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LES PIEDS NUS
Ronald attendait patiemment qu'Eric arrive. Il n'était pas dans une position très confortable, mais cela ne le gênait pas. Après une soirée passée à tout détruire, à fulminer, à passer sa colère sur tout ce qui était à sa portée, meubles comme personne, Ronald éprouvait un calme étrange. Il n'avait même plus peur.
Ronald était âgé de quarante ans, très précisément. Il avait fêté son anniversaire quelques jours plus tôt. Ca avait été une chouette fête ; les invités avaient beaucoup bu, beaucoup consommé, beaucoup ri. Ronald s'en était un peu voulu de ne pas partager leur enthousiasme. Mais il n'avait pas été d'humeur.
Il n'aurait peut-être pas dû faire un tel scandale. Sa réputation n'en avait pas besoin.
Quoique... Un scandale de plus ou de moins, au point où il en était.
Ronald se retourna. derrière lui il y avait la fenêtre du living, lui renvoyant une image de vieux beau bedonnant. Ses implants capillaires étaient vraiment ridicules, il s'en rendait bien compte. Et puis, quelle idée d'en avoir fait aussi jeune. Surtout que Carla lui avait dit que la calvitie lui allait bien. Comme les petites rides qu'il avait au bout des paupières. Celles-là, il ne les avait pas encore ôtées. De toute façon, plus personne ne s'en souciait, plus personne ne le regardait vraiment.
Une porte claqua à l'autre bout du loft. Ce devait être Eric.
Ronald reprit sa position, debout au bord du vide. Il n'était pas très sûr d'avoir envie de sauter. Un homme de sa stature usait plutôt de drogue, ou de médicaments. Peut-être qu'il aurait mieux fait de prendre un de ses voitures de sport et d'aller faire le grand voyage sur le pare-choc d'un camion.
Eric allait mettre trois au quatre minutes avant de le rejoindre : le temps de faire le tour du loft, de l'appeler. Le living était plongé dans l'obscurité, et puis, il était sorti par la chambre. Ronald en profita pour regarder la ville à ses pieds. On lui avait souvent proposé de s'installer en Californie, mais il préférait les villes de l’Est, et plus particulièrement la sienne, Washington. Il la trouvait plus jolie, plus rassurante. Et puis, il n'aimait pas vraiment le monde du show-business.
"Black ?"
"Je suis là Eric."
Il avait mis moins de temps que prévu. Mais Eric avait toujours été quelqu'un de surprenant dans son genre. Après tout, il avait été le seul manager à avoir pousser la porte de ce bar, dix-huit ans plus tôt. Et il était resté. Cela étonnait encore Ronald.
"Qu'est-ce que tu fais, Black ?"
"M'appelle pas comme ça, Eric. Mon nom est Ronald."
Ronald sentit une pointe d'étonnement dans son regard. Mais il reprit immédiatement son calme. Eric était comme ça ; rien ne lui faisait perdre son flegme. Néanmoins, après presque vingt ans de travail ensemble, Ronald avait appris qu'il était aussi humain que n'importe qui. C'est juste que son calme et son intelligence effaçaient tout autre trait de sa personnalité.
"Tu trouves ridicule qu'un homme comme moi se ballade comme ça sur son balcon ?"
Eric se contenta de hausser les épaules. D'un geste mécanique, un tic peu original, il repoussa sa longue frange sur son crâne. Il avait toujours la même tête qu'à trente ans, il vieillissait mieux que moi.
"Tu m'en as fait d'autres, et des plus originales... Tu ne te souviens pas de tes trips, mais moi, je les ai encore en tête."
"Ca ne m'étonne pas de toi..."
"Tu devrais peut-être mettre une robe quand même, fit-il sur le ton maternel qui, selon les moments, agaçait ou mettait vraiment en rogne."
