Share/Save/Bookmark
Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search Login Register Extras
Fiction » Sci-Fi » La Serre font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Evilie
Fiction Rated: K+ - French - Sci-Fi - Reviews: 2 - Published: 06-22-08 - Updated: 06-22-08 - Complete - id:2535450

La Serre.

Je regarde Marco les yeux exorbités. J’en reviens pas. Ce qu’il vient de dire n’a aucun sens. Mon regard dérive de visage en visage. Je ferme les yeux en bégayant. C’est pas possible, ils ne peuvent pas faire ça.

Cory me regarde en souriant. Elle ne sait pas ce qui l’attend. Je parcours la salle du regard, désespéré. Je ne veux pas… je sens la main de Cory sur mon bras, je la fixe, la suppliant de redevenir raisonnable. Elle resserre légèrement sa prise et ferme les yeux. Elle ne comprend pas…

Je respire doucement les vapeurs de Mant-E, avant de secouer la tête et de sortir de la salle aux vitres en plexis. Je remonte la fermeture de ma veste en polypropylène tout en pestant sur le froid de la Serre. Un nuage de vapeur sort de ma bouche alors que je respire l’oxygène renouvelé de la station. Même si c’est pas terrible, c’est mille fois mieux que dans la salle de réunion…

--

Oui, je comprends, bien sûr, c’est notre boulot, mais là… non, je… j’en suis pas capable…

Ils ne pouvaient pas trouver un autre groupe?

Non, puisque nous sommes les meilleurs…

Évidement, et c’est pour ça que l’on va tous se droguer avant de sauter dans la Fosse… je grimace quand Marco me rappelle à l’ordre. Je sors de la salle, furieux. Les volets en plexis glissent derrière moi en silence alors que je traverse les couloirs éblouissants de la Serre. Un plasme me suit en virevoltant. Je l’ignore, bien que sa présence me gène. On ne me fait pas confiance. Je m’arrête brusquement, surprenant le plasme qui se met à tourner dans tous les sens. Je secoue la tête et retourne en courant à la salle de conférence.

--

Oui, j’accepte. Mais à une condition. Je ne touche pas au K-Râ- ML. Je ne veux pas de cette saloperie dans le sang.

Petite Maline me regarde sans comprendre. Mais je vois la compréhension dans les yeux de beaucoup. Ils me connaissent, et savent pourquoi. Pat me demande d’ailleurs pourquoi j’ai accepté. Elle ne pensait pas que je puisse ne serait-ce que songer à les accompagner. Je soupire et secoue la tête, je peux pas les laisser, ils ne connaissent pas assez la Fosse pour ça.

Comment je vais faire? J’agite une main évasive. Ça, ils n’ont pas à le savoir.

--

Je les regarde à travers la vitre. Ils sont tous là. Je vois leur gestes empressés. C’est la première fois pour la majorité d’entre eux. Ce sont peut-être des vétérans dans le métier, mais là, aujourd’hui, j’en sais beaucoup plus qu’eux. Je vois à leurs sourires crispés que certains hésitent encore. Ce n’est pas simple, mais ils iront jusqu’au bout. C’est ça qui a fait la renommée de la Serre. Coûte que coûte, la Serre remplit toujours un contrat.

Toute la Serre. J’en fais parti. Je serais du voyage. Je détourne la tête, avant de partir vers la sortie de la Serre. Ils viennent d’ouvrir les sachets de K-Râ-ML…

--

Le plasme a arrêté de me suivre. Je soupire en serrant le poing sur les ampoules dans ma poche. Normalement, je devrai réussir à tenir aussi longtemps que les autres. Il y a une vingtaine d’ampoules, donc une vingtaine de jours. Je grimace. L’effet ne sera pas le même que celui du K-Râ, mais je préfère tout à cette saloperie.

--

Le grand jour est arrivé. Marco, Pat, Petite Maline, Cory, Esteban et son petit frère Miguel, Lili, Leen et Natole, Sully, Charogne, Mélo, Serpe, et la Sleeping Beauty. Ils sont tous là devant moi. Devant le vide béant qui nous attend dans la Fosse. Ils ont tous les yeux électriques, les gestes rapides et saccadés. Je les vois tous à travers une grille de fer rouillée, tout mon monde est en sépia. Je sais que le monde leur parait d’une lenteur atroce. Je secoue la tête en espérant avoir assez pour tout le temps de la descente…sinon…

Et bien sinon, ce sera l’enfer.

