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Fiction » Fantasy » Chaque fois qu'un enfant dit font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: shakes kinder pinguy
Fiction Rated: T - French - General - Reviews: 10 - Published: 03-26-08 - Updated: 03-26-08 - Complete - id:2495003

Chaque fois qu’un enfant dit

Scribouilleuse : Shakes Kinder Pinguy
Genre : fantasy contemporaine
Date : mercredi 26 mars 2008
Claimer : A mwa, tout est à mwa ! Yeah !

Note : Commande de Shinia Marina dans le cadre d’Ecrire pour aider


Chaque fois d’un enfant dit : « Je ne crois pas aux fées », il y a quelque part une petite fée qui meurt.
James Barrie, Peter Pan.

O

Une lumière soudaine dans la chambre réveilla Juliette en sursaut. Empêtrée dans ses draps, les cheveux devant le visage, elle cligna des paupières comme une chouette, la luminosité brutale lui blessait les yeux ; puis elle écarta ses mèches et tourna la tête vers la porte. Une silhouette, masculine, se détachait dans l’embrasure. Il fallut encore une seconde à Juliette avant que ses pensées ne se remettent en ordre et qu’elle ne reconnaisse le caleçon blanc à petits hommes verts et le t-shirt troué qui proclamait en anglais que son propriétaire croyait aux fées.

« Timothée ? »

Son petit frère ne répondit pas tout de suite. Immobile, la tête penchée, il avait le regard fixe. « Oh, fais chier, murmura Juliette alors qu’il ouvrait enfin la bouche.

– Bonsoir, Mademoiselle Gautier », prononça-t-il d’une voix sévère qui n’était pas la sienne.

Juliette se passa les mains sur le visage.

« Bonsoir, Monsieur Beauchamp.

– Pardonnez-moi de vous réveiller si brutalement, mais nous avons une urgence et votre présence est requise immédiatement. »

Elle ne s’habituerait jamais à l’expression vide de Timothée, ni à la sensation de malaise qu’entendre une autre voix que celle de son frère sortir de sa bouche évoquait chez elle. Mais le degré d’énergie féerique concentrée au quartier général de l’Organisme de Régulation Délégué aux Affaires Elfiques interférait avec tout moyen de communication ordinaire et Juliette avait la « chance » de vivre avec un médium.

« Donnez-moi une petite demi-heure », répondit-elle.

Un hochement de tête bref, puis Timothée cligna des yeux d’un air endormi. Il bailla, une main devant la bouche.

« S’lut, qu’est-ce que je fais là ? »

Juliette lui sourit en se levant.

« Un appel du boulot, retourne te coucher. Et non, je sais pas encore quand je rentre.

– Oh. ‘k. Bon courage. »

Timothée fit demi-tour et disparut dans le couloir.


Juliette arriva au quartier général dans les temps. À l’indication du garde de nuit, elle rejoignit le reste de l’équipe dans le bureau de leur supérieur. Tout le monde était déjà là ; Honoré Beauchamp, impeccable dans son costume, lui adressa un hochement de tête bref. Égal à lui-même de jour comme de nuit, il était le seul d’eux quatre à ne pas sembler avoir été sorti de son lit quelques heures avant l’aube. Même Amandine, toujours sur son trente et un, avait sacrifié son sacro-saint maquillage. Cyrus adressa à Juliette un sourire fatigué mais enjoué et lui tendit un gobelet d’où émergeait une odeur de café, en provenance directe de leur machine. Juliette le savait aussi mauvais que blindé en excitant et n’hésita pas à le prendre avec un remerciement.

« Bien, maintenant que vous êtes tous là, on ne perd pas de temps, commença Beauchamp. Vous avez tous entendu parler de l’enquête sur les bébés disparus ? »

Ils hochèrent la tête ; cette affaire faisait la une des journaux depuis quelques temps, des nourrissons disparaissaient mystérieusement, deux à trois par semaine dans des lieux très différents.

« Trois choses. En premier lieu, nous ne sommes pas les seuls à être touchés, il semblerait que ce soit une épidémie de kidnapping à échelle continentale au moins, ça nous fait une trentaine d’enfants dans la nature. En second lieu, sachez que les bébés ne disparaissent pas sans trace. »

Beauchamp marqua une pose significative.