Ronald n'avait pourtant pas froid. Il trouvait le vent doux et agréable sur son corps. Certes, le béton sale n'était pas des plus confortables pour ses pieds, mais le trottoir, loin en bas, le serait encore moins.
"Tu veux me donner une robe alors que je vais sauter ?"
"Je me dis que si tu avais vraiment voulu sauter, tu ne m'aurais pas attendu. Je t'apporte quelque chose à boire ? J'ai envie d'un coca."
Eric était comme ça. Il ne s'était jamais occupé que de lui, une vraie nounou. C'était un manager très efficace, et il avait déjà eu des propositions de toute sorte. Toutes refusées.
Ronald se sentit alors un peu ridicule. Après tout, c'était vrai, pourquoi ne pas avoir sauté tout de suite ? Et puis, il y avait déjà pensé, à disparaître au firmament. Sauf que le firmament était passé depuis bien longtemps, et que maintenant, il n'était plus qu'une vieille star du rock démodée, un has been.
Du coin de l'oeil, Ronald vit la cuisine s'allumer. Le manager ne partirait pas tant qu'il ne serait pas en sécurité, le plus probablement en train de dormir, assommé par quelques somnifères.
Se sentant un peu lâche et ridicule, Ronald descendit de son piédestal. Il n'était même pas arrivé à mettre en scène sa propre mort. Peut-être devait-il vraiment se faire à son statut de vieille star. A déjà quarante ans. D'autres continuaient tellement plus longtemps. Mais eux avaient le génie, alors que lui, il n'avait que le corps.
Il avait été la face public du groupe, des Presidents, celui qui suait sur scène et répondait aux interviews. Il avait même été mannequin pendant quelques années, au début de leur carrière fulgurante. A cette époque, Ronald s'était considéré comme réellement génial. Il n'avait été qu'un sale con. Au départ, tout le monde y avait cru, alors pourquoi les aurait-il déçus ?
Passant devant le canapé, Ronald remarqua la robe de chambre posée négligemment. De tout leur entourage, des producteurs, managers, journalistes, photographes, seul Eric avait toujours su comment tout se tramait. Ronald avait détesté ça : quel était ce sinistre individu qui s'immisçait dans sa vie ? De quel droit ? De celui de l'avoir découvert ? Et alors ? Ca avait fini par un clash. Il avait viré Eric, les autres membres du groupe, tous plus camés les uns que les autres, étaient d'accord. Et puis tout était allé de mal en pis, Eric était revenu de lui-même, et tout avait recommencé à aller bien, très bien même, de mieux en mieux.
Jusqu'au prochain clash, un que Ronald n'avait pas vu venir et qu'il n'avait même pas enclenché, lui qui avait toujours été au centre de tout.
Et là Eric n'avait rien fait, pas levé le plus petit doigt. Il aurait même souri devant le grand désastre s'il avait été du genre à le faire.
Ronald s'écrasa dans un fauteuil, face à la verrière, après avoir enfilé la robe. Avait-il sérieusement songé à se tuer ? Après tout, il avait encore de quoi faire un ou deux succès, ce n'était pas si compliqué. La mode était aux come-back, les petits jeunes s'habillaient vintage et portaient les groupes de leurs parents aux nues. Il pourrait même sortir un album de collaborations, dans le genre blues, façon vieille légende, bosser avec quelques noirs, chanter avec un rappeur bien connu, un de Washington. Faire un album du retour au pays. Reprendre des classiques du rock'n roll et du rythm'n blues. Il n'irait sans doute pas jusqu'à se faire remixer, ou alors par des artistes underground coréen ou suédois, les seuls valables d'après Billy.
L'humeur de Ronald se rassombrit. Pourquoi pensait-il à Billy maintenant ? Ce traître devait bien rire maintenant. Il n'en avait plus rien à faire des Presidents.
"Tu as l'air triste, Ron."
Eric posa un grand verre de coca sur la table en verre puis s'assit face à lui. Même dans un fauteuil moelleux et profond, il gardait l'air guindé de celui qui ne pose ses fesses que sur des tabourets en bois.
