieux et exagération. Cela ne concerne que Shayaress.

– Ton comportement ressemble plus à de la discrimination qu’à autre chose, nota-t-il d’un air blasé. Mais bon, ce n’est pas le premier secret que tu refuseras de me dévoiler, je commence à avoir l’habitude, ajouta-t-il en s’approchant un peu plus, caressant du bout du doigt le ruban qui ornait son cou.

Nelclecia ne bougea pas, se contentant de croiser son regard pour tenter d’y lire ce qu’il pensait.

– Cela fait longtemps que l’on ne s’était vu, Nathan, murmura-t-elle en changeant de tactique.

– Il ne tient qu’à toi de venir me voir plus souvent, Fay-sha-yar, répondit-il pareillement en détachant bien chaque syllabe de son prénom, tout en faisant remonter ses doigts sur ses joues en une caresse furtive.

La jeune femme ferma les yeux l’espace d’un instant, esquivant un léger sourire qui dissimula son frisson. Peu de personnes l’appelaient par son véritable nom, et il n’y avait que Nathan pour y mettre les intonations qui le rendaient si puissant. Il n’y avait que lui pour rappeler qu’ils étaient tous les deux liés par l’or. Soudain, un son qui ressemblait à celui de clochettes en cristal s’entrechoquant retentit dans la salle, arrachant la jeune femme à son étrange état. Cela signalait qu’il était temps de se mettre à table.

– C’est dommage, nous ne sommes pas placés à côté, regretta Nathan en se reculant. J’ai vu le plan de table, ajouta-t-il en voyant l’air peu convaincu de sa compagne. Nous continuerons notre petite discussion après, ne t’éclipse pas comme tu as l’habitude de le faire.

Il agrémenta sa remarque d’un sourire ironique, avant d’aller tirer sa sœur des griffes de ses nombreux prétendants qui se chamaillaient pour savoir qui allait la mener à la table. Il régla la question en la leur soufflant sous le nez, pour la plus grande joie de Fayleena, qui appréciait toujours les interventions salvatrices de son frère. Nelclecia les regarda s’éloigner, puis elle les suivit, pénétrant dans une salle un peu plus petite, qui ne comportait qu’une immense table rectangulaire, des décorations et une étale où s’entreposaient les réserves en boisson, pain, et vaisselles.

Une servante la plaça entre Lehmna et Harani, non loin du futur couple de régnant, et surtout en face de leur petite fille de six ans, nommée Aneha. Grâce à la technologie des Citoyens, la fillette ne présentait aucune tare résultant de l’union incestueuse de ses parents. Bien plus qu’une enfant interdite, selon les critères de Vion, elle était une descendante pure souche d’Eharess, ce qui la rendait particulièrement précieuse. Elle portait les gènes ancestraux du Dragon de l’Eau, lui conférant des attributs physiques inhabituels comparés à un humain normal. Ses cheveux fins étaient d’un bleu sombre rappelant les étendues maritimes, et ses yeux turquoises semblaient posséder des reflets rappelant l’écume des vagues. Elle adressa un sourire innocent à Nelclecia, qui entama la discussion, ayant déjà eu l’occasion de parler quelques fois avec la fillette lors de ses précédentes visites.

– Tu n’es pas trop anxieuse pour demain ? Lui demanda-t-elle tout en grignotant un amuse-gueule, en attendant que les premières entrées soient servies.

– J’ai hâte d’y être ! S’exclama-t-elle en frappant dans ses mains d’un air excité. Ce n’est pas donné à tout le monde de participer à une intronisation ! En plus nous allons vivre ici, dans le château principal ! Je suis vraiment très heureuse !

– Ca se voit, acquiesça la jeune femme avec un sourire bienveillant devant sa joie manifeste.

– Quelle malchance, tu seras encore plus capricieuse maintenant, se plaignit exagérément Harani en entrant dans la conversation.

– Ce n’est pas vrai ! Rétorqua la petite fille en affichant une moue courroucée. Tu es bien plus capricieux que moi avec toutes tes aventures amoureuses !

Nelclecia ricana en voyant l’air perplexe et vexé du jeune homme, qui n’apprécia pas non plus sa réaction.

– De toute manière tu es trop jeune pour comprendre ces choses là, se justifia-t-il en se drapant dans sa dignité. Dis-moi Fayshayar, je t’ai vu arriver avec cette magnifique Priress tout à l’heure, comment s’appelle-t-elle ?

– Qu’est-ce que je disais ? Marmonna Aneha en secouant la tête de dépit.