« Ils sont remplacés par leur poids en charbon. Ce qui nous mène à notre troisième point : l’enquête nous a été déléguée. Pourquoi ? »

La première impulsion de Juliette fut de rentrer la tête et tenter de disparaître de sa chaise. Cyrus sembla avoir le même réflexe. Amandine les sauva tous.

« Des fées ? prononça-t-elle d’une voix incrédule. Les fées ont pas volé de bébé depuis au moins deux siècles.

– Quelqu’un pourrait essayer de leur mettre ça sur le dos », intervint hâtivement Cyrus, comme s’il avait compris tout de suite de quoi il s’agissait.

Juliette refusa de rester en reste.

« Ou bien elles s’y sont remis pour une raison quelconque… et il va falloir aller récupérer les gosses dans L’Autre Monde. »

Beauchamp ne s’embarrassa pas de compliments.

« Je veux que vous alliez analyser immédiatement le lieu du dernier enlèvement avant que la potentielle poudre de fée n’ait complètement disparu. Si leur présence est confirmée… »

Il se tourna vers Juliette qui hocha la tête sans répondre. Elle n’aimait pas vraiment passer dans L’Autre Monde, mais négocier avec ses habitants faisait partie de son travail.

Beauchamp se redressa.

« C’est parti. »


Ils eurent rapidement confirmation de leurs soupçons. Juliette ne perdit pas de temps et se prépara une besace de survie : de l’eau de source, de la nourriture bio, quelques médicaments homéopathiques (rien d’autre ne supporterait le voyage).

Elle rentra chez elle laisser un mot à son frère, encore au lycée, puis prépara son départ. Au milieu du séjour, elle alluma neuf bougies blanches avant de tracer au sel un cercle plus grand autour d’elle. Les bougies représentaient la matérialité, liée au feu, l’esprit que l’on ne peut saisir. La barrière de sel se chargerait de retenir tout ricochet spirituel.

Pieds nus pour rester bien ancrée au lieu et moment présents, elle inspira, ferma les yeux et d’une voix ferme, haute et claire prononça les paroles rituelles :

« J'invoque ici le nom d'Arthur Louis Dominique Fontaine, viens à moi ô créature de L'Autre Monde ! »

Il y eut un éclair éblouissant. Lorsque Juliette rouvrit les paupières, un jeune homme d'apparence humaine se tenait au centre du cercle des bougies. Il épousseta son jean, son t-shirt à manches longues, puis tourna vers elle un regard brun-vert furieux.

« Je déteste quand tu fais ça ! s'exclama-t-il. 'tain, tu peux pas utiliser ton portable, comme tout le monde ?

– Plus de forfait, répondit tranquillement Juliette mais cela n'avait pas vraiment l'air d'une excuse ; Arthur ne le prit pas comme tel en tout cas.

– J'aurais pu être, je sais pas moi ! Sous la douche, aux chiottes ! Avec quelqu'un !

– C'est la dure loi des Passeurs, l'est temps que tu t'y fasses, changelin.

– Je suis pas un changelin », rétorqua Arthur d'un ton mauvais.

Juliette leva les yeux au ciel. S’il avait techniquement raison, il supportait encore plus mal l’appellation officielle d’« Égaré ». Ce qu’elle pouvait comprendre, d’autant que sa nature même lui permettait de toujours trouver son chemin.

« Pas complètement, lui accorda-t-elle. Bon, c'est pas tout ça mais j'ai besoin que tu me fasses passer dans L'Autre Monde.

– Je me doute que tu m'as pas appelé pour boire le thé », maugréa Arthur.

Il s’étira et enjamba les bougies, puis aida Juliette à les éteindre.

« Qu'est-ce qu'il se passe, encore ? demanda-t-il. Un coup du Grand Ténébreux Sinistre et Sombre Au Rire Démoniaque ?

– Aucune idée, mais ça m'étonnerait, répondit-elle. L’histoire des bébés volés, tu sais ? »

Il acquiesça brièvement.

« Ce serait des fées. Et vu comment Laaseriel se bat pour fermer les Croisées de Chemins, je vois pas pourquoi il nous les enverrait.