"Je pensais à Billy."
"Je vois."
"Ca ne te fait ni chaud ni froid, n'est-ce pas ?"
"Bien sur que non, je n'ai pas à prendre parti entre vous deux..."
"Je parlais pas de ça. Tu viens de me voir debout sur une rambarde, prêt à sauter, et tu n'as même pas levé le sourcil."
"Je savais que tu ne sauterais pas."
Ronald soupira: "Je suis si prévisible et... pathétique que ça ?"
"Non."
L'affirmation nette d'Eric surprit Ronald. Il savait que le manager n'était pas du genre à le pousser dans ses lamentations, mais il était aussi d'une franchise à toute épreuve. Nier l'aspect minable de son geste n'était pas sa manière de faire.
"Arrête, j'étais stupide, tu peux pas nier ça."
"Je ne nie pas ta bêtise, Ronald. Je sais juste que tu ne vas pas mourir ce soir."
Ronald étouffa un rire.
"Tu vas mourir d'un arrêt cardiaque dans trois jours."
Toute réplique de Ronald mourut dans sa gorge. Il n'était pas difficile de savoir quand Eric faisait une blague ou non. Il n'avait pas d'humour ; il ne faisait jamais de blagues.
"Qu'est-ce que tu as dit ?"
"Tu vas mourir dans trois jours. C'est pour ça que je suis venu ce soir. Que tu m'aies appelé ou non, je serais venu."
"Tu... Tu as vu mon médecin ?"
Eric secoua la tête: "Non, tu n'as pas de problèmes de santé. Tu es même particulièrement sobre pour un homme de ton âge dans cette profession. Tu n'as pas de cancer, rien. Ton coeur va s'arrêter et personne ne l'aura vu venir."
"Si c'est une blague elle est de très mauvais goût."
"Je suis venu te présenter mes excuses, Ronald. Et j'ai besoin que tu m'écoutes très attentivement."
Ronald était tout ouïe.
"J'ai voulu tenter une expérience."
Ou plutôt, le laboratoire pour lequel je travaille a voulu faire un test à petite échelle afin de vérifier certaines théories trop compliquées pour que je les explique ici.
Je ne m'appelle pas Eric, mais Juste. J'étais le plus jeune de notre équipe de recherche. Ce n'est pas pour ça que j'ai été envoyé ici, du moins pas que pour ça. J'étais aussi celui qui avait le plus de sens logique. Je suis capable de synthétiser tout ce qui se passe autour de moi, de recouper chaque événement et d'en tirer les bonnes conclusions. Disons que j'étais imbattable à tous les jeux d'énigmes et les problèmes mathématiques qu'on m'exposait à l'école.
Alors on m'a envoyé ici, à charge de modifier, un tout petit peu, l'avenir musical du XXIème siècle.
Je viens du Soixante-et-unième siècle...
"Je ne savais vraiment pas que tu avais autant d'humour, Eric..."
"Tu ne me crois pas ? C'est normal."
Ronald observait son ami avec un mélange de perplexité et de colère. Eric se leva.
"J'ai deux preuves pour toi. Laisse-moi...Cinq minutes."
Il quitta la pièce et revint quelques secondes plus tard avec son attaché-case. Il le posa sur la table, l'ouverture face à Ronald.
"Ouvre-le."
Ronald hésita. Il avait la gorge sèche. Vider le verre de coca lui semblait être une meilleure idée que d'ouvrir la mallette. Il le fit pourtant, sous le regard insistant du manager.
Les ouvertures claquèrent sèchement. A l'intérieur se trouvait un sac en papier agrafé, comme ceux qu'une grande chaîne de magasins de disques utilisait. Il y avait même la facture. Ronald lu la date : le 4 janvier de l'année suivante. D'un geste nerveux, il déchira le sac et découvrit deux albums. L'un était le prochain projet de Billy, un album rock électro sur lequel il bossait depuis deux ans. Personne n'en connaissait la maquette, personne ne savait avec qui il le préparait. Et voilà que Ronald le tenait entre ses doigts.
