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CHRONOSIA
Le docteur Marysla reposa le dossier sur son bureau. S'accordant quelques minutes de réflexions, elle ferma les yeux. Elle ne pouvait pas retarder encore plus la consultation du patient X. Mais elle ne savait pas par quoi commencer.
Le grésillement du communicateur vint interrompre ses pensées.
- Docteur.
La voix de Marco semblait toujours hésitante, comme s'il avait peur de la déranger.
- Le patient est réveillé.
- J'arrive dans deux minutes. Il a mangé ?
- On lui a servi un verre de vitamines. Pour l'instant il le digère bien.
- Merci.
Pourquoi ce cas-là se présentait-il à elle ? Après tout, elle n'avait jamais eu qu'à se consacrer aux névroses des soldats de l'armée, qui étaient bien moins nombreuses qu'on ne pouvait le penser. Mais le patient X n'avait rien à voir avec un sous-officier atteint de claustrophobie.
Marysla se leva et prit ses affaires avant de sortir. On avait installé le patient X dans une cellule, en quarantaine. Personne ne savait comment le traiter, alors il avait le droit à un régime neutre.
Marysla avait déjà interrogé des patients en cellule, quand leur état et les lois militaires ne leur permettaient pas de rester parmi le reste de l'équipage. La grande salle de verre la rendait toujours nerveuse.
- Courage, docteur, lui fit le soldat de garde. Faites marcher votre instinct maternel !
Si elle en avait eu la possibilité, Marysla lui aurait répliqué avec bien plus de muscle que le distrait hochement de tête qu'elle lui adressa.
Maintenant, elle était seule.
Elle s'assit sur une chaise, face à la vitre.
- Bonjour, tu sais qui je suis ?
La petite fille assise sur le lit, à l'intérieur de la cellule, se détourna du mur et la regarda.
- Docteur.
Sa voix était encore rocailleuse, et étrangement absente, mais Marysla nota une sérieuse amélioration depuis leur dernière entrevue.
- Et toi, comment t'appelles-tu ?
La petite fille fit un effort pour répondre, mais se découragea vite.
- J'arrive pas à dire.
- Ton nom est Lydia.
D'après le dossier qu'ils avaient retrouvé grâce à l'analyse ADN du patient X, ils étaient remontés jusqu'à la fiche identitaire d'un nourrisson né sur une navette coloniale.
- Ma maman appelle pas ça.
- C'est pourtant ton nom, Lydia.
- Pourquoi ?
- C'est sous ce nom que tes parents t'ont enregistrée, il y a vingt ans.
- C'est quoi, vingt ans ?
- C'est très long, Lydia.
Le patient X n'avait eu aucun mal à répondre aux tests de maîtrise de l'espace, et aux premiers niveaux de l'abstraction, mais il semblait complètement passer à côté des concepts temporels. Vingt ans ne représentaient rien pour lui.
- Est-ce que tu te souviens de tes parents, Lydia ?
Toujours les mêmes questions, mais aujourd'hui le patient X semblait être plus coopératif.
- Maman partie.
- Non, Lydia. Je veux que tu me parles du vaisseau, tu te souviens du vaisseau ?
Le Prometheus était un vaisseau colonial envoyé dans la constellation du Verseau, disparu corps et biens vingt ans plus tôt, victime d'une avarie mécanique, comme tant d'autres.
- Ah. J'ai poupée.
- Tu te souviens avec qui tu jouais avec ta poupée ?
Il y avait une trentaine d'enfants nés sur le Prometheus.
Le patient X faisait un réel effort de réflexion. Marysla avait peur qu'il se fatigue de trop, mais ils n'avaient jamais été aussi loin dans leur conversation.
- On s'arrêtera quand tu auras répondu à la question, Lydia.
- Päth.
Peter, cinq ans.
- Luu.
Luc, sept ans.
- Crois Sara.
Sarah, huit ans, le même âge que le patient X.
- Est-ce que Sarah était ton amie ?
La réponse se fit attendre longtemps, si longtemps que Marysla crut le patient X entré en catatonie, comme cela lui arrivait souvent. Mais il répondit quand même.
- Sara casse poupée. Reste ma chambre. Maman.
- Ta maman t'a consolée ?
- C'était pas encore maman.
Le patient X soupira.
- Fatiguée...
Marysla se leva alors que le patient X s'enroulait dans ses couvertures. La séance était finie. Elle reviendrait dans quarante-huit heures.
Les tests médicaux du patient X s'amélioraient de jour en jour. C'était une petite fille normale, ayant souffert d'une légère déshydratation et de malnutrition. Selon les calculs, elle n'avait pas mangé pendant une petite semaine tout au plus. Elle n'était pas blessée, n'avait aucune séquelle physique prépondérante.