--

Cory boucle sa ventrière d’un geste sec et Beauty vérifie si sa trousse de secours est complète. Je passe mentalement mes affaires en revue, pour ne rien oublier. Mais je sais très bien que c’est pour éviter de réfléchir aux prochaines semaines, à l’odeur de souffre de la Fosse et aux regards de mes amis.

--

Je regarde une dernière fois la silhouette rassurante de la Serre qui se découpe en éclats de cristal sous le dôme de nucléons de la station. J’ai le mauvais pressentiment que je ne la reverrai jamais. J’hausse les épaules. Un des effets des ampoules, certainement. Je retourne son sourire à Marco. Il est excité comme un enfant avant son anniversaire. C’est à ça qu’on voit qu’il n’est jamais descendu dans la Fosse. Il parait jeune comme ça. Pourtant il accuse ses quarante ans. Et moi, avec quinze de moins, j’ai l‘impression de tout connaître. La main froide de Charogne me frôle le bras, et ses yeux me fixent intensément, comme s’ils pouvaient me transpercer. Je suis mal à l’aise. Mon pressentiment s’accentue. Je n’aurai jamais dû accepter. On n’aurait pas dû accepter…

Mais c’est trop tard. La Serre ne revient pas sur un engagement.

--

Petite Maligne a peur. Ça se sent. Tout chez elle la trahit. Je soupire et adresse une courte prière à un dieu quelconque. Elle sera la première à nous quitter. Elle ne reverra pas la Serre vivante. Et je doute que son corps puisse… sera remonter là haut.

Miguel et Esteban sont en éclaireur, comme d’habitude. Je suis sur le flanc gauche de la formation. Nous progressons lentement, coupés en deux pour suivre le réseau souterrain qui nous mènera au cœur de la Fosse. Nous n’avons encore rien rencontrer, que ce soit vivant ou non. Les plasmes qui nous accompagnaient ont commencé à se déliter il y a environ trois heures. L’influence des antennes de la station a commencé à faiblir dès le premier jour. Nous perdrons le contact dès demain. Dès le troisième jour. Le cinquième jour sera un avant goût du Ragnarok. Ce sera le premier vide du K-Râ. Ce sera ce jour là que la Fosse leur apparaîtra dans toute son immonde splendeur. Et je serai le seul à les voir devenir fou, peu à peu.

--

Sully avance un itinéraire, un rayon vert sur la carte projetée sur le sol. Je lui prends le laser des mains. C’est une impasse par là. Il me regarde bizarrement. Je n’ai pas assez d’importance pour remettre en question ses décisions. Je grimace alors que des arcs électriques explosent dans ses yeux anormalement brillants. Dans mon univers millimétré couleur sépia, il est prêt à me sauter dessus, pour faire exploser mes circuits intégrés un à un. Je recule craintivement. Je ne fais pas le poids contre cette armoire à glace. Un bref instant, ma mémoire annexe se souvient que cet homme au regard fou était il y a quatre jours encore mon meilleur ami.

Et puis j’oublie.

--

Petite Maline tremble depuis sept heures maintenant. Cory la soutient, un bras autour de ses hanches. Elle a perdu considérablement depuis que nous sommes descendu six niveaux en dessous l’entrée de la Fosse. Ses trodes sous cutanées luisent dans la pénombre du tunnel dans lequel nous avançons. Marco est à ses cotés, à noter son comportement sur le livre de route. Il ne comprends pas ce qui se passe. Beauty non plus, ses câbles médicaux reliés à la capsule de maintient de Petite Maline. Je sais exactement ce qu’il voit. Trois voyants rouges, un bleu, et les dix autres sont éteints. Il hausse les épaules et met ça sur le compte du K-Râ. Je grimace en sentant la douleur dans le lobe occipital de mon cerveau.

Je m’arrête un instant, le temps de casser une ampoule, de glisser son contenu dans l’intraveineuse à mon bras. Je sens une force nouvelle couler en moi, s’additionner à mes nano nucléons, et une sourde angoisse me noue le ventre.

--

Les autres me regardent comme si j’était fou. Pourtant, je sais qu’il va se passer quelque chose. Je fronce des sourcils, en voyant Esteban s’ébrouer, nerveux. Miguel à ses cotés n’a pas l’air plus calme. J’ai l’impression d’être le seul à remarquer l’étrangeté de la situation.