Le jeune homme feignit de n’avoir rien entendu, et garda son attention portée sur sa voisine de table. Cette dernière le dévisagea quelques instants, se disant qu’il ressemblait de plus en plus à Shyn Von Dros. Il avait certes plus d’allure et de charme que lui, mais elle ressentait la même assurance teintée de naïveté qui émanait des deux jeunes hommes âgés de vingt ans. Harani était plus mystérieux et séducteur, mais il gardait un certain côté enfantin qu’il avait en commun avec Shyn, et qui visiblement plaisait beaucoup aux jeunes filles vu que les deux garçons étaient particulièrement populaires auprès de la gente féminine. Mais elle-même devait avouer que le descendant de Cheeniress possédait cette beauté envoûtante qui caractérisait la lignée du Dragon Pourpre. Ses cheveux vermillons tombaient avec insolence sur son visage, caressant ses épaules tout en donnant l’envie d’y glisser ses doigts tant ils étaient fins. Derrière ce rideau soyeux, ses grands yeux aux iris rouge clair étincelaient de curiosité quant à cette inconnue qui l’attirait tant.

– Elle n’est pas pour toi, lâcha finalement Nelclecia en buvant une gorgée de liqueur. Tu risquerais de te brûler les ailes en voulant l’approcher.

– Aucun problème, je suis le Feu, glissa-t-il avec un sourire narquois.

Elle ne put s’empêcher de plier devant cet argument de choix, s’amusant de son impétuosité. Elle jeta un coup d’œil à son amie, placée vers le centre de la table, et qui semblait absorbée par son verre d’eau.

– Elle fait partie des Combattants Itinérants, révéla-t-elle en captant le regard d’Harani. Et surtout, elle sert Shayaress, alors ne soit pas trop ambitieux.

Malgré sa grimace suite à ces révélations, il conserva un air déterminé, dévorant du regard la jeune Priress.

– Elle s’appelle Sereynity, ajouta-t-elle en soupirant. Elle devrait rester quelques temps ici, mais ne t’attends pas à un miracle.

– Il a déjà eu lieu puisque j’ai la chance de pouvoir la rencontrer, répondit-il avec un clin d’œil malicieux.

Une vague de tristesse submergea subitement Nelclecia, qui se demanda s’il était vraiment sérieux. De tels mots ne pouvaient être dis à la légère, et pourtant cela avait déjà été le cas dans une situation différente qu’avait été la sienne. Elle s’empressa de chasser ces idées déprimantes, et l’arrivée des plats l’aida à se concentrer sur autre chose. Néanmoins son attitude ne passa pas inaperçue aux yeux d’Aneha, qui darda sur elle un regard étrangement mâture.

– J’ai fait un rêve te concernant, déclara-t-elle subitement, attirant son attention de par le sérieux de sa voix enfantine. La personne que tu attends depuis si longtemps…Elle va bientôt revenir.

Pour le coup, Nelclecia laissa retomber sa fourchette, qui heurta bruyamment son assiette en porcelaine. Les yeux braqués sur la fillette, elle eut l’impression qu’un gouffre s’était creusé sous ses pieds. Dans d’autres circonstances, elle n’aurait pas accordé autant d’importance à une telle remarque, mais Aneha était spéciale. Elle possédait un don de clairvoyance, grâce au sang de la Déesse de l’Eau. Symbole du temps, de l’espoir et des rêves, cette dernière avait légué à sa descendante le pouvoir de faire des rêves concernant le passé, ou le futur. Tous s’étaient révélés exacts, sans exception. Elle n’en faisait pas chaque nuit, mais en général il s’agissait d’événements importants. La jeune femme savait pertinemment de qui Aneha parlait. Cette personne dont elle aspirait le retour improbable ! Elle n’avait jamais voulu entrevoir la possibilité de sa mort, espérant en vain la revoir un jour ou l’autre. La petite fille venait de confirmer son souhait, il n’y avait aucun doute là-dessus.

– Quand cela doit-il arriver ? Souffla-t-elle en se penchant vers elle.

– Je l’ignore, déplora la fillette en haussant les épaules. Quand il s’agit du futur, mes rêves sont plus flous.

– Ce n’est pas grave, lui assura-t-elle en se forçant à sourire. Ce que tu viens de m’annoncer m’aide déjà beaucoup, merci Aneha.

Elle se redressa, et demeura pensive un long moment avant d’attaquer son entrée, le cœur battant furieusement dans sa poitrine à l’évocation de ce retour tant espéré.

Il semblerait que le vent ait enfin tourné après ces années de souffrances.

Malgré ses efforts pour chasser les nombreux espoirs qui commençaient à naître en elle, Nelclecia ne put s’empêcher de songer aux paroles de la petite fille. Les discussions autour d’elle n’avaient plus d’intérêts, plus rien ne comptait hormis ce fol espoir de retrouver celui qui était parti en emportant bien plus que ses larmes. Elle évita toutefois de faire ressurgir les souvenirs du passé, ayant peur de se remémorer cette nuit. Certains instants parvinrent cependant à s’échapper de sa mémoire torturée, l’obligeant à les repousser avec force. Elle ne fut donc pas mécontente que l’interminable repas prenne fin. Hellori annonça que les boissons de clôtures seraient servies dans une autre salle, et pria donc ses convives de bien vouloir le suivre.