Marco entra dans le bureau avec un nouveau dossier.
- Le patient se plaint de maux de tête et a encore du mal à marcher.
- C'est dû à son changement de milieu. On continue de lui administrer des vitamines. Il ne peut toujours pas manger ?
L'infirmier haussa les épaules.
- Son estomac est légèrement atrophié, mais il devrait être capable d'ingérer du liquide plus consistant que de l'eau. Pourtant il rend tout ce qu'on lui donne. C'est comme si...
Marco hésita. Marysla leva le nez de ses notes pour l'observer.
- Comme si quoi ?
- Comme si il avait oublié comment manger.
- De la même façon qu'il ne sait pas construire des phrases correctement. On va chercher à y voir plus clair.
Marysla remarqua immédiatement la couverture et la poupée que le patient tenait dans ses bras. Ils étaient tous les deux faits de morceaux de tissus épars et usés. Elle reconnut même une chaussette tenant lieu de tête à la poupée.
Marco répondit par un sourire gêné à son interrogation.
- C'est un cadeau des gardiens. Ils disent qu'ils ne pouvaient pas la laisser comme ça à s'ennuyer toute seule.
- Cela va à l'encontre du protocole. Vous ferez un rapport.
Et dire que les soldats avaient été les premiers à mettre le patient en quarantaine, le regardant comme un objet étrange et dangereux, quand ils l'avaient retrouvé dans un couloir, endormi, trois semaines plus tôt. Et maintenant ils lui offraient des cadeaux ?
Marysla essaya de faire taire sa mauvaise humeur.
- Bonjour Lydia. Tu te rappelles qui je suis ?
- Le docteur.
- Bien. Tu peux me parler du vaisseau ?
Le patient hocha la tête.
- Là où j'habite ?
- Oui.
- Pas comme ici.
Le patient agita la main pour montrer les murs.
- Que le sol.
- Ce n'est pas possible, Lydia. Parle-moi de ta maman.
- Laquelle ?
- Ta vraie maman. Celle du vrai vaisseau.
Marysla avait du mal à garder son calme à chaque fois que le patient se taisait. Il n'avait même pas l'air de réfléchir. Elle savait que sa réaction était illogique. Après tout, le patient X avait surgi de nulle part, et avait vingt-huit ans dans le corps d'une petite fille de huit ans. Le traumatisme était sérieux.
Mais Marysla n'arrivait pas à le comprendre, et, ce qu'elle ne comprenait pas, elle le rejetait. Cela faisait partie de son profil scientifique. Ou plutôt, le fait qu'elle aime à tout comprendre avait décidé de son orientation professionnelle.
- Alors Lydia ?
L'impatience se remarquait dans sa voix, mais le patient ne sembla pas s'en inquiéter.
- C'est loin, finit-il par dire au bout d'une éternité.
- Essaie de te souvenir Lydia.
Le patient replongea dans le mutisme. Marysla décida de ne pas se laisser faire. Elle ne repartirait pas avant d'avoir eu au moins une réponse. En attendant, elle étudiait les mouvements du patient. Il ne se souvenait de rien, même pas des mécanismes les plus primaires de survie. Son visage n'exprimait que rarement une émotion, et ils avaient dû attendre quelques jours, après son réveil, pour le voir réagir. Il avait pleuré. Peut-être qu'il avait aussi oublié comment froncer les sourcils, serrer les lèvres, tendre son corps sous le coup de la réflexion.
- Lydia, tu m'as dit que tu t'étais disputée avec ton amie, Sarah, à cause de ta poupée. Tu es allée t'enfermer dans ta chambre. Que s'est-il passé ensuite ?
- La dame... punie...
- Une dame t’a punie, c'est cela ?
Le patient hocha la tête, légèrement penchée sur le côté. C'était un tic que Marysla avait remarqué chez un des soldats chargé de sa surveillance. Le patient était en train de tout réapprendre.
- Cette dame, c'était ta maman ? Il n'y a que les mamans qui punissent les enfants.
- Je sais plus.
- Et ensuite, que s'est-il passé ?
- Parler avec maman.
- Avec ta maman, celle qui t'avait punie ?
- Non, avec vraie maman.
Marysla était perplexe. Mais elle continua ses questions.
- Comment as-tu rencontré ta vraie maman ?
- Derrière vitre. Parler.
Cela n'avait ni queue ni tête. Marysla sentit l'énervement la regagner.
- Comment pouvait-elle te parler si elle était derrière la vitre, Lydia ?
- Moi je parle. Elle parle pas. Mais elle là quand même.
Cela ressemblait à une hallucination, à une psychose que le patient aurait développé suite à un choc. Peut-être qu'il était maltraité depuis sa naissance et avait éprouvé le besoin de se créer un ami imaginaire.