Leen jète un regard entendu par-dessus son épaule, Natole lui répond par une grimace comique, son troisième oeil disparaissant dans les plis de sa peau. J’ai toujours trouvé étrange sa capacité à imiter les mimiques faciales humaines, maintenant, elle me terrifie. Petite Maline va mieux. Un effet passager du K-Râ, je m’en souviens maintenant. Un petit moment de faiblesse, qui ne dure que quelques heures, une journée tout au plus. Mais je redoute toujours ce que mes souvenirs s’efforcent de ramener à la surface.

--

Nous venons de passer sous l’arche du niveau bleu. Marco me fait signe d’avancer en tête. Je hoche la tête, lentement.

Il articule quelque chose. Je met quelques secondes à comprendre qu’il veut que je les guide jusqu’au Six Hell. Je me détourne lentement, comme si je me déplaçait à deux à l’heure. Et inspire à fond l’air sulfurisé de la Fosse.

Je sens un frisson courir le long de ma colonne, remonter mes vertèbres et exploser sous mon crâne.

Je sais que j’ai les yeux qui brillent, un sourire étrange aux lèvres, et le sentiment d’être de retour à la maison.

Une main sur mon bras me retient. Cory me sourit avant de me pousser en avant. Ils me suivent, pas besoin de perdre de temps.

Je détale dans les embranchements interminables de la Fosse.

--

Je sens comme une pulsation le long des canaux, couloirs, tunnels que je traverse. Un battement plus fort et je m’arrête, en sueur, dans un recoin sombre. Je me fais l’effet d’un rat ayant senti un cadavre. C’est pourtant sur ma rapidité que se joue la première partie de notre travail. Petite Maline arrive en soufflant, une main sur ses cotes entachées de liquide gluant. Je plisse le nez en reconnaissant l’odeur du sang, mêlé de Mant-E et de K-Râ. Je lui demande si elle a été blessée, et elle me fait signe que oui, qu’elle a glissé et s’est rattrapée sur une glace de Brisel en morceau. Ma mémoire annexe me montre fugitivement une image vert de gris à la périphérie de ma vision. Je suis passé devant il y a 78 minutes .

Le reste du groupe arrive sans un bruit, aussi silencieusement que si nous nous trouvions en apesanteur. Et c’est à ce moment que je m’aperçois que je n’entends plus rien. J’essaie de me souvenir à quand remonte cette perte d’audition, et mes circuits relaient à mon cerveau l’information. Plusieurs jours déjà. Je n’avais pas remarqué.

Je craque une ampoule et la glisse dans l’intraveineuse. Je vois des étoiles et soupire de bien être. On peut repartir, le danger que la pulsation m’avait indiqué est passé.

--

Septième jour. Mon rôle s’achève ici. Nous sommes dans le Six Hell. Le reste n’est plus de mon ressort, ou du moins, ne dépend plus uniquement de moi. Je soupire, un poids disparaissant soudain.

Je me redresse douloureusement, les muscles à la torture. Je fouille dans ma mémoire annexe pour me souvenir de la suite des événements. Cory prend la tête de la colonne, je me retrouve entre Sleeping Beauty et Mélo. Toujours en train de se disputer ces deux là. Je souris en les voyant se chamailler, sans capter le moindre son de leur conversation.

La perte de mon audition se révèle problématique quand je m’aperçois que Marco me parle. Je lui fait signe de répéter, plus lentement, que je puisse lire sur ses lèvres. Il grimace et tire sur son mégot.

Ah. Bon boulot. De rien, c’est pour ça que je suis payé. Un sourire crispé de sa part me renseigne sur son état mental. Il a peur, lui aussi.

Cette constatation me glace, et j’observe sous une lumière différente les jeux puérils de Beauty et Mélo. Leurs traits sont plus tirés que d’habitude, je le vois maintenant. Eux aussi sont tendus. Tout comme Cory, devant, qui marche les épaules tendues à craquer.

Quelque chose cloche. Mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Je fronce les sourcils devant ce problème. Ça m’énerve. Je ralentis et prends la queue de la colonne.

--

Neuvième jour. Cory nous mène lentement mais sûrement à travers le labyrinthe du Six Hell. Marco reste souvent à mes cotés, à essayer de me parler entre deux prises d’ampoules pour moi, de décision pour lui. Petite Maline va mal. Je pressent que cette fois ci, ce n’est pas le K-Râ qui en est la cause. Les voyants de sa capsule s’agitent follement. Je lève une main tremblante à ma bouche, pour aspirer rapidement le contenu acidulé d’un sachet de sucreries. Il n’y a que ça qui arrive à me calmer entre mes prises. Je ne veux pas abuser de la drogue. Les ampoules sont encore au stade expérimental en surface.