La pièce suivante était un peu plus petite, plus intime, sa forme voûtée était dissimulée par un assemblage de tissus aux tons bleutés qui recouvraient le plafond, créant une atmosphère calme. Meublée comme un grand salon, elle comportait une dizaine de canapés et fauteuils confortablement rembourrés de velours allant du bleu nuit le plus sombre, au bleu le plus cristallin. Tous étaient rehaussés par des armatures en or, et accompagnés de tables basses à la forme variées. Rondes, ovales, rectangulaires, elles pouvaient aussi bien être en bois, qu’en granit ou en verre soutenu par de l’acier plaqué. Des assortiments de tasses en porcelaine étaient disposés sur toutes les tables, avec de petites assiettes proposant des accompagnements légers, relevant plus de la gourmandise qu’autre chose. D’élégants chandeliers à branche en argent étaient disposés un peu partout dans la pièce, dont les bougies à la cire colorées dans des tons pastels diffusaient une douce lumière intimiste. Les invités s’installèrent selon leur gré, appréciant l’aménagement de la pièce. Nelclecia prit place sur un fauteuil près de l’imposante cheminée taillée dans la roche, profitant de la chaleur des hautes flammes qui s’y prélassaient.

Du coin de l’œil, elle repéra ses amis, et ne put dissimuler un sourire ironique en voyant Lehmna s’asseoir près d’un jeune homme de son âge. Le regard entendu que la jeune femme échangea avec Nawn, qui se tenait un peu plus loin, ne lui échappa pas. Nelclecia reconnaissait bien là son amie, provocante et charmeuse, elle faisait exprès de se rapprocher d’un autre homme pour observer les réactions de son futur époux. Ce dernier ne semblait d’ailleurs pas apprécier, il fusilla du regard l’importun, mais se retint d’intervenir. Il se contenta d’entrer dans le jeu de sa promise, se rapprochant à son tour d’une jeune femme innocente. Se désolant de leur comportement enfantin, la descendante de Shayaress tourna la tête et put observer le manège subtil de Harani auprès de Sereynity. Elle fut assez surprise de voir que la Priress ne le repoussait pas, mais elle ne chercha pas à les observer plus longtemps. Ce n’était pas genre de s’immiscer dans la vie des autres, Sereynity était bien assez grande pour choisir ses fréquentations, et Harani n’était pas une mauvaise personne au fond. C’était un membre de la famille Ressienne après tout.

Des serviteurs firent leur entrée, et servirent avec diligence et efficacité tous les convives. Des boissons chaudes diverses étaient proposées, de l’infusion de plantes aromatiques, au mélange de caféine le plus corsé, en passant par un simple lait chaud agrémenté de miel. Nelclecia se fit servir un café bien serré, et commença à le boire tandis que les discussions allaient bon train tout autour d’elle. Elle embrassa du regard la pièce, repérant de ce fait Nathan, qui se tenait auprès de sa sœur et de ses parents, et non loin de lui les portes-fenêtres menant au balcon. Elle s’empressa de terminer sa tasse, avant de se lever avec pour intention d’aller dehors. C’est alors que Cheeliael se mit sur son chemin, la transperçant de son regard rouge clair.

– Tu dois être au courant pour Faydan et la décision de son père, déclara-t-elle sans préambule. Cela fait des années que des rumeurs courent sur vous deux, mais il n’y a rien d’officiel. J’ai l’intention de me proposer à son père, le Pourpre et l’Or sont fais pour s’unir. Le Dragon Noir n’a pas sa place, alors cesse de l’enchaîner en vain.

Elle ne lui répondit rien, se contentant de lui adresser un regard hautain et dénué d’intérêt avant de la contourner. Elle se dirigea vers la porte-fenêtre et l’ouvrit, ne s’étonnant pas du fait que Cheeliael ne la rattrape pas – il aurait été mal aisé de sa part de créer une esclandre en cette veille de jour sacré. Une brise l’accueillit, la faisant légèrement frissonner, mais l’air chargé des senteurs fleuries des environs l’incita à refermer la porte derrière elle et à s’approcher de la balustrade. Le ciel était d’une noirceur profonde, ponctué par les étoiles brillantes qui le constellaient de tâches immobiles.

La jeune femme s’accouda au rebord, et observa les lumières projetées par les nombreux lampadaires qui constituaient un véritable réseau à travers les jardins du palais. Elle pouvait voir également les lumières provenant de quelques dépendances, ne les distinguant que par habitude. Indubitablement, les paroles de Cheeliael lui revinrent à l’esprit, et notamment le fait que des rumeurs couraient sur elle et Nathan. Il était vrai qu’ils avaient toujours été proches, et que leur relation était bien souvent ambiguë. Il l’aimait, c’était un fait qu’elle ne pouvait ignorer, et qui était établi depuis des années déjà. Le problème était qu’elle n’était pas encore prête à lui accorder ce qu’il voulait. Quand bien même dix années s’étaient écoulées depuis son départ, elle ne pouvait se résoudre à l’oublier. Sans oublier l’étrange rêve de Aneha, qu’il ne fallait pas prendre à la légère. D’un autre côté, l’ultimatum posé par le père de Nathan lui faisait reconsidérer la question. Le temps pressait et elle devrait bientôt se prononcer et faire un choix irrévocable.