– Ça… Prête ? »

Juliette termina de lasser ses tennis puis acquiesça. Arthur lui prit la main. Il regarda autour de lui, sans doute à la recherche d'un Portail. Deux chaises, séparées par une trentaine de centimètres, parurent lui convenir.

« Je rappelle les consignes de sécurité : on ne lâche pas la main du Passeur, on ne cherche pas à sortir du Chemin, on ne donne pas son vrai nom à qui que ce soit surtout s'il porte une grande capuche, et surtout, surtout...

– On n'ingurgite rien de local, je sais ! »

Arthur esquissa un sourire mince et sans joie.

« Les sorties de secours sont... inexistantes, vous n'avez pas de gilet de sauvetage, attachez bien vos ceintures, fermez vos braguettes, on y va ! »

Il n'y avait rien de plus désagréable que de passer dans L'Autre Monde, pensa Juliette, les yeux fermés. Eau, feu, glace, vide ; tout se succédait comme une douche écossaise spirituelle. Lorsqu’elle essayait de regarder, elle ne voyait qu’un épais brouillard dans lequel Arthur avançait sans hésitation, et très vite son regard se trouvait attiré par d’étranges formes dans l’ombre, des lumières dansantes ; elle entendait des rires moqueurs, des cris. Tout cela disparaissait dès qu’elle fermait les yeux.

Le sol sous ses pieds, enfin. Elle entrouvrit les paupières mais ils étaient bien arrivés, dans une forêt. Il n'y avait que L'Autre Monde pour posséder cette immatérialité floue, comme un rêve dans lequel on se serait réveillé.

« Je devrais me faire payer », déclara Arthur, de mauvaise humeur comme à chaque fois qu'il se retrouvait là.

Juliette avait presque la certitude qu'il devrait l'être en principe, mais garda le silence au cas où. N'empêche, il faudrait qu'elle vérifie : ce serait trop bête qu'elle se retrouve avec une dette sans le savoir et d’en subir les conséquences au mauvais moment. Elle se tourna vers son ami et ressentit un pincement désagréable au cœur.

Les cheveux châtains d’Arthur avaient pris l’or du bronze, les reflets roux du cuivre. Sa silhouette s’était affinée ; sous ses boucles parfaites dépassaient des oreilles à la pointe délicate et incongrue. La couleur d’ordinaire indécise de ses yeux reflétait désormais un profond vert malachite. Son corps s’était complètement éthéré, en accord avec le monde autour de lui. Juliette avait l’impression que si elle le lâchait, il disparaîtrait à jamais.

Arthur Fontaine, lorsqu’elle l’avait rencontré, était le garçon le plus terre à terre qu’elle connaissait. Ils étaient alors en Terminale au même lycée, Juliette avait déménagé à la demande d’Honoré Beauchamp, à la fois pour commencer son apprentissage auprès de l’ORDAE et procurer à son frère une protection plus efficace, Timothée ayant tendance à se faire posséder par le mauvais esprit le plus mineur qui passait. Le côté pratique, solide d’Arthur l’avait séduite.

Un an et demi après leur premier baiser, Arthur s’était retrouvé mêlé par accident à un énième affrontement entre les Seelie et les Unseelie, autrement dit la Cour Sacrée et la Cour Séculière de L’Autre Monde, où il avait été retenu toute une semaine terrienne. Lorsque Juliette l’avait retrouvé, c’était trop tard. Il avait consommé la nourriture de L’Autre Monde. Il appartenait désormais aux Égarés : à moitié dans un monde, à moitié dans un autre. Leur relation en avait souffert au point qu’ils avaient décidé d’y mettre fin.

Arthur s’accrochait obstinément à leur réalité, mais à chaque fois que Juliette le voyait dans L’Autre Monde, il avait l’air d’en faire un peu plus partie. Un jour, lorsque l’attraction deviendrait trop forte, il choisirait de ne plus jamais le quitter. Cela se terminait toujours comme cela, ou presque.

« Ah ! Mirabelle ! » s’exclama Arthur d’un ton plus joyeux.

Une petite chauve-souris toute noire était apparue et voletait autour de lui. Il tendit la main, elle vint s’accrocher à son poignet. Il la caressa d’un index délicat.

« Mirabelle… ?