Je mâchonne un moment la pâte granuleuse qui s’est formée au contact de ma salive, et déglutit en essayant de savoir ce que raconte Sully.

Je ne sais pas pourquoi mais il semble m’en vouloir. Je hausse une épaule, il ne m’intéresse pas. Je sais que j’ai un comportement puéril, que je ne devrai pas bouder à mon age, mais je ne peux pas m’en empêcher. J’ai envie de lui tirer la langue et de courir me cacher.

Avant que je m’en rende compte, je me trouve dans un couloir transversal à celui que le groupe utilise.

J’ai envie de rester ici sans bouger, à attendre, pour voir s’ils s’apercevront de mon absence, s’ils vont faire des recherches pour me retrouver, ou s’ils n’en ont rien à faire de moi.

Je secoue la tête en maugréant. À quoi est-ce que je pense? Je me force à faire marche arrière et retrouver le groupe en courant.

Serpe me regarde en souriant d’un air entendu. Elle me pose une question, que je juge indiscrète.

Oui, oui, c’est pour ça, et je t’en pose des questions à toi? Elle s’éloigne en riant aux éclats. Je mâche ma pâte sucrée tête baissée. Et je réfléchis à mon comportement.

--

Ô joie! Sully a craqué. Je me retrouve avec une demi dent en moins, et quelques trodes en bouillie. Je lui crache au visage alors que Marco et Beauty essayent de le retenir. Je claudique tragiquement vers la tête de la colonne, où je compte rester jusqu’à ce que ce psychopathe décide de se calmer. Pat et Cory me regardent comme si c’était de ma faute. N’importe quoi, je leur dis. Elles ne comprennent pas. Je répète.

Toujours pas.

Je crache un peu de salive sanguinolente et articule.

Je grogne devant leurs mines froncées. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, aujourd’hui?

J’abandonne, et pars en éclaireur. Je tourne à gauche. Et me recule précipitamment.

Sliners en vue, faut bouger. J’arrive en courant sur Cory et lui crie qu’ils arrivent.

Elle me regarde sans comprendre, avant de sentir l’odeur de soufre plus présente.

Je la vois reculer au ralenti, sa tête tournant pour avertir les autres. Je me demande pourquoi elle ne bouge pas plus vite, les sliners vont arriver. Et puis je butte sur quelque chose au sol et m’étale lamentablement. Une vague d’angoisse me submerge.

Je n’arrive plus à bouger…

--

Je sens quelque chose me tirer sur le sol. Ma mémoire annexe me hurle que ce sont les Sliners. Une de mes trodes se met en marche et anesthésie ma peur. Je recouvre ma lucidité. Mes capteurs sensoriels moléculaires m’avertissent de la composition de mon agresseur.

Maka0775 dernière génération.

Charogne.

Je soupire de soulagement en dévisageant l’immense carcasse métallique de l’I.A. J’ai jamais autant aimé une boite de conserve…

Je jette un coup d’œil circulaire et remarque que nous sommes seuls. Enfin, presque.

Un sliner nous a coincé dans une impasse. Je remercie silencieusement mes trodes anesthésiantes et dégrafe ma manche gauche.

--

Tout s’est passé très vite. Le sliner a bondi sur moi, en évitant le bras en titane de Charogne, et tendant ses membres décharnés vers moi. J’ai réussi à parer de justesse avec ma prothèse droite. Mais j’ai quand même senti la brûlure de sa peau sur la mienne. Je sais aussi que j’ai crié quand il est tombé sur moi, et que j’a hurlé quand Charogne l’a décapité.

Je sais aussi que j’ai vomi en regardant la tête du Sliner rouler sur moi. Et que Charogne m’a porté quand je me suis évanoui.

--

J’ouvre les yeux sur un plan rapproché du visage de Beauty. Je reste un instant à cligner stupidement des yeux, avant d’essayer de me redresser… et de retomber aussi sec. Beauty transfuse une poche de métastase dans la perfusion de mon bras droit. Ce n’est que lorsque je relève les yeux du liquide goûtant dans le tuyau extra dermique que je remarque le plasme virevoltant autour de nous. Je hausse un sourcil et lance une question stupide, avant de brusquement fermer la bouche.

J’ai la voix éraillée et les cordes vocales en bouillie. Mieux. Je m’entends parler…

Et j’ai une voix de merde. 24 ans et la voix d’un fumeur de zaqk de 80 …

Beauty me regarde, visiblement surpris lui aussi.