Le second album était encore pire. Ronald vit le contour de son visage sur la jaquette, dans une esthétique d'une sobriété qu'il ne se connaissait pas. Il retourna la boîte pour découvrir tous les groupes et artistes qui avaient participé, dans l'urgence, à cet album hommage. Il y avait Billy, forcément, et puis John, leur ancien bassiste, et quelques groupes qu'ils avaient eu en première partie de concerts, et d'autres qu'il ne connaissait même pas.
"Ca a dû te coûter bonbon de préparer tout ça", fit Ronald d'une voix cassée.
En guise de réponse, Eric leva un doigt et pointa vers la porte d'entrée. On sonna juste à ce moment-là. Devant le sursaut de Ronald, il fit même mine de s'excuser.
"Je ne comptais pas être synchro à ce point, dit-il. Il vaut mieux que tu ailles répondre."
Ronald obéit. L'attitude du manager lui semblait si étrange qu'il ne pouvait faire autrement. Et puis, il était déstabilisé. Il connaissait beaucoup de personnes capables de faire ce genre de blague de mauvais goût. Mais pas Eric.
Il se recoiffa et resserra sa robe avant d'ouvrir.
"Un pli pour vous, monsieur."
Après avoir apposé sa signature sur le reçu du coursier, Ronald retourna dans le living.
"Qu'est-ce que c'est?"
Le pli portait le tampon d'un bureau de notaires. Sans attendre aucune réponse d'Eric, Ronald l'ouvrit pour en sortir une enveloppe scellée. Le bouchon de cire n'avait pas l'air de première jeunesse. Ronald le cassa facilement.
L'enveloppe en contenait une autre, tout aussi vieille. Elle était large et de format carré. Elle était d'ailleurs plutôt lourde.
"J'ai écrit une lettre avec, parce que je ne savais pas si je pourrait être là au moment de la réception. Tout pouvait arriver. Mais pour le disque, il s'agit d'une des premières presses du premier album des Rolling Stones. Je l'ai acheté le jour de sa sortie. Et j'ai déposé le tout dans un cabinet de notaires, pour que tu ne puisses pas contester la date."
Les mains tremblantes, Ronald déposa le vinyl sur la table. Il avait toujours rêvé d'avoir cet objet. C'était le seul qui manquait à sa collection.
"Tu... es allé acheter l'album de Billy dans... le futur. Et ce disque-là..."
"Dans le passé."
Dans l'histoire universelle de la musique, qui tient lieu d'archéologie pour nous, il existait un artiste maudit, qui n'avait écrit qu'une seule chanson, devenue légendaire pour un petit groupe de fanatique. Cet homme l'avait écrite en une nuit, chantée une unique fois, avant de quitter à jamais le monde de la musique.
Il s'agissait du batteur d'un groupe de seconde zone qui n'avait jamais réussi à percer.
Dans notre projet de modifier son destin, nous avions décidé de lui donner du succès. Mais dès que je suis arrivé, je me suis rendu compte qu'il n'arriverait jamais à se lancer tout seul. Il manquait de maturité et de confiance en lui.
"Tu parles de Billy."
Eric hocha la tête.
"J'ai le regret de te dire que tu n'es pas le héros de cette histoire."
Ronald ricana.
"Ca va. Ca fait dix ans que ça dure, un peu plus ou un peu moins..."
J'ai tout de suite vu que le chanteur avait les épaules assez larges pour porter son groupe très loin. Je savais aussi quelle maison de production pourrait les accepter. Je savais quels moyens publicitaires utiliser. J'avais dix pas d'avance sur tout le monde. A ma charge de les utiliser avec le plus de discernement possible.