– Je l’ai trouvée blessée, de L’Autre Côté, expliqua Arthur. Elle m’a suivi ici par accident et, bon, elle y est restée. Les fruits sont à son goût.

– Elle est mignonne, commenta Juliette sans vraiment de conviction.

– Il, en fait, admit le Passeur, embarrassé. Mais je l’ai appris un peu tard. »

Juliette étouffa un rire, Arthur haussa les épaules puis lui fit signe de le suivre.

« Tu veux aller au château, j’imagine.

– Oui, il faut que je parle à Laaseriel. »

Arthur émit un bruit moqueur et retint la main de Juliette alors qu’elle la tendait vers une branche. Elle avait toujours cette impulsion de toucher les choses, lorsqu’elle était ici.

« Fais gaffe aux arbres, la prévint Arthur, un oeil sur Mirabelle qui voletait non loin. Y'en a qui sont carnivores, dans ce coin.

– ... À quoi tu reconnais un arbre carnivore ?

– Crois-moi, tu t'en rendras compte. C'est souvent des cerisiers. Des pommiers ou des érables aussi, parfois.

– Mais dis-moi, t'as l'air de t'y connaître, taquina Juliette. Tu viens souvent ?

– Juste pour repérer ! jura Arthur. Mais je parle pas vraiment aux locaux.

– Juste aux arbres.

– Juste aux ar... Eh ! »

Il lui donna une tape sur la tête.

Ils continuèrent leur chemin, Juliette ne savait pas exactement combien de temps ils marchèrent ; le temps comme le reste s’estompait autour d’eux, mais lorsqu’ils arrivèrent elle était essoufflée. Le « château » se dressait devant eux, étrange construction de pierres et de végétaux qui semblaient avoir voulu prendre d’eux même une forme d’immense habitation. Beau et inquiétant à la fois.

« Et voici la demeure de notre très cher et si tolérant souverain », se moqua Arthur.

La Cour Séculière dominait L’Autre Monde depuis la Révolution Industrielle. La dégradation continuelle de la nature avait poussé les plus amicaux des esprits féeriques à refuser tout contact avec les humains, et les Unseelie, jusque-là sous la coupe de la Cour Sacrée, avaient renversé les souverains Seelie de l’époque. Laaseriel, dans un accès de sagesse peu commun à sa caste, avait préféré épargner leurs opposants pour éviter une énième guerre civile. Il y avait eu des affrontements depuis, bien sûr. Laaseriel restait un Unseelie : il n’approuvait pas vraiment les attaques contre les humains car il voulait, en réalité, complètement leur fermer L’Autre Monde, et vice-versa. Cette politique ne faisait pas l’unanimité.

Deux petites fées, pas plus grandes que la main de Juliette, vinrent les accueillir, leur physique adorable en contraste absolu avec leur attitude glaciale. Elles ne demandèrent pas ce qu’ils voulaient, indiquèrent juste de les suivre.

Arthur refusa d’entrer, il préférait attendre dehors que Juliette en ait terminé avec ses négociations. Les fées la guidèrent en silence dans les magnifiques couloirs végétaux. Juliette sentait, plus que jamais, qu’elle n’était pas la bienvenue : les fleurs se fermaient sur son passage, elle se sentait observée de loin (curiosité, hostilité, voire les deux).

Enfin, elles atteignirent une sorte de porte, les lianes qui la composaient s’écartèrent comme des serpents de feuille, révélant une large terrasse. Près de la rambarde de bois se tenait Laaseriel.

Arthur sous sa forme féerique était d’une beauté irréelle au commun des mortels, ordinaire d’un point de vue féerique. Laaseriel, né dans et de L’Autre Monde, Unseelie et souverain, ne souffrait d’aucune comparaison.

Il suffisait de lui lancer un simple coup d’œil pour mettre genou à terre, avant même d’avoir le temps d’enregistrer sa magnificence et son aura. À l’ORDAE, Juliette parlait souvent de lui en termes moqueurs : son visage froid, ses yeux violets, ses longs cheveux noirs et sa robe sombre, ses immenses ailes de papillon rouge sang ; hors contexte la description avait quelque chose d’une vaste blague. La vérité, c’était que devant lui vous baissiez les yeux et votre cœur battait plus fort à l’idée qu’il vous adresse la parole (terreur ou excitation, un mélange peut-être).

