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Auteur : Assaya
Titre : Le Tisseur de Lumière
Petite Note : Un petit conte qui parle d’amour et de démons . . .
Le Tisseur de Lumière
Parmi les Démons les plus anciens, il y en avait un qu’on appelait Sheridane, le Tisseur de Lumière. Il était parmi les plus respectés, et l’un des privilégiés qui cotoyaient le Roi dans son intimité. Il avait accompagné son monarque lors de ses premières batailles, et l’avait conseillé du mieux qu’il avait pu. Mais Sheridane avait cependant toujours pensé que soumettre les Hommes par la violence de la guerre, n’était pas ce que voulait Mère la Terre. Le Tisseur de Lumière gardait à l’esprit les préceptes qui avaient accompagné son existence durant tous ces siècles, l’équilibre qu’il fallait respecter pour que survivent les deux espèces. Bien sûr, l’apparition de Ceux Venus du Ciel avait tout bouleversé. Maintenant que le peuple démon était attaqué, il lui fallait se défendre. Malgré tout, Sheridane se lassait de ces guerres sans fin qui n’apportaient ni victoire ni défaite. Toutes ces âmes sacrifiées et ce sang versé inutilement le tourmentaient.
Mais face à son Roi, Sheridane se gardait bien d’exprimer ses pensées les plus sincères. Shinegari les connaissait sans doute, mais peu lui importait. Les sujets peuvent bien penser ce qu’ils veulent, tant qu’il ne le dise pas à haute voix. Le Tisseur de Lumière attendit patiemment le moment où il pourrait quitter son Roi et ses interminables projets de combats.
Ne tenant pas à être exécuté comme l’étaient tous ceux qui osaient remettre en doute la conduite de Shinegari, il prit cependant soin de protéger ses arrières. Lorsqu’il lui fit face, lui annonçant qu’il ne le suivrait désormais plus dans aucune de ses guerres dénuées de sens, une bataille dont l’issue s’annonçait mal appelait Shinegari à rejoindre ses hommes. Le sombre Seigneur partit sur le champ de bataille, abandonnant avec une froideur feinte ce traître, à qui il espérait faire regretter son insolence et sa lâcheté dès que l’occasion se présenterait.
Sheridane quitta la Terre des Démons et voyagea longtemps, invisible aux yeux des Hommes qu’il croisait sur sa route. Il prit sous son aile de jeunes Démons que la Terre venait à peine d’engendrer, pour les protéger des Hommes et de la guerre, et leur transmit son savoir. Il s’appliqua à leur expliquer combien la guerre qui régnait depuis d’innombrables années était non seulement destructrice mais aussi inutile. Il leur conta comment fut le monde autrefois, avant l’arrivée de Ceux Venus du Ciel. Il leur inculqua l’Ancienne Sagesse, l’équilibre qui régissait autrefois le peuple des Hommes et le leur, et comment il fut brisé. Sheridane avait niché son foyer au coeur d’une épaisse forêt, au milieu d’un royaume régi par les Hommes. La force de Sheridane résidait dans sa capacité à se dissimuler, à créer des illusions si parfaites, que des siècles durant, nul Homme ni Démon ne vint s’aventurer près de son refuge. Le voyageur naïf qui s’y aventurait évitait le coeur de la forêt, sans véritablement s’en rendre compte. Parfois les disciples de Sheridane en observaient quelques-uns avec curiosité, tant ils étaient rares, mais la magie de leur Maître, le Tisseur de Lumière, les recouvrait d’un voile d’invisibilité, et le chasseur de démons le plus aguerri n’aurait pu les apercevoir, ni même sentir leur présence.
Sheridane et les siens quittaient parfois le refuge, descendant dans la vallée pour se nourrir lorsque la faim les tiraillait. Chaque victime était tuée par simple nécessité, et Sheridane était certain d’être juste, ne pouvant imaginer que les Hommes puissent désapprouver ces meurtres. En bon Sage qui se doit de protéger les siens, Sheridane surveillait les alentours du royaume humain qui les abritait. Il tenait à surveiller les approches d’un quelconque Démon qui put être assez redoutable pour le débusquer dans son refuge. Pour cela, il laissait s’envoler son âme et elle surveillait les cieux, alors que son corps reposait, immobile, comme endormi, parmi les siens.