Une vive douleur au bras gauche lui arracha un petit gémissement, et l’obligea à refermer une main sur le creux de son coude. En écho à cette douleur, une autre se déclencha à sa tête, lui donnant l’impression qu’un étau se refermait subitement sur son crâne. Elle parvint à repousser la douleur au prix d’un effort qui la laissa haletante. Tout ceci n’était qu’un signal d’alerte. Elle n’avait que trop tiré sur la corde fragile de ses souvenirs, elle n’allait pas pouvoir tenir bien longtemps dans ces conditions.

Quand la porte s’ouvrit derrière elle, la jeune femme était parvenue à retrouver un état normal. Elle put donc réagir de manière habituelle à l’arrivée, non surprenante, de Nathan. En galant homme, il enleva sa veste et la déposa sur les épaules dénudées de Nelclecia.

– Tu as quelque chose à te faire pardonner ? Supposa celle-ci en haussant un sourcil perplexe.

– Mon geste est si contraire à mes habitudes ? Renvoya-t-il avec air las.

Elle ne répondit rien, mais son sourire amusé en disait long sur ses sous-entendus.

– Je pense ne pas me tromper en affirmant que tu vas repartir sitôt la cérémonie terminée, aborda-t-il avec tact.

– En effet, j’ai des cours le jour suivant, acquiesça-t-elle. Avant de te plaindre du fait que je ne reste jamais longtemps, anticipa-t-elle avec autorité. Je te rappelle que je travaille dur pour arriver au bout de mon projet, et que je t’ai proposé plusieurs fois déjà de venir me voir au Manoir.

– Tu sais bien que je n’aime pas quitter le continent. Av’Lee est le territoire des Citoyens, pas des Autochtones.

– Tu n’y seras pourtant pas traité comme tel si tu es mon hôte.

– Si un jour ta présence me manque trop, je viendrais te voir, promit-il avec un sourire charmeur.

Elle esquissa un sourire puis jeta un rapide coup d’œil derrière eux, s’assurant que la porte-fenêtre était bien refermée et que personne n’était situé trop près.

– Dis-moi Nathan, que sais-tu de la surveillance actuelle aux postes frontaliers avec le Pays des Exilés ? Questionna-t-elle sérieusement.

Le jeune homme fronça les sourcils devant cette interrogation incongrue, mais il ne fit aucun commentaire désobligeant sur le sujet, ayant parfaitement compris au ton de son amie que la plaisanterie n’était pas de mise. Le descendant de Fayress avait suivi des études militaires qui lui avaient donné l’occasion d’en apprendre plus sur la surveillance de leur territoire, et notamment concernant la frontière avec le Nord.

– Elle n’est pas très importante, répondit-il après un temps de réflexion. Il n’y a pas eu de tentative d’entrée clandestine depuis des décennies, alors les effectifs postés ont été réduits.

Nelclecia hocha de la tête, le regard perdu dans le vide, elle réfléchissait en silence. L’observant avec une certaine appréhension, Nathan attendait patiemment qu’elle se décide à parler.

– Crois-tu qu’il serait possible de faire passer quelqu’un là-bas ? Sachant qu’il faudra que cette personne revienne.

– Elle ne pourra pas ressortir, fit-il d’un ton catégorique. Personne ne peut passer du Pays des Exilés à notre territoire.

– Quand bien même cette personne aurait une missive de notre famille ? Supposa-t-elle en captant son regard. Il ne s’agirait que de passer quelques mois sur ces terres.

– Rien n’y fera ! Les découvertes des Citoyens ont accentué la peur que nous incitait cette zone. Même s’ils venaient à dire que les radiations ne peuvent pas affecter une personne en si peu de temps, c’est à présent une question de principe. Les frontières sont à sens unique. Tu comptes y faire un tour ?

– Je ne pourrais pas moi-même, j’ai d’autres choses à faire, répondit-elle en tapotant du bout des doigts la rambarde, signe qu’elle réfléchissait. Surtout si je ne suis pas certaine de pouvoir revenir. Il faudrait que j’y envoie une personne, et qu’elle puisse transmettre le message à une autre qui resterait sur nos terres. Ca signifie deux personnes de confiance, dont une qui resterait au Pays des Exilés.

– Qu’y a-t-il de si important là-bas ? Tenta-t-il prudemment.

– Shayaress, murmura-t-elle après une courte hésitation. Son corps se trouve là-bas d’après mes sources.

– Tu veux parler de cette Priress du Dragon Noir ici présente ?

