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Machinalement, elle vérifie qu’elle a tout prit.
Clés, téléphone, écouteurs, il ne lui faut rien de plus.
40 minutes de trajet, deux changements, c’est son trajet quotidien.
Bus-métro-bus, la rengaine du matin et du soir.
Toujours le même paysage, toujours le même tunnel.
Elle pourrait se lasser mais, chaque jour, elle s’évade dans son imagination. Sa mission ? Faire de ce monde gris une explosion de couleurs.
Le premier bus de la journée arrive. Deux personnes montent, elle les suit, salue joyeusement le chauffeur et s’assoit, toujours au même endroit.
Le canal défile sur sa droite. Elle regarde les gens qui vont travailler comme elle, les personnes âgées qui se promènent, les enfants qui vont à l’école. Elle observe leurs expressions, leurs réactions.
Il est déjà temps de descendre.
Sur son chemin, un groupe d’ingénieurs asiatiques attendent le bus déféré par une grande multinationale. Elle s’amuse de les voir regroupés avec leur énorme cartable sur le dos.
Un bref détour pour récupérer les journaux gratuits, un sourire pour ceux qui les distribuent, ça ne fait pas de mal. Et elle se dirige vers le métro en passant par la gare.
Un train en retard et un attroupement de voyageurs stressés font naître sur son visage une expression moqueuse qui s’efface lentement alors qu’elle parcoure le dédale de couloirs.
Le métro referme ses portes sous son nez mais elle a le temps. A travers les vitres, elle observe les voyageurs qui vont en sens inverse.
Chacun son allure, chacun son attitude. Autant de personnalités différentes réunies en un même lieu et qui ne s’en rendent pas compte. Ils sont plus nombreux à regarder leurs chaussures que le monde qui les entoure.
Le métro suivant entre dans son champ de vision. Elle s’y installe et jette un coup d’œil dans la rame. Quelques visages familiers, du bus d’avant, du bus d’après.
Il est là.
Son corps se réveille.
Elle ouvre un des deux journaux et le parcoure distraitement des yeux. Le moindre mouvement autour d’elle attire son regard.
Curiosité.
Intérêt.
Réflexe ?
Les nouvelles se suivent et se ressemblent sur des pages en couleurs. Du pastel pour faire passer les plus mauvaises, du sombre pour insister sur les plus futiles.
Un bref coup d’œil à l’horoscope. Il annonce une rencontre. Elle rit intérieurement.
Déjà le terminus. Elle range le journal et se dirige vers l’escalator, monte dessus et s’arrête.
Elle le sent juste derrière elle.
Son rythme cardiaque s’accélère sensiblement.
Dernier couloir avant de retrouver la lumière naturelle. Un léger courant d’air arrive jusqu’à elle. Elle ferme un bref instant les yeux pour en profiter.
Nouvel escalator.
Il est toujours là.
Elle s’amuse de pourvoir le sentir sans le voir.
Son dernier bus est déjà là.
Il l’a dépasse.
Les gens sont pressé de monter dans le véhicule, elle se fait bousculer, il l’a rattrape.
Frôlement de mains.
Elle monte, valide son ticket et s’assoie tout devant. Place stratégique qui lui permet d’observer tous les passagers grâce au jeu de miroirs.
Toujours les mêmes personnes qui se mettent toujours à la même place et qui font toujours la même chose.
A chaque arrêt, elle sait qui va descendre.
Elle a repéré qui travaille où : banque, clinique, …
Observer permet d’en connaître plus qu’on ne peut l’imaginer.
Prochain arrêt et il descendra. Elle l’a regardé discrètement lire sa revue et parler avec ses collègues.
Son plus grand mystère dans ce bus. Elle n’a jamais réussi à attraper le moindre indice sur lui.
Peut-être est-ce ça qui l’attire.
Ou est-ce ce regard… Ou toute autre partie visible du jeune homme.
Il descend, elle sait que cela signe le début d’une journée longue et ennuyeuse.
Le temps semble s’amuser à avancer au ralenti.
Elle a trouvé quelques échappatoires mais ses collègues et ses missions, elle ne peut les esquiver.
Alors elle subit. Plus rien à observer, elle connait les lieux et les gens par cœur. Au bout de deux ans, elle serait capable de prédire chacune de leurs réactions. Le pire dans tout ça était que ces personnalités ne présentaient aucune particularité intéressante.
Trop lisses, trop grises.
Le soleil décline dans le ciel et lui envoi ses rayons dans les yeux.
Un coup d’œil à l’horloge, il est temps de prendre le bus du retour.
Moins intéressant que le matin, moins de monde, plus de fatigue.
Ecouteurs vissés dans les oreilles, musique plus forte que le matin pour la tenir éveillée.
Elle se fait plus sélective sur les chansons au gré de son humeur.
Quelques minutes de retard l’agacent, elle va louper sa correspondance.
Elle sourit tout de même au chauffeur, son visage familier lui est sympathique.
Cette fois, elle s’assoit au fond, il n’y a personne le soir.