Dans les Royaumes du Nord, où la neige recouvrait le sol toute l’année, Sheridane aperçut un jour, alors que son esprit errait au gré du vent, une Reine et sa cour qui chassaient. Une Reine démone aux lourdes boucles plus noires que l’encre, et au teint plus pâle que la mort, dont les yeux brillaient d’un éclat sauvage. Sa froide beauté, parée de somptueuses fourrures d’un blanc immaculé et de cristaux de glaces qui brillaient sous le soleil d’hiver, contrastait avec cette furieuse passion pour la chasse et la guerre qui l’animait. Et avant que Sheridane n’ait pu envisagé de fuir, son coeur s’était épris de la Dame des Neiges dont le regard tranchant valait les mille lames les plus aiguisées.
D’autres fois encore, alors que son âme somnolait, Sheridane revit la Reine et sa suite. Il en apprit chaque fois davantage. Il découvrit le palais de glace qu’elle habitait avec ses sujets. Il vit le dévouement dans le regard mort des esclaves Humains, au coeur violacé par le froid. Il sentit le respect des Démons nés au sein de cette Terre glacée pour leur reine. Et il apprit qu’avec son coeur de glace aussi immuable que le plus solide des rocs, jamais elle ne pourrait aimer quelqu’un d’autre que le Roi des rois, Shinegari. Elle l’aimait depuis si longtemps, avec une passion si vive, que son âme blessée se refusait d’aimer qui que ce soit d’autre. Il ne lui avait jamais accordé la moindre attention. Elle, isolée dans son royaume de neige, ne pouvant abandonner ceux qui l’aimaient avec dévotion. Lui, voyageant de champ de bataille en champ de bataille, n’ayant d’yeux que pour ses soldats les plus forts et les plus fidèles. Elle aurait tant donnée pour pouvoir le rejoindre, lui assurer son soutien. Mais le regard passionné des siens la forçait à chasser cette idée. Sans elle, ils mourraient tous, ce serait la fin du Royaume des Neiges qu’elle avait fait naître.
A chaque nouvelle vision, Sheridane sentait grandir sa passion pour la triste reine des neiges. Mais que pouvait-il faire, si loin d’elle, alors qu’elle refusait tout autre amour que la dévotion de ses sujets, alors qu’elle s’épanouissait dans la guerre et les massacres, alors qu’il ne serait pour elle qu’un félon qui avait trahi celui qu’elle aimait. Sheridane se sentit à son tour emparé par la mélancolie et le chagrin. On dit que les Démons ressentent rarement le véritable amour. Qu’à travers des siècles et parfois des millénaires d’existence, ils n’aiment qu’une seule fois, et ce, jusqu’à leur mort.
Le crépuscule assombrissait le palais de la reine qui, après une fatigante journée de chasse dans des villages Humains, s’était abandonnée à la rêverie. La Dame des Neiges aperçut une silhouette sur le seuil de sa chambre. Curieuse de ne pas reconnaître la présence qui se tapissait dans l’ombre, elle allait exiger à l’inconnu de s’identifier. Mais les mots moururent avant d’avoir franchi ses lèvres. Maintenant qu’il avançait vers la couche où elle s’était étendue, elle pouvait voir l’armure noire qu’il portait, frappée des armoiries royales. Un heaume à tête de serpent était logé sous son bras. Elle put donc détailler le visage découvert de son visiteur, et son coeur de glace se mit à battre plus rapidement qu’à l’accoutumée. Encadré par une longue chevelure noire et sauvage s’offrait à elle un visage froid, qui eût pu rivaliser avec le sien. Les prunelles qui la fixaient étaient semblables à deux charbons incandescents.
La reine voulut parler mais les mots lui manquaient. S’agenouillant près d’elle, il lui intima le silence en déposant un doigt sur ses lèvres, qu’il remplaça presque aussitôt par ses lèvres. Cette nuit-là ils s’aimèrent, et amoureusement, alors que leurs corps et leurs âmes se mêlaient et s’entremêlaient, ils se firent la promesse de ne jamais oublier cet instant. De cette nuit de passion germerait le fruit de leur amour. Ils firent don d’un peu de leur âme à Mère la Terre, pour qu’elle leur offre descendance, et s’aimèrent encore jusqu’à ce que le pâle soleil d’hiver ne se montre.
Lorsque la reine se réveilla, elle était seule sur sa couche. Elle s’enveloppa dans les couvertures, humant l’odeur de son amant, émergeant doucement de la sensation de bien-être qui l’habitait. Elle repensait à tout ce qu’elle avait ressenti lors de son étreinte avec le Roi Démon. Jamais elle n’aurait pensé qu’il puisse détenir en lui tant de tendresse et d’amour.