Ca n'a pas été facile. Connaître l'avenir, même si je ne savais pas ce que l'expérience allait donner, donne une curieuse sensation de pouvoir. Il ne fallait pas que j'en fasse de trop au risque que notre expérience dépasse le cadre du monde musical pour se propager à des domaines plus politiques.
"Je me suis contenté de vous."
"Tu savais que Billy allait quitter le groupe ?"
"A partir du moment où il a commencé à s'affirmer, oui. Il ne pouvait pas rester enfermer dans le cadre que vous aviez construit, et que tu imposais."
Une vague de révolte s'éveilla en Ronald.
"J'aurai pu, moi, l'aider à faire son chemin !"
"Non. Tu l'aurais étouffé, comme tu as étouffé tous les autres. Tu as trop de présence Ron. Tu ne t'en rends pas compte, mais tout le monde s'écrase autour de toi. Billy autant que les autres."
Eric garda le silence quelques instants, laissant Ronald réfléchir sur sa propre carrière. La nuit, l’état brusquement sobre qu’il avait atteint après une soirée mouvementée, participaient sans doute à sa nouvelle façon de voir : une prise de distance impromptue et déstabilisante.
"Un journaliste… Celui que j’ai envoyé au tapis y’a…. huit ans je crois…"
"Ulrich Trondheim, je me rappelle de lui."
"Oui voilà. Il m’avait demandé si c’était confortable de jouer les dictateurs. Il m’a pas raté dans son article ce con…"
Il se pencha pour attraper le verre de soda, le porta à ses lèvres avant de le reposer, sourcils froncés.
"Il manque d’alcool ce truc-là…"
"Je ne suis pas sûr que l’alcool soit indiqué pour l’instant", répondit calmement Eric.
Ronald s’attendait à une telle réponse. Eric n’avait jamais vraiment apprécié les consommations d’alcool, et encore moins de drogues. Mais pour une fois, Ronald ne répliqua pas.
"La première fois que tu m’a ôté l’alcool de la bouche, je t’ai viré, non ?" Fit-il en se levant.
"Pas uniquement la première fois je dois dire."
"J’ai besoin de sortir."
"A trois heures du matin ?"
"Oui. C’est l’heure la plus agréable. Il n’y a personne sur les routes."
Je ne connaissais pas particulièrement le monde musical et du show-business de votre siècle. J’ai donc fait des recherches, avec certains de mes collègues de travail, pour trouver une personne qui soit apte à subir notre expérience. Billy s’est imposé, mais cela aurait pu être n’importe quel autre : nous avions juste besoin d’une histoire ratée. Il ne s’est même pas tué par désespoir ; il a juste quitté le monde de la musique, s’est reconverti dans la vente et a fini chef de service dans un magasin de bricolage, divorcé et sans enfant. Il appartenait à une génération tellement riche en nouveaux talents, que l’échec ou le succès de la mission ne se feraient pas forcément voir.
Nous avions décidé de jouer sur la sécurité. Il était hors de question de changer la face du monde, les risques étaient bien trop importants.
"Attends, tu vas me faire croire que vous n’aviez pas envie de… titiller un peu les événements, d’arrêter des guerres ou ce genre de truc ?"
Ils roulaient maintenant dans les rues quasi désertes de Washington. Ronald ne conduisait pas trop vite. Ce n’était pas le fuite qu’il cherchait, mais une certaine forme d’apaisement. Traverser les rues éclairées aux néons, dévisager les rares passants aux carrefours, aller d’un point à un autre sans autre obligations que celles des panneaux, c’était la façon dont il s’y prenait. La plupart des journalistes musicaux auraient été étonné de l’apprendre.
"Nous avons une éthique extrêmement stricte."
"Mouais… C’est vrai que tu as toujours eu un balai dans l’cul."
"On peut dire ça ainsi, effectivement. Pourquoi tu t’arrêtes ?"
Ronald se baissa, regardant à travers la vitre de la voiture.