Oui, oui, je parle, et je m’entends. Oui, c’est génial, comment? Ça aussi c’est bien.

Le plasme est présent grâce à une bulle dans le système interne de la Fosse. En gros, c’est un oasis technologique relié à la surface par je ne sais quel miracle.

Et je dois bien avouer que sa présence me rassure un peu.

Petite Maline me secoue l’épaule en pépiant joyeusement.

Apparemment, elle va mieux, elle m’explique que c’est à cause des ondes électromagnétiques qui génère un court circuit absolument délicieux dans ses trodes internes… je grimace en me bouchant les oreilles. Je ne veux rien savoir!

--

Sully me regarde avec un air vaguement repentant sur le visage. Je me passe une main nerveuse dans les cheveux. On est gêné tous les deux. Finalement, j’hausse les épaule et lui assure que c’est pas grave, que c’est à cause de l’ambiance de la Fosse et de la drogue, et que je ne lui en veux pas même si j’ai un trou dans la bouche.

Je m’éloigne un peu du groupe. Je frissonne, j’aime pas mentir.

C’est pas à cause de l’ambiance, ni de la drogue, enfin, si, quand même. Ça a juste lever les inhibitions de tout le monde, les miennes aussi.

Je ne pourrai plus jamais être ami avec Sully. Le plasme tournicote doucement autour de ma tête. Je lui souri en regardant dans le couloir annexe que nous longeons. Je me sens mieux. Vraiment. La tête me tourne moins. Petite Maligne peut être raison à propos des ondes. Je m’entends rire. Ce son me rassure. J’en oublierai presque que je suis dans la Fosse.

Presque.

--

On a dormi quelques heures, en alternant les gardes. Comme d’habitude. Mais il y a moins de tension déjà. Charogne est devenu mon meilleur ami depuis peu. Je crois que je fais ça pour faire enrager Sully. Pas que j’aime particulièrement le tas de conserve, mais je le vois un peu différemment depuis qu’il m’a… aidé avec le sliner.

Je tousse. J’ai mal à la poitrine. Beauty dit que c’est dû au choc de ma chute avec le sliner. Je le crois.

Je le crois, pasque c’est lui le toubib ici.

C’est lui la dernière personne qu’on doit croire dans la Serre.

Faut le croire, même quand ses mains tremblent pendant qu’il prend sa dose d’exta.

Je grimace une réponse à Charogne. Notre tour de patrouille.

--

Pourquoi je ne suis pas sous K?

Je regarde Charogne comme s’il venait de percer un tuyau d’alimentation. Je disperse d’un geste brusque les deux plasmes qui flottent devant mes yeux. C’est pas ses affaires. Je crache par terre et le laisse en plan dans le tunnel. Il n’essaye pas de me rattraper j’ai besoin d’être seul.

Nous quittons la zone dans quelques minutes, pas le temps pour les bavardages inutiles. Je lui dit clairement que nos affaires ne vont pas se rangées toutes seules. Je pars en éclaireur, attrapant mon sac au passage.

--

Couloir transversal, sol de rouille et flaques de liquide souffré, j‘étouffe à moitié et me roule en boule à coté d‘un monceau de plaques ébréchées. Je sors en tremblant une ampoule, la brise et l’injecte dans mon intraveineuse. Je ne me souviens plus à quand remonte l’implantation. Le léger tremblement sur ma tempe m’indique que ma mémoire annexe essaye de retrouver ce souvenir. Il me semble que plus de dix ans se soient écoulés depuis… Je frissonne et regarde avec anxiété mes veines se tordre sur mon bras. Un cri m’échappe. Nous somme dans la Fosse depuis treize jours.

--

Je me mord la lèvre jusqu’au sang en sentant le manque me déchirer la colonne vertébrale. Petite Maline est tombée ce matin. Encore une fois. Elle s’est écorchée une main. Blessure ouverte, cette fois ci. La peau autour de sa blessure a commencé à muter. Les autres s’affolent, Marco fait tout pour les rassurer, mais je le connais. Je sais qu’il est dépassé. Je m’éloigne du groupe.

Encore ce besoin de m’isoler.

J’ai peur.

Sully me fais peur.

Il me tient comme responsable de ce qui est arrivé à Petite Maline.