Juliette n’était pas immunisée contre son charisme, loin de là, mais le réflexe d’adoration pure que Laaseriel invoquait chez elle se trouvait tempéré par leur histoire commune. L’aversion du souverain de L’Autre Monde pour elle n’avait d’égale que la dette qu’il lui devait : aujourd’hui il n’était encore sur son trône que grâce à elle, ils le savaient tous les deux, et il ne le lui pardonnerait jamais.

« Ambassadrice, prononça-t-il d’une voix mélodieuse, froide et coupante comme un iceberg.

– Votre Majesté », murmura Juliette.

Elle se releva, mais garda les yeux baissés, furieuse d’être toujours sensible à l’aura du souverain, trop prudente pour l’affronter directement.

« Vous me pardonnerez, bien sûr, de ne pas vous offrir de rafraîchissement.

– Votre Majesté ne doit pas s’inquiéter, j’ai apporté de quoi me sustenter. »

Il y eut un moment de silence, puis enfin Laaseriel s’enquit de la raison de sa présence, d’un ton qui demandait surtout quand elle repartirait. Juliette prit une inspiration et relata les faits, calmement malgré ses mains qui tremblaient, fit bien attention à n’accuser personne mais à bien établir qu’ils savaient que cela venait de L’Autre Monde.

« Je vous demande la permission de partir en quête des enfants disparus, conclut-elle.

– Hors de question », trancha immédiatement Laaseriel.

De surprise, Juliette releva la tête ; le souverain ne la regardait pas. Les lèvres pincées, il tenait la rambarde d’une main ferme et crispée.

« Votre Majesté… »

Juliette ne s’était pas attendue à un refus aussi catégorique. Sûrement, l’idée de se retrouver avec une trentaine d’Égarés en plus sur les bras devait lui sembler bien plus insupportable que de la laisser se promener dans son royaume ?

« Il s’agit d’une affaire interne », l’interrompit Laaseriel.

Il tourna enfin son regard vers elle, plein d’une fureur glaciale. Elle frissonna.

« Il s’agit sans aucun doute d’un acte de défiance des fanatiques Seelie, siffla-t-il. Ne vous dérangez pas, Ambassadrice. Vos petits vous seront rendus. Que ce “Passeur” de votre connaissance se tienne à disposition. Il sera chargé de les ramener. »

Juliette n’attendit pas qu’il change d’avis.

« Je vous donnerai une liste si vous le désirez », proposa-t-elle.

Laaseriel lui accorda un hochement de tête bref.

« Et… les petits ont probablement été nourris…

– S’ils sont aussi jeunes que vous le dîtes, cela ne devrait pas être un problème. Vous autres humains vous adaptez bien à l’état de bourgeon. »

Le ton du souverain se fit sec. « Néanmoins, ils seront toujours sensible à notre aura. C’est à vous de vous assurer qu’aucun d’entre eux ne se Perde par la suite. »

Autrement dit : ne me les remettez pas entre les pattes. Juliette n’eut pas le temps de répondre, Laaseriel enchaînait :

« Ce fut un plaisir, Ambassadrice.

– Pas autant que pour moi, Votre Majesté », répondit-elle avec un sourire tout aussi charmant et hypocrite.

L’une des fées revint la chercher, Juliette fit l’effort incommensurable d’accorder une révérence maladroite à Laaseriel, puis se laissa guider hors du palais, où Arthur, jusque-là perché sur une branche, la retrouva. Mirabelle voletait toujours à ses côtés. La fée eut un coup d’aile de recul à la vue de la chauve-souris.

« Il est uniquement fructivore, dit Arthur d’un ton léger avant d’ajouter : Du moins à ma connaissance… Alors, cette entrevue ?

– Ça s’est bien passé, Sa Majesté va s’occuper de réunir les bébés, et c’est toi qui es chargé de nous les ramener…

– Tiens-toi à disposition, Passeur, répéta la fée d’une petite voix musicale et aristocratique.

– Ooooh, Laaseriel est conscient de mon existence, retenez-moi, je défaille. »

Juliette sourit, mais la fée ne trouva pas cela amusant.

« Du respect pour ton souverain ! » cingla-t-elle.

Le sourire d’Arthur disparut complètement.