Mais cela n'expliquait pas cet âge. Et où le patient avait-il disparu pendant vingt ans, sans grandir ?
Marysla fut réveillée au milieu de son sommeil par le communicateur placé à côté de son lit.
- Qu'est-ce qui se passe Marco ? J'espère que tu as une bonne raison.
- Lyd... Le patient vient de faire une crise. C'est assez grave.
Marysla soupira. Ils faisaient quelques progrès depuis quatre jours, et le patient réagissait bien aux liquides nourrissants qu'ils lui donnaient, aux vaccins aussi. Il n'avait eu aucun signe de psychose agressive ou de maladie. Qu'est-ce qui pouvait bien se passer maintenant ?
- J'arrive. Préparez-moi un rapport.
La petite équipe médicale s'activait autour du patient, mais aucun d'entre eux ne savait vraiment que faire. Ils se contentaient tout au plus de regarder le patient se tordant sur son lit, la bouche ouverte de douleur et pourtant muette. Ils n'osaient même pas le toucher, ne le faisant que pour l'empêcher de tomber du lit.
- Poussez-vous ! Ordonna Marysla en s'approchant.
La chemise que portait le patient était remontée jusqu'à sa taille, dévoilant ses jambes nues et raidies. Les articulations de ses chevilles et de ses genoux étaient rouges et brûlantes.
- Donnez-lui un calmant, immédiatement !
- Quelle dose, docteur ? Demanda un infirmier alors que Marco immobilisait le patient, le maintenant fermement sur son matelas par les épaules.
- Assez pour qu'elle se détende. Et je veux une analyse sur mon bureau dans dix minutes.
Elle ressortit avant d'avoir entendu la réponse de son équipe.
Marco était troublé quand il entra dans son bureau vingt minutes plus tard. Il tendit un feuillet à Marysla.
- Vous n'allez pas le croire, dit-il simplement.
Marysla haussa les épaules.
- Le patient grandit, c'est ça ?
Elle feuilleta simplement l'analyse, qui confirmait ses premières conclusions. Marco était encore plus déstabilisé.
- Vous êtes pâle. Asseyez-vous. La thermos est pleine.
Elle fit pivoter son fauteuil pendant qu'il leur versait deux tasses de café. De son bureau elle avait une vue sur le vide. Peu de gens appréciait ce genre d'ouverture, ressentant inconsciemment la peur, l'angoisse de l'immensité, ou de la simple fêlure dans la vitre. Mais Marysla trouvait ce paysage reposant.
- Comment le saviez-vous ? Demanda Marco après quelques minutes de silence.
- C'est la seule explication logique, commença Marysla. Mais d'abord... Je dois reparler avec le patient. Quand sera-t-il réveillé ?
- D'ici une vingtaine d'heures.
- Bien. Quand il sera réveillé, donnez-lui des feuilles et des crayons de couleur. Je le verrai dans quarante-huit heures. Vous pouvez y aller.
- Bonjour Lydia.
Le patient releva la tête de son dessin. Quelqu'un l'avait coiffée, séparant ses cheveux en deux tresses, et elle portait un pantalon kaki replié aux jambes, trop grand pour elle.
- Bonjour docteur.
- Comment vas-tu Lydia ?
Le patient hésita. Il possédait maintenant plus d'expressions faciales. Il semblait de moins en moins étranger à ce monde.
- Encore mal. Pas beaucoup.
- Lydia, veux-tu que je t'explique pourquoi tu as eu mal ? Ca te permettrait de mieux contrôler... la douleur si cela recommence. D'accord ?
- D'accord.
Marysla rapprocha son siège de la vitre.
- Tu vois que les gens autour de toi sont plus grands, n'est-ce pas ? Et qu'ils sont de la même espèce que toi, des êtres humains.
Le patient hocha la tête.
- Eh bien, les enfants comme toi sont petits, mais, avec le temps, ils grandissent de plus en plus, jusqu'à avoir la même taille que les autres gens, les adultes. Normalement, cela se fait doucement, et cela ne fait pas trop mal. Mais toi, tu as arrêté de grandir à un moment donné. Et maintenant, ton corps est en train de recommencer à fonctionner normalement, et à grandir.
- Ca va faire mal ?
- Je ne sais pas Lydia. Je pense que ton corps s'est juste remis en marche, et qu'ensuite tu vas grandir normalement, comme tout le monde.
Le patient sembla accepter cette situation. Marysla espérait que ce serait la bonne. Parce que si le corps du patient décidait d'un coup de rattraper toutes ces années, le patient en mourrait très certainement.
- Lydia, c'est toi qui as fait tous ces dessins ?