– Oui, elle a enquêté pour moi, et m’a rapporté ses découvertes. Je ne peux pas l’y envoyer si elle ne peut pas revenir. Bon sang ! Il va falloir que je trouve une solution.

– Retrouver Shayaress, la seule Déesse dont le corps n’a pas disparu, tel est le secret que tu refusais de dévoiler au descendant de Fayress que je suis ?

La jeune femme eut un sursaut, et le regarda comme si elle venait juste de découvrir sa présence.

– Mais pourquoi t’ai-je raconté tout ça ? Souffla-t-elle en portant une main à sa bouche.

Pour la première fois depuis qu’il la connaissait, Nathan se retrouva face à une Nelclecia effarée et déstabilisée. Il réalisa alors qu’elle était prise de tremblements nerveux. Il voulut poser ses mains sur ses épaules, dans un geste apaisant, mais elle se déroba à son contact, le foudroyant de son regard pour avoir osé la toucher. Elle enleva sa veste et la lui tendit avec brusquerie. Ce faisant, le jeune homme put apercevoir un détail inquiétant : les veines au niveau du creux de son bras gauche étaient anormalement gonflées, et semblaient palpiter à un rythme soutenu. Avant qu’il ait eu le temps de la retenir, la descendante de Shayaress était retournée à l’intérieur. Elle quitta la pièce et se rendit dans la salle d’eau la plus proche. Indifférente au carrelage luxueux, aux robinets en cuivre brillant, à l’imposant miroir cerclé d’argent, la jeune femme s’aspergea le visage d’eau fraîche. Elle fit subir le même traitement à son bras, refoulant son gémissement quand le liquide sembla brûler sa peau. Elle s’accorda un bref regard dans le miroir, se désolant de voir à quel point son visage avait pris une expression éreintée. Profitant de son isolement, elle reprit une respiration correcte, faisant de son mieux pour chasser la douleur tout en retrouvant ses esprits. La découverte de Sereynity, les révélations d’Aneha ainsi que l’ambiance si particulière des lieux avaient remué bon nombre de souvenirs que Nelclecia s’efforçait de conserver dans un coin hermétique de son cerveau. En l’espace de quelques heures, toutes les portes menant à ce sanctuaire qu’était sa mémoire s’étaient ouvertes, déversant la peine et la colère qui s’étaient accumulées derrière ces barrières. Et elle n’avait pas de quoi stopper ces vagues tumultueuses.

Un coup d’œil à sa montre lui indiqua qu’il était onze heures passées, ce n’était plus la peine pour elle d’aller annoncer son départ. Elle quitta la pièce et se retrouva dans un couloir, qui plongé dans une semi-pénombre, la désorienta quelques instants. Des éclats de voix à sa droite l’incitèrent à passer son chemin. Une poignée de minutes plus tard, elle atteignait le patio d’entrée, où attendaient les nombreux meneurs chargés de raccompagner les invités dans leurs domaines respectifs. Installés sur des bancs élégants, des canapés judicieusement placés sur des terrasses encadrées de rideaux aux couleurs chaleureuses, ils avaient également eu droit à un repas, et jouissaient d’un certain nombre d’avantages à être ici, leur donnant l’impression qu’ils étaient plus que des serviteurs. Cependant à l’arrivée de la descendante de Shayaress, les conversations cessèrent, et les meneurs responsables de la noble lignée du Dragon Noir se levèrent aussitôt.

– Que l’un de vous me raccompagne, ordonna Nelclecia d’un air absent, mais qui conservait suffisamment d’autorité. Un autre devra s’occuper de la Priress Sereynity.

– Bien Mademoiselle, répondirent-ils en chœur tout en s’inclinant respectueusement.

Ce fut le plus rapide qui s’octroya la responsabilité de reconduire la jeune femme jusqu’à sa dépendance. Durant tout le trajet en calèche, cette dernière resta prostrée au fond de son siège, tenant fermement son bras gauche, qui lui donnait l’impression de brûler intérieurement. Elle fut soulagée de regagner le havre de paix que représentait sa demeure. Un silence presque oppressant régnait dans les couloirs vide, éclairés par des chandeliers aux flammes vacillantes, qui projetaient des ombres déformées sur les murs. Au fur et à mesure qu’elle avançait, Nelclecia avait l’impression que ceux-ci se rétrécissaient, que les ombres furtives l’engloutissaient de plus en plus, et que les nombreuses niches dissimulaient des secrets aussi sombres que les siens. Monter les marches jusqu’à sa chambre lui parut interminable, et ce n’est qu’une fois arrivée en haut qu’elle se rendit compte à quel point elle se sentait fébrile. Son front était brûlant, couvert de sueur, et paradoxalement, la peau sur son bras gauche lui paraissait glaciale.