Je déchire anxieusement le papier brillant d’une friandise et la fourre dans ma bouche en retenant un sanglot. Mon ventre gargouille, et ma poitrine me fait un mal de chien. Je vais bientôt devoir remplacer Cory en éclaireur. Nous arrivons à A-P Grave. Deuxième zone à traverser en vitesse. Les radiations sont plus puissantes ici. J’observe Petite Maline du coin de l’œil. Je sens sur ma nuque le regard glacé de Sully. Je crois me souvenir qu’il ressentait quelque chose pour elle il fut un temps. Peut-être le ressent-il toujours. Mais je ne comprends pas. Je n’ai rien à voir avec l’accident de Petite. Je n’étais même pas à coté d’elle lorsque c’est arrivé.

Je reste immobile un instant, le temps que Pat arrive à ma hauteur. Je sais très bien que la paranoïa de Sully est due à la drogue, mais je veux savoir pourquoi c’est à moi, personnellement, qu’il en veut.

Pat me dévisage comme si il m’était poussé une troisième narine. Je lui repose donc la question. On repart?

--

Je lui en veux. À un tel point. Je ne sais plus si ce que je ressent est de la haine, ou quelque chose de pire.

J’assassine Marco à chaque fois que je le vois. Je le tue lentement, à chaque coup d‘œil.

C’est lui qui a accepté cette mission. C’est lui qui a dit d’accord à ce putain d’employeur. C’est lui qui nous a embarqué dans cette merde.

Je continue de courir le long du tuyau d’alimentation qui traverse cette zone de la Fosse. Je le vois pulser du coin de l’œil. Des arcs électriques jaillissent de temps à autres, quand la gaine protectrice élimée laisse transparaître la myéline qui enserre les nerfs électriques du tuyau.

Ma mémoire annexe se met à siffler. La voix désincarnée d’un de mes tuteurs résonne dans mon oreille interne. Comme une conscience diabolique, mes implants neuro-technologiques me susurrent les leçons cette période passée. Les mutations aux quelles la Fosse est soumise depuis des décennies, voire des siècles, ont fait muter jusqu’au système d’alimentation électrique, lui donnant un simulacre de vie cellulaire. Les « savants » ont nommé ça le phénomène « Nexus ».

Je soupire de frustration en repensant à ces quelques années passées en surface. La mélancolie est une des rares émotions, avec la peur et la haine, qui me reste lors de mes rares moments de lucidité entre les prises.

J’aurais dû le savoir. C’était trop beau pour durer. Je grimace en repensant à Marco, à quelques mètres derrière moi. Une envie subite manque de me pousser à commettre l’irréparable.

Les perdre dans la Fosse.

Prendre à droite, vers une des zones les plus dangereuses de la Fosse, pour bien lui faire comprendre, leur faire comprendre dans quelle merde ils se sont embarqués. Dans quelle merde j’ai vécu, et dans laquelle ils m’ont replongé en riant.

Mais je ne le fais pas. Parce que j’appartiens à ce groupes de connards qui se vendent pour un peu d’argent. Parce que ces connards sont, étaient, furent, mes amis, à n’importe quel temps. Et parce que la Serre ne dit oui qu’à l‘unanimité, et que j’ai dit oui, aussi.

Ça me fait rire d’arriver à une telle conclusion.

Sully a raison. C’est de ma faute si on est ici. Mais pas pour ce qu’il semble penser. Je secoue la tête et entame une nouvelle ampoule. Mes souvenirs se brouillent et j’oublie tout, à part la voie devant moi.

Je continue de courir.

Toujours.

Sans rien entendre à part le bruit de mes pas sur le sol frémissant.

Je souri. Un sourire qui me déchire les muscles et je continue de courir.

--

J’ouvre les yeux sans réussir à me souvenir de quoi que ce soit. Où je suis? Je regarde autours et je me sens pris d’un tremblement irrépressible en reconnaissant Voltare. Comment suis-je arrivé là? Pourquoi sommes nous au niveau Voltare? Pourquoi je ne me souviens de rien? Et pourquoi vous regardez par terre?

--

Je jette un regard affolé à Petite Maline au sol. Puis à Marco. Je lui demande quel jour nous sommes.

--

J-3 avant mut.

--

La réalité me frappe de plein fouet. Une injection d’adrénaline directement dans le cœur ne m’aurait pas rendu aussi nerveux que ce que Marco vient de m’annoncer. Si je comprends bien, je les ai mené jusqu’ici. Ça fait deux jours que l’on court sans que je ne me souvienne de rien. Deux jours. J’ai perdu deux jours dans la drogue.