"Y’a un Indien d’ouvert là. Tu pourrais aller prendre un pack de bière et à bouffer ? J’ai envie d’aller faire un tour."
Eric l’observa attentivement puis obéit.
Resté dans la voiture, Ronald s’alluma une cigarette. Il n’en avait pas fumé depuis des années, depuis qu’il s’était déclaré à lui-même que rien ne valait une cigarette coupée avec un peu d’herbe, ou un cigare. Et puis la petite pimbêche qu’il s’était trouvé quelques mois plus tôt avait déclaré la clope persona non grata dans l’appartement. Ronald avait été étonné d’avoir pu y souscrire aussi facilement. Mais cette nuit, il en avait besoin.
Il ne croyait pas l’histoire d’Eric. Même si les disques posés à l’arrière de la voiture constituaient effectivement des preuves de cette aberration. Qui, doué d’une quelconque intelligence, pourrait croire à un truc pareil ? Mais la folie d’Eric constituait un excellent dérivatif, un bon moyen d’oublier tout le reste.
Aussi quand le manager revint chargés de deux sacs en papier, Ronald l’interrogea-t-il sur son époque, sur la façon dont ils vivaient tous, si loin dans le futur. Les réponses d’Eric étaient courtes et peu descriptives, mais elles soulevaient l’intérêt de Ronald. Il se rappelait des livres de science-fiction et des comics qu’il avait dévoré pendant son enfance et son adolescence, avant même de connaître l’existence des guitares. Et quand il avait décidé qu’il deviendrait une star du rock, il avait voulu le faire avec des chansons sur ce thème, replonger au cœur de la robotique, des voyages dans l’espace et des intelligence extra-terrestres.
"J’avais oublié", murmura-t-il alors que la voiture s’engageait sur l’autoroute.
"Pardon ?"
"Ah rien, je pensais tout seul…"
"Tu veux aller jusqu’où ?"
"Hampton..."
"Si loin ?"
"J’ai envie de voir la mer, et y’a un excellent restaurant de poissons là-bas."
Eric ne répliqua pas. Ronald avait pris l’habitude de partir de temps en temps. Mais il n’arrivait pas à se passer des services de ses larbins plus de deux jours. Il revenait toujours là où il était attendu. D’une certaine manière, et il en était conscient lui-même, Ronald n’avait jamais été un révolutionnaire, ni même un révolté égocentrique et à la limite de l’anarchie. Non, il était plus simplement un gars qui avait eu trop de succès trop tôt, et pas assez d’imagination pour s’en sortir intact.
"Dis-moi…" Reprit-il après une demi heure de silence. "Tu sais que je ne te crois pas hein ?"
"Oui."
"Mais explique-moi quand même un truc : Billy, ça fait quinze ans qu’il est complètement indépendant, et qu’il gagne bien sa vie, et qu’il est reconnu. Et visiblement ça devait t’aller, puisque t’as refusé le poste de manager qu’il t’offrait."
Ronald jeta un coup d’œil à son passager : "Pourquoi t’es resté ?"
Cette fois-ci, Eric prit son temps pour répondre. Il resta silencieux si longtemps que Ronald crut qu’il n’allait plus ouvrir la bouche, ou qu’il avait fait exprès de ne pas l’entendre.
"Notre projet a été annulé…"
Les allers et retours entre les époques ne se font pas par hasard et sans prudence. Quand je suis parti pour la première fois, je ne savais même pas à quelle année j’allais atterrir. Mais j’avais droit à un retour, toujours programmé plusieurs années plus tard. Si je partais d’une année dans mon laboratoire, je ne revenais que cinq ou six ans plus tard. Les méthodes étaient alors plus avancées, et mes nouveaux voyages de plus en plus précis.
La dernière fois que je suis revenu, j’ai appris que le programme avait été interdit et arrêté, par mesure de sécurité. J’aurai pu rester là-bas, et continuer mes recherches théoriques.