La surprise, l’amour et le désir avaient obscurci son jugement. Mais maintenant, la reine s’interrogeait, autant sur la venue de Shinegari en ses terres que de son amour aussi fort que soudain à son encontre. La reine Brunehilde se sentit gagné par le doute. Où était sa méfiance habituelle ? Son âme semblait engourdie, ses perceptions amoindries. Et comme pour appuyer ses craintes, elle trouva sur son oreiller un long cheveu couleur de neige.
L’intrus n’avait pas fui. Les gardes du palais l’avaient trouvé au milieu des jardins, et il n’avait toujours pas esquissé le moindre geste de fuite lorsque Brunehilde vint jusqu’à lui. Il était agenouillé dans la neige, les yeux clos, et si les Démons avaient eu un Dieu, on eût juré qu’il priait. Il se releva avec grâce, sa silhouette blanche se fondant dans le paysage. La reine aurait voulu cracher sa haine sur le traître qui avait abusé de sa faiblesse. Mais les mots lui manquaient, la rage l’étranglait. Enfin il daigna tourner son regard vers elle. Ses yeux voilés, comme aveugles, semblaient pourtant sonder les profondeurs de son âme. Elle ne l’avait jamais vu auparavant, mais elle savait à présent qui était le félon qui s’était joué d’elle.
« J’aimerais croire que vous me pardonnerez un jour, ma Reine. Je regrette d’avoir eu recours à la ruse pour vous étreindre. Mon amour et ma passion pour vous sont sincères. Mais je ne pouvais attendre davantage, et nous savons tout deux que jamais vous n’aimerez un autre que Lui. Le fruit de notre amour d’une nuit sera ma seule consolation de ne jamais être aimé de vous. »
Brunehilde comprit que c’était précisément à l’endroit où ils se trouvaient que reposait l’esprit de leur future descendance. Aux mots d’amour de Sheridane, elle répondit par la haine.
« Tu m’as utilisée, tu m’as trompée ; et tu penses que je vais te laisser partir ? J’ai entendu parlé du Démon aux cheveux de neige et au regard sans vie qui a trahi notre Maître. On dit qu’il tissait les illusions les plus parfaites pour tromper les siens. Shinegari te cherche depuis si longtemps ... Je lui offrirai personnellement ta tête sur un plateau d’argent, Tisseur de Lumière. »
« Nul doute qu’il apprécierait le présent. Acquiesça Sheridane avec un douloureux soupir. »
D’un ordre impérieux, elle lança ses hommes sur lui. Il ne se défendit pas et les laissa l’empoigner avec force pour l’immobiliser. La Reine s’était saisie de sa dague de cristal, dont on disait la morsure si vive qu’elle réduisait les âmes en lambeaux. Comme elle se plaçait précisément au-dessus de l’endroit où sommeillait l’esprit endormi, Sheridane déclara avec calme, comme s’il s’était attendu à la réaction de la reine :
« Tu ne peux pas tuer une âme naissante, tu n’en as pas le droit ! »
C’était une vieille superstition que les Démons respectaient avec attention, car les plus Anciens d’entre eux voyait en cet acte barbare, qu’est de tuer une âme pure, qui n’a pas encore quitté le sein de la Terre, une trahison envers Mère la Terre elle-même. Détruire une vie qu’elle avait décidé de créer était la pire des offenses.
La reine sentit le lourd regard de ses hommes, et le doute s’emparer d’elle. Vouloir effacer une erreur était une chose, violer les croyances du peuple Démon en était une autre.
« Tu as raison, il n’y a qu’un seul coupable à abattre ici, et c’est toi ! »
Brunehilde brandit sa lame vers Sheridane, qui lui répondit par un faible sourire.
« Me voilà rassuré. Tu ne lui feras pas de mal. J’en suis certain, maintenant. »
Pourquoi fallait-il qu’il reste si calme, si serein, alors qu’elle, la Dame de Glace, bouillonait de rage et de rancoeur ? Avant qu’elle n’aie pu déverser son fiel sur lui, Sheridane avait disparu, s’évaporant comme un filet de brume.
Sheridane et Brunehilde attendaient tout deux avec impatience la naissance de leur descendance, mais bien entendu, pour des raisons différentes. Sheridane s’empressait d’avoir près de lui un être à chérir, et Brunehilde languissait de pouvoir détruire cette erreur qu’elle ne pouvait tolérer. Sheridane se rendait parfois près de son enfant, bien que celui-ci ne se trouve profondément sous terre. Il pouvait deviner sa présence, et il lui parlait avec tendresse. Un jour, il déposa sur la neige les plus belles fleurs de la forêt dans laquelle il vivait, mais le froid sauvage de ces contrées les recouvrit instantanément de givre, glaçant la douceur de leurs pétales. Sheridane s’attristait de la cruauté de l’éternel hiver qui régnait en ces terres. Il aurait souhaité un berceau plus chaleureux pour son enfant. A moins qu’il ne soit un être aussi glacé que sa mère, car la terre qui voyait naître un Démon déterminait souvent sa nature, son apparence, et ses dons.