--

Je n’utilise plus les ampoules, ça devient trop dangereux. Petite Maligne été grièvement blessée lors d’une attaque de Sliners.

Elle est morte quelques minutes après mon retour à la réalité.

Je sais que j’aurais dû être horrifié par cette perte, comme les autres, mais je ne ressens rien de plus qu’une vague tristesse, un flou émotionnel où la mort de Petite Maline se perd dans le besoin lancinant des ampoules. D’ici une à deux heures, j’aurai oublié qui elle était, et même le fait de savoir cela ne m’effraie pas. Je garde la peur pour plus tard, quand ma vie en dépendra. Pour le moment, je reste prostré loin des autres, qui pleurent des larmes vertes, bleues ou jaunes, selon l’intensité du K dans leurs veines. C’est Marco qui pleure le plus.

Le froid métallique de Charogne m’oblige à me décaler pour lui laisser une place à mes cotés. Il n’a pas l’air triste, lui non plus. Il me propose trois pilules nutritives que j’avale sans y penser. Il hausse les épaules quand je lui demande pourquoi il ne réagit pas à la mort de notre camarade. J’oublie la question quand les Sliners arrivent.

--

Les griffes d’Esteban sont d’une redoutable efficacité, tranchant les tubes à oxyde de carbone des Sliners, arrachant leur circuits internes dans des éclaboussures de fluides corporels. Je reste à l’écart, mon métabolisme ne me permettant pas de suivre la rapidité de mes camarades. C’est un des effets redoutables du K-Râ. Décupler force et rapidité, maîtrise et confiance en soi. Faire d’une personne normale un soldat d’élite pour quelques heures, ou plusieurs mois selon la dose ingérée. Un milligramme pour une journée. 7 pour une semaine. Ils ont avalé vingt trois milligrammes de cette saleté, plus la préparation avec la Mant-E, c‘est comme si le produit faisait partie intégrante de leur métabolisme.

--

L’attaque fut rapide, les Slinners ont eut la malchance de s’attaquer à Esteban et à Miguel. J’ai repris la tête de la colonne. J’attends les autres et je repars. Je ne sens plus mes jambes et j’appréhende le retour des sensations dans mes membres. Je ne sais pas si c’était une bonne idée d’arrêter les ampoules, en fait.

--

Lili est tombée elle aussi. Beauty l’observe comme si elle n’était qu’un insecte étrange, un simple sujet d‘analyse. Je crache sur le sol. Je vois les effets de la drogue agir sur mes amis, et ça me tue. Je sais très bien que j’agis de même, mais je ne peux m’empêcher d’en vouloir à Marco pour ça. Je sais que ce n’est qu’en partie sa faute, mais j’arrive pas à rester impartial. Je serre le poing en grinçant des dents, Charogne m’observe à travers ses lunettes de verre poly formé, je lui fais signe de me suivre, Lili se relevant.

--

Je sens mes tendons prêts à se rompre sous l’effort, je n’entends plus rien à part le sang qui pulse dans mon crâne. Lili est morte, je le sais, j’ai vu la blessure qu’elle s’efforçait de cacher aux autres. Elle a presque réussi, personne n’a rien remarqué… sauf moi. Et Charogne peut être…

--

J’accélère encore le rythme, accédant au niveau Labi de la Fosse. Nous allons tombés sur les monstres dans très peu de temps. Passage obligé que je redoute. Je dégrafe ma manche gauche et actionne ma prothèse. La lame sort avec un chuintement désagréable vite remplacé par le bruit de nos semelles sur le sol humide. Je vois Marco se placer en périphérie de mon champ de vision, un Svenilysk 786 à la main.

Il me fait confiance. Comme tous les autres, ou du moins, comme une majorité des autres.

--

Labi est un des secteurs les plus redoutés de la Fosse. Pas la plus dangereuse, mais coton quand même. C’est le repaire des monstres. Des mutants que même les Sliners évitent. Heureusement pour nous, ils ne vivent pas en groupe, et le risque est moindre si on arrive à prendre un monstre par surprise. Les autres ne savent pas sur quoi on va tombé. Je suis le seul à avoir déjà vu un monstre.

Vu, et non combattu. J’avais fui avant d’être repéré. J’avais pu me cacher dans un tuyau d’excavation datant d’avant la Grande Dégénérescence et éviter ainsi de finir en bouillie pour mutants.