Mais je ne l’ai pas fait.
"Tu te sens pas un peu… perdu ici, alors ?"
"Pas plus que toi. J’ai plus vécu ici que là-bas en fait. C’est mon impression."
"T’es un grand malade, de rester avec un musicien raté."
"Tu vas rater la sortie…"
La voiture filait, pressée d’aller voir le soleil se lever. Hampton arriva, puis passa, et quand enfin Ronald stoppa le moteur en bordure de mer, le jour commençait à poindre.
"Je suis désolé de t’avoir amener jusqu’ici", fit Ronald, debout sur la digue.
"C’est un beau voyage."
"Et tu n’as pas répondu à ma question tout à l’heure. Pourquoi t’es resté avec moi ? Même si tu viens du futur, ou je sais pas trop quoi, t’as assez d’expérience pour bosser avec n’importe qui d’autre."
Eric haussa les épaules.
"J’en ai marre du succès. Je préfère les loosers."
Ronald éclata de rire.
"Tu me répondras pas hein…"
Abandonnant la voiture, il commença à remonter la digue, se dirigeant vers les maisons de pêcheurs qui la bordaient. Eric attendit un peu avant de le suivre, mais Ronald ne faisait plus vraiment attention à lui.
Depuis le départ, c’est Billy qui avait écrit la majorité de leurs textes, et la musique avait été confiée aux bons soins des producteurs. En son for intérieur, Ronald avait admis depuis longtemps la supériorité de Billy, et comme lui-même n’avait pas à faire d’efforts pour être remarqué, il s’était laissé aller. Mais maintenant, d’après Eric, et d’après son propre instinct, il ne lui restait plus que trois jours.
Personne n’attendait plus rien de lui, et lui n’attendait plus rien de personne.
Un fourmillement qu’il n’avait pas ressenti depuis plus de vingt ans commença à réveiller sa main. Il se retourna vers Eric.
"Je peux te demander un service ?"
"Tout ce que tu veux."
"Alors je veux juste rester ici trois jours, tout seul. Et dans trois jours, tu viendras me chercher. Y’aura un cahier, et tu l’apporteras à Billy. D’accord ?"
"Je te l’ai dit : tout ce que tu veux."
"Merci Eric… Dis…"
"Quoi ?"
"Il y aura du monde à mon enterrement ?"
"Bien plus que tu ne pourrais le penser."
"Je veux juste que les proches soient là, pas les autres. Les gars d’ici… D’accord ?"
"Vas faire ce que tu as à faire, Ron, je m’occupe du reste."
Ronald se contenta de hocher la tête.
La dernière fois que j’ai vu Ronald Kotch, dit Black, vivant, il remontait une digue, près de Hampton. Le soleil venait de se lever et je pense qu’il est allé directement manger une douzaine de fruits de mer, fraîchement sortis de l’eau. Ou peut-être qu’il est allé acheter un cahier et un crayon de papier avant. Un cahier d’écolier et un crayon tout simple.
Quand je l’ai retrouvé, allongé dans sa chambre de motel, trois jours plus tard, le cahier était enfermé dans une grosse enveloppe brune, cachetée.
Toutes nos actions ont des conséquences insoupçonnées.
Qu’est-ce qui m’avait poussé à rester auprès d’une star déclinante et mourante, alors que j’avais tant d’autres possibilités ? L’amitié ? L’admiration ? La fascination d’un scientifique pour son cobaye ? L’amour d’un homme pour son protégé ?
Mon projet avait été de faire du batteur des Presidents l’artiste le plus original et révolutionnaire de sa génération, et qui le resterait pour des dizaines d’années. Mon but n’avait jamais été de rendre l’existence de Ronald Kotch légendaire.
J’ai été le premier surpris en entendant Billy me chanter, au bout du téléphone, quelques semaines plus tard, les premières lignes d’une chanson qui n’était pas de lui.
FIN