Un mal de tête soudain l’assaillit alors qu’elle atteignait les portes de sa chambre, ce qui l’obligea à s’appuyer momentanément contre celle-ci. Un bruit inconnu la fit sursauter violemment, et elle dut retenir une exclamation de surprise en apercevant à travers le voile trouble qui avait recouvert ses yeux, une silhouette au bout du couloir. Une silhouette qu’elle connaissait mais sur laquelle elle était présentement incapable de donner un nom. La jeune femme s’humecta les lèvres et chercha à retrouver sa voix, mais elle en fut bien incapable. Dans le reflet ardent des chandelles, la silhouette immobile donnait l’impression d’absorber toutes les ombres. Sentant qu’elle était proche de l’évanouissement, Nelclecia s’empressa d’ouvrir les portes et de se réfugier dans sa chambre. Elle les verrouilla avec les chaînettes prévues à cet effet, puis elle alla s’effondrer sur son lit sans autre forme de cérémonie. Elle savait qu’il était inutile de lutter, elle connaissait parfaitement bien ces symptômes, et en l’absence de son traitement, elle ne pouvait que laisser le sommeil la submerger. Un sommeil agité, peuplé de rêves obscurs, où passé enfoui, cauchemars irréels et peurs refoulées se côtoyaient dans un ballet éreintant.

**********

Nelclecia se réveilla brusquement, se redressant sur son séant à la recherche d’un air qui lui faisait défaut. Couverte de sueur, assoiffée et surtout désorientée, la jeune femme mit quelques minutes avant que ses yeux s’habituent à la semi-obscurité qui régnait dans sa chambre, puis pour que son esprit se remémore les raisons de sa présence ici. Une migraine terrible s’empara d’elle alors qu’elle se levait et ses jambes refusèrent de la porter au premier essai. Elle dut attendre un petit moment avant de recommencer, à la suite de quoi elle gagna sa salle de bain, sur le chemin de laquelle elle se dévêtit. Les yeux à demi-clos, elle ouvrit les robinets d’eau froide dans la douche encastrée dans une mosaïque bleu sombre, et accueillit les jets d’eau avec une plainte étouffée.

Au fur et à mesure que son corps se réveillait et chassait la douleur, elle put augmenter la température, soulageant ses muscles crispés tout en lui conférant un bien être qui lui éclaira les idées. Une vingtaine de minutes plus tard, elle ressortait, enroulée dans une serviette d’un blanc immaculé qui contrastait avec sa peau matte. Du revers de la main, elle essuya une partie de la buée qui recouvrait le miroir sur pied disposé près du meuble au double lavabo. Elle fut frappée par l’aspect de son bras gauche, dont la pâleur inhabituelle faisait ressortir la proéminence inquiétante de ses veines. En posant sa main dessus, elle pouvait sentir les battements saccadés de son pouls. Un regard furtif lui apprit que son visage avait repris des couleurs, mais qu’elle conservait une expression fatiguée qui ne lui irait pas pour la cérémonie imminente.

– J’ai été négligente de ne pas en apporter ici, marmonna-t-elle en fouillant dans une armoire qui contenait toute sorte de produits médicaux. J’aurai pourtant dû anticiper ce qui allait se passer.

Après quelques minutes de recherche, elle déposa sur le meuble toute une série de petits bocaux, et s’évertua à se composer une mixture capable de la soulager davantage. Elle appliqua sur son bras une crème dont la couleur verte trahissait ses origines végétales, avant de l’entourer d’un bandage assez lâche pour ne pas lui couper la circulation sanguine. Elle but ensuite les concoctions précédemment préparées, qui lui laissèrent un arrière-goût peu attrayant. Elle retourna par la suite dans sa chambre, encore plongée dans l’obscurité et se laissa tomber sur le lit en soupirant. L’élégante horloge suspendue au-dessus de la cheminée indiquait qu’il était à peine trois heures du matin. Sous la fatigue, ses paupières se fermèrent d’elles-mêmes, et elle plongea dans un sommeil nettement moins mouvementé.

Elle n’entendit pas les coups frappés à sa porte, ni les appels de Ceenelle, mais elle sentit quand la vive lumière du soleil inonda sa chambre. Cela la réveilla en sursaut, tandis que la voix de la domestique lui parvenait enfin aux oreilles.

– …Que je vous appelle, disait-elle, plantée devant son lit en affichant une mine inquiète.

– Quoi ? Marmonna la concernée d’une voix rauque qui l’obligea à se racler la gorge pour l’éclaircir.

– Mademoiselle Fayshayar, soupira la femme en s’asseyant sur le lit. Sauf votre respect, vous avez une mine affreuse. Etes-vous malade ?

– Si on veut, admit-elle en passant une main dans ses cheveux emmêlés.

Elle regarda furtivement l’horloge et s’aperçut qu’il était déjà presque dix heures. La cérémonie allait commencer dans moins d’une heure, et elle n’était pas du tout prête pour cela. Tout était confus dans sa tête, lui rendant la réflexion difficile.