« Laaseriel ne me considère pas comme un de ses sujets, rétorqua-t-il d’un ton méprisant. Alors pourquoi devrais-je le considérer mon souverain ?

– Tu soutiens sans doute les Seelie, cracha la fée.

– La Cour Sacrée était peut-être composée d’idiots idéalistes et impérialistes, mais au moins sous leur règne j’aurais été accepté sans condition. »

La voix d’Arthur s’était faite dure et froide. « Mais en fin de compte, Seelie ou Unseelie, vous êtes tous pareils. Les uns attirent les humains ici par une incompréhensible fascination, les autres par simple cruauté. Le résultat est le même : de L’Autre Côté on souffre de ne pas être dans L’Autre Monde, et lorsque l’on y revient, personne ne vous laisse oublier que vous n’y appartenez que par accident, par erreur ou un prétendu « honneur ». Je n’ai pas demandé à venir dans L’Autre Monde. Je n’ai pas demandé à devenir un Égaré, aucun d’entre nous ne l’a choisi. »

Arthur ajouta : « Je ne suis de nulle part. Lorsque Laaseriel me donnera un lieu où être chez moi, alors j’envisagerai de le respecter », puis conclut : « Viens Juliette, on se casse. »

Juliette, sourcils haussés, le suivit sans broncher, mais après quelques secondes de silence elle commenta :

« Joli discours. Conclusion un peu faible, peut-être. »

Arthur leva les yeux au ciel sans répondre. Elle lui attrapa le bras pour marcher à ses côtés.

« C’est si dur, d’être un Égaré ? » demanda-t-elle doucement.

Arthur garda quelques instants le silence ; elle allait insister lorsqu’il ouvrit enfin la bouche :

« On est déracinés. Égaré est le bon mot, en fait. »

Il avait les yeux baissés.

« Tout en moi me dit que j’appartiens à L’Autre Monde, que je devrais pouvoir m’y fondre. Mais L’Autre Monde reflète celui qui le maintient, les sentiments de son souverain, et venir ici c’est comme si… comme si tes parents, toute ta famille te rejetait. Je sais que je suis né de L’Autre Côté, mais il n’y a qu’ici que tout reprend sa place. C’est difficile à expliquer. »

Juliette, la gorge serrée, lui pressa tendrement le bras.

« Les Égarés commencent à se rassembler, dit-il d’un ton sérieux. Laaseriel est obsédé par les partisans de la Cour Sacrée, il ne réalise pas ce qu’il se passe. La prochaine guerre qui secouera L’Autre Monde, ce ne sera pas les Seelie contre les Unseelie. »

Arthur releva la tête, le regard sombre.

« Ce sera nous contre Eux. »


Épilogue :

Les bébés furent tous retrouvés et rendus dans les jours qui suivirent. On n’eut jamais la fin de l’histoire : Arthur n’avait pas reçu les confidences des fées qui lui avaient amené les enfants ; il savait que la colère de Laaseriel avait secoué L’Autre Monde un bon moment, mais pas l’origine des coupables.

« Bon travail, déclara sobrement Beauchamp avant d’abandonner ses trois agents.

– Une bonne chose d’accomplie, acquiesça Cyrus.

– Comme si c’était toi qui avais tout fait, se moqua Amandine.

– Ça va… On te paie un verre, Juliette !

– À toi toute seule puisque Monsieur Fontaine nous a encore snobés ! »

Juliette esquissa un sourire absent. Elle ne réussissait pas tout à fait à oublier ce qu’Arthur lui avait dit. Quelque chose lui soufflait qu’elle ferait mieux de prévenir Laaseriel, mais elle ne lui devait aucune loyauté et le discours d’Arthur n’avait pas exactement renforcé le peu d’affection qu’elle éprouvait pour le souverain de L’Autre Monde.

« Quelque chose ne va pas ? » s’enquit Amandine tout bas.

Juliette secoua la tête. De toute façon, ce n’était pas ses affaires. Laaseriel l’avait déclaré lui-même : il s’agissait de politique interne.

« Non rien, je rêvais. Allez, on y va, je veux mon cocktail de félicitations ! »

(Fin)

3718 mots

(Quoi, t'as fini avec tes histoires à suite potentielle ? :p)



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