Le patient regarda autour d'elle. Même si sa cellule était nettoyée tous les jours, des dizaines de dessins étaient étalées par terre. Elle hocha la tête.
- Tu peux m'en glisser un s'il te plait ?
Marysla attrapa la feuille tendue et passée à travers une mince ouverture de la vitre. Le patient avait représenté son lit, la couverture roulée en boule, la poupée, sa chemise de nuit posée sur le dossier, et une barre de chocolat dans son plastique déchiré. C'était un beau dessin, de quelqu'un qui avait passé peut-être des années à s'exercer.
- Tu dessines beaucoup, Lydia ?
- Oui, répondit le patient, le nez sur une feuille.
- Tu as beaucoup dessiné avec ta maman ?
- Hmhm...
Marysla attendit quelques instant. Le patient avait l'air détendu, fatigué aussi, un peu.
- Lydia, nous allons commencer l'entretien.
Le patient rangea soigneusement son crayon et vint prendre place sur le lit, bien droit.
- Tu ne manges pas ta barre de chocolat ?
- Non. C'est malade.
- Ca "rend" malade.
- Ca rend malade. Je fais juste ça.
Il prit la barre dans la main et la lécha avec un plaisir visible.
- Je vois... Parle-moi de ce qui s'est passé quand la dame t'as enfermée dans la chambre.
- Hm... Je... Maman dans la tête...
Le patient montra son crâne du doigt.
- Parle dans la tête.
- Et tu la voyais ?
- Nan. Mais je sais qu'elle là. Déjà vu un peu. Avant.
- Que s'est-il passé ensuite ?
- Longue punition. J'ai dessiné et parlé avec maman.
- Ensuite...
- Plus de vaisseau. Juste le sol. Et maman.
- Tu as eu peur ?
- Oui. Plus personne. Peur.
- Ton vaisseau a eu un accident, Lydia. Et je pense que ta maman t'a sauvée.
Le patient ne répondit rien, se contentant de se balancer légèrement. Marysla attendit patiemment. Quand le possible ne faisait plus partie des options, alors il restait l'impossible.
- J'avais peur, murmura le patient après un silence. Pas encore maman. Juste... quelque chose qui parlait dans ma tête. Je veux dormir.
- D'accord Lydia. Demain je signerai un papier pour que tu puisses te promener dans le vaisseau.
La patient lui répondit par un mince sourire avant de se cacher dans se couverture.
Marysla en avait appris plus qu'elle n'aurait espéré. Et puis elle commençait à avoir mal à la tête.
Le temps d'arriver à son bureau, la migraine avait tellement empiré que Marysla se laissa tomber dans son fauteuil. Elle ferma aussitôt les yeux.
Un rêve étrange commença alors, une succession de bruits et de souffles étranges, irréels, incompréhensibles. Et ils disparaissaient, devenaient de plus en plus lointains. Marysla tentait de les rattraper sans succès. Mais elle en entendit des bribes, des petits morceaux, des concordances bizarres.
Aussi soudainement qu'elle s'était endormie, Marysla se réveilla. Elle se demanda un moment où elle était, puis reprit ses esprits. Elle devait rédiger son rapport sur le patient X. La quarantaine était finie. Médicalement parlant, elle ne savait pas si le patient allait vivre encore quarante ans ou simplement trois jours, mais il n'était pas malade, et méritait de ne plus loger dans une cage de verre. Mais le rapport ne comprendrait pas d'explications sur son origine, car cela n'avait aucune utilité.
- Docteur ?
- Tu peux entrer Marco.
- Vous avez l'air de bonne humeur aujourd'hui.
Il déposa une thermos et un nouveau dossier sur son bureau.
- Merci.
Son regard dévia vers l'espace à côté d'eux, à l'extérieur. Il n'y avait plus rien là-bas, plus rien du tout. C'était reparti, mais pas avant de s'être assuré que la petite fille était saine et sauve.
- Je viens de comprendre quelque chose aujourd'hui...
- Je vous demande pardon ?
- Rien, rien. Merci pour le café.
De nouveau seule, Marysla se prit quelques instants pour savourer sa boisson. Elle avait eu une révélation, à moins que ça ait été une conversation, qui n'avait rien de bien scientifique.
Vingt ans, vingt ans à maintenir une bulle autour d'une enfant, à arrêter le temps, à le moduler, à le distordre, juste pour qu'elle puisse encore vivre. Et s'en séparer au moment où l'on se rend compte qu'elle deviendra folle sans cela, qu'elle sera mieux parmi les siens.
- Quel courage, murmura Marysla, admirative d'une chose qu'elle n'arriverait jamais à définir, si loin du monde qu'elle connaissait.
Si loin.