D’après ce que j’ai pu observer, les Sliners mutent depuis seulement deux ou trois générations. Les monstres, eux, semblent « dater » des premières ondes radioactives. Certainement des habitants des bas fond de la planète qui pullulaient et qui n’ont pas été soumis aux ondes de la surface à temps, ou des dissidents qui fuyaient une quelconque menace de la surface et qui se sont réfugié dans la Fosse, sans en connaître les risques.

Je ne fais qu’émettre des suppositions…

--

Marco vient de nous annoncer que notre but se situe dans le niveau Labi. Je le fixe, anéanti. J’ai envie de lui hurler dessus à quel point on est dans la merde par sa faute, à lui et à ses putains de commanditaires, et on doit rester là, dans ce foutu niveau regorgeant de mutants agressifs(et c’est un faible mot).

Mais je ne dis rien.

Je fais comme les autres.

J’acquiesce en silence. De toute manière, j’aurai pas pu m’entendre, j’ai de nouveau perdu l’audition. Je ne dois qu’à mon entraînement à lire sur les lèvres et à mes lentilles de comprendre ce que me dit Marco.

--

Pas le temps de traîner, le coin est trop dangereux je dis en me retournant pour reprendre la tête de la compagnie. Je regrette immédiatement mon geste en me retrouvant nez à mufle avec un monstre. Je n’ai pas le temps d’esquisser un geste qu’une fléchette à poison s’enfonce dans le nez spongieux de la chose. Je remercie silencieusement Charogne en reculant précipitamment

Fuir.

Fuir loin, et vite.

--

Les monstres.

Lui était seul.

J’ai eu de la chance.

On le distance rapidement, il était seul.

Le poison a dû le tuer.

Je cours.

Toujours.

--

Lili a fini dans l’estomac d’un monstre. Personne n’a réagi. Moi encore moins que les autres. Je ne ressens plus rien. Tout m’indiffère. Seul Charogne a eut un geste pour elle. Il lui a tiré une balle dans le crâne pour abréger sa douleur. La mutation a l’air foutrement douloureuse. Je vais éviter de me blesser…

Je laisse mes yeux errer de mon pied droit à ma main gauche. Je vois à peine le bandeau qui tient les attelles autour de mes doigts. Je crois me rappeler que Beauty avait diagnostiquer une fracture ouverte…

Je me suis blessé finalement…

--

Les autres me regarde comme si j’étais un mutant… pourtant je n’en suis pas. Ça doit être ça qui les dérange… ça fait un petit moment maintenant que j’aurai du entamer ma mutation. Seul Marco me regarde à peu près normalement. Il sait.

Il m’a dit tout à l’heure le but de notre quête. Il est fou. La Serre est finie.

--

Marco est le seul qui connaisse la raison de ma « non-mutation » . Pourquoi je continue de courir à travers le labyrinthe de la Fosse.

Il sait.

Il sait pourquoi il m’a engagé dans la Serre. Moi, pauvre gamin famélique bourré d’implants non originaires de la Surface. Il sait pourquoi il me fait confiance.

Je ne comprends pas. J’ai jamais vraiment compris en fait.

--

Je suis né dans la Fosse.

--

Je suis un des rares qui aient réussis à résister aux ondes de la Fosse.

Le seul qui sache que je suis déjà mutant. Marco.

--

Alors je cours en sachant que tout est fini. Je cours vers le dernier niveau de la Fosse. Les entrailles semi vivantes de la bête. Le centre névralgique de la radioactivité du monde.

J’ai recommencé les ampoules. Je sais dorénavant que cette mission sera la dernière. Alors, quitte à la vivre jusqu’au bout, autant ne pas me rendre compte de la réalité… J’absorbe les doses comme si c’était du sucre. J’ai arrêté de me nourrir. Les ondes de la Fosse me nourrissent, même si les autres ne le savent pas…

--

Alors je m’arrête, je lève un bras. La Serre stoppe sa course. Tous lèvent les yeux. Et voient.

--

La grande porte de métal parcourue de veines palpitantes d’électricité. La peinture écaillée d’un autre age. La monstruosité de la Fosse. L’origine de tout ce qui fait de ce monde un cadavre en décomposition qui se croit toujours vivant…

--

En fait, la Fosse, je ne l’ai jamais vraiment quittée… Je le savais, au fond. Alors je souris, par ce que je peux rien faire d’autre.

--

Je pousse l’immense porte de la Fosse en me préparant à mourir.

Sereinement.



© Copyright 2008 Evilie (FictionPress ID:525235).


Return to Top