Brunehilde avait parfois l’impression de sentir la présence de Sheridane. Elle se dirigeait alors en toute hâte vers l’endroit où elle ne doutait pas qu’il se recueille. Mais lorsqu’elle arrivait, il était déjà parti. Elle enrageait, se jurant chaque fois de se venger plus durement. Lorsqu’elle vit les fleurs glacées sur la neige, elle les piétina avec colère, et ignora le murmure triste qui semblait provenir de sous la terre.
Sheridane revint, et son visage s’illumina lorsqu’il découvrit, là où il avait abandonné les quelques fleurs, un massif de feuilles bien vertes, illogiquement épargné par le givre, et parsemé de fleurs bleues aux pétals délicats. Visiblement, on avait tenté de les arracher, mais elles avaient en grande partie repoussées.
Jusqu’à ce que l’enfant naisse, les fleurs de cessèrent de repousser, toujours plus grandes et solides que les précédentes. Elles étaient toutes d’un bleu doux tirant sur le mauve, en tout point semblables à celles que Sheridane avait apporté la première fois. Cet endroit, où la neige ne pouvait se déposer, que le froid ne pouvait atteindre, était des plus insolites dans ce vaste royaume que la neige recouvrait entièrement. Tout près du palais de la reine, il représentait un véritable affront à son pouvoir. Parmi ses serviteurs, plusieurs démons s’éprirent de la beauté des corolles que malmenait le blizzard. C’était un espoir de printemps, printemps qui ne venait jamais, dans cet éternel hiver.
Et puis, un jour, Brunehilde se rendit près des fleurs, car elle avait senti une nouvelle fois la présence de Sheridane. Mais cette fois-ci, il ne s’enfuit pas. Elle l’approcha, et il ne fit pas le moindre geste. La reine se figea sur place. Elle pouvait entendre le battement d’un coeur, qui semblait l’écho du sien. Cette sensation plus qu’étrange la troublait.
« Il va naître. »
La reine ne put rien faire d’autre qu’attendre, immobile, froide et silencieuse comme une sculpture de glace. Et puis au milieu des fleurs, la terre commença à se soulever. Une main émergea de la terre, puis, petit à petit, un corps qui luttait pour trouver la surface, pour emplir pour la première fois ses poumons d’air. Le petit être avait l’apparence d’un enfant. Drappé de ses longs cheveux couleur de neige comme ceux de son père, mais dont l’extrémité était noire comme les cheveux de sa mère, la jeune créature leva ses yeux vers le démon agenouillé près de lui. Les yeux voilés de blanc de Sheridane rencontrèrent alors pour la première fois ceux de son enfant, qui héritaient leur teinte améthyste de Brunehilde. Et Sheridane sut à cet instant qu’il ne pourrait jamais cesser d’aimer cet enfant.
Il ouvrit les bras ; l’enfant se leva et marcha vers lui avec la grâce qui était naturellement offerte aux Fils de la Terre. Il se réfugia dans les bras de son père, et Sheridane referma solidement son étreinte, de peur qu’il lui échappe peut-être. Brunehilde s’était éloignée, et leur tournait le dos, comme si la vision de l’enfant lui était insoutenable.
« Emmène-le et va-t-en ! Je ne veux plus jamais vous revoir sur mes terres, ou vous mourrez ! »
Résigné, Sheridane se releva, l’enfant lové contre sa poitrine. Mais celui-ci tendit la main vers la reine et d’un faible cri, l’appela. La sombre Brunehilde tressaillit. Mais lorsqu’elle se tourna vers le Tisseur de Lumière et son enfant, son regard débordait de haine et son visage était déformé par la rage :
« Disparais de ma vue ! Tu n’aurais jamais dû naître, tu n’es qu’une déplorable erreur ! »
L’auguste reine s’éloigna vers son palais, tandis que dans les oreilles de l’enfant résonnaient encore ses terribles paroles. Il se lova un peu plus contre son père, qui, un peu plus tard, lui donna le nom que portaient les fleurs qu’il chérissait tant : Seiran.
A.B.
Avril 2008