– Apporte-moi de quoi me remettre sur pieds je te prie, à manger à boire, n’importe quoi qui me redonne une allure convenable.

– Très bien, profitez-en pour aller prendre une douche revigorante, conseilla-t-elle en se redressant. Et ne verrouillez pas la porte de votre chambre, j’ai dû aller chercher les clefs tout à l’heure.

– Ah ! Pardon, réalisa-t-elle. J’avais fermé car…

Elle laissa sa phrase en suspens, se souvenant avec précision d’une silhouette entraperçue dans le couloir. La silhouette d’une personne qui n’aurait jamais dû se trouver là. D’un geste de la main, elle indiqua à Ceenelle qu’elle pouvait partir sans se soucier d’elle. Dès qu’elle se retrouva seule, Nelclecia s’empressa d’examiner son bras, enlevant prestement le bandage. Contre toute attente, le gonflement s’était atténué, ses veines avaient repris une forme normale. Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres, la jeune femme se réjouit alors de son initiative d’il y a quelques heures. Ses concoctions avaient fait leur travail. Restait maintenant à espérer que la crise ne reviendrait pas durant la cérémonie. Le manque de temps la motiva à se lever et à se doucher une nouvelle fois.

Quand elle ressortit de la salle de bain, enroulée dans sa serviette, les cheveux dégoulinant d’eau, Ceenelle était déjà revenue et avait déposé un plateau sur son bureau. La jeune femme s’empressa de boire le jus de fruit énergétique que la domestique lui avait préparé, puis elle alla appliquer un masque nutritif à ses cheveux. Durant le temps de pose nécessaire, elle dégusta son petit déjeuner, qui lui apporta un regain de force, puis elle s’attela à la tâche de se rendre présentable. Elle ouvrit donc en grand les deux battants de son imposante armoire taillée dans de l’ébène, et étudia longuement les diverses tenues qui y étaient entreposées. La plupart étaient des robes longues ou des jupes élégantes, souvent dans des tons sombres. Tout au fond, suspendue à un cintre et recouverte d’un film protecteur, la tenue que la jeune femme recherchait n’avait pas changé de place depuis le temps. Elle repoussa le flot de souvenirs qui la submergea à l’instant même où elle la sortit. Inconsciemment, elle porta sa main sur le pli de son coude, et l’espace d’un instant elle crut sentir ses veines palpiter plus fort. Ce n’était que le fruit de son imagination, heureusement.

Elle déposa précieusement le vêtement sur son lit et l’admira pendant une longue minute, jugeant si elle devait oui ou non la porter. Dans un sens elle savait qu’elle était la seule tenue digne d’un tel événement, représentant parfaitement la descendante de Shayaress qu’elle était. D’un autre côté elle redoutait les conséquences de son acte, trop de souvenirs et de souffrance entouraient la précédente propriétaire de l’ensemble. Un corset noir dentelée de pourpre, se laçant devant ; une longue jupe découvrant une partie de la jambe gauche, elle aussi d’un noir abyssal ; un collier ras du cou s’étalant jusqu’à ses épaules, en homologie avec le corset ; des gants retenus par des lanières en cuir, des courroies lâches reliant différentes parties de la tenue ; nul doute qu’il s’agissait d’un ensemble luxueux. Avec des gestes précis, Nelclecia revêtit le tout, et lorsqu’elle s’observa dans le miroir, elle eut le souffle coupé, se reconnaissant à peine. Ses cheveux bruns retombant jusqu’à son bas de ventre, son allure noble, sa grande taille, sa peau hâlée, tout lui rappelait celle qui portait cet ensemble auparavant. Seuls ses yeux mordorés et son absence de grain de beauté sur le visage prouvaient qu’elle était différente. Prise d’un léger vertige, elle ferma les yeux en se retenant à l’armature du miroir. Un cri de souffrance, mêlé à un désespoir touchant retentit dans son esprit, empli d’un réalisme saisissant. Pourtant elle ne bougea pas, se contentant de serrer les poings.

– Ce n’est qu’une illusion, murmura-t-elle, se forçant à éloigner cette voix mourante. Un souvenir qui va s’effacer…

– Nel ? S’éleva une autre voix, réelle cette fois-ci.

La concernée se raidit, ouvrit les yeux et resta stupéfaite de voir Nathan juste devant elle. Habillé avec autant de distinction que la veille, le jeune homme arborait une mine inquiète, qui se fit impressionnée en détaillant son hôtesse.

– Tu lui ressembles tellement, souffla-t-il d’un ton peiné.

– Je sais, espérons simplement que je ne finirai pas comme elle, fit-elle avec amertume.

– Fay…Commença-t-il aussitôt sur une esquisse de reproche.

– Que fais-tu là ? Je ne t’ai pas entendu entrer, coupa-t-elle sèchement en lui adressant un regard dur.