Le regard perdu à l’horizon, elle laisse ses pensées prendre forme mais celles-ci n’ont pas le temps de la captiver assez.
Un arrêt inhabituel, elle lève les yeux vers ce changement.
Elle le voit.
Surprise, elle ne détache pas son regard de lui alors qu’il s’assoit en face d’elle.
C’est lorsqu’elle croise son regard qu’elle détourne les yeux pour les fixer à nouveau sur le paysage qui défile.
Elle ne peut résister à l’envie de l’observer un peu plus alors, le plus discrètement possible elle le détaille.
Ses yeux, sa bouche, son cou, ses mains, …
Ses yeux… Oups.
Les voitures qui doublent le bus la captivent à nouveau.
Elle se sent gênée.
Pourquoi ? Elle n’a fait que regarder.
Elle s’est fait surprendre mais est-ce mal ?
Les questions valsent dans sa tête.
Terminus.
Galant, il la laisse passer devant lui, elle le frôle.
Frisson.
Comme si de rien n’était, elle continue son trajet vers le métro.
Quelques marches, validation du ticket puis de nouvelles marches.
A quelques mètres du métro, la sonnerie du départ de la rame retenti.
Les transports semblent se liguer contre elle.
Elle ralenti mais en un instant, elle se sent entraînée à l’intérieur de la rame au moment où les portes se referment.
Elle retient sa respiration et ferme les yeux.
Le métro démarre, elle n’a pas été coincée entre les portes.
Ses mains sur sa taille qui l’ont entraînée sont toujours là.
Elle ouvre doucement les yeux.
En face d’elle, un torse contre lequel elle est maintenue.
Elle hésite à relever le regard, troublée.
Ses yeux rencontrent les siens puis contemplent ce visage qui est si près du sien.
Ses lèvres, ses yeux, ses lèvres, …
Il sourit, amusé par la situation.
« J’ai pas pu résister… »
Elle sourit à son tour et se détend d’un coup.
Il desserre son étreinte tout en gardant la même proximité, elle s’écarte sensiblement.
« Il y en a qui sont morts pour moins que ça… »
Phrase réflexe qui pourrait faire fuir mais ça n’est pas le cas.
« Tu n’es pas si méchante »
« Tout dépend du référentiel ! »
« Et dans ton référentiel ? »
Il la regarde intrigué.
« Pour moi, je suis un vrai petit ange, mais c’est pas vraiment ce que dit mon entourage… »
Elle fait une moue boudeuse.
« Généralement, les anges sont tout vêtus de blanc… »
Elle baisse le regard sur sa propre tenue. Pantalon marron, haut noir.
Elle le regarde, amusée.
Il a gardé ses mains sur sa taille. Ils sentent les réactions du corps de l’autre.
Grisant.
Excitant.
Troublant.
Ils font connaissance pendant quelques minutes.
Elle doit descendre, lui dit au revoir faiblement mais il la suit.
Elle se retourne, surprise, et l’interroge du regard.
« Qui sait, on va peut être au même endroit ? »
Ils prennent le même bus et s’assoient à côté.
Toujours ce contact physique constant.
Une épaule contre l’autre, une main qui frôle l’autre.
Contact visuel timide mais intense.
Quelques mots, quelques allusions sans conséquence.
Elle se sent bien.
Légère.
Attirée.
Désirée ?
Ils parcourent leurs derniers mètres ensemble et se rendent compte qu’ils sont à présent voisins.
Bref parcours en ascenseur.
Elle appuyée contre la paroi, lui face à elle.
Les corps se rapprochent.
Son souffle sur sa peau.
Sa peau contre la sienne.
Les yeux hypnotisés, les lèvres qui s’attirent.
Mais l’ascenseur qui s’ouvre trop vite.
Un sourire désolé, il s’écarte et sort.
Un dernier regard.
Une dernière phrase lancée alors que la porte se referme.
« Demain, je vais bosser en voiture, si tu veux que je t’amène, rendez-vous appartement 203 à 8h »
Elle sourit.
Elle sait qu’elle n’ira pas.
Elle passe sa soirée à repenser à ce trajet inhabituel, à ce jeune homme qui l’a sortie de sa monotonie.
Ses rêves sont doux et entièrement consacrés au corps qui l’obsède depuis quelques temps et qu’elle a enfin pu toucher.
Son réveil la sort trop tôt de ses fantasmes.
Joyeuse, elle se pomponne sans vraiment faire attention.
Son esprit est à mille lieues de son corps.
Toute vêtue de blanc, elle prend ses affaires et se dirige vers l’ascenseur.
Coup de folie. Au lieu de 0, elle appui sur 2.
Sans s’en rendre compte, elle a déjà sonné à l’appartement 203.
Elle regarde l’heure, 7h45.
La porte s’ouvre.
Oups.
Il la regarde en souriant.
« Un vrai petit ange… c’est bien ça ? »
Elle ne peut s’empêcher de laisser son regard détailler chaque muscle du corps humide qui lui fait face.
Une simple serviette à la taille, il l’invite à entrer alors qu’elle se sent rougir.
Ce matin, elle sera en retard.