– J’ai pourtant frappé, répliqua-t-il. Ceenelle m’a prévenu que tu n’étais pas bien ce matin. Je pense que tu me dois une explication pour hier soir, j’ai bien vu ton bras. Pas la peine de m’inventer une excuse aussi fausse qu’insultante, enchaîna-t-il en voyant qu’elle allait parler. Je sais parfaitement ce que ce type de symptômes signifie. Je suis certain que si j’examinais ton bras avec attention je pourrais même voir les quatre traces caractéristiques de l’instrument. Reste à savoir ce que tu utilises exactement, et pourquoi.

Nelclecia soutint son regard transperçant, et resta silencieuse un long moment, cherchant l’attitude à adopter face à cette attaque directe. Pour être honnête, elle avait complètement oublié ce qui s’était passé la veille sur le balcon, jusqu’à ce que Nathan débarque. Elle lui avait parlé de Shayaress, cela lui revint en mémoire, mais elle n’arrivait pas à se décider si une telle chose était une erreur ou non. Elle connaissait le descendant de Fayress depuis des années, il avait sa confiance, cela elle ne le remettait pas en question, mais ce qu’elle convoitait était si ambitieux qu’elle craignait de le révéler sous peine d’être dénoncée. Si un certain type de personnes venait à apprendre son projet, quand bien même elles n’auraient aucune preuve, la jeune femme était certaine qu’on se débarrasserait d’elle. Il serait bien naïf de croire que malgré la haute sécurité installée par les Citoyens de Vion, les meurtres aient totalement disparu. Faire disparaître les gêneurs, tous ceux qui voudraient entraver la toute puissance du Cercle et des AntéDiluviens régnant sur la moitié d’Éleriel. La société en était capable, et ce même sur le Territoire des Autochtones.

– Cela n’est pas le plus important, affirma-t-elle finalement en lui faisant face.

– Tu plaisantes j’espère ? S’énerva-t-il en s’avançant d’un air menaçant. Tu te rends compte de ce que tu fais ?

– Pour ça j’ai mes raisons Faydan, trancha-t-elle avec autorité. Je n’ai pas envie d’en parler maintenant avec toi. Comme tu l’as dis hier, j’ai mes secrets, libre à moi de te les révéler ou non.

– Par exemple celui de retrouver Shayaress, n’est-ce pas ? Lança-t-il avec défi. Ce n’est qu’une utopie Fayshayar, si elle était vraiment en vie, pourquoi ne se serait-elle pas déjà montrée ?

– Elle est en sommeil, sous sa forme de Dragon Noir, expliqua-t-elle à voix basse, comme si elle craignait d’être entendue. Elle se ressource depuis des siècles, attendant le moment opportun pour revenir dans notre monde et récupérer son titre de souveraine. Moi seule peut lui apporter cela.

– Pourquoi toi ? Tu n’es même pas de pure souche ! Ce que tu dis me paraît irréalisable et tellement fou.

– Pourtant Sereynity a bien trouvé des preuves, trop de détails prennent leur importance maintenant pour que j’abandonne mon projet. Ce que je t’ai révélé hier…Je n’avais pas envisagé de le faire. Cela ne te concerne pas encore directement, et le fait que tu sois au courant peut me poser un problème. Beaucoup de personnes seront contre mon idée si jamais elles venaient à en être informées. Tu n’as appris qu’une partie de mon idée, mais tu en sais déjà trop. Il te reste donc trois alternatives, soit tu fais comme si de rien n’était, soit tu te joins à moi, soit tu te mets en travers de mon chemin. Tu me connais Nathan, tu sais ce qu’il advient des personnes qui se dressent devant moi.

Un silence pesant s’installa entre les deux amis, aucun des deux ne quittait l’autre du regard, jugeant leurs volontés réciproques. Nelclecia était sûre de son coup, elle ne connaissait que trop bien son interlocuteur. Elle devinait déjà sa réponse, il allait la suivre, il ne pouvait pas en être autrement. Nathan était trop attachée à elle pour refuser de l’aider, et se mettre en travers de son chemin était hors de question. Qui plus est, il devait être désormais curieux d’en savoir plus, autant sur son projet que sur les secrets qu’elle conservait.

– Très bien, je vais t’aider, accepta-t-il au bout de quelques minutes. Mais il va falloir que tu me dises un certain nombre de choses, et en premier lieu pourquoi tu veux retrouver la Déesse.

La jeune femme esquissa un sourire satisfait et prit les mains de son ami pour lui révéler la véritable ambition de son projet. Cet espoir qu’elle caressait depuis des années, lorsqu’en ce jour maudit elle avait pu voir sa destinée grâce à la force du cristal qui l’habitait.

La route tracée par le panthéon des Déesses Dragons, le chemin qu’avait essayé de prendre sa mère.

Lilucia Shayar, défunte épouse de Nathiman El Ecritian, descendante de Shayaress, assassinée pour avoir voulu se dresser devant la toute puissance des AntéDiluviens.

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Prochain chapitre, River, Clover et Shyn au rendez-vous :)



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